Abu Dhabi : du Louvre au marché du coin

Le 24 novembre 2017, par Vincent Noce
 

L’arrestation lors de l’inauguration du Louvre Abu Dhabi d’une équipe de la télévision publique suisse, filmant des immigrés sur un marché, et les conditions de détention qui leur ont été imposées rappellent des méthodes d’un autre âge. Apparemment, dans tous ces pays du Golfe, une époque qu’on aimerait penser finissante coexiste avec une nouvelle ère, dont on voudrait croire qu’elle est incarnée par les promoteurs d’un tel musée. La RTS ne disposait pas d’une autorisation de tournage en ville. On ne sait qui pourrait être considéré comme responsable dans ce jeu du chat et de la souris, mais il aurait été sûrement plus utile aux journalistes de visiter le village des ouvriers du chantier. Pour en avoir fait l’expérience, ayant obtenu lors d’un précédent séjour de visiter leurs installations et de converser avec certains (sans interprète ou intermédiaire), en dépit de l’obstacle de la langue, je puis témoigner qu’un réel effort a été consenti par l’Émirat pour loger des milliers de travailleurs de manière décente. Sans doute les campagnes de presse pour éveiller l’attention sur leur sort ont-elles contribué à cette évolution. Au moins, elles ont porté leurs fruits. Sur le chantier lui-même, au fil des années, les conditions de travail semblaient bien différentes de celles rapportées sur les constructions du Qatar voisin. En lieu et place, deux journalistes s’efforçant de glaner des témoignages en ville ont été retenus plus de deux jours, se sont vu confisquer caméra, ordinateur et téléphone  dont ils ont dû livrer les codes , ont été interrogés neuf heures d’affilée, transférés enchaînés et les yeux bandés pendant une heure et demie, jusqu’à signer des aveux en arabe qu’ils ne comprenaient pas.

Que se passera-t-il demain s’il prend l’envie à d’innocents touristes d’Indonésie, du Pakistan, de Tunisie, ou même d’Israël ou d’Iran, de prendre des photos-souvenirs sur un marché ?

Aujourd’hui, le musée est exalté comme une réponse au terrorisme islamiste. Mais quand le projet a vu le jour, en 2007, personne ne s’attendait à l’émergence de Daesh et de ses exactions. Le Louvre Abu Dhabi était voulu par les Émirats comme un investissement touristique d’ampleur. Que se passera-t-il demain s’il prend l’envie à d’innocents touristes d’Indonésie, du Pakistan, de Tunisie, ou même d’Israël ou d’Iran, de prendre des photos-souvenirs sur un marché, tout en conversant avec les passants ? Cet accident de parcours a jeté une ombre sur une belle cérémonie. Avec ses relents de paranoïa anti-iranienne, il a brusquement rappelé que le musée parrainé par le Louvre, et contenant des chefs-d’œuvre des collections publiques, s’est ouvert dans une région sous haute tension, à un moment où la confrontation entre l’Iran et l’Arabie saoudite se propage du Yémen au Liban. Les zones de conflits, même un peu éloignées de la destination choisie, ne sont pas non plus réputées bénéficier des meilleures promotions sur les dépliants des agences de voyage. Le fait pourrait être réduit à une maladresse de communication, ou alors conduire à réinterroger le sens même de l’existence et de la mission du Louvre Abu Dhabi. Celui-ci propose de replacer des œuvres dans le contexte de leur production à une époque donnée. Il aurait donc mauvaise grâce à refuser de devenir lui-même objet d’étude dans le contexte de sa naissance. Un chercheur qui ne cache pas ses inclinations favorables à l’Iran, Alexandre Kazerouni, soutient le paradoxe que l’ouverture des musées dans le Golfe arabique sert en fait au durcissement des régimes. Il revient à la nouvelle génération des Émirats d’apporter sa réponse.

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