À la recherche du château d’Ornans

Le 23 avril 2019, par Vincent Noce

L’exposition sur le marché de l’art dans les années 1940 au mémorial de la Shoah se clôt sur la recherche de provenance. Le travail révélé sur la collection Mandel en illustre les difficultés, de même que l’apport de documents comme les catalogues de Drouot.

Où se trouve ce tableau ? Reproduit en noir et blanc au catalogue, le Château d’Ornans (33 46 cm) par Gustave Courbet, adjugé à Drouot le 10 mai 1939 (Me Étienne Ader), à Georges Mandel.

Au mémorial de la Shoah est accroché un portrait de Thomas Couture retrouvé dans la collection Gurlitt, que l’Allemagne a rendu en janvier dernier à la famille de Georges Mandel. La Gazette avait raconté les péripéties de l’identification miraculeuse de ce tableau (année 2017, n° 39, page 12). Prenant le relai de premières explorations, un jeune chercheur, Camille Noé Marcoux, a pu reconstituer l’histoire du démembrement de la collection de Georges Mandel, assassiné en 1944 par des miliciens. Le 27 août 1940, trois semaines après son arrestation, l’ambassadeur Otto Abetz a donné l’ordre de s’emparer de son appartement, avenue Victor-Hugo. Le 29 septembre, la section d’Eberhard Freiherr von Künsberg prend possession des lieux. Meubles, tableaux et objets d’art sont emportés à l’hôtel de Beauharnais, rue de Lille, où l’ambassade du Troisième Reich a aménagé un dépôt des œuvres pillées. En avril 1941, les lieux sont occupés par le parti de Marcel Déat, les documents attestant que le pillage se poursuit encore en 1942. Après la Libération, la compagne de Georges Mandel, Béatrice Bretty, écrit à la Commission de récupération artistique que «tout le contenu de l’appartement, absolument tout, a été enlevé». En octobre 1944, elle tape néanmoins un inventaire de mémoire. Ce document aux lignes serrées sur onze pages a servi de base à la recherche de Camille Noé Marcoux. Béatrice Bretty prend la peine d’énumérer avec exhaustivité, de l’aspirateur aux postes TSF, en passant par le tapis de bain, les boutons de manchettes ou les cuillers en argent. Certains objets, comme un portrait de Clemenceau ou son masque mortuaire, sont attachés au souvenir de l’homme politique dont Mandel avait été le fidèle collaborateur. La liste compte des porcelaines ou tapis en soie de Chine ou de Perse, un panneau offert par Tchang Kaï-chek, ou encore «un paravent de toute beauté en laque de Coromandel du 18e siècle à sujets de fleurs et grands oiseaux». Les sièges, lustres ou pendules sont de la même époque, et un médaillier Louis XV est dit «rempli de médailles». S’y trouve également «un cabinet Renaissance italienne», qualifié de «pièce admirable». Étaient aussi accrochés aux murs deux pendants de Canaletto, deux autres de Boucher, décrits comme «authentiques, représentant deux têtes de femme». Dans certains cas, l’orthographe est imprécise, comme cet artiste appelé «Tunmer». Béatrice Bretty avait simplement mal lu la signature de Turner. Mais dans les listes de la récupération artistique, il sera longtemps fait référence à «une aquarelle de Tunmer», qui avait fort peu de chance d’être trouvée un jour. L’ancienne compagne de Georges Mandel se fie en fait à sa mémoire, cochant «ce qui sera facilement identifiable». On lui présentera ainsi plusieurs paysages d’Utrillo et des dessins de Rodin qui ne correspondront pas à ses souvenirs. Elle parviendra au fil des années à récupérer deux commodes, deux tapisseries, une peinture chinoise, une scène attribuée à Teniers, deux pendants de Panini, un portrait de Bonvin et un autre de Carolus-Duran, ainsi qu’une partie de la bibliothèque et des archives.
Propriétaire inconnu
Même le retour de cette petite fraction de l’ameublement n’alla pas de soi. Béatrice Bretty écrit ainsi au ministère des Affaires étrangères pour se plaindre : «Le peu que j’ai retrouvé des tableaux, ce fut toujours par pur hasard et sur mon insistance à vouloir fouiller dans les réserves “propriétaire inconnu’’. Cette autorisation me fut même enlevée par une lettre personnelle de M. Henraux [Albert Henraux, qui dirigeait la Commission de récupération artistique, ndlr]. Le dernier tableau trouvé par moi, marqué des initiales “G.M.”, était retourné contre un mur et manifestement on me voyait chercher à contrecœur. Aussi, quelle fut ma surprise en retournant la toile de reconnaître un Isabey ayant appartenu à M. Mandel et, devant ma remarque qu’il était effectivement marqué “G.M.”, on me répondit : “Nous ne pensions pas qu’il appartenait à M. Mandel”. Alors à quoi servent les six exemplaires qui portaient la description de ce tableau ?» Le 17 janvier 1961, Rose Valland fait savoir que «la totalité des demandes de restitution portant sur les œuvres d’art de la succession» est considérée comme couverte par l’indemnisation versée par l’Allemagne. Trois mois plus tôt, elle avait estimé que «les chances de retrouver l’un de ces biens étaient pour ainsi dire inexistantes».
Dans les paysages de Courbet
La remarque de disparition définitive est difficilement contestable pour l’argenterie, les bijoux, ou encore cette peinture ainsi inscrite : «une femme assise, dans un fauteuil (gouache ?), d’un maître du 19e siècle dont le nom m’échappe». Tout espoir n’a pas disparu pour autant. Camille Noé Marcoux a ainsi pu retrouver une image d’un tableau disparu, qui était décrit comme «peinture signée Gustave Courbet représentant le château d’Ornans et le parc», «tableau admirable ayant en outre une valeur documentaire». Elle en estimait la valeur, en 1939, à 15 000 francs. Le chercheur dut évacuer une série de compositions de Courbet, dont les dimensions ou le sujet ne correspondaient pas. Mais il parvint à retrouver la mise aux enchères, le 10 mai 1939 par Me Étienne Ader, d’un Château d’Ornans, qui fut adjugé 13 100 francs à Drouot. Le procès-verbal, conservé aux Archives de Paris, indique bien comme acheteur : «Mr Mandel Ae Victor Hugo». Il était vendu avec la collection Victor Simon, que ce docteur avait dispersée pour financer ses recherches sur les maladies infectieuses. Par chance, le catalogue comprend une reproduction. Il s’avère que ce paysage représente un manoir au fond d’une vallée, qui n’a manifestement rien à voir avec le hameau médiéval perché sur une falaise que Courbet a représenté plusieurs fois. On ne sait ce qu’est devenu ce tableau volé chez l’ancien ministre. Mais il ne fait nul doute qu’il s’agit du paysage lui ayant appartenu, et il est désormais identifiable. 

 

L’exposition «Le marché de l’art sous l’occupation»
 
Les abords de Drouot en 1942.
Les abords de Drouot en 1942. © Ministère de la Culture - Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, Dist. RMN Grand Palais / Noël Le Boye


Le marché de l’art parisien, qui s’était effondré dans les années 1930 avec la Grande Dépression, a repris de plus belle dans les années 1940, dopé notamment par les achats de l’Allemagne. Des marchands ont pu écouler leur stock, mais la période a été aussi marquée par les sinistres ventes de «biens israélites», tandis que parents et enfants étaient envoyés à la mort par les autorités françaises. La recherche sur le commerce de l’art dans cette période ne fait que commencer. Cette exposition en est un premier témoignage. Partant de l’histoire du goût des années 1930, Emmanuelle Polack reprend le propos et la structure de son livre (voir Gazette n° 10, page 26 Marché de l'art sous l'Occupation, point d'étape). À partir d’un ensemble de documents ou de fac-similés, mais aussi de quelques peintures prêtées par les familles des victimes, elle a voulu rappeler le caractère systématique de la spoliation artistique. Dans cet espace de dimensions modestes, elle a été aidée par une scénographie sensible et claire, commençant par des capsules temporelles évoquant ces galeries de l’art moderne, devenues lieux de rencontre des artistes venus de toute l’Europe. Celle de Paul Rosenberg était déjà bien connue. Des cent soixante-deux tableaux qu’il entreposa dans un coffre à Libourne, lequel fut forcé le 11 mai 1941, un tiers n’a jamais été retrouvé. Lui a pu se réfugier aux États-Unis. René Gimpel, qui appréciait autant la peinture française de l’Ancien Régime que l’impressionnisme, n’a pas eu pas cette chance : dénoncé par son confrère Jean-François Lefranc, il mourut en déportation aux premiers jours de 1945. L’exposition évoque aussi Berthe Weill, l’une des premières marchandes de tableaux, qui dès l’ouverture de sa petite galerie, rue Victor-Massé, avait pris le parti de l’école de Paris. Modigliani lui doit sa seule exposition organisée de son vivant – laquelle valut à la galerie d’être temporairement fermée pour l’indécence de ses nus féminins. Un article du Cahier jaune, publié par l’Institut d’étude des questions juives en 1943, lui attribue «le manque complet de sens esthétique de la race juive». La vision de ces archives, tout comme cette affiche prêtée par Drouot qui interdisait aux juifs l’entrée des salles de ventes «de manière absolue», est glaçante. L’exposition rappelle aussi les arrangements que ces hommes et femmes sur le point de prendre la fuite s’efforçaient de trouver avec les administrateurs chargés de l’aryanisation de leur galerie. Elle souligne que Picasso dut intervenir pour que l’on restitue la sienne à Pierre Loeb. Le commissaire-priseur Maurice Rheims avait coutume de raconter ce mot de l’administrateur, lorsqu’il récupéra son étude à Drouot : «Mon cher, enfin, ce n’est quand même pas de ma faute si vous êtes juif». L’exposition se termine par les efforts toujours déployés par les descendants pour obtenir réparation et restitution des biens pillés. Elle imagine ainsi «un atelier de provenance», avec sa bibliothèque et, au mur, quelques tableaux retrouvés récemment dans le stock Gurlitt, de Constable, Romney et Couture. La lueur d’espoir ne s’est pas éteinte.
À voir
«Le marché de l’art sous l’Occupation» Mémorial de la Shoah,
17, rue Geoffroy-l’Asnier, Paris IVe
Jusqu’au 3 novembre 2019.
www.memorialdelashoah.org
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