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Aline Pujo une histoire de point de vue

Publié le , par Geneviève Nevejean

Elle a fait de la photographie et de la collection ses spécialités. À l’occasion de Paris Photo, elle trace le portrait d’un marché en constante évolution.

   Aline Pujo une histoire de point de vue
  
© F. Perrin

Aline Pujo a su évoluer avec une aisance déconcertante du secteur public au monde de l’entreprise, ces deux territoires qu’on croit étrangers… Conseillère en acquisitions, elle met ses compétences et son expérience au service d’amateurs privés, de fondations mais aussi d’entreprises, qu’elle n’a jamais cessé de côtoyer, moins cependant que les artistes eux-mêmes, ses seuls guides finalement : «La rencontre des artistes constitue la raison pour laquelle je fais ce métier. Elle prodigue un surplus de sens et me donne à voir l’au-delà du simple cliché.» Travaillant à la DRAC après des études de droit et d’histoire de l’art, elle organise en 1987, avec le soutien de l’institution, les «Objets-événements», exposition qui lui vaudra la visite remarquée et providentielle de Robert Lion, à l’époque patron de la Caisse des dépôts et consignations. Ce dernier lui propose de valoriser la scène artistique française au travers de manifestations en France et à l’étranger. Ce sera un tremplin vers la collection encore embryonnaire de la Caisse des dépôts. Pendant six ans, elle s’efforcera de l’enrichir en soulignant « le positionnement des artistes contemporains face au médium photographique». Après un séjour aux États-Unis, en tant que chercheur doctorante, où elle sonde les réussites d’un mariage souvent heureux entre les musées et le privé, elle effectue un passage éclair au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Puis elle embrasse les destinées de la collection de la banque Neuflize Vie, dont elle sera pendant treize ans l’ordonnatrice discrète. Le désir d’indépendance l’emporte en 2014 lorsqu’elle fonde Aline Art Adviser (AAA), dont le triple A est un clin d’œil au bien connu label de notation financière. Au sein de sa propre structure, elle orchestre le commissariat d’expositions et de festivals, tel celui de Lectoure.
La photographie, qui a atteint des prix record durant ces dernières décennies, occupe une place croissante sur le marché et dans les médias. Cela a-t-il incité les artistes et les acheteurs à s’y intéresser ?
On a assisté en effet à l’explosion de la photographie dans les galeries et dans des foires qui aujourd’hui se spécialisent, comme Paris Photo, qui a contribué à démocratiser ce médium. Photo London, qui ne compte que deux éditions, témoigne de cet engouement. Mieux intégrée dans les collections, la photographie suscite un intérêt croissant de la part des entreprises. Elle fait l’objet de spéculation certes, mais dans une moindre mesure que l’art contemporain. Il convient néanmoins de souligner que le marché suit la production des artistes et non l’inverse. Ce médium qui peut être un passage ou un moment d’expérience, est d’autant plus attractif qu’il est l’objet d’innovations constantes. Valérie Belin, par exemple, reconnaît que le numérique a modifié sa manière de travailler.

 

Seydou Keïta (1921-2001), Sans titre, 1949-1951, tirage argentique noir et blanc sur papier baryté, Keïta/SKPEAC, exposée à Paris Photo. Courtesy Coll
Seydou Keïta (1921-2001), Sans titre, 1949-1951, tirage argentique noir et blanc sur papier baryté, Keïta/SKPEAC, exposée à Paris Photo.
Courtesy Collection Jean Pigozzi, Genève, galerie du jour agnès b.

Quels sont les critères de valeurs importants ? Le nombre d’exemplaires ? Le fait qu’un tirage soit «vintage» ?
Il est préférable qu’un tirage soit original, à savoir daté du vivant de son auteur. «Vintage» est un mot très galvaudé qui, pour moi, désigne un tirage original au plus proche du moment de la prise de vue. Plus ouverte que pour la sculpture, la législation fiscale européenne confère le statut d’œuvre d’art à une photo quand le nombre d’exemplaires, tous formats et supports confondus, est inférieur à trente. Si, de surcroît, l’auteur est encore vivant, l’entreprise qui l’acquiert, peut en déduire le montant de ses impôts, à hauteur de 20% par an sur cinq ans. Au-delà de trente tirages, il s’agit d’une édition. Ces facteurs impactent donc la fiscalité. Les photographes ont tendance à limiter leurs exemplaires. Ce n’était pas le cas, il y a vingt ans ou même encore aujourd’hui en Afrique, Malick Sidibé ou Seydou Keïta par exemple ne numérotaient pas leurs clichés, ce qui leur a nui. Mais la qualité de l’image surpasse toutefois tous ces paramètres.
En auriez-vous un exemple ?
L’œuvre de Vivian Maier (1926-2009), composé presque essentiellement de bobines non développées, a été découverte par le chercheur John Maloof après la mort de la photographe. J’ai acquis auprès du Vivian Maier Estate quelques-uns de ses tirages pour des entreprises ou des fonds privés. L’œuvre en soi prime ici sur le «vintage», qui a donc ses limites.

 

Thomas Ruff (1958), Press++01.82, 2015, c-print, galerie Mai 36, Zurich, exposée à Paris Photo.
Thomas Ruff (1958), Press++01.82, 2015, c-print, galerie Mai 36, Zurich, exposée à Paris Photo.

Quel retour sur investissement peut-on espérer de la photographie ?
Je ne spécule pas. Le musée, l’institution demeurent le moteur essentiel de la reconnaissance. La valeur de la collection de la Caisse des dépôts a d’ailleurs été légitimée par le Centre Pompidou, qui en a accepté la donation. Je peux en parler à la première personne puisqu’au milieu des années 1990, j’avais été invitée à illustrer la scène allemande. J’avais pris le parti, assez contesté à l’époque, d’acheter Thomas Struth, Andreas Gursky et Thomas Ruff, dont les prix ont depuis explosé. À l’inverse, je crois en des photographes dont la cote demeure très modeste. Je pense à Patrick Tosani ou à IFP (Information Fiction Publicité). Le marché international traite sévèrement les artistes de la scène française. Il y a des personnalités oubliées que l’on reconnaîtra peut-être plus tard parce que les bonnes œuvres et les bons artistes émergent toujours. Une collection n’est pas une vérité, elle est une photographie à l’instant « T » de l’offre et de la demande. Ionesco exprimait très justement ce qui m’intéresse en art: « L’œuvre d’art n’est pas le reflet, l’image du monde ; mais elle est à l’image du monde. »
Vous êtes conseillère artistique auprès de collectionneurs. Quelle est la part de subjectivité dans des achats qui se doivent d’être objectifs ?
Je suis persuadée que tout collectionneur adopte une ligne, sans en être nécessairement conscient. Si j’accompagne un particulier, je m’attache à comprendre ses motivations. Lorsqu’il s’agit d’une d’entreprise, je propose un axe. À mon arrivée chez Neuflize Vie, l’histoire de la collection avait déjà débuté. Focalisée sur le portrait de célébrités, elle comptait une centaine de numéros rattachés pour la plupart à l’école humaniste française avec Henri Cartier-Bresson, Robert Doisneau, Willy Ronis ou Édouard Boubat. Je craignais un épuisement du thème que j’ai donc étendu à la figure humaine, et plus précisément à la perception du corps illustrée par John Coplans et Claude Cahun. Paradoxalement, beaucoup refusent, de s’imposer une ligne. Perçue à tort comme une contrainte, elle permet d’articuler un propos et de passer, de la subjectivité à une certaine objectivité.

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