À quel sein se vouer ?

Le 14 janvier 2021, par Vincent Noce
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Décidément, la présidence du Louvre n’a rien d’une sinécure. Après la promesse ministérielle d’une balade de la Joconde à travers nos provinces, Jean-Luc Martinez doit répondre à la revendication par Patrick de Carolis d’un retour de la Vénus d’Arles «sur ses terres natales». Le maire, dont la carrière est un modèle de résilience, est ami de longue date de Roselyne Bachelot. On peut comprendre l’attachement de ce natif de la ville, dont la maman portait à merveille le costume traditionnel qui lui valut d’être élue «reine des provinces françaises». Au regard de ces sentiments, que vaut l’avertissement de Jean-Luc Martinez faisant observer, en 2006, la grande fragilité d’une statue de 800 kg remontée à partir de quatre fragments, complétée et plusieurs fois restaurée ? Depuis sa découverte en 1651, cette effigie, peut-être dérivée d’un modèle de Praxitèle, est chargée de sens multiples. Trente ans, elle fut exposée dans la cité provençale comme symbole de sa noblesse antique. Elle était célébrée comme l’une des plus belles sculptures gréco-romaines – au point d’éveiller l’intérêt de Louis XIV. Le questionnement sur la divinité représentée occupa les antiquaires une centaine d’années, faisant naître cet «esprit de querelle, qui allait devenir le propre des milieux érudits du XVIIe», selon les mots d’Estelle Mathé-Rouquette. La dispute fut tranchée quand la ville fit don de sa célébrité au souverain, nourrissant l’espoir d’une remise de sa dette fiscale – elle fut bien déçue. Sa reconstitution à la demande du roi la fit entrer dans une nouvelle discorde interminable. François Girardon lui adjoignit les effigies de la beauté, un miroir et la pomme d’Éris et de Pâris. D’aucuns pensaient plutôt à un peigne. Les plus savants ont discerné une Vénus victorieuse, qui devait porter un casque, une lance ou un glaive, dans le décor triomphant du théâtre romain.

C’est une antienne d’une classe politique désorientée que de chercher dans le retour au passé un moyen d’évacuer le présent.

En 1911, la découverte d’un plâtre dans un grenier de l’école de dessin municipale enflamma les esprits. Ce tirage différait de la statue du Louvre, notamment par l’offrande d’une gorge plus volumineuse. Convaincu de tenir «le véritable original», l’architecte des monuments historiques Jules Formigé accusa Girardon de l’avoir défigurée : «Tout l’ensemble a été gratté, amaigri», y compris «l’ampleur magnifique de la poitrine... Le désastre est complet.» En fait, réalisé par un ouvrier italien, ce plâtre avait été grossièrement réparé après avoir été vandalisé par des soldats. Mais le modèle pâtit du discrédit du «sabotage artistique» prêté à Girardon, qui a pu contribuer à l’éclipse de sa réputation par la Vénus de Milo, aux formes plus voluptueuses. Au XIXe siècle, le mouvement du Félibrige réclama le retour au pays de la mère de la «race d’oc», s’évertuant, par les miracles de la poésie, à apparenter cette maigre silhouette en marbre décoloré aux jeunes filles brunes au sang chaud, qui « s’en vont la poitrine ouverte ». C’est une antienne d’une classe politique désorientée que de chercher dans le retour au passé un moyen d’évacuer le présent. Mais quelle résurgence serait envisageable, après un tel brassage ? Déjà en 1911, André Hallays se demandait s’il était «sacrilège de défigurer un marbre grec pour le faire servir à la décoration d’une galerie de Versailles» alors qu’on laissait «tailler des gradins neufs» dans les ruines d’Arles ou d’Orange, «afin que des tragédiens du XXe siècle puissent hurler des alexandrins du XVIIe dans un décor pseudo-classique». Estelle Mathé-Rouquette avait trouvé les mots justes pour qualifier la douloureuse frustration qui revient aujourd’hui : «Cette statue a laissé aux hommes de la ville une absence, dont ils ont fait un mythe, et l’assurance d’une perpétuelle renaissance par le sang, qui, de ses veines imaginées, a coulé dans celles des Arlésiennes.»

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