2015, année «Emma Lavigne»

Le 09 avril 2015, par Virginie Chuimer-Layen

La nouvelle directrice du centre Pompidou-Metz est aussi commissaire du pavillon français à la Biennale de Venise. Entretien avec une pasionaria de l’art vivant.

Emma Lavigne, directrice du Centre Pompidou-Metz.
© Arnaud Bantquin

Elle a la voix cristalline et le visage qui s’éclaire dès qu’elle parle de ce qui l’anime : l’art actuel, faisant presque de notre vie… une œuvre d’art. Élue en décembre 2014 à l’unanimité à la tête de l’institution lorraine pour succéder à Laurent Le Bon, Emma Lavigne pilote aussi le projet «Rêvolutions», créé par l’artiste Céleste Boursier-Mougenot, représentant la France à la 56e Biennale de l’art contemporain de Venise. Si cette reconnaissance par ses pairs l’honore, elle n’aura aucun impact sur son ego, au contraire. «Mon affectation à Metz est l’aboutissement d’un parcours constitué de projets pluridisciplinaires, menés dans différents établissements. Je n’ai jamais cherché à gravir rapidement les échelons. Toutes les nominations qui ponctuent ma carrière, je les ai reçues comme des cadeaux.» Petit retour en arrière. Née en 1968, cette diplômée en histoire, histoire de l’art et architecture à l’école du Louvre et à la Sorbonne, débute en free-lance. «J’ai créé une agence culturelle, La Terre est bleue, qui faisait découvrir l’art sous toutes ses formes à travers les voyages. J’ai ensuite collaboré à l‘ICOM – International Council of Museums –, puis à la Caisse nationale des Monuments historiques.
 

Julio Le Parc, Déplacement du spectateur no 1, 1965/2013, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris.© Julio Le Parc © Centre Po
Julio Le Parc, Déplacement du spectateur no 1, 1965/2013, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris.
© Julio Le Parc © Centre Pompidou-Metz
Photo Rémi Villaggi


En l’an 2000, je suis allée à la Cité de la Musique avec une série de projets finalisés, sans savoir qu’ils cherchaient un conservateur. Mes propositions correspondaient à leurs attentes. J’y suis restée jusqu’en 2008 !» Huit années au cours desquelles de nombreuses expositions pointues – «Electric Body», mais aussi «Espace Odyssée», scénographiée par la plasticienne Dominique Gonzalez-Foertser, ou encore «Marclay Replay» – voient le jour. En 2008, elle est associée au commissariat de l’exposition collective «Elles@centrepompidou». «Je suis arrivée au Centre Pompidou avec le projet “Danser sa vie” co-curaté par Christine Macel, qui engageait une réflexion sur les rapports entre la danse et les arts visuels. Je ne pensais pas rester, mais on m’a demandé de m’occuper du Pompidou mobile, alors que je devais rejoindre le FRAC Champagne Ardenne.» En 2011-2012, «Danser sa vie» est un succès, comme la rétrospective sur l’œuvre de Pierre Huyghe en 2013-2014, faisant intervenir des organismes vivants au sein du musée. On murmure alors son nom, entre autres, pour reprendre la direction du centre Pompidou-Metz. Entretemps, elle postule pour la Biennale de Venise 2015. «Je venais de finir un texte sur l’œuvre Clinamen de Céleste Boursier-Mougenot, installation très poétique de bols de porcelaines tintinnabulant à la surface d’une eau bleutée en mouvement. J’eus connaissance de cet appel à candidature double, artiste-commissaire, pour la Biennale. Nous avons défendu notre projet qui a été élu parmi plus d’une trentaine. Sa forme expérimentale parle du métabolisme d’un arbre, questionne le vivant, la notion d’hybridation, le contrôle de l’homme et de la nature, ainsi que le vivre ensemble.» À Metz, elle se réjouit d’inscrire son action sur un territoire fort «au cœur de la polis, au sens étymologique du terme», et de réfléchir à la manière d’y diffuser de l’art. «À la Cité de la Musique, j’ambitionnais de toucher des gens peu habitués à venir en musée, au-delà du périphérique urbain. Ici, je souhaite fédérer différents publics grâce à de fréquentes collaborations avec des institutions, telles l’Arsenal, le FRAC Lorraine, l’Opéra théâtre… Je me sens au cœur d’une vraie collectivité.» Quid du budget ? Sur les 12,1 M€ alloués en 2015, Emma Lavigne philosophe : «Certes, il y eut des inquiétudes et des rebondissements. Mais c’est souvent en période de crise que l’on construit le plus. Somme toute, il permet de continuer notre programmation.
 

Marcel Griaule, Michel Leiris sous la tente, Soudan, Gallabat, 13 mai 1932, photographie.© Bibliothèque littéraire Jacques Doucet/Suzanne
Marcel Griaule, Michel Leiris sous la tente, Soudan, Gallabat, 13 mai 1932, photographie.
© Bibliothèque littéraire Jacques Doucet/Suzanne Nagy


Avec la réforme territoriale, nous entrons dans l’ère d’une “hyperrégion” qui partagera aussi ses frontières avec la Suisse. Le centre va pouvoir ancrer son rôle de manière plus profonde au sein d’un territoire encore plus vaste.» De ce terroir à l’histoire meurtrie et tiraillée entre deux cultures, elle souhaite faire un atout : «Metz se situe à un carrefour, entre l’Allemagne et le Luxembourg. Nos accrochages contribueront à faire rayonner cette ville cosmopolite, à la culture fortement germanique.» Yoko Ono, à qui elle demanda de présenter son œuvre participative Wish Tree évoquant la paix, au sein du forum, s’est dite touchée par la mémoire de la région. Idem pour la plasticienne coréenne Kim Sooja, connue pour ses Bottaris, baluchons de textiles colorés parlant de l’exil et du déplacement. En 2016, elle y exposera un travail. Parallèlement à ces propositions qui font implicitement écho au passé du territoire, elle imagine aussi un programme à l’échelle internationale. «Sous cette architecture belle et humble, créée par Shigeru Ban et Jean de Gastines, j’aimerais faire résonner le monde, nous explique-t-elle. En février 2017, nous organiserons une exposition intitulée pour le moment “Les couples modernes”, célébrant la modernité artistique à travers les œuvres de duos réputés, lorsque celles-ci sont composées à quatre mains. Mais pour l’heure, après la rétrospective de Tania Mouraud, nous montons “Leiris and Co“, événement au croisement de l’art, la littérature et l’ethnographie, “Warhol underground“, relatant le rapport de l’artiste avec la scène underground new yorkaise.
 

Centre Pompidou-Metz. © Shigeru Ban Architects Europe et Jean de Gastines Architectes, Philip Gumuchdjian/Metz Métropole/ Centre Pompidou-
Centre Pompidou-Metz.
© Shigeru Ban Architects Europe et Jean de Gastines Architectes, Philip Gumuchdjian/Metz Métropole/ Centre Pompidou-Metz/Photo Roland Halbe


En octobre 2015, “Aura“ expliquera l’art des années 1880 à nos jours, sous le prisme des modes de communication de la pensée comme la télépathie. “Phares“ continue son chemin, à travers toutefois une approche plus actuelle et interdisciplinaire.» Dans son bureau tout de blanc orné, la conservatrice, elle-même liée à la région par ses origines, dévoile avec générosité et passion, un besoin récurrent : «faire ressentir au public l’intensité de la vie, lors d’expositions plurielles évoquant l’art en train de se créer. La pluridisciplinarité, c’est un vœu pieu, rarement réalisable. En 1986, j’ai vu au centre Pompidou, à Paris, l’exposition “Vienne, 1880-1938, Apocalypse joyeuse“, qui permit au public de vivre une expérience artistique multiple. Cela m’a beaucoup marqué. Depuis, je ne cesse de vouloir en donner une suite, dans le champ de l’art contemporain.» Pour cela, elle possède de précieux outils, tels l’auditorium et le studio du navire messin. Emma Lavigne conçoit le musée comme un laboratoire expérimental, où l’art est «un processus qui se déploie au-delà des expositions». C’est dans cet esprit qu’elle tisse aussi de longues histoires avec les artistes. «Christian Marclay ? Lorsque j’étais en poste, au centre Pompidou à Paris, j’ai décidé d’acheter son œuvre, l’étonnante vidéo The Clock qui sera visible prochainement à Metz. Quant à Dominique Gonzalez-Foerster, j’organise, en septembre prochain, une rétrospective de son travail à Beaubourg.» Si elle s’attache à faire de Pompidou-Metz un lieu de vie enraciné dans un terroir, propice aux grandes manifestations, elle souhaite néanmoins y élaborer des projets plus restreints, autour d’une œuvre unique. «Laurent le Bon a fait, ici, des choses extraordinaires. Lui succéder est un véritable challenge. Cependant, je m’emploierai aussi à créer des événements moins spectaculaires…» Nul doute que sa politique étudiée, cimentée par une collaboration avec de nombreux partenaires et institutions locaux, saura en séduire plus d’un.

À voir
Centre Pompidou-Metz,
1, parvis des Droits de l’Homme, 57000 Metz, tél. : 03 87 15 39 39,
www.centrepompidou-metz.fr

«Leiris & Co. Picasso, Masson, Miró, Giacometti, Lam, Bacon…»
jusqu’au 14 septembre

et «Tania Mouraud, une rétrospective»,
jusqu’au 5 octobre.


À LIRE
Leiris & Co. Picasso, Masson, Miró, Giacometti, Lam, Bacon…, catalogue, coédition Centre Pompidou-Metz/Gallimard, parution prévisionnelle avril 2015.
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