Amyn Aga Khan, tout pour le XVIIIe

Le 08 septembre 2017, par Alexandre Crochet

Grand mécène, avec sa famille, du domaine de Chantilly, ce prince à l’exquise courtoisie, amoureux de la France, siège aussi dans la commission sélectionnant les galeries présentes à la Biennale Paris. Entretien.

© AKDN/Cécile Genest

Qu’est-ce qui vous a décidé à faire partie de la commission de la Biennale et que retenez-vous de votre participation ?
C’est la deuxième fois que j’y prends part, j’y participe donc depuis sa création en 2016. Je suis très attaché à ce que la Biennale soit un succès et, par ailleurs, ceux qui m’y ont invité sont des amis, dont le précédent président de la commission, Henri Loyrette. La Biennale est le seul événement de ce genre et de ce niveau en France. Il est naturel qu’un pays dont l’art et la culture rivalisent avec ceux de toutes les autres nations et qui, de surcroît, dispose d’un si grand nombre d’antiquaires, organise une Biennale dans un lieu exceptionnel comme le Grand Palais. Il y aura, cependant, sans doute des choses à revoir. Il faudrait que les organisateurs fassent la liste des antiquaires et autres exposants étrangers qui ne viennent pas ou plus. La Biennale doit être certes française, mais aussi internationale, car la France, et sa culture, a un rayonnement mondial. Elle demeure d’ailleurs une source formidable d’objets et de collections, il n’y a qu’à voir le nombre, et la qualité, de pièces vendues aux enchères par les maisons anglo-saxonnes à Londres ou à New York, ainsi qu’ici, en provenance de sources françaises ! Or, j’entends certains se plaindre: les dates choisies par la Biennale Paris ne sont pas idéales, cela revient assez cher, etc. Changer les dates de la Biennale, ce qui doit être une préoccupation majeure, ne me semble pas impossible. Et Paris et ses environs ont d’autres lieux emblématiques s’il faut changer d’endroit.
Quel a été le rôle de la commission ?
Je pense que nous avons été relativement utiles pour identifier des exposants. Pour ma part, j’ai contacté des galeries étrangères pour tâcher de les persuader de venir. Nous avons sans doute également aidé à renouveler en partie le décor de la Biennale, qui doit avoir son propre look, son cachet, sa brand comme disent les Américains. Nous avons aussi imaginé un prix de la Commission, et j’espère que cela renforcera l’intérêt pour la manifestation, les exposants et les visiteurs. Il couronnera le stand le plus intéressant, décor et contenu confondus.
Vous êtes vous-même un grand amateur du XVIIIe siècle,  notammentde mobilier. Les récentes affaires de faux vous ont-elles choqué ?
Il y a toujours eu beaucoup de ragots dans le passé. Mais il est dommage que ces affaires aient éclaté avec une telle ampleur au moment même de la dernière Biennale. Cela n’a pu qu’avoir un impact négatif sur le nombre de visiteurs. Il est certain que des meubles vieux de plus de deux siècles sont souvent restaurés. La question, ensuite, est : dans quelle proportion ? Quant à la question des faux, elle est totalement répréhensible. L’aspect positif est que la vigilance s’est renforcée, notamment grâce au vetting. Cela implique que ce dernier s’accomplisse dans la plus grande rigueur, la plus grande transparence, en évitant tout conflit d’intérêt. Il serait souhaitable que les exposants se rassemblent pour faire de la Biennale un événement exceptionnel et que les querelles, les intérêts particuliers soient oubliés. Si chacun veille sur son pré carré, cela n’aide pas à créer une manifestation de niveau international.

 

Jardins du domaine de Chantilly, le kiosque de l’île d’Amour, restauré en 2012. © OTTE
Jardins du domaine de Chantilly, le kiosque de l’île d’Amour, restauré en 2012.
© OTTE

Vous avez une très importante collection de peintures et dessins anciens. Suit-elle un fil conducteur ?
Je n’ai jamais voulu former de collection encyclopédique ou totale, et je mets les œuvres sur les murs, pas dans des placards ! J’ai une prédilection pour le XVIIIe siècle français, cherchant à apprécier la spécificité de chaque artiste. Sans doute ai-je aussi acquis les peintres les plus disponibles sur le marché. Ces derniers temps, par exemple, on a vu beaucoup de Boucher en vente, d’Hubert Robert aussi. Mais c’est l’œuvre que j’achète, pas l’artiste. Cela dit, depuis longtemps, j’apprécie beaucoup les autoportraits. Ils m’intéressent car c’est à la fois la façon dont le peintre se voit et celle dont il voudrait qu’on le voie, ce qui les rend souvent plus vivants que les portraits plus officiels.
Prêtez-vous ces œuvres aux musées ?
Si le projet est sérieux, je refuse rarement, mais toujours anonymement. Je prête par-ci, par-là, mais je n’ai jamais montré toute ma collection. On me l’avait suggéré il y a longtemps, mais la question ne s’est jamais vraiment posée. Je serais gêné à l’idée de paraître immodeste.
Contrairement à la tendance actuelle chez les grandes fortunes, l’art contemporain ne semble pas être votre tasse de thé…
Cela dépend. Il y a eu une époque, dans les années 1960, où j’ai acheté des œuvres d’artistes vivants, que souvent je connaissais personnellement, tels David Hockney, Barnett Newman ou Kenneth Noland. Mais si l’œuvre contemporaine me paraît trop intentionnelle, essaie à tout prix de vous entraîner dans un sujet, cela ne produit pas d’émotion chez moi. J’ai gardé ces œuvres et je les avais dans mon bureau à Genève. Mais je n’ai pas assez de place ici, à Paris, et elles ne vont pas avec les décors plutôt XVIIIe de ma maison. Mettre un tableau moderne au-dessus du canapé ancien uniquement pour dire qu’on est «moderne» a peu de sens à mes yeux.

 

L’Aga Khan Museum, à Toronto, Canada. PHOTO JohnOyston (CC)
L’Aga Khan Museum, à Toronto, Canada.
PHOTO JohnOyston (CC)

D’où vient votre passion pour la France ?
Mon père avait une demeure à Paris et une dans le Midi, mon grand-père possédait une maison dans le Sud, lui aussi. Ma famille a toujours vécu en grande partie ici. Pendant et après l’école en Suisse, je suis donc venu très souvent en France, et mes diplômes à l’université ont tourné autour de la littérature française. D’une certaine façon, je suis à moitié français.


Votre famille veille sur Chantilly depuis 2005 à travers la fondation de sauvegarde, et vous faites partie du conseil d’administration de cette dernière. Qu’aimeriez-vous laisser à l’Institut de France, son propriétaire, à l’issue du bail de vingt ans ?
Nous avons restauré les bassins, les canaux, beaucoup de tableaux, les cadres eux-mêmes, les décors intérieurs, les verrières… Chantilly est gigantesque. Les grandes écuries à elles seules nécessitent une intervention de fond, tout comme le hameau. J’aimerais qu’on rende le domaine avec un nombre de visiteurs en augmentation, et un site autosuffisant grâce aux entrées des visiteurs, aux activités et aux événements sur place tels que les restaurants, les magasins, les Journées des plantes, afin que les restaurations, à l’avenir, puissent être financées sans trop d’appels à l’Institut ou aux fonds publics. Je ne sais pas si nous arriverons à tout achever dans les dix ans qui restent, mais je pense que nous aurons fait beaucoup.

Vous êtes un grand amateur de jardins. Dans sa biographie de Le Nôtre, Erik Orsenna raconte que ceux de Chantilly étaient ceux dont le paysagiste du roi était le plus fier, avec Versailles…
Sans doute ! Chantilly est quand même très étonnant avec ses parterres garnis de plans d’eau, ce point de vue remontant exceptionnel. Et puis le hameau à Chantilly est un vrai décor de cinéma…

Continuez-vous à acheter pour le musée des Arts de l’Islam de Toronto, créé par votre famille ?
Oui, nous avons acquis récemment, par exemple, un ravissant plateau en métal et en nacre du Gujarat. En ce moment, nous achetons un peu moins, même si nous allons continuer à embellir la collection. Rares sont les musées qui peuvent se permettre de cesser complètement de faire des acquisitions.

Qu’est-ce qui explique le choix de Toronto pour ce musée ?
C’est une longue histoire. Il y avait déjà un site avec un centre ismaélien [le frère d’Amyn Aga Khan, Karim, est le chef spirituel des ismaéliens nizârites, branche de l’Islam chiite, ndlr], nous avions beaucoup de relations avec le Canada, dont la société est un modèle de pluralisme et de tolérance. Il n’y avait pas vraiment de musée spécialisé dans les arts de l’Islam avant le nôtre dans ce pays, et les grandes villes d’Amérique du Nord sont toutes proches.

Imaginez-vous, un jour, vendre aux enchères votre collection personnelle ou souhaitez-vous qu’elle reste dans le patrimoine familial ?
Je n’ai pris aucune décision à ce sujet. Je préférerais que la collection demeure intacte. C’est, d’une certaine façon, un reflet de moi-même, et la disperser reviendrait à me donner une seconde mort. Les hommes meurent mais l’art survit, et nous unit.

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