20 ans d’art contemporain analysé par Artprice

Le 22 octobre 2020, par Pierre Naquin

La base de données française Artprice revient sur la prise de contrôle du marché de l’art par le secteur de l’art contemporain. Retour sur deux décennies de modernité aux enchères.

 

Si vous ne le saviez pas déjà, oui, l’art contemporain est bien le secteur le plus dynamique du marché. Sur 75 pages (dont une cinquantaine d’analyse), le nouveau rapport d’Artprice revient sur la fulgurante progression du domaine. Relativement confidentiel au début du nouveau millénaire, l’art contemporain a su transformer le marché, son équilibre géographique, la pratique des enchères, et même la sociologie des collectionneurs. Il semblerait que rien ne lui résiste. De moins de cent millions de dollars de chiffre d’affaires en 2000, le secteur frôle les deux milliards en 2019 : une multiplication par vingt, toutefois sous les 2,4 Mrds$ atteints en 2014. Au final, ce sont pas moins de 22,7 Mrds$ qui ont été échangés pour ces œuvres sur deux décennies. Si le secteur ne représentait que 3 % du total des enchères en 2000, c’est désormais 15 %. Cette inflation touche aussi bien le chiffre d’affaires que le nombre de lots (multiplié par dix, 123 000 pièces présentées en 2019), celui de pays actifs (doublé), le prix moyen (+ 240 %, 25 000 $), le nombre d’opérateurs étant pour sa part passé de 470 à 840. Même les commissions appliquées ont su « progresser » pour atteindre 20 % du prix marteau (14 % en 2000). Le rapport revient surtout sur les grands gagnants de la spécialité que sont Basquiat et Koons. À travers eux, c’est en premier lieu la polarisation absolue de ce domaine qui saute aux yeux : ces deux figures représentent 12 % du marché total de l’art contemporain. Si on leur adjoint Wool et Hirst, ce sont quasiment 20 % du marché qui se retrouvent dans les «mains» de quatre artistes. Plus largement, 75 % du chiffre d’affaires total est généré par le top 100, alors que plus de trente mille plasticiens vendent aux enchères. Plus encore, on ne rencontre que sept femmes dans ce palmarès. «L’âge» des œuvres ne montre en revanche pas véritablement d’influence sur le prix, les pièces créées entre 1981 et 2013 générant un chiffre d’affaires plus ou moins similaire.
Va-et-vient géographique
Grande marotte d’Artprice, la place conquise par la Chine dans les ventes aux enchères s’illustre également dans l’art contemporain. Dès 2011-2012, la République populaire vendait déjà deux fois plus d’art actuel que l’Europe entière (y compris le Royaume-Uni). Aujourd’hui, après le trio anglo-américain des maisons d’enchères (qui représente tout de même 69 % du total de ventes), les sept suivantes sont toutes chinoises, pour 13,6 % du chiffre d’affaires global. Mieux, 395 des mille artistes ayant le plus vendu sont Chinois, quand «seulement» 165 sont Américains et vingt-six Français. Même si la Chine continue d’être un pilier de l’art de notre époque (2019 est la meilleure année), d’autres régions du globe n’ont pas connu la même fortune. La péninsule arabique (représentée différemment par Sotheby’s – à Doha – et Christie’s – à Dubaï) a ainsi virtuellement disparu du secteur de l’art contemporain, après une décennie d’activité à partir de 2007 (ne dépassant les 15 M$ de chiffre d’affaires annuel qu’en 2013). Les tensions locales et le recentrage des opérateurs sur les hubs les plus importants semblent avoir eu raison des diverses tentatives d’ouverture.

Alors que certains critiques et curateurs prédisaient la fin de la peinture, les faits les contredisent allègrement. Celle-ci représente 65 % – 1,4 Mrd$ en 2019 – du marché de l’art contemporain.

La peinture et le reste
Alors que certains critiques et curateurs prédisaient la fin de la peinture, les faits les contredisent allègrement. Celle-ci représente 65 % – 1,4 Mrd$ en 2019 – du marché de l’art contemporain. Derrière, la sculpture tient fièrement la deuxième marche du podium avec 16 % du chiffre d’affaires total pour 10 % des lots, et Jeff Koons comme porte-étendard. La photographie – dont le total de ventes était encore insignifiant en 2000, 17 M$ – décolle à partir de 2007 et dépasse pour la première fois les 100 M$. De la même manière, le nombre de clichés vendus a quadruplé pour flirter avec les cinq mille en 2019. Le prix moyen reste néanmoins modeste, ce qui en fait un médium d’ouverture et de primo-collectionneurs : la moitié des photos partent pour moins de 2 000 $. Ironiquement, Jeff Koons se retrouve l’auteur et le sujet de la plus chère photographie jamais vendue, The New Jeff Koons (1980), cédée à New York en 2013 pour 9,4 M$.
Zombies et parasites
Thierry Ehrmann et son rapport n’occultent pas non plus les côtés sombres de l’art contemporain, avec notamment ce que Walter Robinson nommait déjà en 2014 les artistes du formalisme zombie (Zombie Formalism– ceux-ci, dont les styles étaient relativement similaires, n’étaient achetés par certains collectionneurs que pour réaliser un retour sur investissement (un flip) très rapide. Incarnation de cette pratique, Stefan Simchowitz – que Le Monde qualifiait en 2015 de «requin de l’art contemporain» – s’est fait une spécialité de l’achat/revente ultra-rapide. Revers de la médaille, certains artistes se retrouvent «grillés» et connaissent l’oubli aussi rapidement qu’ils ont rencontré la gloire. Ainsi Dan Cohen (- 97 %), Lucien Smith (- 95 %), Alex Israël (- 94 %), Jacob Kassay (- 89 %), Oscar Murillo
(- 
85 %) ou Christian Rosa (- 82 %) ont tous connu ces valeurs de chute entre 2014 et 2016. Ces pratiques semblent se poursuivre sur d’autres niches «à la mode», comme l’art contemporain africain. Ainsi, dès 2015, le même Stefan Simchowitz acheta plusieurs œuvres de Tschabalala Self (née en 1990) qu’il revendit dès 2019 pour 164 000 $, 301 000, puis 338 000 $ chez Phillips. En février de cette année-là, le même cédait opportunément The Lemon Bathing Suit (terminé moins de neuf mois auparavant) d’Amoako Boafo pour 881 000 $ à Londres, après l’avoir acheté 25 000 $ l’été précédent. Un prix qui met fin à toute possibilité de construction de marché auprès des institutions, surtout lorsque l’on sait qu’il s’agissait de la première œuvre du Ghanéen à passer sous le feu des enchères.
Le triomphe de l’art « léger »
Autre tendance, la mainmise d’une esthétique pop ou «light» sur le marché de l’art contemporain. Sans jugements de valeur esthétique, philosophique ou d’éducation des collectionneurs, ce constat est allègrement partagé par nombre de commentateurs. Mais retenons pour signe à la fois clair et indiscutable du phénomène l’organisation par Christie’s d’une vacation assumée comme telle. Intitulée «Hi-Lite», celle-ci, avec seulement une quinzaine de lots, présentait selon les termes de l’opérateur, des lots «à l’esthétique néo-pop […] et aux styles visuels utilisant des aplats larges, des couleurs criardes, des traits simples référençant une culture populaire présente dans les médias, la mode, la musique ou l’animation.» Résultat : 88,7 MHK$ (11,3 M$) et une «nouvelle culture» pleinement assumée.
Coronatimes
Même s’il se veut avant tout historique, le rapport d’Artprice ne fait pourtant pas l’impasse sur la situation actuelle, particulièrement singulière. Il montre ainsi que le premier semestre de 2020 a connu une chute d’activité sans précédent, pour revenir à des niveaux de 2006 (autour des 300 M$). Cette nouvelle situation a suscité, ou plus probablement accéléré, des transformations déjà en gestation avec un déplacement sur Internet de nombreuses vacations. Dès avril, Sotheby’s générait 6,4 M$ de vente dématérialisée, dont 1,3 M$ pour Antipodal Reunion (2005) de George Condo. Avec ce premier succès, la multinationale améliorera la «qualité» des pièces présentées en ligne, jusqu’à vendre fin juin un triptyque de Bacon pour 24,5 M$ (hors art contemporain). Le train du online semble définitivement lancé. Il est vrai que ce nouveau rapport enfonce bien des portes ouvertes, mais à travers un mélange d’exemples précis et d’analyses macroéconomiques, il invite à se pencher sur les signaux qui dégagent certaines tendances allant bien au-delà des seuls chiffres. Certainement enrichissant. 

à lire
Rapport Artprice, 20 ans d’histoire de l’art contemporain aux enchères. 74 pages. Anglais. Téléchargeable gratuitement sur www.artprice.com.
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