Alain Servais entretient avec sa collection une relation « platonique »

Le 17 décembre 2020, par Hugues Cayrade

Collectionneur depuis le milieu des années 1990, le banquier belge se range dans la catégorie des amateurs de l’art pour l’art. À raison de deux accrochages annuels, une partie de sa collection est exposée dans son ancien loft, à Bruxelles. Confidences.

Alain Servais.
© Michel Loriaux. Courtesy Collection Famille Servais

Il y a belle lurette qu’Alain Servais ne fonctionne plus au coup de cœur. Pour ce banquier d’affaires de 56 ans, collectionner est une affaire sérieuse qui ne laisse que peu de place à l’émotion et moins encore à la spéculation. L’art est pour lui une aventure intellectuelle, philosophique. S’il a acquis plusieurs centaines d’œuvres, il affiche sa prédilection pour les installations et les créations numériques, au détriment de la peinture et du dessin, médiums dont il juge la dominance sur le marché plutôt anachronique à l’heure d’Internet et des nouvelles technologies. Dans sa collection, des artistes reconnus – Sherman, Richter, Kruger ou Holzer – côtoient des créateurs émergents ou plus jeunes – Versteeg, Papadopoulos ou le duo formé par Broomberg et Chanarin. Comme bien des collectionneurs, Alain Servais a éprouvé le besoin de donner à voir cet ensemble et c’est dans son ancien loft bruxellois, de 900 mètres carrés, dans le secteur de Schaerbeek, que le public peut la découvrir.
Qu’est-ce qui vous guide dans vos choix d’acquisition ?
La question que je me pose avant d’acheter une œuvre est la suivante : y a-t-il une chance que, dans trente ans, quelqu’un puisse regarder cette œuvre avec le même intérêt qu’aujourd’hui ? Ce qui fait, selon moi, qu’une œuvre est importante est ce qui la relie à la réalité dans laquelle elle a été créée, le contexte social, politique, artistique… De ce point de vue, une collection est un peu comme un livre d’histoire, sachant qu’on peut la raconter d’une manière originale. Les axes sur lesquels s’est construite la mienne, depuis plus de vingt ans, sont d’ordre psychosociologique, s’attachent à la manière dont les hommes vivent les uns avec les autres. C’était déjà le cas avec mes premières acquisitions, des photos de Nan Goldin et d’Andres Serrano autour des tabous sociaux de l’Amérique, du malaise que peut susciter la beauté lorsqu’elle n’est pas conventionnelle… Il y avait déjà un discours politique chez ces artistes.
Cherchez-vous à rencontrer les artistes dont vous collectionnez les œuvres ?
Pas systématiquement, et si je les rencontre, ce n’est qu’après l’acquisition, pour que la relation ne soit pas polluée par l’aspect commercial. Si j’apprécie une œuvre, je me renseigne sur son créateur auprès des galeristes, je collecte un maximum de renseignements, lis des critiques sur son travail dans les revues spécialisées, repère ses œuvres clés… Il y a tout un cheminement, presque naturel je dirais, qui ne passe pas nécessairement par la rencontre.

 

Vue de l’exposition «A from Animism, Atlas, Adrift…», The Loft , 2019, œuvres d’Oscar Santillan, Yerbossyn Meldibekov, Danh Vo et Taus Mak
Vue de l’exposition «A from Animism, Atlas, Adrift…», The Loft , 2019, œuvres d’Oscar Santillan, Yerbossyn Meldibekov, Danh Vo et Taus Makhacheva.
Photo Hugard & Vanoverschelde. Courtesy Collection Famille Servais

Comment définiriez-vous votre collection à l’heure actuelle ? Diriez-vous qu’elle vous ressemble ?
J’ai coutume de dire qu’une collection est toujours à l’image de son initiateur, qu’elle lui permet de se révéler lui-même et à lui-même, mais si elle ne devait être centrée que sur un seul individu, elle n’aurait pas vraiment d’intérêt. Le danger de collectionner par coups de cœur, d’acquérir des œuvres «à l’émotion pure», est là. Si vous n’aimez, par exemple, que les œuvres blanches et noires, votre collection sera très limitée, quel que soit le nombre de pièces que vous possédiez ; au bout d’un moment, le risque est forcément de se répéter, d’acquérir toujours plus ou moins la même chose. Il faut donc se poser constamment des questions, faire de continuels allers-retours, s’ouvrir le plus largement possible à la réalité.
Exposer certaines pièces de votre collection est-il justement un moyen de la «questionner» ?
L’art ne vit que lorsqu’il est exposé et, comme bien des collectionneurs, je me considère non pas tant comme le propriétaire des œuvres que je rassemble que comme leur dépositaire. Aussi, donner à voir la collection au public a toujours été l’une de mes priorités, et c’est effectivement ce que je fais à Bruxelles, en accueillant le public, sur rendez-vous tout au long de l’année, et tout spécialement pendant la foire Art Brussels [la prochaine édition aura lieu du 22 au 25 avril, NDLR]. Depuis huit ou neuf ans, je propose à des curateurs extérieurs, qu’ils soient commissaires indépendants, artistes, écrivains, etc., d’organiser les expositions. Je leur donne accès à la totalité de la collection et ils peuvent faire exactement ce qu’ils veulent. Je ne découvre le résultat qu’après l’accrochage. Il y a une certaine part de risque à laisser quelqu’un d’extérieur s’emparer de votre collection et à voir ce qu’il va tirer de ce fouillis qui est aussi une représentation de vous-même, mais la découverte impose le risques, le collectionneur est un preneur de risque, et je n’ai jamais été déçu.
On parle beaucoup de la «fatigue du collectionneur» au regard du nombre de foires ou de la quantité d’œuvres. L’avez-vous déjà éprouvée ?
Je ne me sens pas victime de ma collection. Je décide toujours de ce que je vais voir et, même si l’offre est importante et les foires nombreuses, je ne me sens pas du tout envahi. Il est important de savoir prendre le temps pour sélectionner les œuvres. Je dois participer à une trentaine de foires par an et le fait d’aller voir de l’art sur les différentes scènes régionales, en Asie ou en Amérique latine par exemple, continue de me rendre heureux.

 

Guan Xiao, Air Freshener, Spray (2017).Photo Hugard & Vanoverschelde. Courtesy Collection Famille Servais
Guan Xiao, Air Freshener, Spray (2017).
Photo Hugard & Vanoverschelde. Courtesy Collection Famille Servais

Comment analysez-vous l’évolution du marché de l’art sur les vingt dernières années ?
L’art n’est que le reflet de la société dans laquelle il se développe et l’on retrouve sur le marché de l’art les mêmes tensions que dans tous les domaines de la société. La concentration des richesses dans les mains d’une petite minorité qui s’est développée au cours des dix ou vingt dernières années, on la retrouve dans l’art… La même clique, la même coterie, qui déplace d’incroyables volumes d’argent et enrichit les vendeurs de yachts ou les promoteurs de golfs. Il n’y a d’ailleurs pas un marché de l’art, mais une multitude de marchés pour trois grands types de collectionneurs : les investisseurs, ceux qui considèrent les œuvres d’art comme des articles de mode et les amateurs de l’art pour l’art. Je fais partie de cette dernière catégorie et si le nombre de ces collectionneurs n’a pas vraiment diminué au cours de cette période, elle s’est en revanche considérablement réduite en pourcentage. Il n’en demeure pas moins qu’il est toujours possible d’acquérir des œuvres d’art importantes pour 10 000 €, voire moins !
Comment voyez-vous votre collection dans vingt ans ?
Heureuse et riche d’autres rencontres, d’autres recherches, d’autres découvertes.
La transmission, y avez-vous déjà pensé ?
Pas vraiment, non ! J’espère que je vais pouvoir garder ma collection encore longtemps, sachant que toute collection a une date de péremption assez claire… Il peut arriver qu’un collectionneur perde sa foi en cours de route, et parfois, c’est à cause de l’âge ou sans doute une lassitude liée à une certaine routine, d’une envie d’aller voir ailleurs, comme pour Antoine de Galbert et sa Maison rouge [le musée de la fondation a fermé en 2018 après quelque quinze ans d’expositions, NDLR]. Mais tant que l’on s’intéresse à l’art avec un grand «A», c’est que l’on est toujours vivant. J’ai conscience de sa valeur patrimoniale, mais mes enfants ne se sentent pas concernés actuellement, et puis, c’est mon histoire, ma passion. Pour eux, ça pourrait avoir quelque chose d’assez envahissant, créer une sorte de concurrence… Quant à créer une fondation, je n’en ai pas vraiment envie. On verra quand il sera temps de la relâcher ma collection dans la nature 

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne