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À Étretat, contes et légendes d’un jardin étrange

Publié le , par Mylène Sultan

Sur la falaise dominant la célèbre cité normande, un paysagiste a créé un jardin étonnant, aux végétaux taillés comme pour figurer dans un livre d’images, ouverts à des sculptures contemporaines.

© Matteo Carassale/Les Jardins d’Étretat À Étretat, contes et légendes d’un jardin étrange
© Matteo Carassale/Les Jardins d’Étretat

C’est un jardin bizarre, tout en ronds et en bosses, en courbes ondulantes et en longs serpents de verdure qui s’enroulent sur eux-mêmes, ponctués ici et là de longs bancs de bois taillés dans des troncs, illuminé par le violet des rhododendrons, le blanc pur des gros buissons d’azalées, le rose délicat d’un parterre d’orchidées sauvages. Le visiteur qui grimpe tout en haut de la falaise d’Amont, pour visiter la chapelle Notre-Dame de la Garde dédiée aux marins disparus en mer, ou s’émerveiller d’un des plus beaux paysages de France, pénètre dans ce jardin comme dans un conte. Il y a des surprises et tant de bizarreries que l’héroïne de Lewis Carroll n’y serait pas dépaysée. Le promeneur traverse la haie d’honneur de buis taillés en marguerites géantes, avant de pénétrer dans un tunnel de branches entrelacées, caresser le velouté des végétaux taillés sans aspérités, atterrir dans une chambre de méditation où trône un bouddha, espace protégé par un épais rideau de bambous dont les plus vieux, les malades, les presque morts ont été repeints en doré. Ici, une clé géante traverse un arbre, là, un homme et une femme arpentent un cercle parfait, tête baissée, indifférents à la Trompe de l’éléphant et à l’Aiguille, emblèmes de la carte postale étretataise. Voici venir un épouvantail élancé hérissé de piques d’acier qui n’effraient plus les corneilles tranquillement posées sur son crâne, un homme, le visage tourné vers le ciel, recouvert d’une énorme goutte de pluie, un colosse sculpté dans du chêne, avec, aux pieds, des escarpins d’aluminium, une monumentale installation de pics surmontés de silhouettes agitées… signés d’artistes contemporains. Ces œuvres changent au gré des saisons. Toutes ont été choisies ou commandées par Alexander Grivko, un architecte paysagiste russe, désireux de créer sur ce bout de terre proche du ciel un jardin expérimental, « néofuturiste », précise le propriétaire des lieux, arrivé à Étretat pour des vacances il y a moins de dix ans, juste avant que la villa et son fabuleux jardin ne soient mis en vente. La villa Roxelane, perchée sur la falaise d’Amont depuis la fin du XIXe siècle, était le repaire et le caprice de Madame Thébault, une actrice de la Belle Époque qui incarna avec passion l’ancienne esclave devenue l’épouse légendaire du sultan Soliman le Magnifique, et inspira nombre de romans, biographies, opéras et pièces de théâtre… On raconte que Madame Thébault était amie avec Claude Monet, estivant familier d’Étretat dans les années 1880, s’acharnant à capter les effets de lumière qui transformaient perpétuellement son sujet d’étude – la mer agitée, les falaises, la plage. Et c’est en hommage au maître impressionniste qu’Alexander Grivko a demandé à Agneszka Gradzik et à Wiktor Szostalo de façonner un Claude Monet de rameaux de bois, palette multicolore à la main. On raconte aussi que Madame Thébault, dont l’histoire n’a pas retenu le prénom, voulait créer à Étretat un jardin impressionniste, comme celui de Giverny.
 

© Matteo Carassale/Les Jardins d’Étretat
© Matteo Carassale/Les Jardins d’Étretat

En 1903, elle planta un premier arbre sur ce terrain escarpé et battu par les vents salés. Et fit appel à l’horticulteur paysagiste Auguste Lecanu, spécialiste « d’arbres pour les plantations du bord de la mer », comme le précise l’en-tête de sa correspondance avec Madame Thébault, retrouvée dans les archives, qui lui fournit des milliers de plantes et de fleurs. Dont une belle collection d’orchidées qui, par la diversité de leurs formes et de leurs couleurs, rappelait à Madame Thébault les femmes de Soliman le Magnifique et l’aidait, dit la légende, à travailler son personnage de Roxelane. Bien plus modeste en taille que le jardin actuel, celui de l’actrice a bien mal résisté aux assauts du temps. Et lorsqu’Alexander Grivko le rachète, en 2014, l’espace est à l’abandon. La ville lui propose alors une parcelle voisine, en échange de l’ouverture au public du parc à venir. L’affaire est rapidement conclue. Ne restait plus qu’à concevoir un jardin capable de rivaliser avec un paysage époustouflant, la nature à l’état brut. « Cela n’a pas été une tâche facile, raconte aujourd’hui Alexander Grivko, à vrai dire, c’était même un défi ! Et puis, j’ai décidé de considérer le vent et la mer comme points de départ de ma réflexion, donnant aux plantes la forme des paysages. » Voici donc, en version végétale, les vagues de la Manche, les falaises de la Côte d’Albâtre, les gros rochers, la fameuse Trompe de l’éléphant et l’Aiguille, qui ont inspiré au paysagiste une forêt d’ifs taillés en pointe. Pour parvenir à ce résultat, travaillé à l’aide de logiciels sophistiqués, il a fallu importer 1 000 tonnes de terre, tracer 2 km de chemins en gravier, planter 100 000 pieds, notamment de persistants, mais aussi d’espèces rares comme l’Enkianthus campanulatus, ou Andromède campanulée, un arbuste venu du Japon.
 

© Matteo Carassale/Les Jardins d’Étretat
© Matteo Carassale/Les Jardins d’Étretat

L’originalité de ce petit jardin – 1,5 ha seulement –, divisé en sept ambiances thématiques, tient à son parti pris artistique. Les sculptures végétales, douces et rondes, dialoguant avec des œuvres et des installations qui intriguent le visiteur. On découvre ici des artistes venus de tous horizons. L’Arménien Gevorg Tadevosyan a réalisé un « cardiogramme » de bronze, une matière qu’il utilise volontiers dans des compositions conceptuelles ; Dashi Namdakov, originaire d’une région de Sibérie, la Bouriatie, où bouddhisme et mythologie chamanique se mêlent, a signé le bouddha de bronze patiné, yeux fermés et mains posées sur les genoux, qui invite à l’introspection ; l’Ukrainien Nazar Bilyk a conçu Rain, symbolisant la relation entre l’homme et les éléments, la goutte d’eau représentant le dialogue avec toute forme de vie. La Portugaise Cristina Ataíde, l’Espagnole Béatrice Bizot, qui travaille sur la notion d’identité, l’Italienne Paola Grizi, connue pour ses impressionnantes sculptures de visages émergeant de livres, ou encore l’Américaine Gianna Dispenza exposent ou ont exposé dans les jardins d’Étretat. Le fil conducteur ? La nature, l’homme et les liens qui se tissent entre eux. Ouverts au public depuis l’origine, les jardins d’Étretat attirent cent mille visiteurs par an : les enfants, qui adorent les surprises ici distillées puis, las de gambader, s’abandonnent à la contemplation, assis sur les « pierres lounge » de Thomas Rösler. Ou s’amusent de celles de Samuel Salcedo, en résine et poudre d’aluminium : de gros visages aux joues pleines comme la lune, yeux fermés et moues changeantes, qui s’enfoncent dans des coussins de verdure. Si délicatement taillés qu’ils ont l’air moelleux. Dans ce jardin bizarre, tous les sens sont sollicités, même l’ouïe : les bruits étranges qui semblent tomber des arbres proviennent des pièces en argile accrochées aux branches, un dispositif sonore dû à l’artiste Sergey Katran. Chaque sculpture est un moulage du relief des ondes sonores, obtenu lorsqu’est prononcé le mot «art» dans différentes langues…

à voir
Les jardins d’Étretat, avenue Damilaville, Étretat (76), tél. : 02 35 27 05 76,
etretatgarden.fr

à savoir
19e édition de Rendez-vous aux jardins,
sur le thème «Les jardins face au changement climatique»,
du 3 au 5 juin 2022.
rendezvousauxjardins.culture.gouv.fr


 

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