Abu Dhabi : Le louvre sort des sables

Le 01 décembre 2017, par Vincent Noce

L’ouverture de ce musée à l’histoire unique a été un succès, dû aussi bien à l’architecture qu’à un accrochage jouant des croisements entre les routes de la culture. La réorientation des acquisitions réalisées pour la collection permanente des Émirats a notamment contribué à cette réussite.

Vue intérieure du Louvre Abu Dhabi avec la sculpture Germination de Giuseppe Penone.
© Louvre Abu Dhabi - Photo Roland Halbe


Dix ans après la signature du contrat entre la France et l’Émirat, le Louvre Abu Dhabi a enfin ouvert ses portes. Dieu sait que ce projet a été confronté aux tempêtes, dans tous les sens du terme. Même à l’ouverture, des vaguelettes de controverse ont poursuivi leur bruit de fond. Elles se sont évanouies à la vue de l’architecture de Jean Nouvel ainsi que des galeries d’exposition, dont la beauté force l’admiration. Le nouveau musée, unique en son genre, respire la lumière et l’intelligence. S’il devait ainsi être jugé à son résultat, ce pari serait emporté haut la main. Ce complexe de cinquante-cinq bâtiments s’impose comme un des chefs-d’œuvre de l’architecte français. Le jour, les reflets lumineux provenant des bassins ou des miroirs d’un merisier squelettique en bronze élevé par Giuseppe Penone dansent sur les parois blanches des bâtiments. De nuit, de l’extérieur, sous un éclairage que les invités des premiers jours n’ont pu voir, le dôme ressemble à une soucoupe planant au-dessus des sables. Il est vrai que Jean Nouvel a pu bénéficier cette fois, dans cet îlot désertique, de l’espace, du temps et sans doute de l’argent qu’il lui fallait. Il a profité de l’inauguration pour réaffirmer son propos d’une «architecture humaniste», qui mêlerait le modernisme au «contexte local». Ce «village arabe» qu’il a souhaité  au point d’avoir un temps envisagé de séparer les galeries en différentes maisons  répond pleinement à ce message. Hissa el-Dhaheri, directrice adjointe du musée, escompte qu’il devienne un lieu de «rencontre de la jeunesse» ; mais le pari n’est pas gagné, tant que cette île, éloignée du centre, sans transports en commun, garde des allures de terrain vague. Le parc qui devait prolonger le musée n’existe pas encore en rêve, les projets immobiliers ont été contrecarrés par la crise et la perspective de voir naître d’autres musées, confiés à des stars de l’architecture, reste toujours aussi incertaine. Même après avoir lui-même accumulé les retards, le Louvre est donc, pour longtemps encore, le seul à voir le jour. Vu de l’extérieur, l’ensemble conçu par Jean Nouvel réussit ce paradoxe de s’intégrer au paysage marin sans démesure, alors que de l’intérieur les galeries semblent évoquer un palais mésopotamien par leur ampleur. Chacune s’élève de cinq à huit mètres, sur 250 à 400 m2. Un bémol, qui pourrait peut-être être apporté, est la couleur nettement grise de la coupole qui l’alourdit, contrastant avec les images de synthèse diffusées par le cabinet d’architecture d’un dôme d’un blanc immaculé.
 

Louvre Abu Dhabi, sur l’île de Saadiyat, © Photo Mohamed Somji
Louvre Abu Dhabi, sur l’île de Saadiyat,
© Photo Mohamed Somji

Croisements d’influences
Les galeries, dont le montage est revenu au directeur scientifique Jean-François Charnier, s’ouvrent par une introduction spectaculaire conduisant à un bloc à deux têtes exhumé de Jordanie, de la période yarmoukienne vieille de huit millénaires, et dont les visages n’auraient pas déplu à un Picasso. Des vitrines exposent la manière dont des cultures différentes ont pu aborder la forme des urnes funéraires ou la représentation des visages. Dans ce qu’il conçoit comme un exercice de maïeutique, Jean-François Charnier voudrait ainsi ouvrir une «narration mondiale» par des «mises en regard» qui conduisent à «repenser toutes les connaissances à travers l’Histoire», laquelle lui semble oubliée dans les musées classiques. Le parcours relie ainsi les révolutions artistiques aux changements de l’industrie et de la technique. Jean-Luc Martinez prend l’exemple des sculptures en bronze, qui supposent forcément une culture de l’échange, puisque «nulle part au monde, on ne trouve au même endroit de l’étain et du cuivre», dont l’alliage est nécessaire à la fonte. Les arts décoratifs prédominent, dans des galeries bénéficiant d’ouvertures zénithales et privilégiant les vitrines centrales plutôt que sur les côtés. Ces ondulations fonctionnent à merveille entre des objets aussi divers que des sculptures, occidentales ou islamiques, des livres, des tapisseries, des paravents, et même des estampes et des photographies. La mise en scène est belle, avec une part de froideur qui convient à un tel registre monumental, dépouillé de toute sensualité. Les éclairages assez appuyés se font à la verticale, ce qui n’est pas idéal pour la sculpture. À l’heure de l’ouverture  mais cela peut changer , il manque de cartels et de panneaux explicatifs, tout en se passant de scénographie. La dernière salle contemporaine, qui donne l’impression d’avoir été ajoutée au dernier moment pour la forme, est loin d’être à la hauteur. Mais ces réserves n’estompent pas le sentiment global de réussite qui marque cette entreprise.

 

Page de droite en hautSalles «A modern world».© Louvre Abu Dhabi - Photo Marc Domage
Page de droite en haut
Salles «A modern world».
© Louvre Abu Dhabi - Photo Marc Domage

Lion et dragon
Une des clés du succès s’est jouée ces dernières années dans le secret des coulisses, avec la réorientation des acquisitions de la collection permanente. Les tout derniers comités d’acquisition ont été l’occasion d’achats importants d’œuvres provenant presque toutes de cessions privées. Le musée a ainsi acquis une des plus anciennes pages du Coran, écrite quelques décennies après la mort du Prophète, une Torah yéménite sur un papier bleu inspiré de la technique byzantine, un grand tapis ottoman et un très beau sarcophage peint vers la fin des dynasties égyptiennes. Dans les représentations du pouvoir, un portrait «officiel» de Washington par Gilbert Stuart, acheté à la Fondation Hammer, pourrait répondre à un décadrachme de Syracuse. La gravure de cette médaille offerte aux jeux sportifs grecs est signé Euainetos, ce qui en ferait une des premières œuvres portant une signature d’artiste. Une autre découverte est un casque d’apparat richement décoré du XVIe siècle d’une tribu turque d’Anatolie, assujettie par l’Empire ottoman. L’objet a été vendu lors de la dispersion de l’arsenal d’Istanbul en 1839 et l’équipe scientifique a pu retrouver une photographie le faisant réapparaître dans l’atelier de Gérôme, qui l’a prêté à la première exposition d’art décoratif islamique au Louvre, en 1903. Il s’en est d’ailleurs servi comme modèle pour peindre son fameux Charmeur de serpents. Le musée a su aussi acquérir une des plus anciennes représentations chinoises de dragon, hybride de panthère, d’aigle et d’alligator datant des Royaumes-Combattants. Il provient des descendants d’Adolphe Stoclet qui l’avait placé dans son hôtel particulier à Bruxelles, dont il avait confié l’architecture et la décoration à Gustav Hoffmann, Gustav Klimt et Fernand Khnopff. Mais l’acquisition la plus impressionnante est sans doute ce lion sorti d’un atelier de métallurgie musulman autour de l’an mil, probablement en Andalousie. Il était visible à l’exposition de Yannick Lintz sur le Maroc médiéval au Louvre, en 2015. Les chercheurs ont pu faire le lien entre cette pièce grandeur nature et un griffon resté exhibé jusqu’au XIXe siècle en trophée sur les hauteurs de la cathédrale de Pise. On suppose que cette chimère avait été rapportée par les cavaliers chrétiens d’une entreprise de conquête, peut-être aux Baléares. Le lion porte sur sa cuisse un dessin du griffon et le griffon la marque du lion sur son corps. L’origine de ces deux œuvres, qui auraient pu décorer un palais musulman, reste cependant totalement mystérieuse. À l’intérieur du lion d’Abu Dhabi, a été trouvé un mécanisme dont on suppose qu’il servait à émettre un rugissement. Le musée garde le secret sur le montant de ces transactions, qui se sont fréquemment chiffrées en millions d’euros. Jean-François Charnier se borne à indiquer qu’elles sont «restées dans les budgets», établis à 40 M€ par an. Comme le fait remarquer Jean-Patrice Marandel, conservateur en chef au LACMA de Los Angeles, il n’est pas évident que ces achats aient véritablement une influence sur les cours du marché orientaliste, fût-ce en raison de leur diversité. Mais ils ont été essentiels à un redressement du projet, qui s’était concentré les premières années sur la formation d’une collection, centrée sur l’histoire de la peinture occidentale. D’Abu Dhabi, on regarde les collections autrement, en se posant la question de l’universalité.

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