À Versailles, place aux Orléans !

Le 29 novembre 2018, par Sarah Hugounenq

L’ancienne demeure royale cherche à sortir de son image attachée aux Bourbons pour mettre en lumière son histoire et ses transformations au XIXe siècle. Le règne de Louis-Philippe en est la cheville ouvrière. Mais son rôle dans l’expansion coloniale reste un sujet délicat à aborder.

La salle des Croisades.
© Château de Versailles/Didier Saulnier

Notre ambition est de montrer un autre Versailles et de rappeler combien le règne de Louis-Philippe d’Orléans transforma le palais et notre histoire.» Ces mots de Catherine Pégard sonnent comme un vœu pieux tant le monument est devenu, dans l’imaginaire collectif, le mausolée sacré de Louis XIV puis de Marie-Antoinette. La présidente de l’établissement public ne ménage toutefois pas ses efforts : pour remédier à cette injustice historique, une exposition, doublée d’une vaste série de travaux, redonne ses lettres de noblesse à la monarchie de Juillet (1830-1848) et, plus largement, au XIXe siècle. L’idée d’étendre la chronologie de l’occupation du palais par-delà le Roi-Soleil n’est pas neuve. Dès 2010, Béatrix Saule, directrice du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, avait redonné de la visibilité à son usage républicain après-guerre, avec le réaménagement de l’aile de Trianon-sous-Bois par le général de Gaulle. «Il ne faudrait pas fossiliser Versailles dans l’Ancien Régime, estime Laurent Salomé, qui lui a succédé en janvier 2017. Son histoire est plus longue après qu’avant la Révolution. C’est pourquoi nous entreprenons divers chantiers pour mettre en lumière l’empreinte de Louis-Philippe sur l’architecture et l’aménagement du palais.» Partie émergée de l’iceberg, l’exposition «Louis-Philippe et Versailles» cache une extension sans précédent du parcours de visite (voir Gazette no 39 du 9 novembre, page 230). Trente-deux salles rénovées dans les galeries du XIXe siècle sont ainsi dévoilées au public : les salles d’Afrique invisibles depuis vingt ans , du Directoire et du Consulat, celles des Croisades envahies de décors néogothiques pour le moins surprenants dans l’univers baroque du palais , la galerie des Batailles, la salle de 1830 et celle de 1792, avec ses portraits de héros militaires français. La redécouverte de luminaires de l’époque, au château de Pau, a permis de revoir l’éclairage de ces espaces. Parallèlement, les mécénats d’AXA et de Plastic Omnium ont permis la restauration complète des décors de la salle du Sacre, où la glorification de Napoléon Ier par Jacques Louis David (1748-1825) et François Gérard (1770-1837) retrouve ses couleurs d’origine. Autre réaménagement, le cheminement de la «galerie de pierre» du premier étage de l’aile du Midi avec ses quatre-vingts sculptures, reflet de l’histoire politique de l’Ancien Régime, est progressivement rétabli. Ayant fait l’objet d’une sérieuse restauration et d’une reconstitution pour les parties disparues, le décor commandé à Pierre Luc Charles Cicéri (1782-1868) décorateur de l’Opéra de Paris pour le spectacle donné lors de l’inauguration du musée «à toutes les gloires de la France», en 1837, a quant à lui été présenté jusqu’à début novembre sur la scène de l’Opéra royal.

Coupe de la galerie des Glaces, des salles des maréchaux, guerriers célèbres, 1834, projet historique de Frédéric Nepveu, musée des châteaux de Versai
Coupe de la galerie des Glaces, des salles des maréchaux, guerriers célèbres, 1834, projet historique de Frédéric Nepveu, musée des châteaux de Versailles et de Trianon.© RMN-GP (château de Versailles)/Christophe Fouin

Un équilibre à retrouver
La valorisation du siècle de Louis-Philippe n’est pas la seule explication à cette redécouverte. Directeur technique de l’Opéra royal, Jean-Paul Gousset s’évertue à retrouver la piste égarée des scénographies de théâtre historiques, tel ce décor de palais gothique créé en 1845 et monté, jusqu’en février prochain, sur la scène du théâtre de la Reine au domaine de Trianon. Le Grand Trianon est en effet le second volet de cette entreprise de réhabilitation.Désireux de s’y installer dès 1835, pour suivre de plus près les travaux sur son musée de l’Histoire de France dans le corps central du château, le souverain transforma cette simple résidence d’été en demeure fonctionnelle, dotée du confort moderne de l’époque, dont des calorifères chauffant en sous-sol. C’est cette histoire qui est restituée grâce à un important travail de remeublement toujours en cours du cabinet de travail du roi dans l’aile des anciennes cuisines royales, de l’appartement d’apparat du couple régnant dans l’ancien appartement de l’impératrice Marie-Louise, ou du salon de famille, dans le premier appartement de Louis XIV… Outre le retissage des tentures, les efforts portent sur le réaménagement hétéroclite du mobilier. Le monarque avait le goût du remploi des meubles des règnes précédents lit de la duchesse de Berry ou commode du Roi de Rome à Rambouillet en sus de quelques pièces modernes, dessinées par l’ébéniste Jacob-Desmalter (1770-1841). «Nous cherchons à retrouver un équilibre entre l’occupation de Louis XIV, de Napoléon aujourd’hui envahissant et de Louis-Philippe trop vite éclipsé», précise Laurent Salomé. Avec 4 656 mètres carrés supplémentaires ouverts à la visite, l’extension du parcours est exceptionnelle, mais reste conditionnée au déplacement des espaces des expositions temporaires jusque-là abritées dans les salles d’Afrique et de Crimée, aux décors occultés  et surtout à la disponibilité des effectifs. Les tensions régulières se faisant sentir chez les agents obligent en effet à fermer les salles du château par rotation, afin de respecter les règles de surveillance et de sûreté. L’établissement a ainsi perdu trente-quatre équivalents d’un temps plein depuis 2010 au sein de son personnel titulaire, alors que, dans le même temps, les exigences de sécurité, d’accueil du public et les surfaces visitables se sont accrues.

La galerie des Batailles.
La galerie des Batailles.© Château de Versailles/Thomas Garnier

Une médiation qui se veut discrète
Malgré ces difficultés, l’effort d’ouverture au public est sans précédent et recentre le discours sur un personnage négligé de l’historiographie. «Bien que moderne, son règne a été escamoté au profit de Napoléon III. Je pense que Louis-Philippe a pâti de son rôle dans l’expansion coloniale», estime Catherine Pégard. Le temps serait-il venu de regarder son passé en face ? Et la présidente de répondre : «Nous avons désormais suffisamment de recul pour montrer la photographie d’une époque sans entrer dans le discours idéologique que ces images exotiques de batailles véhiculent. Montrer notre histoire ne vaut pas acquiescement. Pour cela, il faut éviter les anachronismes et replacer les œuvres dans leur histoire.» C’est pourtant là que le bât blesse : les salles d’Afrique sont ornées de fresques coloniales monumentales sur la conquête de l’Algérie, celles du Directoire et de l’Empire glorifient les conquêtes militaires, tandis que la galerie des Batailles, conçue en pendant de la prestigieuse galerie des Glaces, présente sur cent mètres le «grandiose résumé de notre histoire militaire», de Tolbiac en 496 à Wagram en 1809. Comment présenter ce discours aux accents nationalistes ? Réduite à sa plus simple expression, la médiation n’aurait pourtant pas été superflue, particulièrement dans un palais foulé pour majorité par des étrangers, bien démunis sur la connaissance de l’histoire de France. En l’absence de discours introductif cadrant le contexte historique et les conditions de réalisation de ces œuvres, le risque est grand de ne percevoir qu’un parcours à la gloire de toutes les France et de toutes ses (ex)actions passées, et non une histoire arbitraire et fantasmée où imaginaire et réalité s’entremêlent savamment. Laurent Salomé assume ce parti pris de médiation estompée : «La distance critique est facile à prendre, près de deux siècles après la monarchie de Juillet, et se fait de manière naturelle quand on entre dans ce château chargé du poids de l’histoire. Je crois beaucoup à l’objet brut qui parle de lui-même, pour laisser le visiteur avec ce qu’il ressent. Ces salles présentent le spectacle de la guerre dans toute son absurdité.» La réflexion sur le renforcement de la présence de Louis- Philippe à Versailles n’en est définitivement qu’à ses débuts.

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