À la fondation Custodia, Ger Luijten dans l’esprit de Frits Lugt

Le 19 janvier 2021, par Anne Doridou-Heim

Directeur de la fondation Custodia depuis dix ans et la flamme toujours intacte, Ger Luijten s’exprime sur l’empreinte de ses acquisitions.

© Daria Scagliola

Frits Lugt a constitué sa collection comme on construit un édifice, pierre noire après craie blanche, sanguine après fusain, pour en assurer la cohérence et la stabilité. Avec patience, conscience, expertise et passion, il a réuni l’un des plus beaux ensembles de dessins en mains privées au monde. Son autre idéal était le partage et l’enthousiasme. Ger Luijten, directeur depuis 2010 de la fondation Custodia – créée par Lugt et sa femme en 1947 –, enrichit avec finesse cet héritage immense.

La section des dessins néerlandais des XVIe et XVIIe siècles est le point d’ancrage de la fondation. Parvenez-vous encore à trouver de belles feuilles anciennes ?
Les dessins hollandais du XVIIe de valeur, je veux parler d’œuvres sur papier qui apportent une véritable plus-value à la collection, sont rares et très chers et en «mangeant» tout notre budget, on pourrait en acquérir deux ou trois par an. On le fait parfois, comme ce fut le cas en 2012 pour le magnifique Autoportrait à la fenêtre de Samuel Van Hoogstraten, réalisé alors qu’il était apprenti auprès de Rembrandt. Mais la plupart du temps, je préfère me tourner vers des œuvres d’autres écoles, peintures et dessins souvent, car ainsi que le pensait Lugt, le dessin est le chemin le plus direct vers le cerveau de l’artiste. Cette intimité se ressent ici, je suis à chaque fois surpris et admiratif du temps que les visiteurs passent chez nous, à regarder les œuvres accrochées. Ils peuvent avoir une proximité avec elles qui leur est souvent refusée ailleurs.
Pourquoi Frits Lugt n’a-t-il pas acquis d’œuvres du XIX
e siècle ?
Lugt était un homme du XIXe. Son époque ne l’intéressait pas, il traquait les œuvres des siècles passés. Le point de départ est d’ailleurs une encre brune de Stefano da Verona. Lorsqu’il a acheté un Degas, c’est parce qu’il s’agissait d’un Uccello retravaillé et là, c’est le regard d’un peintre du XIXe sur l’art de la Renaissance qui l’a retenu. C’est vrai, il aurait pu tout acheter, mais ce n’était pas sa démarche. Et il a eu raison, l’art européen ancien était abondant sur le marché jusque dans les années 1960. Aujourd’hui, il serait tout à fait inimaginable de réunir ce fonds et ce ne serait pas qu’une question de moyens !

 

Pierre-Antoine Demachy (1723-1807), Nuages au-dessus des toits du Louvre, vers 1769-1785, huile sur papier, contrecollée sur panneau, 18,6
Pierre-Antoine Demachy (1723-1807), Nuages au-dessus des toits du Louvre, vers 1769-1785, huile sur papier, contrecollée sur panneau, 18,6 x 33 cm.
Fondation Custodia, Collection Frits Lugt, Paris.

Comment la collection initiale a-t-elle évolué depuis sa disparition ?
En 1962, Frits Lugt a choisi Carlos Van Hasselt, alors jeune historien de l’art travaillant à Cambridge, pour lui succéder. Ils ont collaboré huit ans avant que Lugt ne meure. Carlos est resté directeur vingt-quatre ans. C’est lui qui a enrichi la section des miniatures indiennes. Il faut savoir que Rembrandt les collectionnait déjà et qu’il en a fait environ 25 copies. D’ailleurs, Lugt en possédait une, d’après un portrait de l’empereur moghol Shah Jahan. Il a été guidé par le collectionneur et marchand d’art suédois, installé à Londres, Sven Gahlin. Puis sont venus les dessins danois, grâce à son amitié avec Erik Fischer, qui lui indiquait les meilleures feuilles à acheter. La collection a pris forme ainsi et, aujourd’hui, avec plus de 400 numéros dans le fonds, il s’agit de la plus importante en dehors du Danemark. Chaque directeur a ainsi ajouté sa pierre. Mària Van Berge-Gerbaud a axé ses choix sur le XIXe siècle français. En 2004, elle a acquis le Portrait en miniature de Julie Forestier, un témoignage d’amour d’Ingres à sa fiancée. Puis, en 2008, un magnifique Léon Bonvin d’atmosphère, La Plaine de Vaugirard, qui annonce Seurat.
Et quelle est la pierre que vous avez apportée à l’édifice  ?
Je suis arrivé en juin 2010. Depuis, je cherche à me mettre dans la tête de Frits Lugt pour imaginer comment il aurait réagi devant une œuvre et comment elle pourrait s’insérer dans la collection existante. Mon premier achat a été une peinture de François Langlois. Elle résume beaucoup de choses, c’est un dialogue avec l’art. L’artiste du XVIIe siècle s’est portraituré en marchand d’art entouré d’estampes et de cornemuses. Depuis, il y en a eu beaucoup d'autres, l'un des derniers est une vue des toits du Louvre, une esquisse sur papier de Pierre-Antoine Demachy.
Justement, vous êtes très présent sur le marché, quelles sont vos dernières trouvailles ?
Nous sommes abonnés à tous les catalogues de vente, d’ailleurs Lugt avait déjà effectué un travail de répertoire de ses catalogues, dont le premier date de 1599 ! Il mentionnait le lieu, la date, le nom des acheteurs, le prix d’adjudication, il s’agit d’une mine incroyable de renseignements. Nous sommes évidemment lecteurs assidus de la Gazette Drouot et j’ai d’excellents contacts avec des marchands, des chineurs aussi, qui cherchent pour moi à Copenhague, à Rome, à Londres, à Berlin et à Paris. Je parcours les grands salons internationaux. Il y avait ainsi un Constable à la Tefaf, sur le stand de Richard Green. La trace de cette peinture avait été perdue depuis le XIXe siècle, elle était réapparue chez Sotheby’s à Londres, où Green l’avait acquise. Il en demandait un prix considérable, beaucoup trop élevé pour nous, mais il ne l’a pas vendue. J’ai pu négocier avec lui et finalement obtenir le tableau. C’est tout de même mon achat le plus cher. En novembre 2020, j’ai acquis cinq études d’animaux d’un anonyme flamand des années 1560-1570 chez un marchand allemand. Nous avons aussi des donateurs généreux. Un psychiatre parisien s’apprête à nous offrir sa collection parce que c’est à la fondation Custodia qu’il a forgé son regard.

 

Escalier de la fondation Custodia avec les études à l’huile. © Alexander Kuhr
Escalier de la fondation Custodia avec les études à l’huile.
© Alexander Kuhr

Vous continuez également à enrichir le département des lettres d’artistes…
Frits Lugt avait commencé en 1917 en acquérant les deux dernières lettres de Rembrandt en mains privées. Il avait déjà payé une fortune pour elles ! Il avait le goût pour les manuscrits autographes qui complètent intimement la connaissance du travail de l’artiste et possédait des écrits de Rubens, de Tiepolo, de Véronèse, du Titien… À présent, le fonds comporte environ 60 000 lettres et, grâce aux ventes aux enchères, il est régulièrement enrichi. L’année dernière, chez Sotheby’s à Paris, j’ai trouvé une lettre inédite de Goya. Les ventes Aristophil sont une mine, j’y ai emporté des documents de Géricault, de Degas… Beaucoup viennent aussi par des donations de familles d’artistes.
Et cet escalier, qui est devenu un peu une colonne vertébrale de la fondation ?
Carlos Van Hasselt avait un intérêt pour les esquisses en plein air et il en avait réuni un petit ensemble à titre personnel. Il l’a légué à la fondation à son décès en 2009. Je l’ai inventorié dès le mois suivant mon arrivée, et la collection d’esquisses sur papier est née ainsi. Je pensais que ces peintures avaient toute leur place ici et j’ai convaincu le conseil d’administration de les inclure dans le budget d’acquisitions. J’ai eu l’idée d’utiliser la montée d’escalier pour accrocher ces sketches. Ces œuvres me parlent, j’y vois ce que l’artiste a cherché à exprimer. L’école française est la première dans l’élévation. J’ai réfléchi à une liste idéale et, peu à peu, elle se remplit. Je suis surpris de ce que l’on peut trouver encore, et de voir comment ce phénomène du pleinairisme a évolué. Mon défi est de parvenir à constituer une collection de référence dans ce domaine et je rêve d’un Corot atypique, de sa période romaine…
Vous affirmez également une volonté d’acquisitions de mobilier et d’objets d’art…
La fondation Custodia est un musée doublé d’une maison. C’est pourquoi je cherche aussi à réunir des objets qui sont des témoins du XVIIe siècle néerlandais. En juin 2018, j’ai acquis un cabinet flamand en ébène, découvrant des scènes peintes chez Pierre Bergé & Associés. Mais j’ai aussi acheté des coffrets, des médailliers, un lustre hollandais du XVIIe, des mètres linéaires de carrelages anciens pour les plinthes, des blancs de Delft, une production moins connue mais d’une modernité incroyable… En janvier 2019, j’ai pu acquérir à Drouot une collection de coquillages qui fait écho aux natures mortes du XVIIe. Tout ce vocabulaire, ajouté touche après touche, contribue à recréer une atmosphère néerlandaise dans le cadre d’un hôtel particulier parisien du XVIIIe siècle.

Ger Luijten
en 5 dates
1987
Conservateur du cabinet des estampes du Museum Van Beuningen de Rotterdam (jusqu’en 1990)
2001
Directeur du cabinet des arts graphiques du Rijksmuseum d’Amsterdam
2010
Directeur de la fondation Custodia à Paris
2016
Exposition «C. W. Eckersberg, artiste danois à Paris, Rome et Copenhague» à la fondation Custodia
2019
Nomination au conseil d’administration de l’association Rembrandt à Amsterdam
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