Ahrenberg, une saga scandinave

Le 26 novembre 2019, par Annick Colonna-Césari

Le Suédois Theodor Ahrenberg fut l’un des grands collectionneurs d’art du XXe siècle. Pour la première fois, un ouvrage retrace son histoire. Son fils Staffan, éditeur des Cahiers d’Art, livre son témoignage.

Theodor Ahrenberg chez lui à Stockholm devant l’œuvre de Richard Mortensen, Seine-et-Oise (1953), en 1959.
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Comment votre père est-il devenu collectionneur ?
Par passion personnelle. Car rien ne l’y prédestinait, ni son environnement familial, ni son milieu professionnel. Il a acquis sa première pièce, une lithographie de Picasso, à la fin des années 1940. Et il a enchaîné avec des gravures, des peintures, des sculptures. Rapidement, il a souhaité rencontrer les artistes, et dès lors, il leur a acheté directement des œuvres. Directeur d’une entreprise pétrochimique, il profitait de ses voyages pour visiter les ateliers. En Pologne, il a fait connaissance de Tadeusz Kantor. En France, il s’est rapproché de Matisse et de Picasso. Il recevait aussi à Stockholm, dans son appartement. Chagall et Tinguely y sont venus à son invitation. À mesure que sa collection gagnait en notoriété, il s’est également impliqué sur la scène artistique. Il participait à des associations, telles que les Amis du Nationalmuseum ou du Moderna Museet. Et il a été amené à dénoncer les insuffisances de la politique culturelle, le conservatisme des institutions. Ce qui lui a attiré des inimitiés. D’ailleurs, quand il a proposé de mettre ses œuvres en dépôt dans un musée, son idée a été rejetée. Alors, en 1961, il a décidé d’ouvrir son propre musée. Il en avait confié la construction à Le Corbusier. Le site était choisi, les plans réalisés. Et tout s’est écroulé.
Que s’est-il passé ?
À ce moment-là, à la suite d’un différend fiscal, le gouvernement a saisi ses biens, dont sa collection, avant même que le montant du redressement soit fixé. Le gouvernement suédois de l’époque n’aimait guère ceux ressemblant à mon père, dont les prises de position bousculaient les esprits ; l’étau s’est ainsi resserré. Malgré de multiples recours, un millier d’œuvres ont été dispersées aux enchères, parmi lesquelles deux cents signées de Matisse. Certaines sont aujourd’hui accrochées dans des musées, comme Apollon, l’un de ses ultimes papiers découpés, de quatre mètres sur trois, qu’abrite le Moderna Museet de Stockholm, ou la fresque en céramique correspondante, qui appartient au Toledo Museum, dans l’Ohio. Une chose est sûre : dans cette affaire, notre famille a beaucoup perdu, et la Suède aussi. Et en 1962, nous nous sommes exilés en Suisse, à Chexbres, un village proche de Lausanne. J’avais 5 ans. 

 

Jacqueline Roque, Marie et Ulla Ahrenberg, Picassoet Theodor Arhenberg à la Californie, Cannes, 1959.
Jacqueline Roque, Marie et Ulla Ahrenberg, Picasso
et Theodor Arhenberg à la Californie, Cannes, 1959.
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Votre père a-t-il recommencé une collection ?
Oui, après une période de grave dépression. Le gouvernement suédois lui ayant confisqué son passeport et ne pouvant donc plus voyager, il a fait venir les artistes chez lui. Sur notre propriété, s’élevait une ancienne maison de vigneron qu’il a transformée en résidence-atelier. Et là, durant une quinzaine d’années, il a accueilli plus de cent vingt plasticiens, Tinguely, Niki de Saint Phalle, Arman, Christo, Fontana, Mark Tobey ou encore Tadeusz Kantor… Jusqu’à sa disparition en 1989, il est resté animé par la même passion. Sa collection s’élève à plus de cinq mille œuvres.
Pourquoi publier aujourd’hui cet ouvrage ?
C’est un ami qui m’a soufflé l’idée. Connaissant l’aventure de ma famille, il m’avait conseillé de préserver sa mémoire, tant qu’elle était vivante. Le témoignage de ma mère Ulla est évidemment capital. C’est elle qui recevait les artistes, qui s’est chargée du catalogage des œuvres pendant soixante ans. J’ai voulu rendre justice à cette histoire, expliquer ce qui s’est réellement passé, sans masquer les faits. Et puis, je désirais présenter la collection de mon père, au moins dans un livre, puisqu’elle n’avait pu l’être dans un musée. Je savais que la réalisation de l’ouvrage serait longue : elle a nécessité près de dix ans. Bien que nous ayons conservé beaucoup d’archives, il a fallu mener des recherches.
Malgré une histoire familiale mouvementée, avez- vous hérité de ce goût pour l'art ?
J’ai grandi entouré d’œuvres et d’artistes. L’art fait partie de mon ADN, et j’ai continué à m’y intéresser. À 19 ans, je suis allé faire des études d’économie à Stockholm. Là, j’ai noué une amitié avec le peintre Axel Knipschild, qui avait travaillé chez nous à Chexbres. Comme il avait repris une galerie, je l’ai aidé à organiser des expositions. À son contact, j’ai compris l’abstraction. Et j’ai commencé à acheter. Je n’ai pour ainsi dire jamais cessé, même si j’ai collectionné plus ou moins intensément, selon les périodes. Mes goûts, eux, ont évolué. En 1986, je suis parti à Los Angeles, pour exercer le métier de producteur de cinéma. Pendant les dix années passées aux États-Unis, j’ai découvert Baldassari, Longo, Kippenberger, Nauman, Wesselman, Condo. De même, à mon retour en Europe, j’ai enrichi ma collection d’œuvres de Richard Serra, Luc Tuymans, Jenny Holzer ou Ellsworth Kelly. Comme mon père, j’ai toujours aimé fréquenter les créateurs. En revanche, je ne l’ai pas fait de manière aussi systématique que lui. Et je préfère acheter en galerie ou aux enchères. Les temps ont changé. Autrefois, les artistes recherchaient davantage la compagnie des collectionneurs.

 

Fernand Léger, Le Vase jaune dans un paysage, 1949, huile sur toile, 91,5 x 65 cm.
Fernand Léger, Le Vase jaune dans un paysage, 1949, huile sur toile, 91,5 65 cm. © ADAGP, Paris, 2019 Courtesy of Sotheby’s, Inc 

Qu’est-ce qui vous a conduit à reprendre la mythique revue des Cahiers d’Art créée par Christian Zervos dans les années 1930 ? 
Le hasard. Ou le destin… En avril 2010, alors que je séjournais à Paris, je suis tombé sur la galerie, rue du Dragon. Bien que passant régulièrement dans le quartier, je ne l’avais pas remarquée. Bien sûr, je connaissais la revue : mon père la recevait et je la feuilletais, alors adolescent. Je savais également qu’elle ne paraissait plus depuis longtemps. Je suis donc entré par curiosité, et j’ai discuté avec l’homme qui semblait tenir la galerie. En fait, le propriétaire des lieux était son frère, Yves de Fontbrune. Sans réfléchir, je lui ai demandé s’il serait vendeur et j’ai laissé ma carte de visite. Le lendemain, Yves de Fontbrune m’a contacté : il s’apprêtait justement à vendre. J’ai saisi l’occasion, pensant que je pourrais relancer les Cahiers d’Art. Le rachat s’est conclu quelques mois plus tard. Pour m’accompagner dans cette aventure, je me suis entouré de Sam Keller, directeur de la fondation Beyeler, et de Hans Ulrich Obrist, critique et commissaire d’exposition. Notre objectif est de conserver l’esprit de la revue, son graphisme, son exigence, son éclectisme. Nous nous intéressons à cet effet aux artistes de prédilection de Zervos, tels Picasso, Miró ou Calder, et dans ce cas, nous travaillons avec leurs ayants droit, ou leur famille. Nous collaborons également avec des artistes contemporains, comme Ellsworth Kelly, que nous avons suivi jusqu’à sa mort en 2015, ou encore Rosemarie Trockel, Gabriel Orozco et dernièrement Ai Weiwei, auquel nous consacrons une exposition. Et parallèlement, depuis deux ans, je répertorie la collection de mon père.

Dans quel but répertoriez-vous la collection de votre père ? 
Outre la ferme intention de constituer une seule collection avec la mienne, j’aimerais faire un ensemble cohérent, sans perdre le caractère spécifique de chacune d’elles, car ce sont deux collections très personnelles, qui sont le reflet de nos cheminements. Pour le moment, je les épure. Et je réfléchis à l’avenir. Je créerai peut-être une fondation, pourquoi pas à Stockholm. Mais rien n’est encore décidé.

Vous reprenez en quelque sorte le flambeau familial ? 
Non, pas exactement. On ne peut remplacer personne. De la même façon, je ne prends pas la place de Christian Zervos, qui a accompli un travail exceptionnel. Disons plutôt que je m’inscris dans la continuité. 

à lire
Une vie avec Matisse, Picasso, Le Corbusier, Christo… Teto Ahrenberg et ses collections, ouvrage collectif, Flammarion, 372 pages, 250 illustrations, 60 €.
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