À Zurich, le musée Rietberg vise l’universalité

Le 18 février 2021, par Anne Doridou-Heim

Forte de sa spécificité pour les arts extra-européens, le musée Rietberg est exemplaire en matière d’enrichissement de son fonds aussi bien par d’importantes donations que par des achats.

Le musée Rietberg depuis le parc.
© Mark Niedermann

 

Le 2 décembre 2019 à Drouot, une peinture indo-moghole exécutée vers 1630-1631 faisait son entrée dans la cour des grands de cette spécialité (voir Gazette n° 43 du 12 décembre 2019, page 81). Le lendemain de la vente, la maison Millon communiquait sur son acquisition par un mécène étranger d’une grande discrétion, et précisait que ce dernier souhaitait l’offrir au musée Rietberg. L’occasion de chercher à en savoir un peu plus sur cet ébablissement, lové dans un parc centenaire sur les rives du lac de Zurich. Il s’agit de la plus grande collection d’arts extra-européens de la Confédération helvétique, de la plus belle aussi. Tout cela pour une jeune institution qui n’a pas encore 70 ans. «L’adolescence pour un musée», précise Johannes Beltz, son vice-directeur, mais une maturité en total contraste avec son jeune âge et de beaux principes, valorisant un art global universel. Une institution de «connaisseurship» qui a su développer une marque «musée Rietberg», car des différentes civilisations non occidentales qu’elle abrite, elle a retenu la sagesse.
Au-delà des frontières
Même si les collections du musée en matière de peinture indo-moghole étaient déjà d’une grande richesse, l’arrivée de cette pièce a été accueillie avec joie. Selon Johannes Beltz, qui est aussi conservateur du département d’art indien, cette Illustration de la vie de shâh Jahân entrant dans son palais de Burhanpur, une image signée Abid et certainement destinée au Windsor Padshahnamah, leur était toute destinée. Elle est en en effet symbolique à plus d’un titre, explique-t-il : «Avec sa bordure inspirée de l’art persan, son auteur – un grand nom appartenant à une dynastie indienne de peintres – et des éléments de décoration venus de la lointaine Chine (tapis, dragons…), cette peinture transcende les frontières. Or c’est exactement le but de Rietberg.» La section des miniatures indiennes est d’une infinie beauté, grâce à Alice Boner (1889-1981), une personnalité aux multiples facettes, artiste et historienne de l’art qui passa plus de quarante ans dans le sous-continent, et œuvra pour la compréhension de l’art de ce pays immense. Les liens étroits qu’elle entretenait avec le musée – elle a aussi habité dans la villa du Rieterpark (le plus grand parc de Zurich) de 1913 à 1919 – ont abouti à la donation de sa collection de sculptures et de miniatures indiennes. C’est elle qui a posé les bases de cet ensemble de miniatures indo-pakistanaises unique en Europe, complété ensuite par les donations Horst Metzger, Barbara et Eberhard Fischer, Eva et Konrad Seitz ou encore Catharina Dohrn.

 

Inde, art moghol, 1630-1631, Illustration de la vie de shâh Jahân entrant dans son palais de Burhanpur, probablement destinée au Windsor P
Inde, art moghol, 1630-1631, Illustration de la vie de shâh Jahân entrant dans son palais de Burhanpur, probablement destinée au Windsor Padshahnamah, gouache et encre signée Abid et située à Burhanpur, 47,5 32,3 cm. Acquise 702 000 € le 2 décembre 2019 à Drouot chez Millon OVV, pour le musée Rietberg.


Né de dons
Le musée a été créé en 1952, suite à l’importante donation consentie par le banquier Eduard von der Heydt (1882-1964), un amateur universel qui a beaucoup acheté dans le Berlin des années 1920-1930. Ce sont près de 1 600 numéros qui sont ainsi venus poser des fondations solides. Trois cents pièces d’art africain   le noyau fusionnel pour ce continent –, la majeure partie des artefacts d’art océanien – acquise dès 1926 auprès du marchand J.F.G. Umlauff –, mais encore des sculptures indiennes en bronze, des statues gréco-bouddhiques du Gandhara et d’autres œuvres, dont un original ensemble de masques suisses de carnaval. Depuis, beaucoup sont venus l’enrichir. Johannes Beltz insiste : «Peu de musées attirent autant de donateurs, même en Suisse.» Selon lui, il faut toujours avoir à l’esprit que «le musée est un lieu de savoir au service de la société, il doit aussi expliquer et convaincre.» Et d’ajouter : «Les collectionneurs savent que leur collection sera bien ici, qu’elle ne risque pas de disparaître dans les réserves, qu’elle sera étudiée et exposée.» Cela est d’ailleurs inscrit dans la charte du musée : «Tant la collection dans son ensemble que les objets individuels doivent être préservés dans leur intégrité, et ainsi sauvegardés pour la postérité.» La collection Berti Aschmann consacrée à l’art bouddhique de l’Himalaya, entrée en prêt permanent en 1995, compte parmi les fleurons du lieu, avec plus de 200 bronzes offrant un aperçu de l’évolution de la sculpture du toit du monde sur plus d’un millénaire. Celles des divinités féminines tout particulièrement, comme Tara, qui par sa grâce guide les humains sur la bonne voie, mais aussi les terrifiantes Dakinis. Il faut citer également le groupe de 34 masques du théâtre nô, rassemblés par Balthasar et Nanni Reinhart –  l’un des plus importants ensembles en termes de qualité existant en dehors du Japon. Les mêmes collectionneurs interviennent parfois à double titre, par des dons d’œuvres ou en participant à l’acquisition de pièces recherchées. Le cercle du Rietberg est également actif. Ses fonds ont permis l’entrée de deux miniatures iraniennes, l’une du XVIe, la seconde du XVIIe siècle, d’une grande qualité. La richesse de ces donations a de quoi faire pâlir d’envie la plupart des grands musées européens. En 2019, ce ne sont pas moins de 572 œuvres qui sont entrées ainsi. Le parcours des salles est à ce titre édifiant. Pour la Chine, c’est la collection Meiyntang, « le domaine entre les parterres de roses ». Rassemblée par les frères Gilbert et Stephen Zuellig sur cinq décennies et riche de 2 500 pièces, elle est entrée en prêt permanent. Exposée depuis janvier 2013 pour les céramiques du néolithique à l’époque Song, il s’agit d’un ensemble sans équivalent en Occident. Il faudrait en citer encore beaucoup : celle de Charles A. Drenowatz pour les peintures de lettrés, de Pierre et Alice Uldry pour les cloisonnés. Eberhard Fischer, conservateur du département d’art indien avant de devenir directeur, a fait don de sa vaste réunion de textiles (plus de 2 000 pièces) rassemblés au cours de longs séjours au Gujarat dans les années 1960.

 

Sculpture en bronze de Tathagata Vairocana, Tibet, XIVe siècle,collection Berti Aschmann, prêt permanent au musée Rietberg.© Musée Rietber
Sculpture en bronze de Tathagata Vairocana, Tibet, XIVe siècle,
collection Berti Aschmann, prêt permanent au musée Rietberg.
© Musée Rietberg

Transparence
Le sous-directeur en vient à un but essentiel. Le musée Rietberg est une petite institution autonome et «l’avenir d’un musée comme le nôtre est lié à une vision globale. Nous devons documenter, collectionner et partager». Le musée a pour mission de transmettre la signification des objets dans leur contexte culturel et esthétique. Le fonds d’environ 45 000 photographies prises entre 1870 et 1980 dans divers pays d’Afrique, d’Amérique et d’Europe est essentiel. Le partage des connaissances et la collaboration avec les pays d’origine sont également inscrits dans l’ADN. «Nous sommes les sachants. Actuellement, nous sommes en relation avec une fondation de Hong Kong pour un projet éducatif. Nous avons également été parmi les premiers à inviter des artistes vivants, je pense notamment aux danseurs indiens.» Les expositions temporaires participent bien évidemment à la diffusion des connaissances. Devant le succès – plus de 150 000 visiteurs par an – et l’entrée régulière de nouvelles œuvres, il a fallu repenser le parcours initial et envisager l’extension des surfaces d’exposition. Albert Lutz a dirigé la transformation de la villa Wesendonck, un bâtiment du XIXe siècle, classé. Impensable d’y toucher, l’extension s’est donc faite en sous-sol, seule apparaît en surface l’entrée, «l’aile Émeraude», –la couleur verte ayant été choisie pour se fondre harmonieusement dans le paysage alentour. C’est une statue bouddhiste de Tathagata Vairocana du Tibet qui accueille le visiteur. Un symbole de protection qui ne peut être l’effet du hasard… Johannes Beltz n’élude aucune question. Encore moins celle ayant trait à l’épineux débat des restitutions. Rietberg l’avait devancé à l’initiative d’Albert Lutz, le précédent directeur, en poste de 1998 à 2019. Une exposition a traité spécialement des provenances, dans une volonté de transparence absolue, en 2019. Le fonds von der Heydt a été scruté afin de s’assurer qu’il n’y figurait aucune pièce spoliée. Après un long travail d’enquête, il s’est avéré que seules quatre pièces étaient douteuses. Le musée les a rachetées aux héritiers Oppenheimer pour un montant équivalent à leur valeur commerciale. Cette anticipation, l’esprit de partenariat, d’amitié avec les pays tiers, ont évité d’entrer dans un débat violent : «La Suisse n’a jamais été un pays colonisateur.» Et d’insister : «L’engagement à aider des musées en Inde, en Afrique ou au Pérou à monter des expositions, n’est pas une réaction au débat actuel, il est inscrit dans notre mission, c’est notre génétique.»

à savoir
Musée Rietberg, Rieterpark,
Gablerstrasse 15, 8002 Zurich, Suisse,
tél. : +41 44 415 31 31.
www.rietberg.ch
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