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Adeline Ooi, l’art d’Asie en mouvement

Le 22 mars 2018, par Pierre Naquin

Alors que la grand-messe de l’art contemporain en Extrême-Orient ouvre ses portes, Adeline Ooi, la directrice Asie d’Art Basel revient pour nous sur ses expériences et sur le développement du marché dans cette partie du globe.

Adeline Ooi, l’art d’Asie  en mouvement
 
© Art Basel.

Adeline Ooi est aussi sympathique que précise, aussi discrète qu’inspirée, aussi légère qu’exigeante. Elle a réussi à s’imposer à la tête de la branche orientale la plus récente et peut-être la plus prometteuse du géant des foires d’art contemporain. Prenant la direction du salon, suite au départ du patron d’Art HK, la jeune responsable des VIP se retrouve du jour au lendemain à piloter tous les aspects d’un événement tentaculaire. Trop de responsabilités pour une commissaire avec peu d’expérience ? Certainement pas. La pertinence de ses analyses, et surtout le succès des éditions qu’elle supervise, donnent mille fois raison à l’équipe d’Art Basel…
Quelles sont les nouveautés pour cette édition ?
Nous n’avons pas touché à l’organisation générale de la foire. Nous continuons à nous concentrer sur le contenu : les galeries, les artistes et les programmes : films, conversations, etc. L’accent a été particulièrement mis sur une «redécouverte» des modernités de la zone asiatique, que ce soit dans la section Kabinett ou sur Insight. Cela me tient vraiment à cœur. Je pense que c’est aussi notre rôle que de prendre le temps de revenir sur l’histoire artistique de notre continent.
Justement, qu’est-ce qui fait la singularité d’Art Basel Hong Kong vis-à-vis des deux autres éditions ?
Intrinsèquement, ce sont les attributs régionaux. Comme pour chacune de nos foires, au moins la moitié des propositions se doivent d’être locales. Il me semble que c’est encore plus perceptible dans le cas d’Art Basel Hong Kong. Les propositions asiatiques sur l’événement auraient peut-être plus difficilement leur place à Miami ou à Bâle. Les spécificités culturelles, philosophiques et historiques, le contexte de production des œuvres… L’Asie, de manière générale, a une histoire récente très différente de celle de l’Occident. Sans compter que notre région est multiple, diverse, très fragmentée que ce soit vis-à-vis de son histoire, de ses politiques comme de ses langues. Les œuvres sont aussi un moyen de se retrouver, un moyen de se comprendre. Un exemple : si vous ne parlez pas japonais, il vous est impossible d’appréhender ce qui est en train de se passer là-bas. L’art permet de transcender la barrière du langage et crée des ponts entre les peuples et les cultures d’Asie. En cinq ans d’Art Basel Hong Kong, j’apprends toujours énormément sur l’histoire de ma région.
Comment la foire s’est-elle développée depuis Art HK ?
Elle a grandi en même temps que la scène asiatique. C’est tout l’écosystème qui a progressé de manière assez naturelle et rapide. Les années que nous vivons sont particulièrement intéressantes et palpitantes. C’est assez unique, quand on y pense, de voir une génération qui, quasiment du jour au lendemain et sur un continent entier, s’est mise à collectionner. Hong Kong est par ailleurs l’endroit parfait pour accompagner les évolutions du marché asiatique de l’art : à la fois porte d’entrée vers l’Est et hub interne à la région. J’aime à croire que la foire, son niveau d’exigence et ses origines ont apporté quelque chose à l’écosystème commercial en Asie. Il me semble qu’il y a davantage de savoir-faire et de professionnalisme chez les marchands, que les galeries travaillent mieux ensemble, qu’elles n’hésitent plus à organiser des expositions croisées ou à prendre des stands conjointement. De même, le calendrier des événements artistiques est désormais plus clair, avec des acteurs qui se coordonnent autour de grands moments au cours de l’année.

 

Vue de l’exposition de Chou Yu-Cheng (né en 1976), chez Edouard Malingue à Shanghai en 2017.
Vue de l’exposition de Chou Yu-Cheng (né en 1976), chez Edouard Malingue à Shanghai en 2017. COURTESY Galerie Edouard Malingue


De par vos origines malaisiennes, portez-vous un intérêt particulier pour la création d’Asie du Sud-Est ?
Peut-être. Mais je la vois comme un aspect de l’Asie dans son ensemble. Dans tous les cas, je ne force pas les choses vis-à-vis d’Art Basel. Toutes les galeries de la région qui ont leur place sur la foire sont déjà présentes. Pour moi, la représentation de la zone telle qu’elle est aujourd’hui est un bon reflet de la production actuelle en Asie du Sud-Est. Il est évident que l’on peut toujours faire plus ou mieux, mais tout doit évoluer naturellement, avec le temps.
Comment est organisée l’équipe à Hong Kong ?
Nous sommes vingt-quatre… dont vingt-deux femmes, et nous arrivons malgré tout à nous entendre (rires) ! Nous accueillons des personnes d’horizons variés et de diverses origines ; quelques Européens, mais surtout des Asiatiques Japonais, Coréens, Chinois, etc. Certains ont étudié en Europe et sont revenus… Chaque histoire est unique et enrichit le reste du groupe. Nous passons beaucoup de temps ensemble, même à l’extérieur du bureau. Nous déjeunons régulièrement. Partager un repas a quelque chose d’universel et de fédérateur.
En quoi les collectionneurs asiatiques sont-ils différents des Occidentaux ?
Pour moi, le principal contraste tient à l’âge. Et à l’histoire de la collection dans cette région. Nous sommes face à des amateurs de première génération. Leurs parents ne collectionnaient pas. Ils n’ont pas grandi avec des musées ou des galeries. Ils auraient naturellement plus tendance à aller au centre commercial qu’à chercher à voir de l’art. Mais cela change très vite. En fonction de leur niveau d’implication, ils estiment qu’ils doivent avoir accès à toute l’information. Ils en sont boulimiques et ils savent comment l’atteindre ; ils font leur homework comme on dit ! Je suis admirative, en à peine deux ans, ils ont appris tout ce qu’il était possible d’apprendre !
Cherchent-ils quelque chose de particulier à travers la collection ?
Chaque collectionneur est unique et cela ne change pas de ce côté du monde. Chacun est attiré par la collection pour des raisons qui lui sont propres… et qui sont impossibles à résumer : du projet précis au simple plaisir du beau, de l’aventure humaine au besoin de reconnaissance sociale, de l’investissement financier à la joie de découvrir, de l’assouvissement d’une pulsion personnelle à une recherche d’universalité… Tous les goûts sont dans la nature et tous sont singuliers !

 

Shinji Ohmaki (né en 1971) Liminal Air Space-Time (2016).
Shinji Ohmaki (né en 1971) Liminal Air Space-Time (2016). Courtesy Shinji Ohmaki et Mind Set Art Center.

Comment se porte le marché à Hong Kong ?
Toujours aussi bien, je dirais. Même si l’on en entend moins parler qu’auparavant, de nombreuses galeries continuent de s’installer, notamment des acteurs occidentaux. Les marchands locaux commencent également à développer leur présence sur les foires étrangères. Le M+ est sur les rangs… Tout va bien !
Qu’en est-il du marché chinois, de manière plus générale ?
Les grands hubs Shanghai, Pékin, Canton ont développé une connaissance de l’art et, pour ce qui nous concerne, de l’art contemporain, très poussée. Le goût chinois est en train d’évoluer, de s’affiner : là où seule la peinture faisait loi, le public est désormais curieux de tout, n’ayant plus peur des œuvres expérimentales. Il s’agit maintenant d’étendre l’offre culturelle aux autres villes du pays, plus petites. Et c’est précisément ce qui s’organise en ce moment.
Le commissariat d’exposition vous manque-t-il ?
Oui et non. D’une certaine manière, ce que je fais tient toujours de ce métier. Nous concevons des programmes, sélectionnons nos partenaires pour la force de leurs propositions artistiques, pour l’intérêt de leur démarche, pour l’innovation qu’ils apportent. La discipline est la même ; elle est simplement appliquée à un autre niveau…
Quelle est votre ambition pour Art Basel Hong Kong ?
Nous n’allons pas changer ce que nous sommes. Nous sommes des organisateurs d’événements qui portent une attention extrême à la qualité et aux détails. Les gens viennent à Art Basel pour cela. Il ne faudrait pas les décevoir ! Pour Hong Kong, je veux continuer de me concentrer sur le contenu asiatique. Je veux rendre hommage aux héros de l’art, d’hier comme d’aujourd’hui.

À voir
Art Basel Hong Kong
Du 29 au 31 mars 2018.
www.artbasel.com

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