À Venise, les pavillons nationaux dans l'esprits du temps

Le 21 mai 2019, par Virginie Chuimer-Layen

Honorant beaucoup d’«artistes femmes» et une kyrielle de médiums, les pavillons nationaux de la 58e biennale offrent, pour beaucoup, de véritables expériences sensorielles, à travers des récits prêtant à une réflexion universelle.

Jitish Kallat, Covering Letter, pavillon Arabie Saoudite, 58e exposition internationale d’art - Biennale de Venise.
© Italo Rondinella, Courtesy La Biennale di Venezia

Avec May You Live in Interesting Times, Ralph Rugoff exhorte le public, les artistes et plus de 90 pays invités à «appréhender le monde, de manière différente et ouverte». Si 30 nations participantes ont réinvesti les pavillons historiques des Giardini, 25 sont présentes à l’Arsenal, tandis que 35 autres se sont installées au cœur de la cité lacustre, à San Servolo ou sur la Giudecca. Dans cette pléthore vertigineuse de présentations nationales, quid de cette thématique, si tant est qu’il y en ait une ? «La biennale n’a pas de thème en soi, ajoute-t-il, mais privilégie une approche générique de l’art et de sa fonction sociale, critique et de plaisir.» En 2019, les pays proposent des visions éclectiques touchant de nombreux sujets, pouvant toutefois se regrouper sous le terme unique d’«environnement(s)». Où il est question de politique, d’humanité et de son rapport à la nature, mais aussi de minorités, de flux… Des approches plastiques d’«esprits de notre temps» fait de mutations accélérées, de doutes, de régressions, mais aussi d’espoirs et d’utopies à réaliser. Avec Deep See Blue Surrounding You/Vois ce bleu profond te fondre, Laure Prouvost accueille le visiteur dans son monde onirique, invitant à une expérience des sens. Telle une allégorie contemporaine des quatre éléments mêlant vidéo, performances, installations et peinture, sa proposition nous convie à un long voyage itinérant, sous le regard d’un poulpe symbolique. Dans un décor surréaliste fait de concrétions rappelant celles du facteur Cheval évoqué dans le film, ce road trip utopique, tantôt fellinien, tantôt proche d’Emir Kusturica, met l’accent sur notre réelle identité, l’intergénérationnel, le partage, avec décalage et bienveillance. Plus radicale et minimaliste, la vidéo Moving Backwards du duo suisse Pauline Boudry et Renate Lorenz interpelle. S’inspirant des femmes de la guérilla kurde qui portaient des chaussures dans le mauvais sens pour tromper l’ennemi grâce à leurs traces laissées dans la neige, celle-ci combine danses contemporaine et urbaine, exécutées par des performers aux drôles de souliers. Dans un pavillon conçu comme une étrange boîte de nuit, cette proposition aux accents underground fait écho à la situation politique actuelle, avec «ses forces […] réactionnaires de fermeture envers l’autre et ses différences». Et si, chez les Belges, l’installation Monde Cane des artistes Jos de Gruyter et Harald Thys  mention spéciale du jury  est empreinte d’humour amer à travers un musée de l’absurde, habité par d’inquiétants automates folkloriques, le pavillon japonais évoque, parmi d’autres pays, notre lien fragile à la nature. Il nous accueille dans un univers délicat, cosmogonique, holistique et environnemental. Imaginé par un artiste, un compositeur, un anthropologue et un architecte, Cosmo-Eggs tire sa source des Tsunamiishi  roches du tsunami , que l’artiste Motoyuki Shitamichi a photographiées. Balayées sur le rivage par l’océan, celles-ci ont accueilli de nouveaux végétaux et oiseaux migrateurs. Sur fond de chants d’oiseaux, le visiteur visionne des films de ces roches «vivantes», assis sur un dispositif actionnant le son de flûtes.
L’Arsenal déraciné
Pour sa première présence à Venise  il en va de même pour les pavillons malgache et pakistanais , le Ghana s’impose en majesté à l’Arsenal. Ghana Freedom est un projet tirant son titre de la chanson éponyme écrite en 1957, date de son indépendance. À travers une architecture inspirée des maisons traditionnelles en terre, huit grands artistes sont conviés, parmi lesquels El Anatsui, Lion d’or 2015, la peintre Lynette Yiadom-Boakye ou encore le vidéaste John Akomfrah. Dans cet esprit faisant référence à l’histoire réelle ou chimérique d’un pays, le plasticien malgache Joël Andrianomearisoa présente I Have Forgotten the Night, ode poétique au palais royal disparu d’Ilafy, à travers principalement une architecture solennelle de papiers noirs suspendus, comme autant de sombres fantômes. C’est encore de papier, de mémoire, mais aussi d’eau en mouvement dont il s’agit au pavillon luxembourgeois. Written by Water de Marco Godinho est un récit symbolique et sensible sur les flux migratoires. Tel un paysage organique constitué de centaines de cahiers ouverts ayant pris l’eau et perdu leurs écrits, l’installation et les vidéos suggèrent le temps, la fluidité, le déracinement. Cette dernière idée est aussi convoquée à travers After Illusion, de l’artiste saoudienne Zahra Al Ghamdi, et Passage de Nujoom Alghanem, poétesse, cinéaste et plasticienne émiratie. La première s’inspire d’un vieux poème arabe traitant du retour à la maison d’un homme après vingt ans d’absence. En résulte une constellation lumineuse et sonore, faite de milliers de petits objets en cuir, créés à la main par la plasticienne selon un savoir ancien, dispersés dans le pavillon et sur de grands paravents. Grâce à deux grands écrans, la seconde immerge le spectateur dans un double récit entre fiction et réalité d’une femme en déplacement, interprété par l’actrice Amal Hawijeh. Covering Letter de l’artiste Jitish Kallat fait du pavillon indien un incontournable. Certes ancienne  elle date de 2012 , cette installation déroule, sur un rideau de brume, la lettre historique du Mahatma Gandhi à Adolf Hitler, écrite quelques semaines avant le début de la Seconde Guerre mondiale. Les écrits s’effacent sous l’effet de la vapeur, métaphore actuelle de cette main tendue pour la paix, ignorée par le dictateur. Enfin, à Fondamente Nove, en mezzanine du pavillon lituanien, Lion d’or 2019, Sun & Sea (Marina) des artistes Lina Lapelytè, Vaiva Grainytè et Rugilè Barzdziukaitè est un opéra-performance sur les misères du climat, avec des acteurs en bikini chantant sur une plage indoor. Une proposition qui fait débat, au voyeurisme très actuel, comme le sujet.

 

3 dates
1895  création de la Biennale
1907  premier pavillon national : la Belgique
1909  inauguration du pavillon français
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