Allemagne, le retour du refoulé

Le 07 février 2019, par Jacqueline Hénard

À la mi-mars, une rencontre nationale est prévue à Berlin pour débattre de l’approche des collections issues des colonies. L’Allemagne avait pris les devants dans cette réflexion, désormais relancée par la controverse née en France.

Concert donné dans la cour du bâtiment du futur Humboldt Forum, reconstitution de l’ancien palais royal de Berlin.

Réactivé par le rapport de Bénédicte Savoy et Felwine Sarr, le débat sur la restitution, en Allemagne, a vite débordé du cadre des œuvres originaires d’Afrique à l’ensemble des biens issus des colonies. Les musées du pays en contiennent environ deux millions, dont un quart dans les collections berlinoises. Longtemps confinée à des cercles réduits, la discussion sur le traitement approprié de cet héritage devenu embarrassant est maintenant omniprésente dans les médias. Elle trouve ses prémisses dans les préparatifs pour l’inauguration du Humboldt Forum, appelé à présenter les collections ethnographiques prussiennes à partir de l’automne 2019. Portant le nom de deux frères savants de l’époque des Lumières, ce centre pluridisciplinaire doit trouver place dans le cadre extraordinaire d’un corps en béton armé, qui reprend les dimensions et l’aspect du château des rois de Prusse, endommagé en 1945 puis dynamité par le parti communiste est-allemand.
Intransigeance
Le rapport remis à Emmanuel Macron a été perçu comme clivant, autant par son contenu que par le ton avec lequel son message a été porté par les auteurs. Die Zeit, le 13 décembre, a publié une tribune de soutien d’universitaires. Approuvée par quatre-vingts chercheurs, elle réclame une loi rendant obligatoire la restitution de tout objet acquis dans un contexte de violence coloniale. Elle propose cependant d’aller «au-delà», par une politique de recherche approfondie ainsi que des mesures d’accompagnement. Bénédicte Savoy et Felwine Sarr ayant conduit une tournée d’explication dans le pays, le 22 janvier, la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) résume son impression sous un titre plus critique, en évoquant deux conférenciers «convaincus par leur mission». L’article leur reproche une attitude moralisatrice envers l’Europe, mais aussi dédaigneuse des Africains, renvoyés au statut de victimes et se voyant dénié un rôle d’acteur de leur propre histoire. Paradoxalement, l’obsession de la restitution, inscrite dans le rapport, renouvellerait le mythe colonial selon lequel, dans leur esprit, l’objet primerait sur l’idée. Pour une part, l’intensité de ce débat s’explique par la présence de Bénédicte Savoy, qui est une figure de la vie culturelle allemande  Felwine Sarr, du reste, n’est guère audible. Parfaitement germanophone, elle tient depuis 2009 une chaire d’histoire de l’art à la Technische Universität de Berlin. La rigueur intellectuelle de ses travaux antérieurs lui a valu une reconnaissance académique sans équivoque. Mais, depuis, elle s’est attirée beaucoup d’inimitiés par une attitude jugée intransigeante et militante.
«Tchernobyl»
Les Français n’auraient ainsi pas dû être surpris de la tonalité de son rapport : en 2017, elle avait claqué la porte de la mission de préfiguration de l’Humboldt Forum, en l’accusant de sacrifier la recherche de provenance. «C’est Tchernobyl !», a-t-elle lancé dans la Süddeutsche Zeitung, stigmatisant une «sclérose complète» dans l’approche des collections. Certains ont critiqué cette sortie spectaculaire, après avoir participé à une seule réunion. L’ancien président du British Museum, Neil McGregor, qui avait lui aussi été appelé pour conseiller ce musée en gestation, a fait observer qu’il «n’était pas conçu comme un institut de recherches», ni armé pour les mener, mais «pour en présenter le résultat au grand public». À son tour, le patron des collections prussiennes, Hermann Parzinger a plaidé «l’absence de moyens» d’une institution dont la mise en place a été considérablement compliquée par le partage de toute décision entre sa tutelle et le pouvoir fédéral. Ce personnage a pris une place déterminante dans les médias, d’autant que, dans ce domaine, le gouvernement dispose de peu de poids en regard des Länder et des municipalités. Sur les quarante-six musées ethnologiques (avec le Humboldt Forum) que compte le pays, il n’a son mot à dire que sur quatre d’entre eux. Les collections majeures sont concentrées à Berlin, dans l’ensemble formé par Dresde et Leipzig, à Hambourg, à Munich et à Brême, mais d’autres plus petites se trouvent dans des localités que les Allemands auraient du mal à situer sur la carte comme Werl ou Unna. Même s’il est devenu une cible pour Bénédicte Savoy, qui l’accuse dans son rapport d’«amnésie coloniale», Hermann Parzinger a en réalité défendu une grande ouverture envers non seulement l’Afrique mais aussi le reste du monde. En appelant à un dialogue d’égal à égal dans un esprit d’«héritage partagé», il a proposé des coopérations à tous les niveaux, avec les peuples indigènes, des conservateurs, des universitaires ou des spécialistes. En 2014, déjà, dans une interview télévisée, il promettait de passer au crible les 500 000 objets de ses collections (dont 75 000 venus d’Afrique), s’engageant à «n’en exposer aucun sans avoir conduit de recherche sur son origine» et pouvoir en redonner le contexte.  La ministre fédérale de la Culture, Monika Grütters, a cherché à reprendre l’initiative. Dans une tribune publiée mi-décembre par la FAZ, elle a exhorté les musées à approfondir l’historique des collections «issues du contexte colonial», annonçant qu’elle ajouterait ce volet à l’Institut de recherche sur la provenance (DZK), jusqu’ici réservé à la spoliation nazie. Les 15 et 16 mars, elle compte réunir à Berlin les ministres de la Culture des Länder. En juillet dernier, elle avait présenté un «code de conduite» envers les collections ethnographiques, écrit en deux ans par l’association nationale des neuf cents musées. Si ce recueil d’une centaine de pages examine la possibilité de restitutions, il n’envisage jamais de les rendre obligatoires. À peine publié, il a été soumis à un processus de révision en coopération avec douze représentants des pays d’origine, qui devrait aboutir à une nouvelle mouture dans les mois qui viennent.
Résurgence
L’Allemagne semble ainsi plutôt s’orienter vers des solutions souples de coopérations multiples. Sa position paraît plus facile que celle de la France. Contrairement à la mémoire omniprésente de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah, la part allemande dans la période coloniale n’est que très superficiellement inscrite dans la conscience collective d’un pays qui a abandonné ses ambitions impériales il y a un siècle. 2018 a été un tournant politique. En mars, la nécessité d’assumer sa responsabilité envers cette période a été ainsi inscrite dans l’accord de coalition qui sert de base de travail au gouvernement. Le Bade-Wurtemberg a déjà évoqué la possibilité de remettre à la Namibie des objets du musée de Stuttgart. Directrice du musée de l’Outre-Mer de Brême, Wiebke Ahrndt appelle à poursuivre ce «dialogue ouvert». Mais, quand elle en cite trois exemples, elle n’en mentionne aucun débouchant sur la restitution pure et simple. L’Allemagne parviendra-t-elle à s’entendre sur une réponse commune ou partira-t-elle en ordre dispersé ? Le 23 janvier, Hermann Parzinger a pour sa part plaidé pour une avancée conjointe avec la France, en attendant la conférence internationale d’avril à Paris. 

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