Agnès Kentish, en fer battu

Le 11 juin 2020, par Éric Jansen

Avec En attendant les barbares, Agnès Kentish a lancé Élizabeth Garouste et Mattia Bonetti. Elle expose aujourd’hui les créations de designers inspirés par Diego Giacometti. Entretien.

Agnès Kentish
Photo : Simon Kentish

On ne présente plus Diego Giacometti, dont l’œuvre est dorénavant considérée avec sérieux. Faut-il tout autant présenter Agnès Kentish ? Les amateurs de mobilier contemporain connaissent bien cette femme énergique et au franc-parler décoiffant. C’est elle qui, avec Frédéric de Luca, créait en 1984 la galerie En attendant les barbares, entrée aujourd’hui dans l’histoire des arts décoratifs du XXe siècle, grâce à un duo de créateurs dont la jeune femme avait deviné le potentiel : Élizabeth Garouste et Mattia Bonetti. Trente-six ans plus tard, Agnès Kentish affiche toujours la même passion. Pour sa nouvelle exposition, elle a demandé aux designers qu’elle soutient d’évoquer la trace laissée par Diego Giacometti à travers des pièces originales.
Pourquoi un hommage à Diego Giacometti ? Il n’y a pas vraiment de date anniversaire…
Vous savez, les idées me viennent dans ma baignoire. Et je vais vous dire la vérité : je voulais surtout saluer Pierre Basse, le ferronnier de Diego, qui travaille avec moi depuis la mort de l’artiste, en 1985. C’est un homme merveilleux. Son savoir-faire est unique, pas un piétement en fer battu ne lui échappe ! Il réalise également le maître-modèle qui sert ensuite pour le bronze, comme pour les deux guéridons de Mattia Bonetti que je présente. Monsieur Basse est essentiel dans la fabrication des pièces. Il nous livre toutes les semaines, et cette exposition est un hommage à son travail. Il ne prendra jamais sa retraite, il est comme moi – on mourra à la tâche. Ma galerie a 36 ans et je vise les 50. Mon objectif est d’être la Denise René du design !
Cette exposition est aussi une façon de renouer avec vos débuts…
Oui, c’est incroyable de penser que je continue à travailler avec des gens que j’ai connus il y a près de quarante ans ! J’ai démarré en 1984 avec Frédéric de Luca. Avant de me passionner pour la création contemporaine, je collectionnais les arts décoratifs des années 1930-1940. J’ai vendu cette collection pour financer les premières pièces de Garouste et Bonetti. J’organisais des cocktails dans mon appartement pour attirer de potentiels acheteurs. J’exposais les lampes Lune, Masque, des pièces en fer battu… Cela a duré deux ou trois ans. Ensuite, nous avons installé un showroom en face du Palace, au deuxième étage d’un immeuble du XIXe siècle. Il y avait déja Éric Schmitt, Jean-Philippe Gleizes, Olivier Gagnère... Tout était facile et sympathique. Élizabeth Garouste et Mattia Bonetti étaient des amis de java, on allait tous les soirs au Palace. On s’est beaucoup amusés. Pour tout vous avouer, je suis une grande danseuse de disco !
Ce fameux nom, En attendant les barbares, existait-il déjà ?
Oui, j’avais pensé au début nous appeler «L’assassinat du duc de Guise», mais Frédéric de Luca a refusé. Entre nous, il a eu raison… Et puis, lors d’un dîner arrosé, il a prononcé une phrase qui finissait comme ça. J’ai tout de suite sauté dessus : « Voilà notre nom !» Nous ne connaissions pas encore le poème de Constantin Cavafy…

 

Table Isis de Garouste et Bonetti, créée en 1990 et toujours éditée. Photo : Simon Kentish
Table Isis de Garouste et Bonetti, créée en 1990 et toujours éditée.
Photo : Simon Kentish
Chauffeuse Le Faucon maltais d’Éric Schmitt, une nouvelle création éditée à 30 exemplaires. Photo : Simon Kentish
Chauffeuse Le Faucon maltais d’Éric Schmitt, une nouvelle création éditée à 30 exemplaires.
Photo : Simon Kentish


Curieusement, vous ne trouvez pas ce nom parce qu’il illustre parfaitement les créations que vous exposez ?
Non, le style «barbare» des pièces était une réaction au design froid et industriel de l’époque. La mode alors, c’était halogène et carreaux blancs façon Raynaud.
Comment les choses évoluent-elles ensuite ?
En 1989, nous ouvrons une immense galerie rue Etienne-Marcel, et les choses sont devenues sérieuses. Il fallait faire du chiffre, ce n’était plus une joyeuse bande de copains qui rigolaient. Heureusement, ça a tout de suite très bien marché. On a eu des best-sellers improbables, comme les bougeoirs en résine bicolore de designers aujourd’hui tombés dans l’oubli. J’en ai vendu quarante mille en quatre ans ! Et puis, bien sûr, j’ai continué avec Garouste et Bonetti. Grâce à Christian Lacroix, qui a ouvert sa maison de couture en 1987 et leur a confié la décoration de ses salons, ils ont explosé.
Vous ne vous étiez pas trompée en misant sur eux, malheureusement, un jour, ils se séparent…
Oui, mais je leur avais fait signer des contrats, je détiens des droits d’édition qui me permettent de pouvoir proposer aujourd’hui des modèles iconiques, comme la table Isis ou la lampe Lune, et de réaliser sur mesure des pièces des lignes Fourches, Feuilles, Olympiade, Asturias avec un autre plateau ou dans une autre dimension – retravaillées bien sûr en proportion, il n’est pas question de faire des monstres ! Le piétement en fer battu est toujours façonné par Monsieur Basse, avec le poinçon Garouste & Bonetti.
Vous n’avez pas de série limitée ?
À l’époque, on ne parlait pas de «collectible design». S’il n’y a eu que cent cinquante exemplaires de la lampe Masque, à présent épuisée, c’est parce qu’elle était chère à fabriquer. La table basse Fourches a tout de suite été déclinée, parce qu’avec le fer battu on fait ce qu’on veut, alors que pour le bronze on ne peut pas modifier les dimensions. J’adopte une démarche d’éditeur, j’établis mes prix en fonction des coûts de fabrication, des prix qui n’ont rien à voir avec ceux des salles des ventes.
C’est-à-dire ?
En septembre dernier, dans une grande maison anglo-saxonne, la table Isis a atteint 23 000 € avec les frais… Je la vends 3 600 €. Idem avec une table d’appoint Fourches, vendue 26 000 €  : je la propose à 6 000 €. Mais attention, j’ai des séries limitées avec tous mes autres designers. En 2004, pour l’exposition «Bain d’argent» qui fêtait les 20 ans de la galerie, les pièces étaient éditées à vingt exemplaires ; idem avec la collection «Or(s)», en 2011, ou aujourd’hui avec l’exposition Diego. Tout, ou presque, est limité à trente exemplaires, comme la chauffeuse Le Faucon maltais d’Éric Schmitt. Et pour les amateurs d’art, j’ai édité comme une sculpture le petit oiseau qui la surmonte.
Quels autres designers exposez-vous ?
À part Mattia Bonetti et Eric Schmitt ? Il y a Olivier Gagnère, Éric Jourdan, et de nouvelles recrues, comme Philippine Lemaire, Karen Swami ou encore François Mascarello. Mon goût est éclectique.
Vous avez toutefois un style bien défini…
J’aime ce qui est épuré, je suis allergique au kitsch, je travaille sur la durée. Dans l’exposition, je glisse quelques pièces historiques, telle la lampe Boules d’Éric Schmitt qui date de 1989. J’aime l’idée que les créations ne soient pas marquées dans le temps, en plus elles sont faites par le même bronzier ! Je suis incapable de vous prédire les tendances, je ne comprends pas ce que cela signifie. Ce qui peut arriver de mieux à l’avant-garde, c’est de devenir classique.
Vous avez quand même traversé un creux de la vague dans les années 2000 ?
Oui et non, car le duo Garouste et Bonetti représente un cas unique dans l’histoire des arts décoratifs. Même avec Frank ou Perriand, il y a eu une traversée du désert… pas pour eux ! Leur cote n’a pas flanché, parce qu’ils ont une histoire particulière : ils commencent en 1981 et se séparent, mal, en 2001… Les collectionneurs savent qu’il n’y aura plus de création commune, c’est comme s’ils étaient morts. En plus, leurs pièces en solo ont aussi beaucoup de succès.
Je ne parlais pas d’eux spécifiquement, mais du style «barbare», il y a un moment où ce n’était vraiment plus à la mode…
Franchement, j’ai toujours trouvé des victimes ! J’en suis la première étonnée. Mais j’ai une clientèle très fidèle, qui s’échelonne sur deux générations. Il y a aussi des nouveaux venus qui poussent la porte et me demandent devant la lampe Lune s’il s’agit d’une nouveauté. Comme il ne faut jamais contrarier un client, je réponds : «Oui, je l’ai reçue hier»… 

Agnès Kentish 
en 5 dates
1978
Ouverture du Palace et rencontres avec les futurs designers de la galerie
1984
Naissance d’En attendant les Barbares, afin d’éditer les premières créations de Garouste & Bonetti
1989
Ouverture de la galerie rue Étienne-Marcel
1996
Ouverture de la galerie rue de Grenelle
2020
Exposition «Diego Giacometti Forever» du 16 juin au 31 juillet
à voir
«Diego Giacometti Forever»
À partir du mercredi 16 juin
En attendant les barbares 35 rue de Grenelle, Paris VIIe
www.barbares.com
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