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À Berlin, un Humboldt Forum au grand complet

Publié le , par Philippe Dufour

Troisième et dernier acte pour ce projet ambitieux qui réunit les très riches collections ethnologiques et asiatiques berlinoises. En n’éludant aucune des questions postcoloniales d’aujourd’hui.

La cour Schlüter du Humboldt Forum, au centre de Berlin. © Stiftung Humboldt Forum... À Berlin, un Humboldt Forum au grand complet
La cour Schlüter du Humboldt Forum, au centre de Berlin.
© Stiftung Humboldt Forum im Berliner Schloss / Photo Alexander Schippel

Le 17 septembre dernier, plus de 25 000 visiteurs ont enfin pu découvrir les ultimes aménagements du Humboldt Forum, mettant un point final à une aventure menée depuis vingt ans, contre vents et marées… Après deux ouvertures partielles – dont l’une virtuelle en raison de la pandémie –, ce parcours monumental, placé sous les auspices de l’explorateur prussien Alexander von Humboldt  (1769-1859) et de son frère Wilhelm (1767-1835), s’affirme définitivement comme l’un des plus importants espaces au monde consacrés aux cultures extra-européennes. Ainsi, comprenant non pas un, mais deux musées logés dans un château berlinois flambant neuf, l’institution présente plus de 24 000 objets – sur un total de 500 000 références pour l’Ethnologisches Museum et de 40 000 pour le Museum für Asiatische Kunst –, le tout se déployant sur les 17 000 mètres carrés d’espace d’exposition. Ce long processus d’élaboration, de surcroît ralenti par la crise sanitaire, demeure indissociable d’un autre projet tout aussi titanesque, et controversé. Si l’idée d’un Humboldt Forum comme «centre de dialogue entre les cultures et la science» – suivant sa dénomination première – germe dès les années 1990 et la chute du Mur, il lui faut attendre encore quelques années pour prendre forme. Ce sera finalement celle de l’imposant palais royal, disparu il y a soixante-douze ans : sa reconstruction a été votée par le Bundestag le 4 juillet 2002, face aux tenants d’une architecture plus contemporaine, minoritaires. Projet contesté au sein même de la population pour des raisons surtout budgétaires – la facture finale sera de 680 M€ –, cette reconstitution monumentale, dont l’Allemagne a le secret, était selon ses partisans l’occasion de rendre à Berlin son cœur historique. L’ancienne résidence baroque, où vécurent tous les rois et empereurs Hohenzollern depuis le XVIe siècle, avait été très endommagée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Mais le coup de grâce fut son dynamitage en 1950, par un gouvernement communiste voyant en elle un symbole impérialiste. À sa place s’éleva pour trois décennies le palais de la République de l’ex-RDA, inauguré en 1976, parallélépipède vitré détruit à son tour en 2006. Enfin, avec le Humboldt Forum, on ajoutait un dernier fleuron à l’incroyable « île aux musées », déjà riche des Altes et Neues Museum, Alte Nationalgalerie, Pergamon et Bode Museum. Engagés en juin 2013, les travaux de reconstitution des cours et des façades – élevées au début du XVIIe siècle par Andreas Schlüter puis Johann Friedrich Eosander von Göthe – ont été menés sous la direction de Franco Stella. À l’architecte italien a échu la délicate mission de ressusciter le somptueux décor d’origine, hauts-reliefs ou statues fidèlement resculptés d’après quelques vestiges et d’anciennes photographies. Des parties contemporaines ont aussi été intégrées, à l’exemple de la façade est, dont l’excessive neutralité ne fera pas regretter la décision de reconstruire à l’identique.
 

Cameroun, avant 1885, trône Mandu Yenu avec repose-pieds. © Staatliche Museen zu Berlin / Stiftung Humboldt Forum im Berliner Schloss / Ph
Cameroun, avant 1885, trône Mandu Yenu avec repose-pieds.
© Staatliche Museen zu Berlin / Stiftung Humboldt Forum im Berliner Schloss / Photo : Alexander Schippel

La passion des lointains
Aujourd’hui, les collections ethnographiques et d’art asiatique du Humboldt Forum fonctionnent sous la houlette de la Fondation du patrimoine culturel prussien (Stiftung Preussischer Kulturbesitz). Elles réunissent des ensembles qui, jusque-là, étaient divisés entre différents musées, le plus important ayant longtemps été l’Ethnologisches Museum de Dahlem. Avec l’installation de ce vaste complexe culturel en plein centre, ses organisateurs n’ont fait que renouer avec la tradition : dans le château se trouvait jadis la Kunstkammer de Frédéric-Guillaume Ier, électeur de Brandebourg, qui accueillait déjà de nombreuses pièces extra-européennes, ivoires africains comme porcelaines extrême-orientales. Mais c’est avec Alexander von Humboldt que la passion prussienne pour les cultures lointaines prend une nouvelle dimension, scientifique cette fois. Le géographe et naturaliste effectuera plusieurs expéditions, dont la plus marquante demeure son long périple américain de 1799 à 1804. Collectant plantes, animaux et bien sûr artefacts indigènes, il ouvre la voie à tous les explorateurs, savants et collectionneurs germaniques du XIXe siècle qui, l’un après l’autre, enrichiront de façon exponentielle les collections publiques. Les fruits de cette longue quête sont désormais à découvrir sur deux niveaux entiers du Humboldt Forum. Il faut saluer au passage une muséographie particulièrement fluide, imaginée par les cabinets Ralph Appelbaum Associates et Maisyteufel, où les expositions temporaires se mêlent intimement au parcours permanent. Occupant depuis juillet 2021 le troisième étage, le Museum für Asiatische Kunst donne à voir les productions des civilisations du continent asiatique, ponctuées de spectaculaires hightlights : pour la Chine, on entrera dans le temple-grotte bouddhiste des «Colombes porteuses d’anneau», découvert à Kizil sur la route de la soie et remonté ici. On admirera aussi l’une des plus grandes peintures de cour existantes, Le Bouddha prêchant (50 mètres carrés !), produite dans les années 1770 par Ding Guanpeng. L’Inde est représentée bien sûr par les statues de ses innombrables dieux, dont un impressionnant taureau de procession Nandi. Pour le Moyen-Orient islamique, entre autres pépites, se détache un surprenant caftan de derviche iranien au patchwork multicolore. Quant aux arts du Japon, ils s’ordonnent autour d’une véritable maison de thé, conçue par une équipe d’architectes menés par Jun Ura. Au deuxième niveau, l’Ethnologisches Museum déploie sa propre vision des cultures du monde, rendue extrêmement dynamique par un dialogue ouvert avec les communautés d’origine. Sociétés anciennes et modernes y reprennent vie, comme, pour la Mésoamérique, la civilisation cotzumalhuapa (650-950) et ses stèles monumentales. Plus loin, l’or des caciques incas et de la culture quimbaya illumine un cabinet circulaire, exposant des dizaines de bijoux et de statuettes.

 

Bénin, XVIe siècle. Roi avec deux gardes, bronze. © Staatliche Museen zu Berlin, Ethnologisches Museum / Photo Jörg von Bruchhausen
Bénin, XVIe siècle. Roi avec deux gardes, bronze.
© Staatliche Museen zu Berlin, Ethnologisches Museum / Photo Jörg von Bruchhausen
Papouasie-Nouvelle-Guinée, bateau à balancier de l’île de Luf, archipel Bismarck. © Staatliche Museen zu Berlin / Stiftung Humboldt Forum
Papouasie-Nouvelle-Guinée, bateau à balancier de l’île de Luf, archipel Bismarck.
© Staatliche Museen zu Berlin / Stiftung Humboldt Forum im Berliner Schloss /
Photo Alexander Schippel


Le poids de l'héritage colonial
Direction l’Océanie ensuite, qui se fait remarquer par la présentation époustouflante d’un grand bateau à balancier de l’île de Luf, et d’une maison de réunion de Palau. Autre département riche en trésors, l’aire dédiée à l’Afrique, naturellement, où dominent les artefacts venus du Cameroun : trônes et effigies recouvertes de perles de couleur ou évocations puissantes et prophylactiques, dont la figure Mangaaka est le plus bel exemple. Pour la plupart, tous ces objets avaient quitté leur continent d’origine alors que l’Empire allemand, de la Papouasie à la Tanzanie, constituait son domaine colonial et par la même d’importantes collections d’artefacts issus de ses pays. Cette histoire, souvent violente, implique que le Humboldt Forum, à l’exemple des grands musées d’ethnologie occidentaux actuels, se pose aujourd’hui toutes les questions soulevées par l’héritage du colonialisme : une tâche ardue dont les organisateurs berlinois s’acquittent avec beaucoup de rigueur, balisant le parcours de panneaux didactiques, témoignages filmés, mais aussi d’expositions-dossiers, qui démentent la plupart des critiques émises depuis le début de cette aventure culturelle. Avant même l’ouverture des musées, une polémique, relayée par certains médias nationaux et internationaux, a pris le pas sur la valeur scientifique du projet. Elle dénonçait surtout les conditions dans lesquelles les pièces avaient pu être acquises. Face à cette levée de boucliers, les conservateurs se sont pourvus d’un appareil méthodologique irréprochable. Ainsi, comme le martèle le directeur adjoint du Museum für asiastisches Kunst, Alexis von Poser, «l’axe principal dans l’élaboration d’un musée d’ethnologie d’aujourd’hui, c’est définitivement la quête des origines». Pour mener à bien cette mission, le Humboldt Forum n’a pas hésité à recruter cinq chercheuses. Elles consacrent tout leur temps à un travail rendu difficile par la diversité des modes d’acquisition, plus complexes que prévu : achats, échanges, legs de collectionneurs, voire présents de souverains étrangers – on apprend au passage que les rois hawaïens ou d’Afghanistan ont été de grands donateurs –, mais aussi réelles spoliations. La seconde exigence posée dès le départ a été une étroite collaboration entre les équipes muséales et les acteurs des pays originaires des artefacts. Ce principe, Hermann Parzinger, président de la Fondation du patrimoine culturel prussien, l’a rappelé dans son discours d’ouverture, soulignant «l’importance capitale accordée au nombre croissant de collaborations avec des partenaires du monde entier», et dont le chiffre s’élève déjà à une centaine.
 

Canada, Colombie-Britannique, avant 1881. Masque à transformation, Fort Rupert, île de Vancouver, cèdre rouge sculpté et peint. © Staatlic
Canada, Colombie-Britannique, avant 1881. Masque à transformation, Fort Rupert, île de Vancouver, cèdre rouge sculpté et peint.
© Staatliche Museen zu Berlin, Ethnologisches Museum / Dietrich Graf

Dialogue et réconciliation
Le plus emblématique de ce dialogue demeure la résolution de l’épineuse question des bronzes du Bénin. Cinq cents d’entre eux ont d’ores et déjà été restitués au Nigeria, dont les frontières actuelles englobent l’ancien royaume : l’essentiel de ces chefs-d’œuvre avaient été achetés sur le marché de l’art à Londres en 1900, où ils étaient apparus après le pillage du palais d’Edo par les Britanniques. Une opération remarquable qui a été menée par un collège de personnalités des deux pays, le «Groupe de dialogue du Bénin», comptant scientifiques, ethnologues et politiques. Multiple, cette collaboration peut prendre d’autres visages : les artistes contemporains des États impliqués sont sollicités pour participer au travail de mémoire avec leurs œuvres. La plus éloquente est la sculpture de la Namibienne Cynthia Schimming, mettant en scène une femme herero. Cette figure à taille réelle traîne dans les plis de sa robe les symboles de l’histoire de son pays, colonisé par les Allemands et hanté par le génocide de 1904-1908. Véritable work in progress comme l’a qualifié Claudia Roth, la ministre d’État pour la Culture, le Humboldt Forum n’en est assurément qu’aux prémices de sa mission universaliste : réconcilier le passé et le présent, et les peuples entre eux.

à voir
«À contre-courant. Omaha,  Francis La Flesche et sa collection»,
jusqu’au 24 septembre 2023

«Ancêtres, déesses, héros. Sculptures d’Asie, d’Afrique et d’Europe»,
jusqu’au 31 décembre 2023

Humboldt Forum, Ethnologisches Museum et Museum für asiastisches Kunst,
Schlossplatz, Berlin, tél. : +49 30 99 211 89 89,
www.humboldtforum.org


 

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