Achille Fontaine, l’art sans modération

Le 27 octobre 2017, par Claire Papon

Quatre-vingts lots lui ayant appartenu quittent la maison familiale de Saint-Omer. À la tête d’une filature de coton dans le Nord de la France, Achille Fontaine cultivait un goût insatiable pour les objets d’art. Morceaux choisis.

Vue de la maison familiale de Saint-Omer ; au premier plan, à droite, la Vierge à l’Enfant de la Renaissance vénitienne dans son cadre en bois doré sculpté

Parler de cette Vierge à l’Enfant en marbre blanc, c’est comme ouvrir le grand livre de la sculpture vénitienne de la Renaissance. Sa composition, très simple, met en scène deux personnages à mi-corps derrière un parapet, se détachant sur un fond plat. Toute l’attention se porte ainsi sur la madone et le Christ enfant, sur leurs gestes et leurs émotions (voir interview page 16). Cette œuvre de dévotion privée  destinée à encourager le culte de la Vierge et du Christ et à susciter l’émoi chez son propriétaire pour constituer un modèle à suivre  a été exécutée dans l’entourage d’Antonio Rizzo (1430-1499). Cet architecte originaire de Vérone qui fera carrière à Venise est très marqué par la sculpture lombarde, dont il reprend le goût pour le naturalisme et une certaine géométrisation des formes, mais aussi par Donatello, à qui l’on doit l’invention de ces œuvres au relief très peu marqué. Seuls le retombé des tissus aux plis complexes, les ombres et les raccourcis audacieux (notamment dans la main droite de la Vierge) suggèrent la profondeur. Destinée à un cercle restreint de collectionneurs  essentiellement anglo-saxons , aussi discrets que connaisseurs de la Renaissance, cette représentation extrêmement graphique peut aussi trouver sa place aux côtés d’œuvres contemporaines. Tout comme les deux compositions les plus importantes de la vente : La Raison du plus fort (deux chiens se disputant des entrailles) de Jan Baptist Weenix et La Joyeuse Compagnie attablée, une école française vers 1640. `
L’influence de la peinture flamande
Estimée 15 000/20 000 €, La Joyeuse Compagnie attablée est une œuvre pleine de vie, animée de figures à mi-corps, où celle du premier plan, vue de dos, introduit le spectateur. La scène, se détachant sur un fond neutre dans une lumière contrastée, révèle l’influence de la peinture flamande, elle-même marquée par Caravage. La toile de Jan Baptist Weenix (30 000/40 000 €) témoigne de l’importance de la chasse à son époque, et du rôle des fidèles compagnons. Si le sujet est un peu difficile  ces chiens se disputant des entrailles , on appréciera le tableau pour sa facture en glacis de bruns et son grand effet décoratif. «Jugé choquant il y a une vingtaine d’années, ce tableau est d’une telle ampleur, d’une telle vigueur que l’on en oublie complètement les morceaux de viande posés pourtant au premier plan», s’enthousiasme Stéphane Pinta du cabinet Éric Turquin.

 

Jan Baptist Weenix (1621-vers 1660), La Raison du plus fort (Deux chiens se disputant des entrailles), 1649, huile sur toile, 136 x 205,5 cm (détail).
Jan Baptist Weenix (1621-vers 1660), La Raison du plus fort (Deux chiens se disputant des entrailles), 1649, huile sur toile, 136 x 205,5 cm (détail).
Estimation : 30 000/40 000 €
 

Le talon d'Achille
À leurs côtés, un bacchus et un satyre aux trognes rubicondes (6 000/8 000 €) et une représentation de Saint Paul à la séduisante touche large, de l’entourage de Rubens (8 000/10 000 €), rappellent le goût d’Achille Fontaine pour la peinture nordique. On pourra leur préférer, dans une manière très différente, une Étude pour le pardon de Kergoat  l’un des plus importants de Cornouaille, qui réunissait des milliers de pèlerins  sous le pinceau de Jules Breton (8 000/10 000 €), et dans un tout autre domaine, une paire de candélabres d’époque Empire en bronze ciselé et doré, aux fûts formés de jeunes nubiens vêtus de pagne (10 000/12 000 €), ou encore un bureau Mazarin en marqueterie Boulle (10 000/12 000 €)… Issu d’une famille de mulquiniers  comprenez l’artisan qui fabriquait ou le commerçant qui vendait les fines étoffes de lin utilisées en confection, appelées «batistes» ou «mulquins»  originaires de Saint-Quentin, dans l’Aisne, notre collectionneur fait la connaissance d’une jeune fille éduquée selon les meilleurs principes, dont le père est filateur à Lille, Augustine Flament (1844-1891). Le mariage a lieu le 9 août 1862. Deux filles naîtront de cette heureuse union. En 1863, aidé par son beau-père dont l’entreprise est prospère, Achille crée sa filature de coton, rue de Wagram à Lille. Ses affaires sont florissantes. Installé dans un hôtel particulier, la famille dispose aussi d’une maison dans la campagne toute proche. Si Augustine a les pieds sur terre et encourage son mari, dont l’entreprise connaît des hauts et des bas, Achille, d’un naturel bohème et dépensier, insouciant des contraintes matérielles, est passionné d’art. Quand il ne pratique pas la chasse et le jardinage, il voyage, court les galeries. «J’aime bien ce qui est beau et surtout à le comprendre», explique ce violoniste accompli dont un portrait, conservé par ses descendants, le représente avec un stradivarius.

 

Entourage d’Antonio Rizzo (1430-1499), Vierge à l’Enfant en marbre blanc, traces de dorure, 52,5 x 36,8 cm (hors cadre, détail reproduit). Estimation 
Entourage d’Antonio Rizzo (1430-1499), Vierge à l’Enfant en marbre blanc, traces de dorure, 52,5 x 36,8 cm (hors cadre, détail reproduit).
Estimation : 150 000/200 000 €

Drouot 1904
D’un tempérament énergique et raisonnable, dotée d’une bonne dose d’humour, Augustine le rappelle souvent à l’ordre. «Moi je thésaurise en voyage, je ménage nos pauvres louis et toi tu les sèmes un peu. Je te pardonne dans une certaine mesure, mais surtout de la prudence», lui écrit-elle. Veuf de bonne heure, ce grand et bel homme va donner de nombreuses réceptions et surtout multiplier les achats d’œuvres d’art. Il ira même jusqu’à acheter en Italie, pour 100 000 francs, la collection Cernuschi qu’il fera venir par un train entier jusqu’à Lille, avant de devoir la céder par morceaux pour des sommes dérisoires. Vers 1904, il s’associe à un industriel d’Armentières, qui bientôt jouira de la pleine propriété de l’entreprise, puis effectue de désastreux placements… Le 10 juin 1904 se tient à la galerie parisienne Georges-Petit, sous le marteau de maître Lair-Dubreuil, la vente de sa collection de tableaux anciens et modernes. Soit une centaine de numéros, parmi lesquels des œuvres de Bruegel le Vieux, d’Antoine van Dyck, de Pierre-Paul Rubens, Hans Holbein le Jeune, Jacob Jordaens, Philippe Wouwerman… Cet homme «qui a du goût plus que le sens des affaires», comme le résume Bénédicte Saint-Sevin, l’une de ses descendantes, continue de «cueillir, à droite et à gauche, en France et en Belgique, voire en Hollande, chez les particuliers et dans les enchères sensationnelles, des œuvres de haut goût, en un parfait état de conservation, dont il sait faire les honneurs à ses hôtes avec une parfaite bonne grâce», lit-on dans le catalogue de la dispersion. Placé sous tutelle quelques années plus tard, il continue bien sûr à fréquenter le milieu artistique. Il meurt le 2 mai 1912 dans une pension de famille parisienne, au lendemain d’une représentation au théâtre de l’Odéon avec son ami le peintre Georges Maroniez. On rapporte que ce soir-là, admirant la pleine lune au-dessus de la Seine, il suggère à son ami d’en faire un tableau. Incorrigible Achille Fontaine ! Les œuvres dispersées aujourd’hui ont été conservées dans la maison familiale de Saint-Omer, à un jet de pierres des ruines majestueuses de l’abbaye de Saint-Bertin. Elles sont cédées par les héritiers de notre collectionneur. Souhaitons-leur de «connaître – si tant est que les œuvres d’art puissent avoir de ces mystérieuses émotions et pourquoi pas ? – la sensation brutale, la sensation qui ne ment pas, des enchères mouvementées», comme l’écrit, en préface du catalogue de la vente de 1904, l’historien, critique d’art et journaliste Léon Roger-Milès.

 

3 QUESTIONS À
EMMANUEL LAMOUC
Professeur à l’École du Louvre et à l’IESA, en 2013 et 2014, ce spécialiste de la sculpture italienne de la Renaissance au XVIIIe siècle, est depuis trois ans maître de conférences à l’université de Nantes.

Quelle place occupe Antonio Rizzo dans la sculpture vénitienne de la Renaissance ?
C’est un artiste de tout premier plan en son temps en Vénétie, qui fréquente les Bellini et Antonello de Messine. Il laisse toutefois plus de traces comme architecte. On lui doit en partie l’escalier des Géants, au palais des Doges, et l’arc Foscari, deux monuments à la gloire de la République de Venise ! Il est très marqué par la sculpture lombarde, qui domine l’Italie du Nord dans la seconde moitié du XVe siècle, et par Donatello. Cette Vierge à l’Enfant, avec son relief très peu prononcé, l’émotion qui s’en dégage, la douceur des expressions et son naturalisme  les fossettes de l’enfant, son double menton, les paupières lourdes de cette madone au visage grave , en est un bel exemple.

Comment expliquer qu’il soit rapidement tombé dans l’oubli après sa mort ?
La sculpture vénitienne est restée moins connue que la peinture de cette région. Venise est la ville de la peinture par excellence ! Titien, Tintoret, Véronèse, Tiepolo ont éclipsé les sculpteurs. Antonio Rizzo appartient aussi à une génération vite remplacée par les sculpteurs du XVIe, tels Jacopo Sansovino ou Alessandro Victoria, dont les figures très sensuelles et harmonieuses correspondent peut-être plus à l’idée que l’on a de la Renaissance à Venise. Rizzo et ses contemporains sont considérés comme démodés dès les années 1530. Il faut attendre la seconde partie du XIXe siècle pour les redécouvrir, et même ces trente-quarante dernières années pour notre sculpteur. La multiplication des publications sur la sculpture vénitienne de la Renaissance témoigne de ce regain de faveur.

À quel usage était destiné un relief comme celui-ci ?
De par son sujet et ses dimensions, il s’agit très certainement d’une œuvre de dévotion privée, destinée à un personnage important. L’emploi du marbre rehaussé d’or pour accentuer le caractère précieux (même si celui-ci est à peine visible aujourd’hui) et d’un cadre ostentatoire le prouve. Il existe de nombreuses madones réalisées dans des matériaux moins nobles, comme la terre cuite ou le stuc, parfois polychromes pour les rendre plus attrayantes. Ces pièces étaient exposées dans des intérieurs éclairés à la chandelle, qui accentuait la brillance du marbre, la dorure et la vivacité des couleurs.
 
Une cafetière telle une sculpture d’argent
Elle serait l’unique verseuse connue façonnée par Ferdinand-Maximilien-Joseph Dumortier, né à Douai en 1741, issu d’une longue dynastie d’orfèvres de cette juridiction. Une louche et trois petites cuillères à café, d’une grande sobriété, sont aujourd’hui parmi les rares pièces répertoriées de cet artiste reçu maître en 1771. C’est dire si notre cafetière pourrait dépasser son estimation. Imposante par ses dimensions – elle est haute de 35,5 cm –, comme le sont la plupart des verseuses du nord de la France et de Belgique, elle interpelle surtout par son décor. Celui-ci marie côtes torses, masque d’Indien coiffé de plumes et prise en forme de plumet ou de fleur d’hibiscus à l’imposant pistil. Ciselé, pour ne pas dire sculpté, et rehaussé d’amatis, l’objet constitue un bel exemple de l’exubérance de l’époque Louis XV, qui se poursuivra sous le règne suivant. Notre Indien s’inspirerait-il du mythe du bon sauvage, né à la Renaissance avec les récits de voyage de Jacques Cartier et développé par Jean-Jacques Rousseau ? Rappelons que le café fut rapporté d’Abyssinie dans la première moitié du XVIIe siècle par quelques voyageurs européens… Les orfèvres lui créent un récipient couvert, dans lequel il est préparé «à la turque», bouilli sur un réchaud, et servi. Ingénieusement encore, la cafetière est dotée d’un bec court et placé le plus haut possible, pour que le marc reste tassé dans le fond du vase. Mais vous l’aurez compris, notre modèle, qui devrait bénéficier de l’intérêt des amateurs du Nord, région où le marché est toujours actif, ne sera l’ustensile que de la cuisine des enchères…
 
Douai, époque Louis XVI, Ferdinand-Maximilien-Joseph Dumortier (1741-apr. 1789). Cafetière tripode en argent à côtes torses, à décor de masque d’Indie
Douai, époque Louis XVI, Ferdinand-Maximilien-Joseph Dumortier (1741-apr. 1789). Cafetière tripode en argent à côtes torses, à décor de masque d’Indien, pieds à décor de coquilles affrontées, prise en forme de plumet, h. 35,5 cm.
Estimation : 2 000/3 000 €
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