Alexandre Hollan, donner corps à l’invisible

Le 11 mars 2021, par Stéphanie Pioda

Discret et solitaire, l’artiste rayonne d’une sérénité caractéristique des grands maîtres. À 88 ans, il partage son temps entre ses deux ateliers franciliens et celui, en plein air, de l’Hérault.

Alexandre Hollan
© Illés Sarkantyu

Devant son écritoire installée à quelques centimètres du sol, Alexandre Hollan est assis sur un petit banc, genoux calés à terre. Devant lui, à un mètre seulement, sont disposés un vase, un bol et une courge claire, une mise en scène minimale dans un cadre défini par le panneau de bois accroché au mur. Juste au-dessus, la lumière déferle d’une fenêtre et rayonne sur l’œuvre en cours. Ce petit coin de l’atelier, sous la pente du toit, est le théâtre où tout se joue, l’espace où va advenir le sensible. Non loin, des pots de métal cabossés aux couleurs sourdes, des seaux et un chou attendent leur tour, tandis qu’une table est recouverte de dessins d’arbres et que quelques «vies silencieuses» sont présentées au mur. Il préfère en effet cette expression, renvoyant aux langues anglaise ou allemande (still life ou Stille Leben), plutôt que notre «nature morte», lui qui décèle derrière chaque fruit, légume ou ustensile une vibration lumineuse vivante, qu’il traduit en couleurs. Avant de se mettre au travail, l’artiste «reste un peu tranquille le matin pour [s]e retrouver et mettre une distance avec cette vie si pressée, [s]’arrêter pour un instant avant de commencer». Ses outils, qui sont ceux de tout artiste peintre, sont ses aides, comme il les qualifie. «J’ai besoin d’avoir des outils très différents à portée de main pour ne pas perdre l’énergie du départ et rester disponible aux impressions invisibles : fusains, pinceaux, papiers de différentes sortes, de différentes tailles.» L’acrylique, appliqué en de nombreuses couches, est le matériau des vies silencieuses, tandis que le fusain traduit le mouvement des arbres. «Un bon fusain fait partie de moi, prolonge mon geste, et un bon papier répond à son toucher. J’aime la résistance du papier Ingres aux fusains gras : leur relation peut être très vivante, et même leur désobéissance à mes intentions anime le travail.»
 

L'atelier© A.Hollan
L'atelier
© A.Hollan


Le silence tactile de Morandi
S’il a intégré cet atelier au dernier étage d’un immeuble de la rue Mouffetard, dans le 5e arrondissement parisien, en 1970, c’est vraiment à partir de 1984 qu’Alexandre Hollan s’y est posé et a approfondi ce volet de son œuvre. Avant les «vies silencieuses», il a mené une vie plutôt nomade à sillonner les étendues de garrigue, en quête de sensations qui le happeraient, nostalgique d’un sentiment d’harmonie avec la nature remontant à ses années d’enfance passées dans la campagne hongroise. Il arrive à Paris en 1956 avec cette impression de vide et de déracinement profond, que ses études suivies à l'École des beaux-arts et aux Arts décoratifs n’apaiseront pas. Il entame ensuite une très longue quête, qu’il se décide à dévoiler avec une première exposition, à 40 ans passés, dans une galerie allemande, puis véritablement à 50 ans, à la FIAC, avec la galerie Nane Stern en 1983. Pendant toutes ces années bouillonnaient à la fois ses souvenirs d’enfant et un saisissement esthétique, en un entrechoquement irrésolu. «J’ai découvert Morandi en 1964, l’année de sa mort, à l’occasion de son exposition à Paris. À cette époque, je me sentais perdu au milieu des courants artistiques du moment, que je ne comprenais pas du tout. En regardant sa peinture, je reconnaissais ma voie : rester entre le visible et l’invisible, chercher l’équilibre entre deux mondes qui demandent à l’artiste de saisir et parler une langue plastique. Morandi parle en silence. J’ai compris à travers lui que cette langue presque inconnue peut exister. En contemplant ses peintures, je crois percevoir ce qu’il veut dire.» Un déclic qui l’amène, au tout début de la décennie 1970, à une expérience fondatrice : dessinant une montagne rocheuse jusqu’à s’en oublier, il a progressivement la sensation que cette montagne respire. «J’ai vu que le vide prenait forme et que la forme elle-même volait en éclats.» Il y aurait néanmoins un contre-sens à vouloir inscrire sa démarche dans celle de la peinture chinoise traditionnelle. «La pensée orientale fait partie de la nature, tout comme moi. La nature nous relie», affirme-t-il. Un point fondamental pour comprendre l’œuvre de l’artiste, qui, que ce soit dans ses peintures ou ses dessins, se détourne du monde des apparences et des certitudes pour se situer dans un entre-deux. «L’attention doit lutter contre une habitude de courir vers ce que nous connaissons. Par exemple, je pense qu’un arbre est vert… Non, cette idée ne m’intéresse pas et en luttant contre elle, je vais peut-être saisir une vraie impression de couleur, qui a sa propre vibration, sa température, son goût. J’essaie de me libérer de ce qui apparaît automatiquement et de rentrer dans le mouvement de l’arbre. C’est un rythme ininterrompu que le regard et la sensation suivent pendant un certain temps. À un moment, le contact s’arrête, la sensation disparaît et le regard revient. C’est alors que l’arbre apparaît pour un bref instant. Je reviens de ma plongée et le vois dans l’espace.»

 

Dans l'atelier parisien de l'artiste.© A.Hollan
Dans l'atelier parisien de l'artiste.
© A.Hollan


Entre effacement et apparition
Chaque dessin est chez lui une tentative de saisir un instant fugace, un mouvement intime qui révèlerait une dimension poétique. Cet instant serait une sorte de transe méditative ouvrant sur un espace qu'il définit comme «l’invisible». On pourrait parler de transcendance, mais dénuée de caractère religieux et qui traduirait le mystère de la vie qui circule de manière continue dans les êtres et les objets inanimés. «Pour moi, observer un motif, regarder, est devenu essentiel. Qu’est-ce que je vois ? Pas l’arbre, mais ce qui le traverse. Dans une vie silencieuse, je ne vois pas les formes, mais une présence qu’elles dégagent. Le monde est parcouru par la vie. Je ne sais pas comment l’arbre sent cette réalité intérieure, mais j’ai besoin de lui pour appréhender un inconnu qui, par une perception naturelle venant de l’extérieur, me parle. J’espère que l’arbre reçoit quelque chose de cette même perception humaine.» À 88 ans, Alexandre Hollan poursuit les deux volets de son travail selon un rythme pendulaire : l’hiver à Paris, où il peint ses «vies silencieuses», ainsi que dans son atelier d’Ivry-sur-Seine, dont il profite pour les grands formats ; d’avril-mai à octobre, il opère sa migration estivale à Gignac, dans l’Hérault, où il rejoint «ses» arbres, qu’il dessine au fusain, sur le motif. Il est à sa place, reconnecté avec ce sentiment d’harmonie des premières années. «Mon atelier de Paris est un lieu où je me sens bien, où la lumière est tranquille, où la durée est visible, où les objets, fruits, plantes absorbent l’agitation. En été, quand je travaille dehors devant les arbres, souvent les mêmes, j’aime aussi retrouver les chemins qui m’y amènent, les collines des alentours. Ils font partie de mon grand atelier d’été.» D’un côté, un travail tout en profondeur où les vibrations colorées invitent le spectateur à prendre un temps pour plonger dans l’expérience et l’espace du peintre, et ainsi voir les formes se révéler. De l’autre, des fragments de mouvements suspendus, saisis d’un trait ou en plusieurs séances. Entre effacement et apparition, Alexandre Hollan nous apprend à regarder pour nous aventurer au-delà de la mimésis, du tangible, et ainsi découvrir l’essentiel. «Je suis ce que je vois», écrit-il dans ses notes.

Alexandre Hollan
en 5 dates
1933
Naît à Budapest
1956
S’installe à Paris, où il suivra l’enseignement des Beaux-Arts et de l’école des Arts décoratifs
1983
Participe à la FIAC avec la galerie Nane Stern
2012
Premier don au musée Fabre de Montpellier, suivi de deux autres en 2015 et 2017
2021
La galerie de Marie-Hélène de La Forest Divonne célèbre vingt-cinq années de collaboration avec l’artiste
à voir
«Alexandre Hollan. 25 ans de collaboration avec la galerie La Forest Divonne»,
12, rue des Beaux-Arts, Paris VIe, tél. : 01 40 29 97 52.
Jusqu’au 10 avril 2021.
www.galerielaforestdivonne.com
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