À l'occasion des Journées européennes des métiers d'art, Nelly Saunier au clair de la plume

Le 13 juillet 2018, par Sophie Reyssat

Dans son nouvel atelier, la plumassière cultive plus que jamais l’art du faux-semblant. Des pièces miniatures aux œuvres d’envergure, son univers tout en émotion nous emmène là où on ne l’attend pas.

Nelly Saunier, Sunlight, recherches pour Piaget en 2017.
© Nelly Saunier

À peine franchie la petite entrée, on est happé par un large espace immaculé, où des étagères pleines de boîtes soigneusement étiquetées mettant les plumes à l’abri de la poussière, de la lumière et des insectes grimpent à l’assaut des murs. Au pied d’une baie vitrée, haute de cinq mètres, une vaste zone de travail a été agencée. Avec ses meubles modulables, conçus sur mesure pour se prêter à toutes les fantaisies de Nelly Saunier, elle est, elle aussi, parfaitement optimisée. L’inspiration immense de la plumassière ne sera plus bridée dans cet atelier, fraîchement aménagé grâce au soutien de la Fondation Bettencourt Schueller, suite à l’obtention du prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main en 2009, dans la catégorie «Talents d’exception». Dans ce nouveau nid, à la fois lieu de vie et de création, Nelly Saunier déploie ses ailes. C’est ici en effet qu’est née une œuvre d’envergure : pas moins de cent quarante centimètres pour une corolle, baptisée Butinage. Leitmotive du travail de l’artiste, poésie et illusionnisme s’invitent dans cette sculpture. Les plumes composent une fleur épanouie, dont les extrémités des pétales évoquent elles-mêmes des volatiles, tournés vers son cœur pour se délecter de son nectar. Nelly Saunier n’a pas compté ses heures pour cette pièce, dont il faut imaginer les multiples éléments précautionneusement alignés, patiemment composés un à un, avant d’être mis en scène par leur assemblage. Elle se plaît à transformer la nature à l’infini, considérant les plumes comme un matériau vivant. Grâce à ses doigts experts, on oublie les oiseaux, dont la parure est transfigurée pour former les écailles d’un poisson ou les bourgeonnements d’un pommier. Que l’on prenne du recul pour les admirer ou que l’on se perde dans leurs détails, les différents niveaux de lecture participent de la magie de ses créations, et permettent à chacun de se les approprier.
 

L’atelier de Nelly Saunier, en 2017.
L’atelier de Nelly Saunier, en 2017.© Nelly Saunier

Entre expérience et inventivité
Des pièces imposantes aux miniatures, en passant par les sculptures, un éventail des réalisations emblématiques de Nelly Saunier est justement présenté, dans le cadre de «Wonder Lab», une exposition itinérante des trésors nationaux vivants français. Elle y partage l’affiche avec quatorze maîtres d’art, ambassadeurs de nos savoir-faire les plus rares. Ayant débuté fin 2017 au Musée national de Tokyo, la manifestation poursuivra sa tournée au Musée national de Chine, à Pékin, à l’automne prochain. À la même période, il suffira de passer la frontière transalpine pour retrouver la plumassière à la fondation Cini, à Venise, à l’occasion d’«Homo Faber. Crafting a more human future » (du 14 au 30 septembre). Mi-novembre, elle sera également à Paris, au musée des Arts décoratifs, pour «Japon-japonismes, 1867-2018. Résonances artistiques entre la France et le Japon» (jusqu’au 3 mars 2019). Une actualité chargée, qui n’empêche pas le travail de se poursuivre dans le calme de l’atelier. Qu’elle réfléchisse à une création personnelle ou à une œuvre de commande, le grand plaisir de Nelly Saunier est de «se surprendre dans la recherche pour ne jamais se répéter», sa pièce préférée étant celle à venir. Particulièrement complexe, l’exercice du relief lui assure cette satisfaction. Le défi est en effet de taille lorsqu’il s’agit de coller à plat une plume devant être redressée pour dessiner une courbe… Chacun appréciera le paradoxe, le procédé étant encore complexifié par la délicatesse et le caractère parfois réfractaire du matériau. Passer d’un prototype conçu avec de l’oie à une œuvre finale en cacatoès peut ainsi se transformer en casse-tête.
Il s’agit alors de recourir à des trésors de technicité, acquis grâce à quarante ans de métier, mais aussi à une bonne dose d’inventivité. Si le plumage de chaque espèce d’oiseau possède ses propres caractéristiques, chaque plume est également unique, réagissant de manière spécifique et imprévisible. Une sélection très fine de la matière, exigeant de connaître celle-ci sur le bout des doigts, est donc primordiale. Nelly Saunier tient pour cela à maîtriser toutes les étapes de fabrication, afin de garantir sa liberté de créer et lui permettre de «visualiser» immédiatement ses projets en anticipant leur faisabilité, pour laquelle elle ne se donne aucune limite.

 

La Carpe, détail du triptyque miniature Partage, «Wonder Lab», 2017.
La Carpe, détail du triptyque miniature Partage, «Wonder Lab», 2017.© Nelly Saunier

Une délicate alchimie
Dans son laboratoire, Nelly Saunier a installé un congélateur, préservant les plumes des mites comme au Muséum national d’histoire naturelle , et une cuisinière accueillant une bouilloire réservée à la teinture, près d’un plan de travail carrelé. Tannage, lavage, séchage et même fabrication des couleurs se font ici. L’artiste réalise elle-même ses teintes, dont les nuances subtiles, hors des gammes traditionnelles, seraient impossibles à trouver ailleurs. Elle peut dès lors conjuguer à l’envi couleur, forme, taille et texture, laquelle est essentielle car faisant varier la capacité d’accroche de la lumière. Les combinaisons d’effets sont inépuisables si l’on sait dompter la plume. Les exigences des projets, structurés par des dessins et des schémas techniques, conduisent souvent à chercher une aiguille dans une botte de foin. Pour un bijou conçu pour Piaget en 2015, superposant en volume des boucles de barbes de paon, la plumassière a ainsi dû trouver quelques rares spécimens ponctués de noir, judicieusement placés pour que leur note sombre, vue par transparence, crée un effet de profondeur. Ce jeu tout en raffinement est rendu possible grâce aux textures très diverses des plumes, dévoilant ou dissimulant tour à tour ce qu’elles recouvrent. Nelly Saunier exploite ces variations infinies, puisant dans sa palette légère avec un œil de coloriste, comme un peintre le ferait pour un tableau. Elle a ainsi obtenu un résultat spectaculaire semblable à un chiné multicolore pour le costume de Lily la Tigresse, la princesse indienne du film Pan, réalisé par Joe Wright en 2015. Bien plus discrets avec leurs cinq petits centimètres de diamètre, ses tableaux sous verre en tondo sont tout aussi précis : la créatrice sculpte d’abord un paysage sur fond d’aquarelle, qui peut accueillir ensuite un petit oiseau, ou un poisson, en volume. Chacune de leurs minuscules plumes ou écailles se compose de plusieurs barbes, de l’épaisseur d’un cheveu, qu’il faut encoller sur la bonne face. Une opération à la loupe, exigeant de s’éloigner régulièrement de l’ouvrage pour avoir une appréciation d’ensemble. Une véritable gymnastique pour les yeux, et un exercice tout en délicatesse, nécessitant des trésors d’humilité devant le matériau. Ceci n’est sans doute pas le plus difficile pour cette amoureuse des oiseaux, ayant apprivoisé leur plumage dès l’âge de 14 ans. Une seule chose manque peut-être à son bonheur dans son nouvel atelier… le chant d’une perruche.

 

À savoir
Née en 1964, Nelly Saunier est maître d’art depuis 2008.
Elle a reçu le prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main,
dans la catégorie «Talents d’exception», en 2009.
Nommée chevalier des Artset des Lettres en 2012, elle a également participé en 2015
à la résidence d’artistes de la villa Kujoyama, à Kyoto.
 www.nelly-saunier.com
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