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Alain et Michèle Blondel, découvreurs, pas spéculateurs

Publié le , par Laurence Mouillefarine

Avec Yves Plantin, ils ont sorti de l’oubli Guimard, Lempicka ou encore Carabin… Ils évoquent, sereins, les années 1960, quand les beautés de l’art nouveau et de l’art déco étaient à portée de main. Une mine pour qui avait l’œil.

De gauche à droite, dans les années 1970, Alain Blondel, Yves Plantinet leurs futures... Alain et Michèle Blondel, découvreurs, pas spéculateurs
De gauche à droite, dans les années 1970, Alain Blondel, Yves Plantin
et leurs futures épouses, Françoise Blondel et Michèle Rocaglia.

Photo Laurent Sully-Jaulmes

Cela reste un mystère. «Encore aujourd’hui, je me demande comment tant de gens cultivés passèrent à côté de l’art 1900 et celui de 1925, s’interroge le marchand Alain Blondel. Durant des années, ces styles ont subi un aveuglement généralisé.» Vous êtes sceptiques ? Dans ses photos de famille, on trouve un Polaroid où son fils Quentin, gamin, joue au toboggan dans le sofa «pirogue» d’Eileen Gray... C’est dire la valeur qu’avait alors ce meuble, qui allait devenir, un demi-siècle plus tard, une icône de l’art déco. Alain Blondel tente une explication : «Les conservateurs de musées, les marchands établis, avaient connu l’avant-guerre. Le mobilier de cette époque leur paraissait bourgeois et désuet. Le conflit de 1940 marqua une rupture. Il n’était pas question de revenir en arrière. Les merveilles du début du siècle étaient à portée de main ! C’était l’Eldorado. On achetait un vase monumental de Guimard en porcelaine de Sèvres pour 50 francs.» Ayant récemment fermé sa galerie, Alain Blondel est enfin détendu et souriant. L’œil bleu vif, et le rose aux pommettes que donne le jardinage, il revient joyeusement sur ses débuts. «J’étais étudiant aux Beaux-Arts à Paris, quai Malaquais, en 1959. Je détestais les architectures de l’époque, que l’on nous vantait. Aussi, je me réfugiais dans la bibliothèque de l’atelier ; la documentation y était disparate, en désordre. Un jour, d’une pile bancale et poussiéreuse, j’ai exhumé un album : il était consacré au Castel Béranger, conçu en 1898 par Hector Guimard, rue La Fontaine à Paris. Des planches colorées. Le style m’a ébloui ! L’art nouveau, mais sans la moindre fleurette. L’abstraction lyrique vue par un architecte. Ce fut un choc : “qui est ce Guimard ?” Aucun livre récent n’avait été publié sur lui. J’ai voulu en savoir plus. C’est devenu une obsession. Je glanais des informations ici et là, parcourais des revues, feuilletais des milliers des cartes postales, interrogeais des concierges... »
 

 
Le paravent à six feuilles de Jean Dunand, don de Suzanne Dunand, appartient désormais aux musées d’Art et d’Histoire de Genève.
Le paravent à six feuilles de Jean Dunand, don de Suzanne Dunand, appartient désormais aux musées d’Art et d’Histoire de Genève.© MAH photo : F. Bevilacqua

Jeu de piste
À sa quête s’associent un camarade des Beaux-Arts, Yves Plantin, et deux jeunes filles, leurs futures compagnes respectives, Françoise Blondel, la sœur d’Alain, et son amie Michèle, étudiantes en arts plastiques. Sur la piste de Guimard, le quatuor traverse la France. Le maître avait-il construit une villa à Lille ? Il filait dans le Nord, rencontrait jusqu’à la femme de ménage à laquelle la maîtresse de maison avait offert un canapé pour s’en débarrasser. Dans le Loiret, on découvrait une remise au fond d’un jardin, où s’entassait un ensemble de meubles (aujourd’hui au musée d’Orsay) avec des peaux de rats musqués qui séchaient. «Par ailleurs, fascinés par Vadim, nous rêvions de faire du cinéma.» En 1965, les ex-futurs architectes réalisent un film intitulé Hectorologie, balade à travers les édifices de Guimard, ses entrées de métro, les meubles que possédait le musée des Arts décoratifs... «J’y revois des jolies filles vautrées sur un lit du musée...» Un court-métrage de treize minutes financé avec des bouts de ficelle, qui a remporté le Lion d’or à Venise ! «J’ai encore du mal à le croire», s’amuse Alain. Le documentaire fut diffusé dans les salles en première partie de Belle de jour de Luis Buñuel. Guimard était encore loin du firmament. «Nous avons sonné aux portes de toutes les administrations pour éviter la destruction du Castel Henriette, à Sèvres. Rien n’y a fait.» Les promoteurs immobiliers eurent le dernier mot. «Alors que la propriété s’effondrait sous les bulldozers, nous ramassions tout ce qui tombait, le moindre bout de ferronnerie...» Entre-temps, les deux couples ont ouvert une boutique, rue des Quatre-Vents, avant d’installer, rue de Tournon, la galerie du Luxembourg, bientôt trop exigüe.

 
Tamara de Lempicka (1898-1980), Le Rêve (Rafaëla sur fond vert), détail. Cette huile sur toile figurait dans la galerie du Luxembourg dès 1972 alors q
Tamara de Lempicka (1898-1980), Le Rêve (Rafaëla sur fond vert), détail. Cette huile sur toile figurait dans la galerie du Luxembourg dès 1972 alors que l’artiste était oubliée. Elle a été vendue 8 482 500 $ à New York en novembre 2011 chez Sotheby’s. Photo courtesy Sotheby’s New?York

Des pionniers qui n’ont pas fait fortune
Vers 1970, le quartier des Halles s’annonce prometteur, et les quatre mousquetaires investissent une ancienne usine, rue Saint-Denis. Le lieu est vaste. Ils y montent des expositions mémorables, dont l’une consacrée à Rupert Carabin et à ses très rares meubles sculptés de femmes. Présentation orchestrée avec la complicité de la fille de l’artiste et accompagnée d’un coûteux catalogue. L’histoire de l’art les fait davantage frissonner que le profit. Autre événement : «Jean Goulden - Jean Dunand», l’as de l’émail et le roi de la laque réunis. Il est décidé de n’ouvrir à personne avant l’heure du vernissage. Aucun passe-droit. Dans la rue Saint-Denis où, non loin, des prostitués officient , Hélène Rochas, Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent trépignent devant la porte close. Thierry Le Luron est furieux. L’attente a stimulé leur fièvre acheteuse. Alors que le rideau de fer se lève, ces personnalités se glissent dessous, excitées, pour réserver, qui une table à jeux de Dunand, qui un paravent, tandis qu’une autre se jette sur une sculpture de Lambert-Rucki. Créations emblématiques de l’art déco, elles ont, depuis ces années d’enthousiasme, changé plusieurs fois de mains pour atteindre des prix stratosphériques. Les Blondel, pionniers, n’ont pas fait fortune pour autant. Qu’importe ! «Vous n’imaginez pas le plaisir que nous avons eu à découvrir ces artistes, à vivre en compagnie de leurs œuvres, à partager notre conviction avec des amateurs disposés à s’instruire.» Il ne faut pas croire que le commerce fût toujours aussi facile. Nos marchands ont aussi connu des flops. Ainsi, l’exposition Jean Dupas. Ils viennent alors d’emménager à proximité du nouveau Centre Pompidou, rue Aubry-le-Boucher. Ils déploient là de gigantesques dessins préparatoires au décor du paquebot Normandie. Un fiasco. «Nous avons vendu un seul dessin, au musée du Havre». Il faudra attendre plusieurs décennies pour que l’ensemblier ait à nouveau le vent en poupe. Et que dire de l’aventure Tamara de Lempicka ? C’est en feuilletant un magazine de 1927, à la bibliothèque, que Françoise et Michèle découvrent son œuvre. Portraits mondains, un brin équivoques, sur fond de paysages cubistes : l’ambiance des Années folles. La peintre est alors totalement oubliée. On ouvre le bottin. L’artiste y figure, du moins son atelier, rue Méchain, car l’extravagante dame, devenue baronne Kuffner, descend au Ritz lorsqu’elle vient à Paris. Les Blondel la rencontrent, c’est une femme spirituelle et moqueuse, avec laquelle se lieront d’amitié. L’idée d’exposer ses œuvres de l’entre-deux-guerres ne l’enthousiasme nullement. Elle préférerait montrer sa production du moment. Elle finit par céder. 1972 : l’accrochage à la galerie du Luxembourg dévoile une quarantaine de toiles. Spectaculaire. «Nous en avons à peine cédé une le soir du vernissage, se souvient Michèle Blondel. Et encore, sa propriétaire n’est jamais venue la chercher et nous l’a confiée à revendre !» L’antiquaire Alain Lesieutre, petit futé, achètera un tableau, une Femme à la mandoline, flairant une bonne affaire puisque les Blondel s’y investissent. Un tiers des œuvres, seulement, trouvent preneur. Pour faire connaître l’artiste, ils organisent des expositions à travers le monde, en commençant par Tokyo. À la mort de Tamara, en 1980, sa cote s’enflamme. Jack Nicholson et Madonna vont l’adorer. «Une réussite qui ne nous a pas profité», souligne Alain Blondel. Encore une fois, ils étaient trop en avance. «Dès qu’une œuvre fait l’objet de spéculation, qu’il faut se battre avec des concurrents, je me lasse, je passe à autre chose.» Le couple abandonnera l’art déco pour s’intéresser à la peinture contemporaine. Dans leur dernière galerie, rue Vieille-du-Temple, ils défendent des artistes figuratifs, «donc marginaux à une époque entichée d’art conceptuel. Parce qu’ils sont les témoins de leur époque, ces peintres connaîtront un jour un retour en grâce», promet le connaisseur. À bon entendeur…

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