À Beauvais, le Quadrilatère de la renaissance

Le 25 mars 2021, par Sarah Hugounenq

La Galerie nationale de la tapisserie est morte, vive le Quadrilatère ! La reprise en main par la Ville de Beauvais de cette icône de l’architecture du XXe siècle fait perdre de vue l’art de la lice au profit d’une ambition culturelle plus large.

© Laurent Kronental

Colbert avait vu en Beauvais une cité capable de concurrencer les tapisseries des Flandres et y installa, en 1664, une manufacture royale. Forte de son succès, la ville bénéficiait trois siècles plus tard des faveurs d’André Malraux, attaché à mettre en valeur cet héritage prestigieux depuis que les bombardements de 1940 avaient détruit les ateliers de la manufacture historique. Le premier ministre de la Culture impulsait en 1964 la construction de la Galerie nationale de la tapisserie, lieu d’exposition conçu par André Hermant devant la cathédrale, et inauguré en 1976. Un demi-siècle plus tard, le temps a fait son œuvre et l’art de la lice n’a plus la cote chez les édiles locaux.
Trame contemporaine
L’opportunité est donnée en 2013 de transférer le bâtiment sous gestion étatique à la Ville. En contrepartie, cette dernière cède au Mobilier national la totalité des parcelles de la manufacture – et sa dizaine de lissiers –, laquelle a été réinstallée dans les anciens abattoirs municipaux en 1989. Pour matérialiser l’opération, la Galerie nationale de la tapisserie devient le «Quadrilatère» en 2016. L’héritage lissier local se dilue du même coup dans un projet passe-partout recentré sur la création contemporaine. L’objectif affiché ? En faire le plus grand centre d’art de Picardie. Doté de 2 000 mètres carrés d’espace d’exposition, celui-ci veut tutoyer la notoriété du Tripostal à Lille et ses 6 000 mètres carrés. «Le lieu ne capitalisait plus sur la tapisserie. Il fallait lui redonner un sens. En choisissant ce nouveau nom, nous souhaitions structurer son offre autour de quatre axes : l’art, l’architecture, l’histoire et le patrimoine, en tissant des liens plus particuliers entre celui-ci et la création». Si l’une des premières expositions du Quadrilatère mettait en valeur la tapisserie contemporaine, par la présentation collective «Muralnomad» (2018), Beauvais, pourtant identifié à son histoire lissière séculaire, ne dispose plus désormais de lieu consacré à la valorisation de son savoir-faire. Ce choix politique étonne d’autant plus que l’art tissé revient en grâce. On ne compte plus ni les vacations où les tentures tiennent le haut de l’affiche, comme dernièrement en février avec les 128 000 € d'une tapisserie de Fernand Léger chez Ader (voir Gazette n° 5 du 5 février, page 35), ni les projets patrimoniaux autour de la spécialité. Tandis que la Biennale de Lyon voit la place des œuvres textiles grandir chaque année, les efforts menés par la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson redonnent ses lettres de noblesse à la scène contemporaine. Autre exemple, le musée de La Piscine, à Roubaix, redécouvre sa collection de création textile industrielle – qu’il ambitionne de restaurer –, tandis que le réseau «Trame[s]», centré sur cinq institutions du Massif central liées à l’expression, concocte pour l’été une exposition en divers lieux – dont le musée de Lodève – sur les liens entre nature et tenture. «Nous continuons de travailler avec le Quadrilatère en tant qu’ancienne Galerie nationale de la tapisserie, dans le cadre d’expositions de textile, nous explique-t-on au Mobilier National. Cette collaboration était prévue depuis 2016, mais la situation sanitaire actuelle ainsi que les travaux y étant menés ont simplement retardé le démarrage de certains projets, d’où le peu de visibilité qui y est donné, pour l’heure, à l’art tissé».

 

Vue de l'exposition «Santiago Borja. Premier contact», au Quadrilatère. © Laurent Kronental
Vue de l'exposition «Santiago Borja. Premier contact», au Quadrilatère.
© Laurent Kronental

Un lieu inamical ?
«Nous avons fait le constat que la Galerie nationale de la tapisserie n’avait pas de projet d’établissement, ce qui a fait chuter son public. L’institution était aussi mal vue car pilotée depuis Paris par le Mobilier national, observe Lucy Hofbauer, arrivée en 2019 pour diriger le projet. Les travaux et la programmation doivent permettre de rendre le lieu plus hospitalier et visible». L’exposition «Premier contact», consacrée à l’artiste mexicain Santiago Borja (en attente d’ouverture), en est le témoignage : ce diplômé en architecture propose un travail à la frontière entre celle-ci, les arts plastiques et l’anthropologie, disciplines dans lesquelles le recours au textile est continu mais ténu. «Cette exposition préfigure ce que l’on souhaite en faire, affirme Corinne Fourcin, l’élue à la culture. L’arrivée de ce bâtiment dans le giron municipal devait s’accompagner d’une redéfinition. Ainsi, son identité et son image vis-à-vis du public doivent être réaffirmées. Dans une ville de 58 000 habitants, dont la moitié se trouve en quartier prioritaire, ce bloc de béton au pied de la cathédrale fait encore trop dire aux gens qu’il n’est pas pour eux. Nous devons donc travailler sur l’accueil. C’est aussi dans cette optique que deux médiateurs ont été recrutés depuis l’été». Pour mener à bien cette restructuration, une enveloppe de 8,6 M€ a été votée en 2019, avec l’aide de la DRAC, la Région et le Département. Fin février, l’agence Chatillon Architectes a remporté le concours grâce à l’accent porté dans son projet sur les espace verts situés devant le bâtiment. Transformés en jardins urbains accessibles à tous, ils pourront à terme recevoir des spectacles et des événements. Au gré de travaux prévus de 2022 à 2024, l’équipe est aussi chargée de travailler la muséographie et la création d’espaces d’accueil, dont une cafétéria. «Heureusement que le projet a été enclenché en 2019, glisse Corinne Fourcin. Aujourd’hui, il aurait été difficile, si ce n’est impossible, de défendre un tel investissement.»

 

Le Mudo, musée de l’Oise, dans l’ancien palais épiscopal de Beauvais.© Sarah Hugounenq
Le Mudo, musée de l’Oise, dans l’ancien palais épiscopal de Beauvais.
© Sarah Hugounenq

Ville ambitieuse
De fait, cet important projet à l’échelle d’une municipalité moyenne, — dont le budget culturel n’excède pas 4,5 M€, — trahit les ambitions plus larges d’une équipe bien décidée à miser sur la culture pour faire rayonner sa ville et ses habitants. Ainsi les réalisations se sont-elles enchaînées. En 2008, la maladrerie, léproserie religieuse du XIIe siècle transformée en lieu culturel, était réhabilitée. Quatre ans plus tard, Beauvais obtenait le label de Ville d’art et d’histoire. En 2019, le théâtre du Beauvaisis était reconnu scène nationale, statut permettant d’impulser un important projet de reconstruction et d’extension. La reconfiguration du Quadrilatère doit permettre de remplir les conditions pour obtenir le label d’Architecture contemporaine remarquable. Enfin, la cité ne cache pas son intérêt pour le tout nouveau titre de «capitale française de la culture», et son million d’euros à la clé, dont les finalistes de la première mouture pour 2022 ont été annoncés début février. «Ce projet participe de la structuration de la politique territoriale, explique Hélène Liteau-Basse, directrice des affaires culturelles. Et de poursuivre : «Le Quadrilatère doit s’ancrer dans une balade touristique patrimoniale complète, sur Beauvais et sa région». Le rattachement à la Ville a, dans cette droite ligne, permis de nouer des partenariats pour faire de cet espace une sorte de tête de réseau des acteurs culturels locaux. Le FRAC du Nord-Pas-de-Calais, devenu FRAC Grand Large, y est accueilli régulièrement, comme en ce moment autour d’un accrochage sur l’art minimal. Le festival photographique des Hauts-de-France, Photaumnales (voir Gazette no 35 du 9 octobre 2020, page 202), y trouve également un point de chute. Il reste encore à tisser des liens avec le MUDO. L’important musée départemental de l’Oise, installé de l’autre côté de la cathédrale, semble lui tourner le dos. Portée par ses riches collections archéologique, baroque et du XIXe siècle – avec le fonds Thomas Couture –, l’institution, embourbée depuis des décennies dans des travaux de restauration qui n’en finissent plus, semble un complément idéal pour un parcours patrimonial exhaustif et une valorisation réciproque.

à voir
«Santiago Borja. Premier contact», le Quadrilatère,
22, rue Saint-Pierre, Beauvais (60), tél. : 03 44 15 67 00.
Jusqu’au 19 septembre 2021.
culture.beauvais.fr
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