André-François Petit, un fou du surréalisme !

Le 19 novembre 2020, par Laurence Mouillefarine

La succession Stéphane Petit compte de précieuses œuvres surréalistes qui lui venaient de son père. Belle occasion de rendre hommage à André-François Petit, marchand discret qui défendit ce mouvement dés les années 1950. Quelle clairvoyance !

Leonora Carrington (1917-2011), Le Repas de lord Candlestick, 1938, huile sur toile, 46 61 cm (détail).
Estimation : 300 000/400 000 

Bon sang ne saurait mentir. Le fils du galeriste André-François Petit était collectionneur. Dans son appartement moderne à Neuilly, Stéphane Petit vivait entouré – pour ne pas dire envahi – de sculptures, d’œuvres sur papier, de peintures accrochées jusqu’au plafond. L’inventaire, qui suivit son décès prématuré, a révélé des trésors : deux toiles magistrales de Leonora Carrington, des dessins de Bellmer, Brauner, Dalí, Tanguy, hérités de son père, André-François Petit, qui fut l’un des plus éminents marchands de l’art surréaliste. Quelle clairvoyance !
 

Salvador Dalí et André-François Petit à l’hôtel Meurice dans les années 1960. Photo Bénédicte Petit
Salvador Dalí et André-François Petit à l’hôtel Meurice dans les années 1960. Photo Bénédicte Petit

Un itinéraire…
Fils de bougnats auvergnats, né en 1924, à Felletin, dans la Creuse, André-François Petit suit des études de droit pour faire plaisir à papa. « Dès que j’aurai obtenu mon diplôme, promet-il, je vivrai ma vie ! » Parole tenue. Dans les années 1950, il fonde la galerie Carpentier-Petit, au 122 du boulevard Haussmann à Paris. « Ne t’associe jamais, conseillait-il à sa fille Bénédicte. Dans un tandem, il y en a toujours un qui travaille, l’autre qui sommeille. » Exit Carpentier. L’abstraction est alors dans l’air du temps. Si le jeune marchand représente Lagrange ou Lapicque, l’art abstrait l’ennuie. Lui s’est pris de passion pour le surréalisme : l’inconscient, l’irrationalité, du rêve, de l’érotisme... Dès 1961, voici exposés, dans ses deux salles, les étranges dessins de Bellmer et les paysages oniriques de Tanguy, lequel demeurera son peintre favori. Un an plus tard, un minuscule catalogue, en noir et blanc, réunit des toiles de Brauner, Delvaux, Magritte, et des dessins de Dalí. Certaines œuvres provenaient de la collection de l’écrivain Joë Bousquet. « On raconte qu’en apprenant la mort du poète, Petit aurait filé à Carcassonne pour tenter d’acheter ses tableaux », rappelle Marcel Fleiss, concurrent de longue date, dont la Galerie 1900-2000 défend les mouvements dada et surréaliste. Légende ? On ne prête qu’aux riches... Certes, ils n’étaient pas nombreux, à l’époque, à priser ces formes d’expression. Marie-Laure et Charles de Noailles, amateurs de la première heure, en semblent encore friands ; on les croise à la galerie André-François Petit. Pourtant, ce dernier est loin d’être un mondain. « Discret, peu bavard, modeste aussi, il ne tenait pas à se mettre en valeur », insiste Rodica Aldoux, qui l’assista durant plus de deux décennies, « il aurait détesté qu’on écrive cet article à sa gloire ». Tant pis. Habillé avec élégance, courtois, correct en affaires, l’homme inspire confiance. Le divin Dalí le reçoit régulièrement à Port Lligat, en Espagne, et dans sa suite de l’hôtel Meurice à Paris. À l’occasion d’un « hommage à Meissonier », en 1967 en ce même hôtel, le maître lui dédicace une affiche : « Pour Petit, le précurseur dalinien ». Inscription éloquente.

 

Victor Brauner (1903-1966), 13 ému et mon mystère, 1936, gouache, 65 x 49,5 cm. Estimation : 12 000/15 000  €
Victor Brauner (1903-1966), 13 ému et mon mystère, 1936, gouache, 65 x 49,5 cm.
Estimation : 12 000/15 000  


Le don de nouer des liens
Le galeriste soutient par ailleurs de plus jeunes peintres, s’inscrivant dans la mouvance surréaliste. Dado, avant qu’il ne change de style et le trompe avec la galerie Isy Brachot, le Roumain Perahim, Carlos Revilla, Péruvien qui n’ira pas très loin, ou Paul Wunderlich, auteur de compositions érotiques. Des accrochages qui alternent avec de mémorables rétrospectives. Celle de Chirico eut lieu en 1975. Rodica Aldoux se souvient encore de ce journaliste de radio, Michel Lancelot, essayant d’interviewer le peintre taciturne, à l’humour goguenard. « Le surréalisme ? Je ne sais pas ce que c’est ! », grommelait De Chirico. Sur sa rupture avec les surréalistes, le pauvre chroniqueur n’en tira pas un mot. « Sympathique, les joues rondes, un léger sourire en coin, André-François Petit avait le don de nouer des liens avec les familles des artistes, ce que je n’ai jamais su faire », admire son confrère Daniel Malingue. À l’évidence, le professionnel était proche de Cécile Éluard, fille unique de Paul et Gala. En 1967, on redécouvrait la maison de ses parents à Eaubonne, dans la région parisienne, où Max Ernst, hébergé par les Éluard à son arrivée en France dans les années 1920, s’amusa à peindre sur les murs. C’est à la galerie Petit que ces fresques murales, transposées sur toile, furent dévoilées deux ans plus tard. André-François échange alors, avec Daniel Filipacchi, une porte brossée par Max Ernst contre un appartement en duplex à Megève... L’animateur de Salut les copains, le photographe paparazzi de Paris Match – dont il deviendra propriétaire, le créateur de Lui, bref, le patron de presse était à l’école avec le futur galeriste. Il le raconte dans son spirituel recueil de souvenirs, Ceci n’est pas une autobiographie : « Au collège Sainte-Barbe, pendant l’Occupation, mes interlocuteurs préférés étaient dans une classe au-dessus de la mienne. L’un s’appelait Petit. L’autre Lustiger » (oui, l’archevêque). Avec le premier, surnommé Dicky, il restera ami. Les deux séducteurs devaient bien s’entendre. Petit aime les très jeunes femmes. Filipacchi, bibliophile, raffole de poésie surréaliste : Breton, Éluard, surtout Aragon. Dicky l’initia à la peinture. Il lui fit découvrir Wolfgang Paalen, Dorothea Tanning, Toyen, Óscar Domínguez et quelques autres... Ensemble, ils s’intéresseront, momentanément, aux hyperréalistes américains. En 1976, André-François Petit s’établit Rive gauche, où il reprend la galerie d’Alexandre Iolas, 196, boulevard Saint-Germain. Il est devenu une sommité. Pas une exposition sur le surréalisme ne se monte dans un musée à Londres, New York ou Tokyo sans qu’on ne sollicite ses prêts. On le consulte lorsqu’il s’agit de dater, d’authentifier un Dalí, un Ernst, un Tanguy. Hans Bellmer, pourtant caractériel, lui donne par écrit le droit de certifier ses œuvres – une tâche dont le marchand s’acquitte gracieusement et qu’il transmettra à sa collaboratrice Rodica Aldoux. L’opinion de Petit est incontestée lorsqu’il participe à la croisade contre les faux dessins mécaniques de Picabia.

 

Salvador Dalí (1904-1989), La Prémonition des tiroirs, 1973, bronze à patine verte, épreuve d’artiste signée, 20,5 x 39 cm. Estimation : 2
Salvador Dalí (1904-1989), La Prémonition des tiroirs, 1973, bronze à patine verte, épreuve d’artiste signée, 20,5 39 cm.
Estimation : 25 000/30 000 €


Des chefs-d’œuvre
En réalité, notre esthète est un collectionneur plus qu’un commerçant. Bénédicte Petit, sa fille aînée, n’a pas oublié le tableau de Magritte qu’il conserva longtemps dans le salon familial ; elle se faisait gronder pour ses notes scolaires devant Le Beau Navire. Il y a pire expérience. Fascinée par ce portrait d’une femme bleue dont la couleur se confondait avec le ciel, elle écoutait peu les réprimandes paternelles. « Il se résoudra à s’en séparer, mais pour acheter plus important »… La collection privée du galeriste comptait des chefs-d’œuvre. Parmi lesquels, deux tableaux de Giorgio de Chirico : Mélancolie d’un après-midi daté de 1913, qui fut l’objet d’une dation au Centre Pompidou, et La Pureté d’un rêve, que convoita longtemps Filipacchi. Ne souhaitant pas le vendre, Dicky en demandait une somme énorme. Daniel dut attendre la disparition de son ami, en 1997, pour l’acquérir aux enchères. Ce jour-là, sans doute, fut-il heureux et triste à la fois.

 

3 questions à
Rémy Le Fur
commissaire-priseur de la vente

 
Salvador Dalí (1904-1989), Portrait de Freud, plume et encre, 26 x 21 cm. Estimation : 15 000/20 000 €
Salvador Dalí (1904-1989), Portrait de Freud, plume et encre, 26 x 21 cm.
Estimation : 15 000/20 000 


Quelles sont les œuvres maîtresses de la succession Stéphane Petit ?
Les deux tableaux de Leonora Carrington, bien sûr ! Ils sont magnifiques ! Et rarissimes. On n’en voit jamais datant de cette époque (1938). Les œuvres qui surviennent en ventes publiques illustrent généralement la période mexicaine du peintre, plus tardive. Elles valent d’ailleurs très cher.

Hormis ces toiles spectaculaires, que peut-on retenir de cette collection ?
Une vingtaine de dessins de Salvador Dalí ! N’est-ce pas en soi émouvant ? La collection compte également des sculptures du maître, lesquelles furent toutes réalisées de son vivant. Rien de commun avec les fontes posthumes qui pourrissent le marché… On peut également signaler des dessins de Arp, de Tanguy et de Brauner qui ont transité par la galerie André-François Petit.

Ce pedigree ajoute évidemment à leur valeur…
La provenance de certaines œuvres est fabuleuse. Je pense au Portrait de Freud par Dalí qui a appartenu à Paul Éluard, ou à l’aquarelle de Brauner dédicacée au poète Georges Hugnet. Plusieurs pièces de la collection ont été prêtées pour d’importantes rétrospectives. Le dessin de Bellmer intitulé Unica avec l’œil sexe, par exemple, fut présenté à New York, à Chicago, à la fondation Cartier et au Centre Pompidou à l’occasion de « Féminin-Masculin »... Comme s’il souhaitait immortaliser le travail de son père, Stéphane Petit a conservé toutes les étiquettes d’exposition, collées au dos, rigoureusement alignées. C’est beau, ces documents qui racontent la vie d’une œuvre, qui en gardent la mémoire ! On aurait presque envie d’accrocher le dessin côté verso...

 
mardi 15 décembre 2020 - 14:00 - Live
Salle 5 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Auction Art Rémy Le Fur & Associés
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