Albert Marquet, oubli et temps suspendu

Le 15 juillet 2016, par La Gazette Drouot

Le musée d’Art moderne de la Ville de Paris lui consacre actuellement une rétrospective. Pourtant, Albert Marquet  semblait être un peintre quelque peu oublié des institutions. Contrairement au marché ?
par Art Analytics

Les Sables-d’Olonne huile sur toile marouflée sur panneau contreplaqué, 39 x 31 cm.
Pontoise, 18 juin 2011, Aponem-Deburaux OVV.
adjugé : 133 568 €

Moins connu que Giorgio de Chirico, Raoul Dufy ou Kees van Dongen, Albert Marquet est pourtant l’un des peintres les plus fascinants de la première moitié du XXe siècle.» Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAMVP) souhaitait clairement réparer une injustice en consacrant une monographie à l’artiste  visible jusqu’au 21 août prochain. «Albert Marquet, peintre du temps suspendu» rend hommage à un artiste lui aussi sorti de ce haut lieu de la Belle Époque que fut l’atelier de Gustave Moreau. Celui-là même qui vit éclore Matisse ou Rouault, ses amis. «Albert Marquet est tout à fait réaliste, expliquait Matisse, il n’interprète pas une couleur ; il ne juge pas. Ce sont les valeurs, les lignes qui comptent.» Proche des courants de son époque, postimpressionnisme et fauvisme, Albert Marquet (1875-1947) a toutefois conservé une liberté stylistique forte. La «cage aux fauves» ? Trop étroite pour lui. Il n’en fut pas «le plus rugissant», comme l’écrivait Georges Limbour en 1947, même si sa peinture en a gardé quelques traces  simplification des formes, autonomisation relative de la couleur. Pour Pierre Wat, «en s’affranchissant du fauvisme, Albert Marquet serait donc passé du parti de la couleur à celui de la valeur. La nuance contre la violence expressive». Et l’historien d’art d’ajouter : «Cette forme de renoncement à la couleur dans sa version libérée n’implique nulle abdication de son goût pour le contraste.» L’artiste dédaignait les effets de pâte, leur préférant la souplesse du graphisme et le soin apporté aux nuances douces dans les couleurs qu’il employait, des tons purs posés en aplats. Dans sa peinture, Albert Marquet cherchait l’essentiel, mais pas de quelconque essence. Malgré une culture raffinée, il préférait se tenir éloigné des étiquettes intellectualistes. «Peindre comme un enfant sans oublier Poussin», disait-il parfois. Vues de ports, de la Seine, bords de mers… certains thèmes ont accompagné l’artiste tout au long de sa vie. Albert Marquet était un peintre obsessionnel, ivre d’eau. Selon Fabrice Hergott : «Le thème récurrent [du peintre] est l’eau, horizontale, translucide et réfléchissante. Celle-ci lui permet une gamme infinie de combinaisons qui pourtant ne s’aventurent jamais en dehors de la nécessité d’emporter la conviction du spectateur.»
 

Promenade sur la jetée de Sainte-Adresse, 1905-1906, huile sur toile, 32 x 40 cm (détail). Paris, Drouot-Richelieu, 24 novembre 2010, Millon & Associé
Promenade sur la jetée de Sainte-Adresse, 1905-1906, huile sur toile, 32 x 40 cm (détail).
Paris, Drouot-Richelieu, 24 novembre 2010, Millon & Associés  0VV.
adjugé : 316 260 €

Institutions amnésiques ?
Ce travail singulier ne semble pas avoir captivé les institutions. Albert Marquet est un parent pauvre de l’art moderne. Depuis sa mort, en 1947, il a été exposé moins d’une centaine de fois. Plus étonnant encore, la France n’a peut-être pas endossé le rôle qui était le sien, puisqu’elle a accueilli moins d’expositions que l’Allemagne (22 %) et autant que le Royaume-Uni (12 %). En Allemagne, Albert Marquet a été accroché à deux reprises aux prestigieuses cimaises de la documenta (Cassel), en 1959 et 1964. Symptomatique, Albert Marquet n’a pas bénéficié posthumément de plus de dix expositions monographiques d’envergure. Le Kunsthaus Zurich lui rendait hommage après sa mort, avec «Albert Marquet» en 1948. Dix ans plus tard, le San Francisco Museum of Art organisait une large rétrospective, et le Musée national des beaux-arts du Québec lui emboîtait le pas en 1964. Il a fallu ensuite attendre près de quatre décennies pour retrouver une grande exposition consacrée à l’artiste, au Museo de Bellas Artes de Bilbao en 2001. Fabrice Hergott ne s’y trompait pas en voulant rendre hommage à un peintre «quelque peu oublié». Pourtant, de son vivant, Albert Marquet fut bien exposé, internationalement de surcroît : au Salon de la société nationale des beaux-arts, au Salon d’automne, trois fois consécutivement à la Biennale de Venise, mais aussi dans des galeries prestigieuses  chez Berthe Weill et Eugène Druet à Paris, Arthur Tooth à Londres. L’inertie de cette riche carrière, on la retrouve dans les collections possédant les œuvres du peintre : plus de trente institutions, réunies en une quinzaine de pays. Parmi elles, la Tate Britain (Londres), le Los Angeles County Museum of Art, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris ou le Museo Botero à Bogota… La couverture médiatique de l’artiste suit cette tendance. Jusqu’au début des années 2000, quelques timides articles évoquaient chaque année le travail d’Albert Marquet. L’arrivée d’Internet et la multiplication des supports médiatiques ont un tantinet changé la donne. Depuis le milieu des années 2000, une trentaine d’articles lui sont consacrés en moyenne, en grande majorité en France (37 %), suivie par les États-Unis (10 %) et l’Espagne (7 %).

 

Autoportrait avec madame Marquet, Bougie, 1925, encre, 21,5 x 25,5 cm. Paris, Drouot, 17 octobre 2010. Deburaux Aponem OVV. M. Landrot. 10 534 €
Autoportrait avec madame Marquet, Bougie, 1925, encre, 21,5 x 25,5 cm.
Paris, Drouot, 17 octobre 2010. Deburaux Aponem OVV. M. Landrot.
adjugé : 10 534 €

Le marché n’oublie pas…
Aux enchères, Albert Marquet vend plutôt bien. Le marché pallierait-il les amnésies des institutions ? Depuis 1994, plus de 2 700 œuvres de l’artiste ont été vendues, pour un produit de 82,9 M$. Albert Marquet jouit d’une cote relativement constante.
Ses œuvres rapportent quelque 3,54 M$ par an, un chiffre oscillant selon la fortune des maisons de ventes à sécuriser de belles pièces et quelques légers effets de mode, comme entre 2006 et 2010 où ses œuvres ont rapporté en moyenne 6,43 M$ par an. C’est d’ailleurs durant cette période qu’ont été frappées neuf des dix meilleures adjudications de l’artiste, dont son record :
La Plage de Sainte-Adresse (1906), une huile sur toile vendue chez Sotheby’s (Londres), en juin 2008, pour 1 217 250 £. En 2007, l’étude Néret-Minet cédait à Paris une Vue du Pont-Neuf (petit bras). Albert Marquet ne peignait qu’un seul Paris, celui où coule la Seine. Ce tableau de 1906, représentant une vue du quai des Orfèvres donnant sur le «petit bras» du Pont-Neuf, fournissait une nouvelle occurrence de cette réalité, même si les vues représentant la rive gauche sont rares chez Albert Marquet ; le peintre résidait à cette époque et pour une courte période dans un petit appartement de la place Dauphine, avec sa mère. Estimée entre 300 000 et 350 000 €, la toile partait pour 425 000 €. La même année, Tajan cédait Venise, vue de la Giudecca (1936), une vedute réalisée, comme à son habitude, de la fenêtre de son atelier. L’œuvre, offrant ce point de vue plongeant que le peintre appréciait particulièrement, se démarquait par le vert subtil de la lagune, tantôt profond, tantôt turquoise. Car celui que l’on surnommait le «peintre de Paris» était voyageur. Albert Marquet a baroudé en France, en Europe, mais aussi sur l’autre rive de la Méditerranée, en Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Égypte. Estimée entre 350 000 et 380 000 €, la toile dépassait légèrement ses estimations, pour totaliser 495 547 €.

 

Paris, quai des Grands-Augustins, huile sur toile, 64,5 x 80,5 cm (détail). Paris, Drouot-Richelieu, 19 mars 2010, Piasa OVV. Succession Daniel Carass
Paris, quai des Grands-Augustins, huile sur toile, 64,5 x 80,5 cm (détail).
Paris, Drouot-Richelieu, 19 mars 2010, Piasa OVV. Succession Daniel Carasso.
adjugé : 508 070 €

Fin de l’amnésie ?
Côté marché, l’Hexagone assure son rôle. Près de 3 000 œuvres d’Albert Marquet y ont été vendues aux enchères  76 % du total en volume. Elles ont rapporté quelque 47 M$, ce qui représente 45 % du chiffre d’affaires de l’artiste aux enchères. De leur côté, États-Unis et Royaume-Uni se partagent respectivement 24 % et 28 % du même chiffre. Le prix moyen des œuvres, plus élevé dans les pays anglo-saxons  81 000 $ aux États-Unis et 89 100 $ au Royaume-Uni contre 21 000 $ en France  témoigne du fait que les grandes pièces sont aspirées par des places comme New York ou Londres. Plus particulièrement, la France apparaît comme le lieu privilégié pour la vente des dessins d’Albert Marquet. Il s’y est tout simplement dispersé 92 % des dessins de l’artiste aux enchères, pour un chiffre d’affaires de près de 4 M$, soit 80 % de ce segment du marché en valeur. À propos d’Albert Marquet, Sophie Krebs n’hésite pas à évoquer une «infortune». La conservatrice en chef du patrimoine du MAMVP a d’ailleurs une idée précise de l’origine de ce relatif oubli. «Sa disparition comme celles de Dufy et de Bonnard dans l’immédiat après-guerre coïncide avec l’extinction du paysage tel que ces artistes l’avaient conçu, et tel que critiques et marchands l’avaient porté au pinacle depuis plus d’un siècle. Il n’en fallait pas davantage pour que l’œuvre d’Albert Marquet se fasse encore plus discrète.» La mémoire nous reviendrait-elle ?

35 000 $
PRIX MOYEN d’une œuvre d’Albert Marquet.
Compter 2 650 $ pour un dessin, 102 000 $ pour une peinture, 650 $ pour un multiple.

26 %
TAUX D’INVENDUS d’Albert Marquet aux enchères.
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