Andrew Edlin, «Outsider Art Man»

Le 11 janvier 2018, par Pierre Naquin

Alors que s’achèvent les préparatifs de la 26e édition de l’Outsider Art Fair de New York, retour sur le développement de la foire et les enjeux de l’art brut avec le propriétaire de l’événement, le truculent Andrew Edlin.

Andrew Edlin
courtesy galerie andrew edlin

Rares sont les foires à se targuer d’une longévité se mesurant en décennies. Et pourtant, une foire new-yorkaise très spécialisée affiche déjà plus d’un quart de siècle au compteur, l’Outsider Art Fair. En 2013, elle a connu de profondes transformations : un déménagement pour rejoindre Chelsea, un programme de conférences renouvelé et ambitieux et un démarrage en Europe, avec une première version parisienne à l’Hôtel A ; tout cela sous la houlette d’un tout nouveau propriétaire, «Monsieur Wide Open Arts», alias Andrew Edlin. Nous l’avons rencontré afin qu’il nous en apprenne un peu plus sur sa spécialité.
Comment la perception de l’outsider art a-t-elle évolué avec le temps ?
Lorsque la foire a débuté, en 1993, je n’étais pas encore actif sur le marché de l’art. À l’époque, l’outsider art était associé à ce que nous, Américains, appelons le «folk art», l’art populaire en français. C’est d’ailleurs ce qui explique probablement que la foire ait eu lieu en janvier, pour coïncider avec la Winter Antiques Fair, qui se tenait et se tient toujours à Park Avenue. Aujourd’hui, cette concomitance n’a plus vraiment de sens, mais elle était probablement importante à l’époque. Quand j’ai racheté la foire, j’ai assez naturellement rapproché l’événement et notre spécialité de l’art contemporain. C’était dans l’air du temps. Massimiliano Gioni faisait pour la première fois la part belle à l’outsider art à la Biennale de Venise. Ralph Rugoff présentait à la Hayward Gallery de Londres «The Alternative Guide to the Universe», l’une des plus importantes expositions sur le sujet de ces dernières décennies, sans oublier l’édition 2013 du Carnegie International… Surtout, cela correspondait à ce que j’ai toujours défendu dans ma galerie ; je pense aussi que cela répond aux goûts des collectionneurs, qui naviguent désormais facilement entre l’art brut et l’art contemporain mainstream. Les barrières s’effacent de plus en plus, et c’est une très bonne chose.
L’offre s’est-elle également développée sur la même période ?
En 2013, trente-deux galeries exposaient sur la foire. Cette année, ce nombre a quasiment doublé. Avec notre ouverture sur l’Europe, depuis que nous avons lancé l’édition parisienne, des galeries non américaines font le déplacement en plus grand nombre nous accueillons pour la première fois des enseignes chinoises et coréennes. Il y a aussi davantage de marchands d’art contemporain qui se sont emparés du sujet et exposent un ou deux artistes correspondant à l’outsider art ; ce qui n’était jamais le cas auparavant. Cela étant dit, le nombre de galeries présentant de l’art brut dans le monde est loin d’être infini.
Il y a de nombreux débats sur l’étendue de ce qui peut être considéré comme art brut ou outsider art…
La première et la seule vraie question que l’on devrait se poser est : ce qui est présenté est-il intéressant ou non ? En France, les gens se déchirent autour de l’art brut, l’art singulier, l’art populaire, l’art naïf, l’outsider… Mais est-ce que les œuvres font sens ? Ce qui me fascine dans cette création, c’est qu’elle n’appartient pas au discours académique ; le reste de la production contemporaine est en dialogue, conscient ou inconscient, avec l’histoire de l’art, avec les mouvements qui l’ont précédée et ceux qui l’accompagnent. Ce n’est pas le cas pour l’outsider art. Sans référence possible à l’histoire de l’art, la production des artistes est radicalement individualiste et les œuvres n’en sont que plus originales… ce qui ne présage en rien de la qualité ou de la pertinence a priori des œuvres. C’est là qu’intervient le galeriste et la seule question est donc : est-ce intéressant ou non !
Où trouvez-vous les œuvres ?
J’ai la chance d’avoir un peu d’ancienneté et de visibilité. Lorsque les collectionneurs sont prêts à vendre, ils viennent nous trouver. De la même manière, les artistes viennent également nous voir lorsqu’ils souhaitent être présentés. Notre travail est une combinaison de second marché, d’artistes vivants et de successions que nous représentons.
Certains de vos collègues n’aiment pas l’idée d’une foire dédiée…
Je ne comprends pas cela. Il faut être pragmatique. Où montrer l’art brut, dans ce cas ? Un exemple : on compte 270 exposants à Art Basel Miami Beach et une seule galerie d’art brut, la nôtre. Sans foire dédiée, quelles sont les opportunités ? Comment faire progresser le marché des artistes autodidactes ? Les autres foires sont tout simplement inabordables pour des marchands qui vendent de l’art à quelques centaines de dollars. Comment communiquer notre enthousiasme, notre métier ? Une chose que partagent tous les marchands d’art brut : ils font ce travail par passion, non pour l’argent. Du coup, nous sommes des évangélistes, nous voulons montrer, expliquer, éduquer. Bien sûr que nous voulons vendre, mais nous voulons surtout raconter l’histoire de ces artistes, des univers qu’ils racontent, ce qu’ils signifient pour eux. Nous trouvons cela tellement fascinant qu’il nous est impossible de ne pas le partager. L’Outsider Art Fair, c’est vraiment cela. Il n’y a aucune autre plate-forme qui le permette.
Comment organiser une foire tout en y exposant ?
Sur l’Outsider Art Fair, je me dédie entièrement à l’événement. Il faut que ce soit la meilleure expérience possible pour tout le monde, les exposants, les collectionneurs, le public. C’est très excitant. C’est comme si j’organisais la plus grande exposition d’art brut une fois par an ! Pour être honnête, je ne sais même pas ce que je vais montrer sur mon stand ! Heureusement que j’ai un directeur fantastique qui s’occupe de cela.
Pourquoi avoir développé Paris ?
Avec Outsider Art Fair New York, j’ai acheté un business qui avait déjà 20 ans d’ancienneté, c’était une institution. L’édition parisienne, c’est beaucoup plus personnel. C’est quelque chose que nous avons développé en partant de zéro. Chaque année est meilleure que la précédente, mais 2017 représente vraiment un grand bond en avant. La fréquentation a progressé de 24 %. Notre partenariat avec l’Hôtel Drouot a très bien fonctionné. Les Parisiens nous ont ouvert leurs cœurs. Pour nous qui sommes de l’autre côté de l’Atlantique, c’est merveilleux à vivre.
Au fond, qu’est-ce qui vous attire dans l’art brut ?
En ce moment, nous présentons une expérience open call : nous avons invité tout un chacun à envoyer une œuvre pour que nous la présentions. Nous espérions en recevoir 100 ou 150 maximum ; or, nous en avons obtenu 740 et nous les montrons toutes ! Elles sont vendues à 200 $, quelle que soit la notoriété de l’artiste. C’est précisément ce que j’aime avec l’outsider art. Il défie la nature intrinsèquement hiérarchique de l’art mainstream. Il montre bien que les artistes n’ont pas besoin du système, du marché, des institutions, pour produire de belles choses. Pas besoin d’ateliers, d’assistants, de fonderies… Comme le dit Randall Morris de la galerie Cavin-Morris, l’outsider art, c’est l’art «that doesn’t give a fuck !».

À voir
Outsider Art Fair, du 19 au 21 janvier vernissage le 18 janvier 2018. Metropolitan Pavillion. 125 West 18th Street, New York
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