À Gand, Van Eyck, l’œil absolu

Le 18 février 2020, par Christophe Averty

Par leur nombre et leur qualité, les œuvres de Van Eyck et de ses émules, réunies à Gand, composent une magistrale leçon de peinture célébrant la virtuosité et l’érudition du maître flamand.

Jan Van Eyck, Saint François recevant les stigmates, 1440, huile sur vélin sur panneau, 12,7 14,6 cm, détail.
Courtesy of the Philadelphia Museum of Art

Tout semble si naturel ! De la transparence des carnations aux reflets translucides du cristal, de l’éclat des pierres précieuses à la flamboyance des brocards, Jan Van Eyck (vers 1390-1441) semble saisir le réel avec une rare virtuosité. Modelé, découpé par la douceur du jour, irradié par une blanche lumière du Nord, nul visage, nul détail n’y échappe. Mais, au Quattrocento, cette approche inédite, réaliste et minutieuse, démarque soudain la peinture flamande, profane comme religieuse, de l’Italie pré-Renaissance. Venus nous raconter sa « révolution optique », qui donne son nom à l’exposition, huit panneaux signés Jan Van Eyck, fraîchement restaurés, débarrassés de leurs surpeints et vernis vieillis, provenant du célèbre retable dédié à l’Adoration de l’Agneau mystique, ainsi que treize tableaux et dessins sur parchemin – soit la moitié des œuvres de sa main conservées à travers le monde – conjuguent l’humilité et la maestria, la spiritualité et l’audace du maître gantois. L’habileté de cette exposition, la plus vaste jamais proposée autour de Van Eyck, réside dans la lecture multiple et accessible, sensible et sensorielle qu’elle livre de ses œuvres, mises en regard de ses contemporains, des productions de son atelier et de ses émules et suiveurs. Ainsi peut-on comparer son usage d’une perspective ouverte à l’infini à celui de Domenico Veneziano, dont un cloître immaculé « encadre » L’Annonciation, ou vérifier l’absence de réelle ligne de fuite dans les Scènes de la vie de saint Nicolas de Bari de Fra Angelico. De même, un violent contraste distingue les visages idéalisés de Masaccio de ceux, vibrants et intemporels, de Van Eyck. Ici triomphent les sensations tactiles que son obsession du détail introduit dans ses scènes religieuses, ses portraits ou ses paysages. L’œil jubile, se promène, s’attarde et son plaisir n’a rien de coupable. Comme s’il voulait avant tout se libérer des rites et des savoirs, en nous y incitant, le peintre officiel de Philippe Le Bon, qui règne alors sur la Flandre, et de la cour de Bourgogne peint les corps puissamment imparfaits d’Adam et Ève – sur deux panneaux intérieurs du retable – dans leur plus ordinaire nudité, glissant dans leurs yeux une profonde affliction. Au fil des œuvres, tout semble si simple et facile à ce virtuose qui pourtant parvient à traduire en peinture des concepts géométriques complexes, des théories héritées du savant Alhazen sur la circulation de la lumière et des Franciscains d’Oxford, qui voient en elle un moyen de transfigurer la matière. Ainsi, au fil d’un parcours déployé dans treize salles et malgré son orientation scientifique, une centaine d’œuvres explorent et démontrent, de Petrus Christus à Michiel Coxcie, les bouleversements que suscita Van Eyck dans la pratique de la peinture et la pensée humaniste. Et s’il manque trois de ses chefs-d’œuvre les plus célèbres – Les Époux Arnolfini et son probable autoportrait L’Homme au turban rouge, restés à la National Gallery, et La Vierge du chancelier Rolin du Louvre, qui serait en phase d’étude avant une possible restauration –, l’ensemble réuni autour des panneaux extérieurs de l’Agneau mystique annonce non seulement la réinstallation du retable, en octobre prochain, dans la cathédrale Saint-Bavon, mais confirme également, qu’à l’instar des musiciens dotés de l’oreille absolue, certains peintres possèdent l’œil absolu.

«Van Eyck, une révolution optique au MSK»,
musée des beaux-arts, Fernand Scribedreef 
1, 9000, Gand (Belgique), tél. : + 32 210 10 75,
Jusqu’au 30 avril 2020.
www.vaneyck2020.be
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