Ana Chiclana une galeriste espagnole au service des Flandres

Le 02 juin 2017, par Anne Doridou-Heim

Sa participation à Paris Tableau Brussels nous invite à une réflexion sur la persistance des liens historiques et culturels entre les deux royaumes. Conversation, sous le signe de la spontanéité.

© Lucia Chiclana

Rare femme dans un milieu très masculin, elle a réussi en quinze ans à inscrire son empreinte dans le marché de l’art ancien et a poursuivi son chemin avec beaucoup de détermination. Ana Chiclana ouvre une galerie à Madrid en 2003, consciente qu’une place de choix est à prendre dans l’univers de la peinture ancienne. Tout en manifestant un grand intérêt pour les tableaux espagnols, elle travaille notamment sur les écoles du Nord, les échanges soutenus entre les Flandres et l’Espagne aux XVIe et XVIIe siècles ayant généré de nombreuses collections. Elle installe dans la foulée un bureau à Paris, pour diffuser auprès de la clientèle française le goût de la peinture de son pays, peu exprimé chez ses confrères. Un milieu familier, Ana Chiclana ayant étudié dans une école de commerce parisienne consacrée au marché de l’art, puis complété cette formation avec des études d’histoire de l’art, pour se spécialiser dans le dessin, sa première passion. Mais c’est en intégrant des bureaux d’expertise et de grandes galeries, en multipliant les expériences, qu’elle découvre véritablement le métier de marchand et le fait sien. Un choix qu’elle revendique avec fierté !
Vous rejoignez Paris Tableau dans sa nouvelle version bruxelloise. Pourquoi le projet vous a-t-il séduite ?
Paris Tableau est né au sein de marchands parisiens spécialisés en tableaux anciens et souhaitant remettre la peinture ancienne au cœur du marché de l’art. Ils sont partis d’un constat simple : il n’existait pas de salon qui lui soit uniquement consacré. Cette volonté se rapproche de celle du Salon du dessin, créé dans les années 1990. Paris Tableau est une manifestation encore jeune, nous n’en sommes qu’à la sixième édition. À l’heure où l’art contemporain prédomine dans les foires et dans les ventes, avec des prix qui défient la raison, il me semble que soutenir ce projet avec un choix adapté aux amateurs et collectionneurs est important. Ce rendez-vous nous permet de rencontrer un public pointu et nous demande, à nous les professionnels, d’être très exigeants avec les tableaux que nous présentons.  
Justement, qu’allez-vous y montrer ?
Je resterai fidèle à la philosophie de ma galerie, qui est de mettre en valeur le travail des peintres étrangers liés à la péninsule Ibérique. Je présenterai un beau tableau de David de Coninck, chef-d’œuvre de l’artiste resté en mains privées depuis le XVIIIe siècle. Dans le même esprit, un élégant tableau de Francesco Sasso, peintre d’origine italienne qui travailla à Madrid au service d’Isabelle de Farnèse, sera accroché. Il bénéficie d’une belle provenance, puisqu’il a appartenu aux collections de l’infant Don Louis de Bourbon. Parmi les peintres espagnols, j’ai choisi un rare panneau de Juan de Borgoña le jeune, actif à Tolède au XVIe siècle, et un portrait charmant et raffiné, une Jeune Femme à la mantille de Zacarias González Velázquez, contemporain de Goya. Ce tableau se trouvait dans une collection privée parisienne depuis le début du siècle dernier.  

 

Zacarias González Velázquez (1763-1834), Portrait de jeune femme à l’éventail et mantille, huile sur toile, 71,4 x 56 cm. © Joaquin Cortes
Zacarias González Velázquez (1763-1834), Portrait de jeune femme à l’éventail et mantille, huile sur toile, 71,4 x 56 cm.
© Joaquin Cortes

Comment percevez-vous, depuis l’Espagne, la place de Bruxelles dans le marché européen du tableau ancien ?
Le profil de la clientèle des tableaux anciens en Espagne est très différent de celui que nous rencontrons à Paris, Londres ou même Bruxelles. En Espagne, l’appétence artistique est en écho direct avec la richesse de notre patrimoine et de notre culture. Les clients sont aussi très sensibles à la beauté plastique des œuvres et ils sont prêts à acheter sur un coup de cœur. Ailleurs en Europe, l’aspect historique du tableau et la provenance comptent pour beaucoup. L’idée de présenter le projet de Paris Tableau à Bruxelles me semble pertinente : c’est une ville qui a une longue tradition de foires et, surtout, qui représente aujourd’hui, par sa situation géographique centrale et le public international qui y habite, un endroit idéal pour se convertir en rendez-vous des vrais amateurs, qui pourront venir de Paris, Londres, Amsterdam.
Revenir à Madrid, où vous êtes née, pour y ouvrir une galerie était-il une évidence ?
J’ai ouvert une galerie à Madrid pour introduire en Espagne un marché de qualité. Pour cela, il a fallu effectuer un choix pointu dans mon offre. L’idée était de réussir à rencontrer une clientèle exigeante, mais peu habituée à trouver des tableaux anciens dans une galerie spécialisée. C’était un défi, et l’accueil que j’ai reçu a dépassé mes attentes. Je participe depuis quinze ans à des foires spécialisées dans mon pays, ce qui m’a permis de me faire connaître des amateurs et de grands collectionneurs. Le marché de l’art fonctionne différemment en Espagne de ce que vous connaissez en France. Traditionnellement, il était dominé par les antiquaires généralistes. C’est pour cela que j’ai voulu envisager le rôle de ma galerie d’une manière nouvelle, avec une grande qualité dans les œuvres que je présente et une attention personnalisée portée à ma clientèle.
Vous êtes d’ailleurs la seule Espagnole de la manifestation. La seule femme aussi. Les femmes semblent plus rares dans le domaine de la peinture ancienne…
Oui, je suis installée à Madrid depuis une quinzaine d’années et aimerais que la peinture espagnole puisse avoir une présence toujours plus importante à l’étranger. Et c’est vrai, je suis la seule femme ! Merci d’avoir fait la remarque, car je n’y avais pas pensé… Les femmes sont encore rares dans notre métier, mais avec le changement générationnel, peu à peu, je suis certaine qu’il y en aura d’autres. Je constate aussi que c’est un métier vocationnel. Il demande beaucoup de ténacité pour trouver les bonnes attributions, de passer du temps dans les musées pour se faire l’œil. Il faut beaucoup d’endurance, et savoir se mettre à la place des clients avant d’achever une vente. On entend souvent dire que c’est un métier très masculin, mais je crois qu’il y a d’autres métiers qui le sont bien plus. Le secret est de trouver sa place, de ne jamais cesser de se former par les visites dans les musées, l’étude des nouveaux artistes, et surtout, rester fidèle à nos qualités féminines, qui peuvent enrichir le marché de l’art.

 

David de Coninck (vers 1644-1701 ?), Nature morte de fruits et de fleurs dans le jardin d’une villa, avec un paon et un singe, huile sur toile, 143 x 
David de Coninck (vers 1644-1701 ?), Nature morte de fruits et de fleurs dans le jardin d’une villa, avec un paon et un singe, huile sur toile, 143 x 191,5 cm.
© Joaquin Cortes

Figurer aux côtés d’Aaron, Colnaghi, Canesso, De Jonckheere et beaucoup d’autres grands noms, est-ce une reconnaissance de votre travail ?
C’est un honneur de pouvoir exposer auprès de galeries si prestigieuses, que j’ai fréquentées dans ma jeunesse parisienne et que j’ai toujours admirées. Je garde avec elles de très bons rapports et suis ravie de pouvoir participer à cette foire à leurs côtés.
Vous participez aussi à la Biennale. En quoi cette foire bruxelloise vous semble-t-elle complémentaire pour ce que vous présentez ?
En effet, je participe à la Biennale des antiquaires depuis 2010, et Paris Tableau est une foire qui complète le choix que je présenterai en septembre. Bruxelles me permet de proposer des chefs-d’œuvre d’artistes moins connus, ce qui est souvent d’un grand intérêt pour les vrais amateurs de tableaux anciens.

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