André Becker en voiture à cheval...

Le 01 juillet 2021, par Christophe Dorny

La dispersion aux enchères de la collection de voitures à cheval d’André Becker est un événement patrimonial majeur dans un marché très spécialisé

Coupé de gala du comte de Farrobo, Portugal, 3e tiers du XVIIIe siècle, décor peint d’angelots dans des encadrements floraux, garniture intérieure du XIXe siècle, 234 450 165 cm.
Estimation : 20 000/30 000 €, 
Adjugé : 286 000 €

Il n’y a pas eu de collections en vente de cette envergure depuis plus de trente ans. Cela est exceptionnel », souligne Patrice Biget, l’expert de la vente dirigée de Drouot par maître Benoît Derouineau de la maison Daguerre en duplex avec Anhée, près de Namur en Belgique, où les voitures sont entreposées. Une collection à même d’enthousiasmer les amateurs, répartis sur tous les continents. Avec elle, nous remontons aux sources historiques et matérielles de la voiture, où progrès technique et prouesse artistique s’entremêlent. Rappelons que l’invention du carrosse moderne est attribuée au Français Jean Le Pautre, qui le met au point à Paris dans les années 1660 avec, entre autres, la possibilité de mieux braquer. Des voitures de gala – telle la grande berline de 1848 richement décorée d’origine portugaise, choisie pour la couverture de ce numéro (20 000/30 000 €, voir aussi page 6) – à un road coach mené par son propriétaire pour ses activités sportives ou de loisir (bel exemple dans la vente, estimé 40 000/50 000 €), sans omettre un gig (cabriolet) à deux roues, vers 1830 (800/1 000 €) : l’hippomobile a toujours été un art de vivre, un objet civilisationnel combinant des caractéristiques sociales, culturelles et politiques. Ce salon extérieur accompagne la vie.
 

Diligence Mende-Bagnols à trois compartiments, en tôle, fin du XIXe siècle, longueur : 450, largeur : 310 cm. Estimation : 10 000/15 000 €
Diligence Mende-Bagnols à trois compartiments, en tôle, fin du XIXe siècle, longueur : 450, largeur : 310 cm.
Estimation : 10 000/15 000 


Un collectionneur discret
La France, terre de construction et d’innovation de cette mobilité, a évidemment abrité des collections prestigieuses. Dans la seconde moitié du XXe siècle, avec Dina Vierny (1919-2009), collectionneuse impénitente et muse du sculpteur Aristide Maillol, André Becker est l’autre grand nom du monde des voitures hippomobiles. Le discret industriel de Coignières dans les Yvelines, qui fit fortune avec son brevet de tente igloo, est décédé l’année dernière, à l’âge de 94 ans. Passionné par le militaria, il rassemble parallèlement, à partir des années 1970, toutes les voitures à traction animale, achète énormément, revend très peu ; il possède la place nécessaire pour les abriter et expose quelques-uns de ses trésors dans son musée privé de la voiture à cheval et des transports. À la mort de Dina Vierny, André Becker achète directement à ses ayants droit certaines pièces, que l’on retrouve signalées dans le catalogue. Lâchons donc le frein, qu’il soit à manivelle, à ressort, à levier ou à pied. Après une quinzaine de traîneaux de collection, le cœur de la vente décline plus de cent numéros de rares voitures hippomobiles. S’y ajoutent les accessoires (éperons, muselières, bottes, manteau de cocher, etc.) et une cinquantaine de lots de lanternes, parfois signées par des maîtres artisans. Sans oublier une cinquantaine de lots de documentation d’époque – dans un domaine d’une technicité soutenue.

 

Voiture à trois roues dite «trirote», vers 1800, construite à Pavie (Italie) par Antonio Bottigella, 171 x 230 x 160 cm. Estimation : 30 0
Voiture à trois roues dite «trirote», vers 1800, construite à Pavie (Italie) par Antonio Bottigella, 171 230 160 cm.
Estimation : 30 000/40 000 


Ferrari et Rolls d’hier
Quel fut l’œil du collectionneur André Becker ? « Il ne s’intéressait pas qu’aux voitures prestigieuses, mais surtout aux voitures rares », explique Patrice Biget. Cette rareté correspond à des voitures populaires, comme l’omnibus « Hôtel de Ville Versailles » à quarante places, vers 1880 (15 000/20 000 €) : il serait, selon l’expert, l’un des derniers exemplaires en mains privées. En effet, la loi obligeait de les détruire au bout de dix ans pour des raisons de sécurité. On croise également, parmi les modèles de service des marchands parisiens, une rare patache à deux roues du premier quart du XIXe siècle (2 000/3 000 €) ou une simple voiture à chien, celle du chiffonnier (100/150 €). Le prestige couplé à la rareté est bien sûr au rendez-vous. Symbole de fortune, de rang social et de pouvoir, nombre de voitures hippomobiles ont été commandées par de grandes familles. Leurs véhicules apparaissent comme l’équivalent des Ferrari ou des Rolls-Royce d’aujourd’hui. Le grand coupé de voyage longtemps attribué comme ayant appartenu à Chateaubriand fut en réalité celui du comte de Sales, ambassadeur des États sardes à Paris. Parfaite illustration de cette double exigence de qualité et de distinction, la pièce est en remarquable état (40 000/60 000 €). La provenance ajoute à la valeur, tout comme son utilisation par une personnalité de premier plan. D’après une tradition familiale bien établie, Eugène Delacroix aurait utilisé la calèche de voyage à caisse bateau laquée marron, transformable, un wourch qui se fermait entièrement l’hiver, pour aller de Paris à Rome (40 000/50 000 €). La pièce unique de la vente, car seule voiture de ce type connue, est la trirote (à trois roues) construite à Pavie, en Italie, par Antonio Bottigella vers 1800 (30 000/40 000 €). Des cent trente voitures de cette dispersion – qui, précisons-le, fonctionnent –, l’une est même classée monument historique, et ne pourra donc pas sortir de France. Il s’agit du coupé de voyage modèle «bastardelle» d’époque Empire, propriété d’un marchand d’indiennes à Lyon, où il fut construit par Boneberge vers 1805 (50 000/60 000 €).

 

Coupé de voyage dit «bastardelle», époque Empire, vers 1805, Boneberge à Lyon,222  x 389 x 177 cm. Classé monument historique. Estimation 
Coupé de voyage dit «bastardelle», époque Empire, vers 1805, Boneberge à Lyon,
222  
389 177 cm. Classé monument historique.
Estimation : 50 000/60 000 


Quelques perles du XVIIIe
Aujourd’hui, on estime le patrimoine hippomobile en mains privées à dix mille voitures en Europe. Elles datent pour la plupart des XVIIIe et XIXe siècles. Côté collections publiques françaises, une vingtaine, sur les cinq à six cents répertoriées, ont vu le jour au XVIIe, selon Jean-Louis Libourel, conservateur en chef honoraire du Patrimoine, spécialiste incontournable et corédacteur du catalogue de la vente. L’histoire de la carrosserie serait selon lui largement à écrire. Le choix d’André Becker dans ce marché de niche aura été de préférer les voitures avant 1850. Plus on remonte dans le temps et plus les pièces et les informations se font rares et précieuses. Régalons-nous dès lors devant le coupé portugais de gala du comte de Farrobo, du troisième tiers du XVIIIe siècle, au remarquable décor peint (20 000/30 000 €), rêvons devant l’importante berline avec sa caisse en bois, galbée toutes faces. Œuvre d’art à part entière, avec des roues sculptées et un riche décor de rocaille, cette berline française de gala construite vers 1750, estimée 40 000/50 000 €, est la pièce la plus ancienne de la collection. « C’est comme si on avait un très beau meuble devant soi avec des détails ahurissants », nous confie, admiratif, le commissaire-priseur Benoît Derouineau.
Le phaéton, cette voiture à caisse ouverte, dont on trouve ici le seul exemplaire connu à ce jour à caisse cannée vers 1760, sera néanmoins plus adapté pour les sorties en ville ou à la campagne (4 
000/5 000 €). Et s'il vient à neiger, le traîneau en bois mouluré et richement sculpté (Hollande, XVIIIe siècle, de style Louis XV, 3 000/4 000 €) ou celui en forme de lion (1 500/2 000 €) conviendront parfaitement.

 

De véritables œuvres d’art signées
 
Signature du carrossier Barker, Londres, sur l’essieu d’un grand coupé de voyage, vers 1860.
Signature du carrossier Barker, Londres, sur l’essieu d’un grand coupé de voyage, vers 1860.

Anglais, Italiens, Français et Belges se sont partagé la construction des voitures hippomobiles. Dans ce marché concurrentiel, la carrosserie française arrive à son apogée sous Louis XV, puis de nouveau sous le second Empire durant lequel les modèles de l’Hexagone vont être imités dans le monde entier. Le carrossier est l’ordonnateur de nombreux artisans spécialisés : charrons pour le train, ferronniers, serruriers, menuisiers, selliers garnisseurs, doreurs, miroitiers, bourreliers, peintres et sculpteurs… Tous les détails sont ainsi étudiés et pris en compte pour transformer les plus beaux modèles en véritables œuvres d’art, aux finitions parfois inouïes. Un patrimoine néanmoins fragile, long à restaurer, impossible parfois. Peu de voitures dans la vente l’ont d’ailleurs été. La plupart sont dans leur état d’origine, certaines avec leur garniture et leur peinture ou des décors ajoutés à une époque postérieure. Les manques et accidents sont bien évidemment signalés dans le catalogue. Dans ce domaine où les découvertes sont espérées, la collection d’André Becker nous renseigne sur des fabricants célèbres. Celui surnommé « le roi des carrossiers » est le Parisien Ehrler, fournisseur des Écuries impériales de Napoléon III. Sa marque est représentée deux fois dans la vente, avec en particulier le grand coupé de ville du comte du Luart (40 000/60 000 €). Le carrossier Anthoni, travaillant également à Paris, signe sa production sur l’essieu de sa calèche transformable, appelée «wourch» (4 000/6 000 €). La province n’est pas en reste, puisqu’il y œuvrait d’excellents fabricants : à Lyon, Boneberge est l’auteur du coupé de voyage modèle «bastardelle» (déjà mentionné), à Marseille, le carrossier Duchesne celui du coupé trois-quarts «sovereing» (10 000/12 000 €). D’autres fabricants français sont entrés au fil du temps dans l’admirable collection Becker, comme Belvallette Frères, Guiet & Compagnie ou Kellner et fils, mais aussi des étrangers : Alford et Alder à Londres, carrossiers reconnus pour leur ligne raffinée (voiture «duc» vers 1850, 2 000/3 000 €). Et pour le dernier grand voyage ? Le Bruxellois Quesnel avec son grand corbillard de première classe (15 000/20 000 €) est au rendez-vous !
à savoir
Collection André Becker, voitures hippomobiles Mardi 13 juillet, salle 9 Drouot-Richelieu, salle 9, à 10 30 et à 14 h, en live avec Anhée (Belgique). Daguerre OVV, Me Biget, expert.
Le coupé de voyage modèle «bastardelle» classé monument historique (reproduit page 
17) est exposé dans le hall de Drouot jusqu’au vendredi 9 juillet ainsi que le mardi 13 juillet.
mardi 13 juillet 2021 - 10:30 - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Daguerre
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