Akkasah, le centre de photographie d’Abou Dhabi

Le 08 novembre 2018, par Emmanuel Lincot

Le Centre de photographie Akkasah, créé à l’université de New York d’Abou Dhabi en 2014, constitue une mémoire visuelle incomparable pour le monde musulman. Une initiative académique résolument ouverte sur le contemporain.

Portrait de quatre hommes, trois dans un véhicule avec une pyramide et un sphinx derrière eux, 28,9 x 34,2 cm, Yasser Alwan collection, Gizeh, Égypte, date et auteur inconnus.
@ Akkasah Center for Photography


Il faut parcourir trente kilomètres depuis l’aéroport d’Abou Dhabi, entre désert et mer, pour atteindre l’île de Saadiyat. C’est sur ce triangle de terre brûlé par le soleil, dont la pointe est tournée vers la mangrove intérieure, que le Louvre Abu Dhabi, construit par Jean Nouvel, a vu le jour. Le président Emmanuel Macron l’avait inauguré le 9 novembre 2017 (voir Gazette n° 42 du 1er décembre 2017, page 349 Abu Dhabi : le louvre sort des sables), tandis que trois autres prix Pritzker s’apprêtaient à développer leurs propres projets muséaux : Norman Foster (musée national Sheikh Zayed), Frank Gehry (Guggenheim d’Abou Dhabi) et Tadao Ando (musée de la Mer). Saadiyat est, avec Yas, l’un des deux pôles de développement du «nouvel» Abou Dhabi. Elle confère à cette mégapole le statut de capitale des Émirats arabes unis et cherche ainsi à se distinguer de sa voisine Dubaï (voir Gazette n° 35, page 233) ou encore du Qatar, qui lui dispute son rang de puissance culturelle régionale par la création, il y a dix ans déjà, de son Museum of Islamic Art, dû à l’architecte Ieoh Ming Pei. La situation géographique des EAU les situe avantageusement entre l’Europe et la Chine, sur ces Routes de la soie dont on redécouvre aujourd’hui le prestige et l’histoire. La captation des élites étrangères est une stratégie pour les autorités d’Abou Dhabi et, plus particulièrement, celles des pays émergents, comme ceux du monde indien. New Dehli étant à moins de quatre heures de vol de la région, Abou Dhabi a fait un autre pari : celui de devenir  à l’instar de Singapour, son modèle  une société de connaissances. Dont acte : deux universités ont été accueillies sur son territoire : la Sorbonne et, plus récemment encore, l’université de New York d’Abou Dhabi.

C’est dans ces murs que le Centre de photographie Akkasah est né. Avec un sentiment d’urgence. Les «Printemps arabes, les destructions par Daech» y ont largement concouru, insiste son directeur Shamoon Zamir  pur produit de l’intelligentsia formé par le système universitaire britannique , même si un très grand nombre des collections du Centre, comme il le rappelle, provient d’abord d’Abou Dhabi et des Émirats. Toute donation de photographies est ici systématiquement digitalisée. C’est un travail au long cours qui associe les experts des deux universités de New York et d’Abou Dhabi. Cette étape est précédée d’un recueil de témoignages et d’analyse permettant de contextualiser l’image et leurs auteurs lorsque les conditions s’y prêtent. Ce travail colossal, commencé il y a à peine quatre ans, fait l’objet d’une admiration unanime. L’historienne d’art et conservatrice au Centre Pompidou, Catherine David, y voit une «démarche salutaire» qui sera utile pour les générations à venir. Démarche qui a valeur de symbole. Elle est en soi un démenti infirmant l’idée  soutenue par les plus sectaires de la région  que le Coran interdirait les images, photographiques notamment. Au contraire, le fonds Akkasah montre que les sociétés musulmanes sont de grandes consommatrices d’images. La seule collection turque dudit fonds comprend plus de dix mille photographies. Elles documentent non seulement la fin de l’Empire ottoman  et ses villes cosmopolites que furent Damas ou Beyrouth  mais aussi l’évolution sociale de la Turquie moderne. «La plupart de ces photographies ont été achetées auprès des libraires de livres anciens et des antiquaires d’Istanbul», nous confie Shamoon Zamir, conscient du trésor inestimable qu’il a entrepris de conserver. On reste ébahi par la diversité des genres photographiques rassemblés.

Portraits de familles ou de femmes aux poses parfois lascives, emprunt évident à un orientalisme que s’approprient des sociétés régies par des lois musulmanes, dans lesquelles le plaisir garde toute sa place. Le cadrage de ces clichés relève d’une autre influence, celle venue des salles obscures, d’un monde né du star système d’Hollywood ou, géographiquement plus proche, du divisme et de l’opéra italien. Telle photographie se reconnaît à la griffe de son auteur. Sur celles des studios des frères Abdullah, les corps sont magnifiés, soit dans des postures à l’antique, soit dans des décors peints évoquant les rives luxuriantes du Nil. Ces clichés appartiennent à une culture urbaine, celle des métropoles arabes ouvertes à une société du spectacle et à des expériences multiculturelles. Villes-mondes offrant l’illusion d’une condensation spatio-temporelle avec l’Europe haussmannienne des grands boulevards et de ces cafés théâtres, où se rassemblent les intellectuels modernistes que décrivit l’écrivain Naguib Mahfouz. Univers contrastés, comme le montre cette automobile avec, à l’arrière-plan, Gizeh et ses pyramides. Toute image montre ce qu’elle cache : postures et vêtements ne nous disent souvent pas grand-chose de l’identité de ces personnages. Étaient-ils Arméniens, Grecs, musulmans ou maronites ? Au dos d’une photographie, un mot dévoile parfois l’intimité d’une existence, l’indice d’un parcours. Seule une patience d’entomologiste permet d’étudier ces corpus. C’est à cette tâche immense, plus particulièrement l’étude de la collection égyptienne «Yasser Alwan», que s’emploie l’arabisante et universitaire américaine Marilyn Booth. Özge Calafato, chargée quant à elle des aspects logistiques du Centre, nous rappelle que «des ateliers sont régulièrement animés par des photographes de la région ou venus de plus loin encore pour présenter ou réaliser leur propre travail et discuter avec les étudiants de l’université à partir des collections du Centre». C’est dans ce contexte que Philip Cheung, photographe originaire de Los Angeles, a réalisé une série sur Abou Dhabi et ses contemporains. Xyza Bacani s’est livrée également à l’exercice en photographiant ses concitoyens des communautés philippines établies aux Émirats. On les sait nombreuses, au même titre que les Pakistanais et les Népalais. Leurs photographies sont consultables sur le site d’Akkasah et s’ajoutent aux collections les plus anciennes. Ces dernières témoignent de l’extraordinaire hétérogénéité des sociétés des Proche et Moyen-Orients.

Comme cette photographie de religieuses chrétiennes, qui dit tout sur le rôle de ces missionnaires, essentiel dans l’éducation des élites locales. Un destin à la Edward Saïd, universitaire américano-palestinien engagé, se comprendrait-il autrement ? Pour faciliter les recherches, une remarquable typologie de genres a été conçue sur le Website pour accéder librement aux collections d’Akkasah. On circule ainsi de l’univers feutré des intérieurs cairotes au monde des navigateurs du golfe d’Aden, en passant par les méharées des guerriers soudanais de Khartoum. Cette extraordinaire mémoire visuelle de sociétés désormais disparues ne cesse d’être nourrie par des dons, mais aussi par l’effort continu de Shamoon Zamir, qui sillonne ces régions en quête d’argentiques. Une histoire qu’il raconte dans deux publications, sans doute les premières d’une longue série. Écrit avec la collaboration d’Issam Nasser,
Photography from the Middle East : Emerging Histories and New Practices est un ouvrage séminal en ce qu’il réhabilite la mémoire de photographes arabes des XIXe et XXe siècles, tandis que The Family of Man Revisited : Photography in a Global Age est l’édition critique, sous la forme d’un catalogue, de la fameuse exposition organisée en 1955 par Edward Steichen au musée d’Art moderne de New York (MOMA). Contemporaine de Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, et se prononçant tout autant sur le sens à donner à l’humanité dans le contexte d’une globalisation naissante, cette exposition avait voyagé dans le monde entier et notamment à Paris, sous le titre «La grande famille des hommes», auquel le sémiologue Roland Barthes avait consacré un article critique dans le cadre de ses Mythologies. On rêverait en tout cas d’une exposition des collections d’Akkasah en France et en Europe. «Cela ne saurait tarder», nous répond Shamoon Zamir, d’un sourire malicieux… 

À consulter
www.nyuad.nyu.edu
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne