Afrique : une restitution bancale

Le 28 octobre 2020, par Vincent Noce
© Jean-Pierre Dalbéra, creative commons

ll a fallu un projet de loi, désormais porté au Sénat «en procédure accélérée», pour acter le don au Bénin et au Sénégal de vingt-sept objets hérités de l’Afrique occidentale française. Cette maigre offrande est à ce jour le seul effet visible du spectaculaire appel au retour du patrimoine africain lancé par Emmanuel Macron en 2017. Pour limité et tardif que paraisse cet acte, il soulève toujours l’incompréhension. Le gouvernement assure qu’il «ne remet pas en cause le principe d’inaliénabilité des collections nationales» – un petit peu quand même, sinon il n’y aurait pas besoin d’une loi… Cette ambiguïté alimente les craintes des syndicats d’antiquaires et d’experts qui, par emphase, redoutent de voir «l’exception devenir la règle». Le texte de loi oblige à un transfert de ces biens en l’espace d’une année, manière d’assurer au président une belle cérémonie avant la fin de son mandat : cette procédure tient la diplomatie pour mobile, ce qui est toujours le pire moyen d’aborder une thématique aussi complexe. La culture est un sujet trop sérieux, et sans doute trop riche, pour être ainsi abandonnée aux conseillers du prince. En trois ans, le gouvernement n’a pas su définir les principes et les critères de son action, à moins de considérer que l’assimilation à une prise de guerre suffirait à motiver une restitution – en telle hypothèse, ce n’est pas une trentaine d’objets qu’il faut se préparer à mettre en caisse. Coincé entre l’obligation de respecter la parole inopinée du président et celle d’apaiser l’inquiétude des musées, il est conduit à se rabattre sur le caractère «emblématique et symbolique» de son geste. Il se trouve que, même en termes de symbole, il est marqué au sceau de la confusion. Les historiens, s’ils avaient eu leur mot à dire, auraient fait remarquer que le sabre remis à Dakar comme celui d’El Hadj Omar, le fondateur de l’empire toucouleur, n’a que peu de chance de lui avoir appartenu. Ils auraient aussi rappelé que «l’érudit», «le théologien» et «le résistant», toutes qualités vantées lors de la cérémonie, était aussi le chef du djihad contre les animistes de la vallée du Niger, soumettant les Bambara à l’esclavage.
 

Le royaume d’Abomey a dû vendre deux millions d’hommes, femmes et enfants,
expédiés dans des conditions atroces dans les mines et plantations du Nouveau Monde
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Le cas des statues et sceptres promis au Bénin est encore plus complexe. Ils ont été sauvés du palais d’Abomey, auquel le roi Béhanzin avait mis le feu dans sa fuite. Il peut être utile de rappeler que la conquête française dans les années 1890 a permis l’émancipation de dizaines de milliers d’esclaves yoruba. Béhanzin était l’héritier du royaume de Danhomè qui, depuis le XVIIe siècle, fondait sa richesse sur l’exploitation des esclaves. Ce régime sanguinaire, qui avait maté dans l’œuf une révolte en 1855, pratiquait le sacrifice humain et ses amazones étaient réputées décapiter les prisonniers. Patrick Manning, qui a publié à Oxford une étude sur deux siècles de cet État centralisé, considère qu’il a dû vendre deux millions d’hommes, femmes et enfants, expédiés dans des conditions atroces dans les mines et plantations du Nouveau Monde. Après en avoir été les premiers profiteurs, ce sont les Européens qui ont apporté l’espoir sur la côte africaine. À partir de 1830, l’avancée des Britanniques a entraîné les premières libérations. La traite transatlantique s’est tarie par la suite, mais ce royaume conservait ses propres esclaves, à la cour et dans les plantations. Au milieu du siècle, sur 200 000 habitants, près de 190 000 étaient réduits à la servitude. Les Anglais proposèrent alors, en vain, un traité interdisant le commerce des esclaves au grand roi Ghézo, lié aux trafiquants brésiliens, dont les palais sont désormais censés accueillir ces vingt-six objets. Hegel pensait que l’Histoire ne pouvait vivre sans drame, mais elle apprécie aussi ces ironies cachées.

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