1891 – 2021 : La Gazette souffle ses 130 bougies

Le 25 février 2021, par Sylvain Alliod

Et oui, elle ne fait pas son âge, elle qui surfe sur le web depuis 1996. Retour sur la naissance d’un titre phare du marché de l’art , et son histoire…

 

C’est un mardi 24 février 1891 que paraît le premier numéro titré La Gazette de l’hôtel Drouot. Sur sa couverture, reproduite aujourd’hui au dos du journal, figure le numéro « 14 », pas le « 1 ». Une erreur ? Que nenni ! Le « Journal spécial quotidien des ventes publiques » a en effet commencé à paraître à la date des dimanche 8 et lundi 9 février 1891, sous le nom de L’Hôtel Drouot. La justification de ce changement est clairement énoncée : « Ce titre de l’Hôtel Drouot est devenu par un long usage la propriété de l’Établissement appartenant à MM. les commissaires-priseurs de Paris […] Nous avons reconnu aussi bien vite qu’on pourrait confondre, par exemple l’Administration de l’Hôtel Drouot journal avec celui du véritable Hôtel Drouot, et nous n’avons pas voulu que cette confusion pût se produire. » Le nom du propriétaire, et donc fondateur de ce nouveau quotidien, n’apparaît bizarrement pas sur la publication. La seule mention est celle de son directeur, Charles Oudart, un commissaire-priseur qui restera à sa tête jusqu’en 1900. Cette omission explique que la BnF lui crédite la fondation du titre. Alors, qui est le véritable créateur de La Gazette ? Le numéro du centenaire, paru le 22 février 1991, ainsi qu’une exposition organisée à cette occasion à la mairie du 9e arrondissement donnent la réponse : Pierre Auguste Fernand Fau.

 

Petite sœur du  Moniteur des ventes
Fau est principalement connu comme illustrateur et caricaturiste, ayant notamment travaillé pour Le Rire et Le Chat noir. Mais il est également le gérant et propriétaire du Moniteur des ventes depuis 1869, date à laquelle décède son père, fondateur en 1831 du Gratis, devenu par la suite Le Moniteur des ventes. Et si son nom est imprimé en dernière page de ce périodique, jamais il n’est cité dans La Gazette. Par ailleurs, dans ses premiers numéros, celle-ci emprunte très manifestement sa mise en pages au Moniteur des ventes. Les deux titres sont toujours liés de nos jours puisqu’ils forment Auctionspress, l’une des filiales de Drouot Patrimoine. Mais déjà à l’époque, chacun avait sa chasse gardée, les ventes judiciaires menées par les commissaires-priseurs et les huissiers pour Le Moniteur, les ventes volontaires pour La Gazette. La publicité était, rappelons-le, une obligation légale pour la tenue des ventes aux enchères publiques.

Et en 1891,
La Gazette n’est pas une création originale. Elle vient concurrencer Le Journal des arts créé en 1879 par Auguste Dalligny, lequel proteste d’ailleurs avec véhémence dans son numéro du 24 février 1891 : «  Nous rappelons à ceux de nos confrères qui croient pouvoir nous prendre notre Bulletin des expositions et des ventes à l’hôtel Drouot, que ce bulletin est l’œuvre personnelle du Journal des arts et que nous entendons en garder la propriété exclusive. » Ce titre ne survivra que de peu au décès de son fondateur, survenu en 1919. Qu’apporte La Gazette par rapport à son principal concurrent ? Tout d’abord son prix : elle est bon marché, ce qui est explicitement souligné dans le programme exposé dans le premier numéro (voir page 14). D’autre part, elle se veut le plus exhaustive possible, étant appelée « à rendre de véritables services à tous ceux qui veulent être au courant jour par jour et pour ainsi dire heure par heure, des marchandises, des objets d’art, livres, tableaux et estampes, qui sont disséminés sans cesse sous le marteau des officiers ministériels que la loi a préposés à ce sujet. »


 

L’Hôtel Drouot n°1
Dimanche 8 et lundi 9 février 1891
NOTRE PROGRAMME

« L’un des plus grands journalistes de ce siècle, Émile de Girardin, avait établi en système que le mouvement de publicité nécessaire à toutes les industries, à tous les commerces et à toutes les affaires qui intéressent la grande masse du public, avait pour corollaire indispensable la presse à bon marché. De là l’abaissement immédiat du prix de tous les journaux dans lesquels s’exerçait sa prépondérance et de là, conséquemment, une augmentation considérable dans le tirage de ces journaux dont l’une des valeurs, l’annonce, est aujourd’hui justement recherchée. C’est en nous basant sur cette idée de bon marché que nous avons résolu la publication de l’Hôtel Drouot, journal quotidien des ventes mobilières effectuées chaque jour, non seulement à Paris, mais encore en Province et à l’Étranger. Un nombre incalculable de marchands, d’amateurs et d’acheteurs de tous genres s’intéresse actuellement aux ventes faites aux enchères publiques par Messieurs les Commissaires-Priseurs et il est permis d’affirmer que l’Hôtel Drouot est appelé à rendre de véritables services à tous ceux qui veulent être au courant, jour par jour et pour ainsi dire, heure par heure, des marchandises et des objets d’art, livres, tableaux, estampes, etc., qui sont sans cesse disséminés sous le marteau des officiers ministériels que la loi a préposés à ce sujet. Jusqu’à ce jour, il fallait payer cher pour être tenu au courant des ventes publiques et encore n’avait-on à lire que l’annonce en quelque sorte brutale de ces ventes. Nous avons abaissé ce prix : à 25 franc l’an, d’où, en général, une réduction de près de moitié sur les prix existant ; en outre, nous donnerons plus de vie et d’intérêt au journal en réservant une place bien marquée à tous les échos, à toutes les nouvelles, à tous les racontars qui touchent au commerce de la curiosité dont l’université ne serait pas sans surprendre les amateurs et les marchands d’autrefois, s’il pouvait revenir de l’Hôtel Bullion à la rue Drouot. C’est d’ailleurs grâce à cette universalité, à cette diffusion d’un commerce aussi varié qu’intéressant que l’on a pu, enfin, sauver de la ruine ou de l’oubli d’inestimables trésors que les collectionneurs, plus ou moins riches, d’Europe et d’Amérique sont heureux de conserver à l’admiration des savants, des artistes et des lettrés de tous les pays. L’Hôtel Drouot sera, pour les collectionneurs comme pour les commerçants, une source de renseignements toujours neufs et toujours curieux et nous espérons bien les compter au plus tôt parmi nos abonnés et nos lecteurs assidus. Ils nous trouveront, du reste, disposés à leur être agréables et utiles, par une correspondance spéciale, qui leur permettra, dans le journal même, de faire les offres ou les demandes résultant de leurs desiderata, voire des renseignements spéciaux dont ils pourront avoir besoin sur les origines et l’authenticité de leurs nouvelles acquisitions. Les marchands, eux-mêmes, pourront insérer dans nos colonnes les offres et les demandes de toutes marchandises intéressant les spécialistes ; il n’est pas jusqu’aux plus simples particuliers, qui par hasard possèdent des objets d’art dont ils ne savent comment se défaire, qui auront la faculté d’en faire l’annonce dans l’Hôtel-Drouot. Il va sans dire que toutes les questions de jurisprudence ayant trait aux objets d’art et aux marchandises vendues aux enchères publiques seront relatées par nous purement et simplement et sans prendre parti. Car, à aucun prix, nous ne voulons de polémiques ; nous sommes un journal de renseignements pratiques et rien de plus et nous voulons rester neutres dans toutes les questions qui, parfois, sont soulevées entre amateurs et experts. Nous venons de parler d’experts. L’Hôtel-Drouot doit et veut être leur organe préféré et nous nous ferons un devoir de leur tenir toutes portes ouvertes. Nous savons, par une longue expérience, tout ce qu’ils cachent de science et de loyauté dans leurs fonctions aux allures modestes et nous pouvons affirmer que MM. les Commissaires-priseurs sont les premiers à proclamer que le concours des experts, chacun dans sa spécialité, est pour eux tout à la fois précieux et indispensable. Terminons en disant que le journal aura une partie financière, d’autant plus utile que la hausse et la baisse des fonds publics exerce une véritable influence sur les décisions des acheteurs. Et, comme en toutes choses, il faut considérer « la plus belle moitié du genre humain », nous réservons à notre public féminin un courrier théâtral et quelques nouvelles, que les dames pourront lire pendant que leurs maris assisteront aux pacifiques et lucratives batailles dont l’Hôtel-Drouot rendra un compte fidèle, après chaque vente importante et carillonnée. »
LA RÉDACTION


De France et de Navarre…
Si son titre semble la restreindre au seul hôtel Drouot, elle va dès ses premiers numéros affirmer un champ géographique beaucoup plus large, englobant les régions, voire l’étranger. De même, dès l’origine, les ventes aux enchères – annonces et résultats – ne constituent pas les seuls sujets traités, La Gazette étant aussi un journal d’information contenant des chroniques visant à élargir les connaissances artistiques de son lectorat. Et pas seulement : selon les époques, on va trouver des rubriques des plus variées comme « Échos et nouvelles », « Théâtres », « Sport », « Programme des spectacles », « Petites annonces » ou le « Bulletin financier ». Le fameux « Programme » du premier numéro n’énonçait-il pas : « Et, comme en toutes choses, il faut considérer “ la plus belle moitié du genre humain ”, nous réservons à notre public féminin un courrier théâtral et quelques nouvelles, que les dames pourront lire pendant que leurs maris assisteront aux pacifiques et lucratives batailles de l’Hôtel Drouot» ? On notera que la place des femmes dans les ventes aux enchères va évoluer, puisqu’elles vont aussi bien se saisir du marteau que participer activement « aux pacifiques et lucratives batailles » ! Charles Oudart va diriger La Gazette jusqu’en 1900, pour ensuite se consacrer à son activité d’officier ministériel. Son nom apparaît ainsi en 1921 dans le cadre de la fameuse affaire Landru, puisqu’il disperse le mobilier du bourreau de ses dames, obtenant 1 614 francs d’« un vrai ramassis, qui, en d’autres circonstances, eût à peine valu trois cent francs » selon La Gazette de l’époque. Oudart, alors qu’il dirigeait le titre, prenait aussi la plume pour écrire des articles, comme le fit son successeur, Alexandre Frappart. Celui-ci affiche un record de longévité, étant entré à La Gazette en 1892 pour en repartir en 1954 ! Jusqu’en 1896, l'édition du journal est quotidienne. Ensuite, il paraît trois fois par semaine : les mardis, jeudis et samedis. Autre nouveauté de l’année 1896 : l’apparition d’une gravure en première page, accompagnée d’un court article l’explicitant. Elle n’est alors que rarement liée à une vente. La Gazette comportait déjà des illustrations, mais uniquement dans les pages intérieures, notamment pour la chronique « La science des armoiries». C’est à l’orée de la Seconde Guerre mondiale que la publication devient hebdomadaire. Le nombre de pages va varier de deux feuillets à une dizaine, voire un peu plus.
1968, année charnière
Mais il faut attendre les années 1960 pour que La Gazette prenne la forme qu’on lui connaît, avec une pagination pouvant monter jusqu’à 400 pages par numéro, le tout richement illustré. En 1968, la rédaction annonce un « nouveau visage ». Le titre vient en effet d’être acheté par la Compagnie parisienne des commissaires-priseurs. À sa tête arrive Jacques Boussac, charismatique directeur général du titre, puis président-directeur général. Il prend sa retraite en 1998, mais restera à la présidence jusqu’en 2002, date à laquelle La Gazette se pare entièrement de couleurs. Auparavant, il avait été journaliste et rédacteur en chef de la revue culturelle Arts. À son arrivée, il s’entoure de Gérald Schurr, Françoise de Perthuis, Christiane Hilaire et un peu plus tard, Didier Romand, donnant un nouvel élan à la publication. Elle va s’étoffer en s’ouvrant largement aux ventes en régions, en augmentant le nombre d’articles et en développant sa diffusion auprès d’une public plus large. Le 10 septembre 1971, dans un encadré intitulé « Une nouvelle Gazette », après avoir énoncé un changement formel majeur – celle-ci sera désormais agrafée – et énuméré toutes les rubriques, l’équipe conclut que « la Gazette est maintenant devenue une véritable revue. » Les décennies suivantes verront celle-ci s’épaissir, nécessitant de larges reliures pour contenir, suivant les années, ses 44 ou 45 numéros. Elle devient en 2002 une filiale de Drouot Patrimoine, holding créée à l’occasion des transformations juridiques causées par la réforme du métier de commissaire-priseur de juillet 2000. Auparavant, elle aura su se digitaliser, en prenant le virage d’Internet dès 1996 (voir page de droite). Depuis 2005, elle est dirigée par Olivier Lange, qui l’a intégrée trois ans plus tôt, et qui en 2015 a initié la formule actuelle, avec un recentrement autour des ventes aux enchères, du marché de l’art et de l’actualité culturelle qui l'accompagne. 130 ans après sa création, son agenda des ventes reste son ADN, à retrouver dans ces pages ou sur le Web !

à savoir
Cet article est grandement redevable 
au mémoire de 2e cycle de l’École 
du Louvre de Clara Screve, 1968 : 
un tournant dans l’histoire de La Gazette 
de l’Hôtel Drouot, présenté en mai 2009 
sous la direction d’Hélène Klein.

 

 


www.gazette-drouot.com
       
       La Gazette Drouot
            à l’heure du digital
       
 
1995
Le Monde
diplomatique 
est le premier site
de presse français, 
suivi la même année 
par Libération et Le Monde

1996
Création du site internet
de La Gazette, pionnière
de son secteur sur le Web, 
la même année que celui
du Figaro. L’Équipe
attendra juin 2000 
pour lancer le sien.
Extrait de la publicité :
« La Gazette 
sur Internet est un journal électronique
“ en ligne ”, à consulter
sur l’écran 
de votre ordinateur,
via un modem. […] 
Ce nouveau service
propose un autre regard sur les ventes publiques. […] 
Un tel mode de navigation, 
basé sur la logique hypertexte, permet 
ainsi d’optimiser les recherches 
transversales »
2001
Mise en ligne des catalogues 
en mode lot par lot et création 
de la newsletter 
et du calendrier thématique

2002
Publication des listes de résultats 
des ventes

2007
Mise en ligne des catalogues 
en version e-book et activation 
de la fonction ordre d’achat

2009
La partie transactionnelle du site 
devient indépendante sous le nom
de Drouot Digital, nouvelle filiale 
de Drouot Patrimoine
2011
Création de La Gazette
internationale 
mensuelle, en ligne
en langue anglaise, 
accompagnée de sa newsletter

2019
Lancement de la version actuelle
du site, 
qui reprend l’intégralité
du rédactionnel 
de La Gazette ;
l’agenda est
désormais enrichi d’articleset La Gazette internationale devient la partie 
en langue anglaise

2020
Développement d’un éditorial propre 
de la partie en langue anglaise du site

2021
350 000 utilisateurs et 2,3 millions 
de pages vues chaque mois ; 
sur les réseaux sociaux, La Gazette 
est présente sur Facebook, Twitter
Instagram et Pinterest
 



 

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