À l’heure suisse

Le 25 janvier 2018, par Anne Doridou-Heim

Consécutif aux persécutions religieuses, l’exil massif d’horlogers et de peintres émailleurs français aura une influence capitale sur le destin de Genève. Une invitation à remonter le temps en chiffres émaillés.

Suisse, vers 1800. Montre à musique avec automates en or et émail polychrome, sertie de perles, à destination du marché chinois. Paris, Drouot, 26 novembre 2016. Auction Art Rémy Le Fur & Associés OVV. Cabinet Déchaut-Stetten, M. Ader.
Adjugé : 349 990 €

Les grands événements historiques ont tous des effets secondaires insoupçonnés qui, à leur manière, contribuent à changer la face du monde. En l’occurrence, pour le sujet occupant ces pages, c’est la face du temps qui s’est aussi trouvée bouleversée. Rappel. Suite à la révocation de l’édit de Nantes par le Roi-Soleil, en octobre 1685, aux persécutions répétées  les sinistres dragonnades  et aux destructions des temples, les fidèles protestants doivent se convertir ou fuir clandestinement. Les historiens estiment qu’entre 160 000 et 200 000 Français s’exileront : une véritable saignée économique, financière et sociale, que le grand Vauban lui-même dénonça dans ses Mémoires, et qui profita aux pays voisins. Ces émigrés fuyant leur terre natale emportent avec eux leur savoir-faire et leur expertise. Les huguenots rejoignent des contrées plus hospitalières  pour anecdote, c’est ainsi que l’Afrique du Sud bénéficie de vins de belle réputation , notamment la Suisse, qui devient un havre de passage vers d’autres destinations et, pour certains, terre d’asile. À la fin du XVIIe siècle, la situation économique de la Confédération est particulièrement mauvaise : crise du blé, chômage, paupérisation. Cet afflux massif n’est donc pas toujours bien perçu… Pour espérer s’y installer et devenir des «habitants», les réfugiés doivent être un «plus». Tel fut le cas à Genève, Bâle et Zurich, avec l’installation par beaucoup d’entre eux de manufactures dans les domaines du textile et de l’horlogerie.
 

William Ilbéry (vers 1780-1839), montre en or émaillé à duplex d’une scène présentant un couple vêtu à l’antique regardant un portrait miniature, cadr
William Ilbéry (vers 1780-1839), montre en or émaillé à duplex d’une scène présentant un couple vêtu à l’antique regardant un portrait miniature, cadran en émail blanc, aiguilles en or, boîtier décoré par Jean-François-Victor Dupont, vers 1815. Paris, Drouot, 18 décembre 2017.
Chayette & Cheval OVV. M. Turner.

Adjugé : 56 250 €



Le règne du temps
Durant la période s’étendant de 1600 à 1650, l’horlogerie française avait connu un développement remarquable, du double fait de la présence de dynasties d’artisans qualifiés prospères et du soutien du roi et de son gouvernement  Blois, Paris et Lyon devenant des cités réputées. Mais, et dès avant 1685, la plupart étant membres de l’Église réformée, beaucoup quittent le beau royaume pour Londres, contribuant indéniablement à l’essor sur place de la spécialité. La cité de Genève n’avait pas attendu l’arrivée des Français. Dès 1601, les fabricants de montres de la ville réclament aux autorités le droit de former une communauté. Des échanges ont lieu, les premiers Français venant s’établir et des Genevois partant se perfectionner en France. Progressivement, la corporation acquiert une puissance économique considérable, et Genève se spécialise dans la fabrication des boîtiers de montre. L’activité perdurera jusqu’au XIXe siècle, ainsi qu’en atteste le modèle en or émaillé de William Ilbéry  considéré comme le père de la «montre chinoise» , adjugé 56 250 € chez Chayette & Cheval le 18 décembre dernier. L’Anglais avait en effet confié l’exécution de son boîtier à un Suisse anonyme et sa décoration au peintre sur émail genevois Jean-François-Victor Dupont. Les ventes des collections Adolphe Chapiro (31 mai 2012) et Jean-Claude Sabrier (6 mai 2015) réalisées par la même maison  dont les saisons d’enchères sont rythmées par la mesure du temps qui passe, en concours avec l’expert Anthony Turner  comportaient plusieurs modèles présentant cette particularité. De mai à septembre 2017, le Musée bruxellois du Cinquantenaire a consacré une exposition aux montres émaillées fabriquées entre 1650 et 1850, qui mettait en lumière cette facette particulièrement précieuse de l’horlogerie inventée en 1632 par le Français Jean Toutin, rapportant comment, grâce au génie d’artisans pour la plupart franco-suisses, de simples montres sont devenues de véritables bijoux. Outre celui de Dupont, les noms de Pierre Huaud (1612-1680), reçu comme habitant de Genève vers 1630, et de Jean-Louis Richter, pour le XIXe siècle, apparaissent régulièrement, mais, longtemps considérés comme des artisans de second ordre, ces modestes nous laissent des créations souvent demeurées anonymes. Aujourd’hui pourtant, ce sont bien elles qui font la joie des collectionneurs, tant ces minuscules compositions colorées, inspirées par les goûts et les mœurs de leur temps, offrent un résumé chatoyant de la vie quotidienne, artistique, littéraire, voire philosophique de leur époque, ainsi que le propos de cette présentation le rappelait avec pertinence. Et leurs résultats affichent toujours cinq chiffres, qui trottent avec élégance vers le succès.

 

Édouard Juvet à Fleurier, vers 1850, pour le marché asiatique, montre de gousset, le boîtier en vermeil bordé de lignes de demi-perles, le dos émaillé
Édouard Juvet à Fleurier, vers 1850, pour le marché asiatique, montre de gousset, le boîtier en vermeil bordé de lignes de demi-perles, le dos émaillé d’une miniature représentant une scène de chasse au serpent à dos d’éléphant, poids brut 134 g, diam. 5,7 cm. Paris, Drouot, 18 novembre 2017. Auction Art Rémy Le Fur & Associés OVV. M. Boutemy.
Adjugé : 12 500 €



Course vers l’Est
L’économie helvétique devait prospérer, dominée par le triomphe de l’horlogerie et des métiers annexes, organisés dans de petits ateliers regroupés sous le nom générique de «fabrique» et dirigés par un maître. Outre les Genevois, les Jurassiens neuchâtelois se lancent aussi dans l’aventure : en 1741, la commune de Locle compte quarante et un horlogers, quatorze orfèvres-monteurs de boîtes, cinq émailleurs, six faiseurs de ressorts, un chaîniste et neuf graveurs ; en 1760, Genève recense 600 maîtres horlogers pour 20 000 habitants. Dès le milieu du XVIIIe siècle, les horlogers européens, parmi lesquels les suisses, créent des montres émaillées spécialement adaptées aux goûts de la clientèle orientale, les sultans turcs leur manifestant un intérêt marqué  un marché lucratif, qui perdurera tout au long du siècle suivant. Leur spécificité ? Des cadrans blancs inscrits de chiffres «turcs», protégés par deux voire trois boîtiers, dont celui extérieur est orné de paysages, fleurs, fruits et vues du Bosphore, que l’on pourrait qualifier de bariolés. Si le musée du Palais de Topkapi en conserve une belle collection, elles sont assez rares sur le marché. En 2011, la maison Leclere proposait un modèle de poche extraplat, orné d’une carte de l’Empire ottoman de la première moitié du XIXe siècle, porté à 34 698 €, proche d’une montre signée «A.L. Breguet» et justement conservée à Topkapi. D’autres sont apparus depuis, mais sans attribution à une école plutôt qu’à une autre, et adjugés entre 3 000 et 5 000 €. Confortés par ces succès, les maîtres regardent plus loin, vers la Chine. En 1784, Pierre Jaquet-Droz transfère à Genève sa maison d’automates et se concentre sur les montres adaptées au marché chinois, toujours émaillées et entourées de perles. Ils seront nombreux à se lancer dans ce marché prometteur, par exemple la famille Juvet, à Fleurier, ou la maison Piguet et Meylan à Genève, Philippe-Samuel Meylan étant par ailleurs réputé avoir inventé le fameux calibre dit «de Bagnolet», qui a permis la création de montres extraplates. Les modèles peuvent être spectaculaires, comme celui vendu chez Auction Art Rémy Le Fur & associés en 2016. Il s’agissait d’une montre à musique en or et émail polychrome, sertie de perles, fabriquée vers 1800 et dont le théâtre d’automates s’est animé pour recevoir une ovation de 349 988 €. Lorsqu’elles sont plus classiquement ornées de fleurs ou de paysages, elles trottent entre 20 000 et 50 000 €. Dans le même temps, la course vers les innovations techniques se poursuit en Suisse, et les noms, entre autres, de Jean-Moïse Pouzait, Pierre-Frédéric Ingold, Georges-Auguste Leschot ou Adolphe Nicole apportent chacun leur petite pierre à un mécanisme désormais bien huilé. 1747 voit la naissance d’Abraham-Louis Breguet, à Neuchâtel. L’horloger ne sera rien de moins que l’inventeur du tourbillon, du pare-chute, de l’échappement à ancre à surfaces d’impulsions partagées, du spiral plat coudé et d’un dispositif de compensation pour les montres ! Dès le milieu du XIXe siècle, les créations helvétiques représentent plus de la moitié de la production mondiale. La Suisses est prête à accueillir les plus grandes marques de fabricants de montres, mais ceci est une autre histoire…

 

Travail suisse, vers 1850. Montre en or, dite «de gilet» ou «à gousset», modèle extraplat avec calibre Bagnolet, face ornée d’un portrait émaillé repr
Travail suisse, vers 1850. Montre en or, dite «de gilet» ou «à gousset», modèle extraplat avec calibre Bagnolet, face ornée d’un portrait émaillé représentant Nicolas Ier d’après celui réalisé en 1843 par Wilhelm Alexandrow Golicke (1802-1848), sur fond ciselé d’arabesques en émail bleu
et blanc, diam. 4,5 cm, poids 47 g. Paris, Drouot, 31 mars 2017. Coutau-Bégarie OVV. M. Boulay.

Adjugé : 7 584 €




un chiffre
5C’est le nombre minimum d’années d’apprentissage demandé à un prétendant suisse pour intégrer la Corporation des horlogers, créée en 1601. Il doit en outre s’acquitter de la réalisation d’«un petit horloge à réveil-matin à porter au col et un horloge carré à tenir sur la table».

Montre de gousset en or jaune à mécanisme suisse, quantième perpétuel, jour, date, mois, phase de lune, chronomètre, sonnerie à la demande, spiral Bre
Montre de gousset en or jaune à mécanisme suisse, quantième perpétuel, jour, date, mois, phase de lune, chronomètre, sonnerie à la demande, spiral Breguet, poids brut 169,3 g. Paris, Drouot, 23 novembre 2016. Ader OVV. M. Roche.
Adjugé : 13 125 €


 

À cliquer
www.hautehorlogerie.org
Le site Internet de la Fondation pour la haute horlogerie, basée à Meyrin en Suisse, est particulièrement complet, clair et ergonomique. 

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