Alan, l’homme qui voyait bien

Le 29 juin 2018, par Laurence Mouillefarine

Retour sur une époque où un meuble de Jean Prouvé-Charlotte Perriand valait quelques centaines de francs... Visionnaire, Alan fut l’un des premiers à se passionner pour les créations des années 1950. Portrait d’un pionnier.

L’exposition Jean Royère, orchestrée en 1989 à la Galerie 1950 Alan, fut mise en scène par Elisabeth Garouste & Mattia Bonetti.
PHOTO Pierre Joly et Vera Cardo


Il a suffi d’un article paru dans Le Monde magazine pour que l’ex-antiquaire Alan sorte de sa tanière. Une journaliste, qui y traitait de l’engouement pour le design des années 1950, se contentait d’évoquer son rôle en quelques mots : «Il y eut d’abord le marchand Alan Grizot, personnage tonitruant aujourd’hui disparu des radars»…  Comment ça, «disparu des radars» ? La phrase a fait l’effet d’un électrochoc. Celui-ci a voulu rappeler qu’il fut le premier à s’intéresser aux créations de cette époque. Alors, il a pris sa plume, et publie aujourd’hui Alan, celui par qui le 50 arrive, un recueil lancé à compte d’auteur, sans la censure d’un éditeur, sans les corrections d’un grammairien. Il relate ses copains, ses amours, ses faits d’armes, dans un argot fleuri. Réjouissant.
 

Alan et Serge Mouille en 1982.
Alan et Serge Mouille en 1982. Photo Richard Pilt

Serpette, fin des années 1970
En fait de livre, il s’agit plutôt d’un album de souvenirs, truffé de photos intimes (l’auteur va jusqu’à s’y montrer nu), de chineurs, de collectionneurs  avec lesquels il s’est lié, brouillé, réconcilié. Bien sûr, on y croise les futurs spécialistes du Cinquante qui, comme lui, débutèrent aux Puces, mais à présent règnent rue de Seine, prospères et fiers. Sacré Alan ! Un bel aventurier. 73 ans, rescapé de sept infarctus, des cheveux blancs aux épaules, il s’exhibe en manteau de vison, canne à la main ; son égocentrisme agace les uns, sa sensibilité touche les autres. Qu’on soit séduit par l’homme ou pas, il faut lui rendre justice : il fut un précurseur. Proposant sur son stand du marché Serpette, dès la fin des années 1970, appliques de Serge Mouille, céramiques de Georges Jouve et canapés de Jean Royère, il avait une longueur d’avance. Très vite, il ouvre une modeste boutique rue de Lille. Christine Counord l’a rejoint dans l’aventure. Ensemble, ils auront deux enfants, et vivront d’inoubliables chasses au trésor. C’est elle, alors, qui effectue les recherches, épluche les revues anciennes pour repérer des adresses où les designers intervinrent au cours de la décennie 1950. Architecture d’aujourd’hui se révèle une mine. Ils arrivent ainsi à la Cité universitaire de Paris, alors que l’administration veut remplacer les quarante bibliothèques conçues par Charlotte Perriand et Jean Prouvé pour la Maison de la Tunisie. Banco ! Grâce à sa documentation, Christine découvre, aussi, la Maison de l’étudiant, rue Saint-Jacques à Paris, fermée pour vétusté. «1984, j’étais enceinte, j’ai dû escalader quatre étages, et là… ô joie ! j’ai vu sept tables éclairantes conçues par Perriand-Prouvé. Mythiques. J’ai pris les sept ! 500 francs pièce.» Une aubaine ? «À l’époque, elles n’étaient pas faciles à vendre. Les amateurs d’arts décoratifs n’étaient pas prêts pour le mobilier industriel, il fallait les former.» C’est Christine, encore, qui retrouva la trace de Serge Mouille, créateur de luminaires oublié. Première exposition, premier catalogue. Le marchand américain Barry Friedman, futé, emporte la quasi-totalité des pièces. Alan, que rien n’arrête, part à la conquête de New York pour exposer Prouvé et Mouille chez l’antiquaire Anthony DeLorenzo. Fiasco commercial, mais DeLorenzo, pourtant défenseur de l’art déco, acquiert l’ensemble.

 

Lampadaire Trois bras de Serge Mouille photographié par RIchard Pilt avec, en arrière-plan, une tour Aillaud de Nanterre.
Lampadaire Trois bras de Serge Mouille photographié par RIchard Pilt avec, en arrière-plan, une tour Aillaud de Nanterre. Photo Richard Pilt

Une profusion de pièces iconiques
«Alan avait cinq clients quand nous en avons cinquante», reconnaît l’antiquaire Jacques Lacoste, qui a pris la relève dans la promotion du décorateur Royère. «Cependant, il était doté d’un talent extraordinaire pour mettre en scène les objets. C’est mon maître.» Bientôt, le travail de Christine et Alan porte ses fruits. Le succès vient. Ils inaugurent la Galerie 1950 dans un vaste lieu, rue Mazarine. Ils habitent un appartement élégant, rue Ballu dans le IXe arrondissement, lequel fait l’objet de reportages dans moult revues : «J’en ai un souvenir ému, s’enthousiasme le marchand Éric Touchaleaume : la sculpture de Molinier dans l’entrée, le bar en ébène de Noll, les fauteuils de Royère, les appliques de Mouille… Jamais, on n’avait jamais vu une telle profusion de pièces iconiques !» Et le tout, dans un écrin de boiseries haussmanniennes. Autre étape mémorable : l’exposition Alexandre Noll en 1987. Un livre-objet l’accompagne. Le couple a repéré les œuvres du sculpteur chez Lapierre, petite galerie du Marais. Il est emballé par l’originalité de ce mobilier taillé dans des billes de bois massif et rencontre la fille du créateur. Alan veut lui acheter un bar en hêtre ; elle se méfie. Qu’à cela ne tienne, on va fixer la cote de l’artiste aux enchères. Odile Noll confie le meuble à Maître Perrin à Versailles. Durant la vente, Alan s’agite, fébrile. L’expert le sent, fait monter les enchères : 330 000 F, une fortune ! Il vaudrait un demi-million d’euros aujourd’hui…

 

la vente «le regard d’alan» se déploie à drouot-montaigne en 1991


Arrive 1991. Alan, pris de folie, décide de livrer la totalité de sa collection en vente publique ! Pourquoi ? Rien ne l’y oblige, l’intéressé lui-même s’interroge encore sur la raison de ce geste : «autodestruction ? mégalomanie ? goût des sensations fortes ?» Il vide leur intérieur, jusqu’au lit matrimonial dessiné par le jeune duo Garouste et Bonetti. Christine n’a pas son mot à dire. La dispersion, orchestrée par l’étude Binoche et Godeau, a pour titre «Le regard d’Alan». Les œuvres sont déployées en majesté à Drouot-Montaigne. Le jour J., le Centre Pompidou préempte vingt lots. Enfin, le design de l’après-guerre entre au musée ! Il est temps. Alan fulmine encore en songeant à l’exposition qu’organisa le CCI  ou Centre de création industrielle  à Beaubourg il y a quarante ans. Elle s’intitulait «Les années 1950 entre le béton et le rock». L’architecte Jean Nouvel en signait la scénographie ; il avait entassé tableaux, meubles et autres bibelots de manière à évoquer le bric-à-brac d’un brocanteur. Un a priori scandaleux ! Les prêteurs portèrent plainte. Alan consacre plusieurs pages de son livre à l’affaire, où il reproduit les lettres signées de créateurs furieux. Revenons au commerce. Notre esthète recommence à acheter.  «Il ne peut pas s’en empêcher, confie son ex-compagne. Il a toujours dépensé deux fois plus qu’il ne gagnait. Quitte à vendre à perte, lorsqu’il est «pendu» [traduisez “pris à la gorge”].» À court d’argent, il paye ses débiteurs par traites, du jamais vu au pays des brocs. La comptabilité n’est pas son fort. Les dettes s’accumulant, il faut mettre la clé sous la porte. Or, voilà que, dans les années 2000, les projecteurs se tournent à nouveau vers notre héros. Il s’est installé dans un ancien garage à Saint Ouen. 400 m2, façade animée par Space Invader, future star du street art. Un loft bourré d’«antiquités» du XXe siècle. Là encore, on lui doit quelques découvertes : les meubles baroques en polyuréthanne de Louis Durot, le mobilier-sculpture de Philolaos, as du métal. Le loft est le théâtre de fêtes légendaires. Vieux rockers se mêlent aux brocanteurs. Alcool à gogo, belles nanas. Las, les invités partis, le lieu immense paraît vide, Alan se sent seul ; il est dépressif. «J’ai toujours connu des hauts et des bas, livre-t-il. Un soir, je m’extasiais sur ma collection, le lendemain, j’étais prêt à la brûler.» Il quitte Paris pour Bordeaux, sa ville natale. Pendant ce temps, ses anciens confrères des Puces, qui ont tenu bon et su valoriser leur stock, ont développé un marché international. À tel point que les amateurs, nouveaux riches et conformistes, veulent tous le même décor : mobilier industriel des années 1950 et art contemporain. «Un bureau de Prouvé à 500 000 €, c’est de l’inculture !», tonne notre homme. Amer, Alan ? Même pas : «ces objets chez les autres sont des intrus, ils sont toujours à moi.»
 

À lire
Un ovni éditorial par Alan lui-même,
Alan. Celui par qui le 50 arrive
Prix : 40 €.
www.lepuitsauxlivres.com
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