À la gloire de Zao Wou-ki

Le 01 juillet 2016, par Geneviève Nevejean

Ses collections retracent son existence entre la Chine et l’Occident. Au travers de plusieurs donations, Françoise Marquet-Zao souhaite «sanctuariser» l’œuvre du peintre.

Zao Wou-ki dans son atelier parisien, décembre 2006.
© Jean-Baptiste Huynh

Françoise Marquet l’avait rencontré au Petit Palais où, jeune conservateur, elle était en stage. C’était en 1972, elle avait 26 ans, Zao Wou-ki 52, «exactement le double», notaient-ils dans une autobiographie écrite ensemble dans les années 1980. Ils ne devaient plus se quitter, jusqu’à la mort du peintre, survenue en 2013. Dans cette même autobiographie, ce dernier observait que son art avait changé. «Peut-être avais-je atteint la maturité, le moment où l’on profite de ce qui a été engrangé et où tout devient plus facile». À cet âge, plus que de raison, il avait adhéré à l’abstraction, qui, pour les hommes de sa génération, résultait d’un long cheminement non dénué de ressemblance avec le travail d’ascèse des pionniers de cette expression. Né en Chine en 1920, d’un père banquier et amateur d’art, Zao Wou-ki a toujours ressenti le désir de s’éloigner de la culture de ses origines. «Je voulais peindre autrement». L’Europe et plus précisément Paris, qu’il gagne en 1948, était le lieu de la «vraie peinture», et donc l’issue de cet art autre. Il prévoyait d’y séjourner deux ans. La Révolution culturelle ne permit son retour qu’en 1972, lorsqu’il put obtenir un visa. Pendant ses années françaises, ses amis peintres, Sam Francis, Norman Bluhm, Jean-Paul Riopelle, Henri Michaux, puis Hartung, Soulages, Giacometti, Dubuffet, auront été de son propre aveu sa seule famille. «Ils m’ont aidé à m’enraciner dans ce pays au point de ne plus penser retourner vivre en Chine». Fruits d’échanges, mais aussi d’achats, les quatre-vingt-dix dessins, peintures et sculptures donnés par Françoise Marquet-Zao au musée de l’Hospice Saint-Roch, à Issoudun, constituent une collection d’amitié. Pas un seul des artistes qui la composent que Zao Wou-ki n’ait admiré. Un ensemble dédié à l’art chinois fait également l’objet d’une donation au musée Cernuschi. Cette générosité sera prolongée par des dons au profit d’institutions en France, mais également en Angleterre, en Suisse et aux États-Unis.
 

Zao Wou-ki (1920-2013), Sans titre, encre de Chine, vers 1970, donation Zao Wou-ki au musée Cernuschi.
Zao Wou-ki (1920-2013), Sans titre, encre de Chine, vers 1970, donation Zao Wou-ki au musée Cernuschi.© Photo Antoine Mercier

Zao Wou-ki était-il collectionneur ?
Cela s’inscrivait dans sa culture familiale. Son père, banquier à Shanghai, l’était déjà, et d’autant plus qu’il aurait aimé devenir peintre. Il possédait entre autres des peintures anciennes, qu’il déroulait le jour anniversaire des ancêtres. Zao collectionnera toute sa vie, dès son arrivée à Paris, en 1948. Même s’il y a eu des échanges, il sélectionnait, sans écarter l’art figuratif. Ses choix révèlent sa prédilection pour les esquisses, pour ce qui était en gestation, l’essence en quelque sorte de toutes les possibilités.
Quelle importance accordait-il à ses amis ?
Il les voyait régulièrement. Vieira da Silva et Sam Szafran passaient souvent à l’atelier. Il avait revu ce dernier avec infiniment d’émotion quelques mois avant sa disparition, à l’occasion de la rétrospective Sam Szafran en Suisse. Hartung le fréquentait aussi. Quant à la rencontre avec Henri Michaux, elle a été fondatrice. En 1948, Zao Wou-ki ne connaissait du français que le mot «Montparnasse», où, depuis l’aéroport, il a demandé à un taxi de le déposer. Il s’est installé à l’Hôtel des artistes, devenu depuis l’hôtel Lenox. À l’Alliance française, un compatriote lui fait connaître l’atelier de lithographie Desjobert, fréquenté par Henri Michaux. Ce dernier l’introduira auprès du marchand Pierre Loeb, avec lequel Zao sera sous contrat dès 1951. Il côtoiera ensuite Riopelle, Mathieu et tous les artistes de la galerie. Aux États-Unis, il fait la connaissance d’Adolph Gottlieb, Guston, Franz Kline et Baziotes, sans toutefois procéder à des acquisitions, à l’exception de Norman Bluhm. Il se lie aussi d’amitié avec Dubuffet, lequel avait confectionné pour notre mariage un petit personnage en papier mâché, rattaché à «L’Hourloupe».

 

Ses choix révèlent sa prédilection pour les esquisses, pour ce qui était en gestation, l’essence en quelque sorte de toutes les possibilités

Quels sont ceux qui figuraient dans sa collection ?
Celle-ci résultait d’échanges avec Sam Szafran, Vieira da Silva, Soulages ou Michaux, dont il était extrêmement proche. Il a aussi acheté certaines pièces, un Picasso par exemple. Le dessin d’Artaud, comme celui d’Ernst, a peut-être été acquis auprès du marchand Pierre Loeb. L’Homme des deux rives, titre du catalogue qui rend compte des deux donations à Issoudun et au musée Cernuschi à Paris, reproduit certaines œuvres échangées, notamment celle de Giacometti. Mon mari tenait beaucoup à ce qu’elle soit offerte,en me laissant le soin du lieu. Il avait apprécié l’exposition que lui avait consacrée le musée de l’Hospice Saint-Roch à Issoudun. Ma famille étant de surcroît originaire du Berry, l’institution s’est imposée d’elle-même.
Comment expliquait-il son évolution vers l’abstraction ?
Il n’abordait jamais sa propre peinture. En revanche, il aimait parler de ceux qu’il admirait : Matisse, dont il possédait un dessin, ou Cézanne. Il était émerveillé par Paul Klee et son langage élaboré à partir de signes. Zao, sans doute lassé de la figuration, avait perçu en lui une voie capable de l’émanciper du réel.

 

Zao Wou-ki, Sans titre, sanguine, vers 1948, donation Zao Wou-ki au musée Cernuschi.
Zao Wou-ki, Sans titre, sanguine, vers 1948, donation Zao Wou-ki au musée Cernuschi.© Photo Naomi Wenger

Pour quelles raisons s’est-il tourné vers la Chine ancienne ?
Il avait peut-être la volonté d’en revenir à sa culture. Ses premières acquisitions débutent à la fin des années 1960, et deviennent plus importantes en 1995. Elles constituent une partie de la donation au profit du musée Cernuschi, à laquelle j’ai ajouté des cadeaux qui nous ont été faits, notamment un brûle-parfum de la dynastie des Han, offert par Antoine et Simone Veil. S’y adjoignent des œuvres de Zao, qui offrent une vision en raccourci de toute sa carrière, de ses dessins figuratifs de 1948, influencés par Matisse, aux encres de 2005. Nous voulions rendre hommage à l’institution, qui lui avait dédié une exposition en 1946, alors qu’il était totalement inconnu en France. Elle faisait suite à la rencontre, dans une Chine envahie par le Japon, de l’attaché culturel, Vadime Elisseeff. Celui qui deviendra directeur du musée parisien en avait eu l’initiative à son retour de Chine, d’où il avait rapporté des œuvres de Zao.
À quel avenir songez-vous pour l’ensemble de son œuvre, dont vous êtes la légataire universelle et la détentrice du droit moral ?
J’ai fait en sorte que la collection d’estampes de la Bibliothèque nationale soit complète. L’Académie des beaux-arts recevra l’épée d’académicien de Zao, exécutée par Richard Texier, des dessins et un carnet d’études réalisées à la Grande Chaumière entre 1948 et 1950. J’ai donné au musée de La Poste (L’Adresse, ndlr) neuf maquettes aquarellées de 1995, en vue de la réalisation d’un timbre. Six vases originaux seront offerts au Victoria and Albert Museum de Londres. En Suisse, j’ai aussi effectué la donation d’une cinquantaine d’estampes et de livres au musée d’art de Pully, ainsi que l’Hommage à Edgar Varèse, grand tableau de 1964, qui entrera au musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, où je mets aussi en dépôt quatre huiles sur toile. L’Asian Society à New York recevra une aquarelle en hommage à l’épouse de Varèse, à laquelle Zao était demeuré très attaché. Mon intention est de poursuivre ces dons, afin de sanctuariser son œuvre en Europe et au-delà.

À VOIR
«Zao Wou-ki collectionneur»,
musée de l’Hospice Saint-Roch, 36100 Issoudun.

Jusqu’au 20 décembre 2016.

«Zao Wou-ki. Une donation exceptionnelle»,
musée Cernuschi - musée des Arts de l’Asie de la Ville de Paris
.
Jusqu’au 23 octobre 2016.
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