Afrique, une année décisive pour l’art contemporain

Le 07 juillet 2017, par Stéphanie Pioda

Les nombreux événements consacrés aux artistes africains en 2017 témoignent d’une scène en ébullition. Au-delà de l’effet de mode, on semble assister à la mise en place d’un écosystème pérenne.

Marius Dansou (né en 1984), Dissections, stylo à encre sur papier Ingres, 65 x 50 cm.
PHOTO GALERIE VALLOIS 

Le marché de l’art serait-il cet ogre que l’on décrit, avide de nouveautés ? Et si oui, l’art contemporain africain serait-il sa nouvelle proie, exhibée aux quatre coins de la planète comme un «trophée-découverte» ? Cette année voit s’emballer l’actualité autour de ce territoire artistique, mis à l’honneur tant dans les institutions que dans les foires ou les ventes aux enchères. Pascale Revert-Wheeler, de la galerie 50 Golborne, à Londres, résume parfaitement la situation : «Ce secteur a gagné en visibilité ces dernières années grâce à l’émergence de plates-formes spécialisées comme 1:54 à Londres (2013) et à New York (2015) ou AKAA à Paris (2016), ainsi qu’aux focus sur l’Afrique dans des foires de renom telles que l’Armory Show à New York (2016) ou Art Paris (2017).» À cela, ajoutons une série d’expositions qui ont bénéficié d’un succès médiatique «Beauté Congo (1926-2015)» à la fondation Cartier (2015) et «Art/Afrique, le nouvel atelier», avec la collection de Jean Pigozzi, à la fondation Vuitton (2017), toutes deux orchestrées par André Magnin, «Afriques Capitales» à la Villette par Simon Ndjami  et le soutien de critiques et de commissaires à des événements majeurs en Afrique tels que la Biennale de Dakar, les Rencontres de Bamako ou Art x Lagos. «Cela a attiré un public de collectionneurs et d’amateurs curieux et intéressés», poursuit Pascale Revert-Wheeler. Mais il est bon de rappeler, même si cela semble comme une évidence, que l’art contemporain africain existait avant cette effervescence, et avait déjà été montré avant «Les magiciens de la terre» (au Centre Pompidou et à la Grande halle de la Villette en 1989). Pour mémoire, le journaliste allemand Gunter Péus a constitué sa collection dès les années 1960 au cours de ses voyages et l’a exposée à Berlin en 1979 («Moderne Kunst aus Afrika / Art moderne d’Afrique»). L’actualité a permis de pointer une réalité à laquelle le monde de l’art ne portait pas encore assez attention.
 

Ousmane Sow (1935-2016), Zoulous, 1990, technique mixte comprenant septs sujets(h. 260 cm pour le plus grand), adjugé 528 695 €, à Drouot- Richelieu e
Ousmane Sow (1935-2016), Zoulous, 1990, technique mixte comprenant septs sujets
(h. 260 cm pour le plus grand), adjugé 528 695 €, à Drouot- Richelieu en 2014 (Million & Associés OVV).

Un potentiel d’évolution rapide du marché
Le phénomène s’accompagne donc d’une mise en avant du qualificatif «africain». Or, des artistes comme Barthélémy Toguo, Marlene Dumas, William Kentridge, Kader Attia, Pascale Marthine Tayou, Julie Mehretu ont toujours été simplement présentés comme «contemporains». Lorsque Malick Sidibé reçoit le Lion d’or de la Biennale de Venise en 2007, il figure dans la section internationale et non dans le pavillon africain, présenté parallèlement et pour la première fois depuis la création de la manifestation en 1895. La catégorisation peut être un argument marketing, un point de repère ou une case réductrice… Mais, selon Christophe Person, expert chez Piasa, «avoir pris le parti de regrouper des ventes sous l’intitulé «art contemporain africain et de la diaspora» a permis à de jeunes artistes de bénéficier du rôle de locomotive des ténors». Ainsi, la cote du jeune Kenyan Evans Mbugua a-t-elle grimpée très rapidement : estimée 800/1 200 €, Miriam a été adjugée 2 060 € le 9 juin 2016, et le 17 novembre 2016, Miss Paname s’est envolée à 4 508 € (estimation 3 500/5 500 €). Ce coup de projecteur lui a ainsi ouvert les portes de la Gallery of African Art à Londres. «La particularité de ce marché est qu’il y a un énorme potentiel d’évolution rapide», confirme Victoria Mann, fondatrice d’AKAA. «Par exemple, la première fois que j’ai vu l’Éthiopien Ephrem Solomon à la Cape Town Art Fair, ses œuvres valaient 1 000 €. Depuis sa participation à ‘Pangaea II’, à la galerie londonienne Saatchi, en 2015, elles atteignent aujourd’hui 3 000/4 000 €. Quant au photographe Mário Macilau, on passe de 3 000/4 000 € en 2012 à 6 000/7 000 € en 2017. Entre-temps, il a participé, en 2015, au pavillon du Mozambique de la Biennale de Venise et a intégré les collections du Centre Pompidou.»

 

Meschac Gaba (né en 1961), La Peinture sculpture, Bibliothèque, 1993-1994, peinture, tissus, collage de confettis de billets de banque CFA sur bois, 9
Meschac Gaba (né en 1961), La Peinture sculpture, Bibliothèque, 1993-1994, peinture, tissus, collage de confettis de billets de banque CFA sur bois, 90 x 66 x 2 cm.
PHOTO GALERIE IN SITU -FABIENNE LECLERC

Inscription dans la durée
On reste sur un marché émergent qui attire de jeunes amateurs, prêts à démarrer une collection avec des prix encore abordables : 1 500 € pour un dessin du Béninois Marius Dansou à la galerie Vallois. Selon Jean-Philippe Aka, marchand et consultant en art qui a coordonné l’Africa Art Market Report (édition 2017 à paraître début juillet), «les prix de référence sont en train de s’établir alors qu’ils étaient jusqu’à présent volatiles». Si la cote des jeunes plasticiens se construit, le marché consacre des artistes majeurs et historiques comme pour le Congolais Chéri Samba (né en 1956) : Le seul et unique devoir sacré d’un enfant, 2007, a été adjugé 124 960 € (estimation 10 000/12 000 €), le 12 juin dernier chez Cornette de Saint Cyr. Ce dynamisme est porté par un mouvement de fond sur le continent traduisant la mise en place d’un écosystème, condition indispensable pour s’inscrire dans la durée : multiplication des foires, des galeries, des biennales (certaines restent encore discrètes comme à Oran ou à Casablanca), la création de musées ainsi que le rôle de collectionneurs puissants comme le Congolais Sindika Dokolo ou le prince Yemisi Adeydoyin Shyllonq, qui construit son musée au Nigéria. On salue largement l’action de Mohamed VI, au Maroc, «qui se sert de l’art et de la culture comme un levier dans sa politique économique», selon Jean-Philippe Aka. Et, depuis le Printemps arabe, «les médias et les galeries se tournent plus facilement vers les artistes de ces pays» constate l’Algérien Sadek Rahim. De son côté, le galeriste Robert Vallois est tombé amoureux du Bénin et de ses artistes («la seule richesse du pays») et a créé, avec le soutien des antiquaires de Saint-Germain-des-Prés, le Centre arts et cultures à Cotonou. Barthélémy Toguo réinvente le modèle du centre d’art à Bandjoun Station, au Cameroun, où s’entremêlent l’art à l’échelle internationale et la vie quotidienne des habitants du village. «J’ai un parcours singulier, mais je veux lutter pour les autres. J’ai décidé d’être le porte-voix d’artistes africains et de les accueillir dans mes expositions.» Cela a été le cas récemment, à Vienne, à la galerie Mario Mauroner Contemporary («Africa : le grand festin», du 6 juin au 1er juillet 2017), où il était accompagné de douze artistes, et c’est ce qu’il reproduira cet automne, à la galerie Lelong, à Paris. Chez lui, il n’y a pas de frontière entre l’art, l’engagement et la vie. Si tous les artistes faisaient de même, comme il en rêve, le rayonnement serait une véritable vague déferlante. Finalement, que le qualificatif «africain» soit pertinent ou pas, il apparaît à un moment où le continent crée un nouveau centre de gravité du marché de l’art.

 

El Anatsui (1944), Confluences, 2008, bandes d’aluminium et fils de cuivre. Œuvre exposée au Palais des Papes à Avignon dans le cadre de l’exposition
El Anatsui (1944), Confluences, 2008, bandes d’aluminium et fils de cuivre. Œuvre exposée au Palais des Papes à Avignon dans le cadre de l’exposition «Les Éclaireurs»
PHOTO GRÉGORY QUITTARD


 

5 questions à
Jean-Paul Blachère
Collectionneur et créateur de la fondation d’entreprise éponyme

 
© PHOTO ODILE PASCAL
© PHOTO ODILE PASCAL

De quelle manière avez-vous découvert l’art africain contemporain ?
L’Afrique, que j’ai connue il y a une vingtaine d’années après un accident de voiture qui m’a laissé paraplégique, a été pour moi une grande résilience. J’ai eu un coup de cœur après des visites d’ateliers faites avec mon ami Yacouba Konaté. C’était une sublimation. Au départ, j’achetais pour le plaisir, pour l’esthétique et pour habiller les murs de l’entreprise, qui avait beaucoup de filiales. Je voulais faire partager cette beauté de l’Afrique, et la passion de collectionneur est venue !

Vous ne vous intéressez pas à la création occidentale ?
Jeune, je collectionnais des peintres provençaux, puis j’ai été touché par cet engagement politique, économique et sociétal. À travers les œuvres, qui sont dénuées des tabous judéo-chrétiens ou liés à l’islam, on comprend cette Afrique en mouvement.

Vous avez créé une fondation d’entreprise en 2004 avec une programmation et des résidences d’artistes. Quel est le budget nécessaire à son fonctionnement ?
La fondation fonctionne avec l’argent de l’entreprise : 0,5 % du chiffre d’affaires, soit 150 000 €, ce qui n’est pas suffisant puisque notre budget annuel est de 500 000 €. Je le complète pour atteindre cette somme. Il s’agit véritablement de mécénat et nous n’avons touché aucune subvention depuis quatorze ans pour proposer tous les ans trois expositions gratuites et une dizaine de résidences d’artistes. L’achat des œuvres se fait soit par la société, soit à titre personnel, avec deux ou trois commandes par an.

Pouvez-vous mesurer l’évolution des prix des œuvres africaines contemporaines entre les années 2000 et aujourd’hui ?
Le marché prend 10 à 20 % par an. Nous sommes au début d’un marché qui va exploser.

Comment décidez-vous d’un achat ?
Je n’ai jamais acheté une œuvre sur un catalogue ou dans une galerie sans connaître déjà l’artiste. Que ce soit Ndary Lo, El Anatsui, Ousmane Sow, Yinka Shonibaré, Bota, Barthélémy Toguo, Soly Cissé, Dolo, Romuald Hazoumé, pour citer quelques noms, il s’agit toujours d’une aventure humaine.
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