1693, naissance de l’art brut

Le 15 mars 2018, par Carole Blumenfeld

Découvert par Emmanuelle Brugerolles, un ensemble de feuilles réalisées dans un asile parisien à la fin du XVIIe siècle pourrait modifier la perception du dessin français de cette époque, bien au-delà du cercle des connaisseurs et des amateurs.

Femme-Rhinocéros allaitant son petit,plume et encres brune et rouge, bande de papier ajoutée en partie supérieure, 44,5 x 29,5 cm, Recueil de desseins ridicules par le nommé Foqus…, pl. 32, université d’Édimbourg.
University of Edinburgh Library

Dans son Abecedario, Mariette évoque un «recueil, tronqué de toutes les obscénités dont il étoit rempli», «fait dans les accès de sa folie ou parmi mille extravagances» par «Faucu» ou «Focus». Si l’université d’Édimbourg possède depuis le milieu du XIXe siècle un album de quatre-vingt-quinze dessins contrecollés comparables sur le frontispice duquel est inscrit « Recueil de desseins ridicules par le nommé Foqus peintre de l’Académie royale, mort aux Petites Maisons vers l’année 1695. Il se croyoit roy de France, empereur, pape et Dieu lui-même ; ses ouvrages le justifient » , le portefeuille français était tombé dans l’oubli depuis la vente Dezallier d’Argenville, en 1780. Il était pourtant resté dans la famille de son acquéreur, Charles Gilbert Morel de Vindé, conseiller au parlement de Paris et surtout petit-fils d’un célèbre collectionneur de dessins, Paignon-Dijonval.
Quand «Monsieur faux cul» se joue des historiens
Les archives de l’asile d’aliénés des Petites Maisons ayant été détruites, il est impossible de savoir aujourd’hui si Focus y mourut le 26 février 1708 à 67 ans, ni même pendant combien de décennies il fut enfermé. Les documents sont rares. Tout nous échappe, notamment son acte de baptême ou son vrai patronyme probablement Foucque ou Fouque, qui fut latinisé. Sa date de naissance change sur les annotations apposées sur les dessins, mais il donne le prénom de ses parents, Denis et «ma bonne mère la Vierge, ma Renée». L’historien de l’art Christian Michel, qui a relevé l’ensemble des inscriptions, prend soin de rappeler le risque de tautologie : reconstruire la vie de Focus à partir de ses «écritures dessinées» mots choisis par l’artiste est hasardeux, puisque certains épisodes relèvent certainement de ses expériences, d’autres de ses fantasmes. Comme le professeur de l’Université de Lausanne le fait remarquer, l’artiste orthographie son patronyme tantôt «Foqus», «Fauqus» ou «Fouqus». Or, il semble probable que le «s» final ne se prononçait pas, à l’instar de celui de Jésus, et ait donc donné lieu à de nombreuses mauvaises plaisanteries autour de «Monsieur faux cul». Dans les Noms des peintres les plus célèbres et les plus connus, anciens et modernes (1679), Félibien consacre à peine une ligne à « George Faucus, de Chasteaudun, peintre pour le paysage ». Les archives paroissiales de Châteaudun ne conservent pourtant aucune trace de sa naissance, ni même d’une famille Focus, Faucus ou Fauqus. Il paraît néanmoins plausible qu’il y ait vécu une partie de son enfance, puisque certains épisodes dessinés semblent s’y être déroulés. Tout jeune, il aurait manqué d’être renversé à deux reprises par des voitures après avoir trop bu, et le vin lui aurait joué plusieurs autres tours. Surtout, il fait état de sa peur ou de sa rencontre en songe du loup de Milly, la bête du Gâtinais, qui aurait dévoré des centaines de personnes, et qui fut abattue et livrée au roi en 1653. Christian Michel soulève une question qui pourrait cependant expliquer le silence des archives : Focus était-il protestant ? Certaines inscriptions le laisseraient penser, mais « il aurait pu fort bien, dans son délire, endosser des traits assurément assimilables aux protestants, dans une forme de déni de sa maladie propre, qui l’a conduit à être enfermé : quoi de plus commode que de se faire protestant persécuté ? »

 

Focus peignant dans une galerie, plume et encre brune, bande de papier ajoutée en partie supérieure, 45 x 30 cm, Paris, collection particulière, pl. 6
Focus peignant dans une galerie, plume et encre brune, bande de papier ajoutée en partie supérieure, 45 x 30 cm, Paris, collection particulière, pl. 6. DR


Une prison luxueuse
Louis XIV fait bâtir les Petites Maisons pour les fils de bonne famille ne pouvant plus supporter la sémiotique du groupe, ou dont les dérives les rendent insupportables aux autres. Christian Michel nous cite d’ailleurs un billet adressé dans les années 1660 au secrétaire de Louise-Marie de Gonzague, reine de Pologne, dans lequel sont détaillés trois parcours de vie qu’il assimile à celle de Focus : un avocat au Conseil se disant fils aîné d’Henri IV, qui menace d’assassiner le procureur s’il ne lui rend pas sa couronne ; un prêtre déclarant au Roi-Soleil être lui-même le vrai fils de Louis XIII, et un peintre du Bourbonnais clamant haut et fort que Dieu l’a envoyé pour faire la guerre à l’Antéchrist. Focus se prend d’ailleurs pour Louis XIV enfant en pleine Fronde, et s’attaque ainsi férocement à la duchesse de Longueville, sœur du prince de Condé, «n’étant pas honteuse d’avoir enfanté les enfants que l’on sait être de son fait et d’en avoir donné à ses valets autant qu’ils en ont eu de besoin». L’artiste a peut-être été emprisonné par lettre de cachet la pension des Petites Maisons aurait ainsi été à la charge du roi ou à la demande de sa famille. Il pourrait d’ailleurs avoir effectué un passage par la case prison, comme le laisserait supposer l’un des dessins. La carrière de Georges Focus s’annonçait pourtant sous les meilleurs auspices. Placé en apprentissage chez Louis Ferdinand Elle l’Aîné, dit Ferdinand II, il suivit vraisemblablement les cours de dessin à l’Académie et ceux de perspective dispensés par Abraham Bosse. Il fut aussi, semble-il, élève d’Israël Silvestre, le maître à dessiner du fils aîné de Louis XIV. Il séjourne trois années à Rome, entre 1666 et 1669, et est agréé six ans plus tard à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Le peintre de paysage semble avoir bénéficié d’un certain succès, mais les historiens sont aujourd’hui bien en peine pour identifier un seul de ses tableaux. Son nom figure dans les procès-verbaux de l’Académie jusqu’en 1681, et sur la liste des membres jusqu’en 1683. Derrière les barreaux, dans le luxe de sa chambre de l’asile, l’artiste passe en revue ses années de liberté désormais derrière lui, mais reprend aussi des sujets allégoriques sur lesquels il a dû travailler lorsqu’il était encore soumis aux règles de la vie académique. Il fait intervenir sur ses feuilles quantité de personnages, de Mahomet à ses voisines et amies, mesdemoiselles Blin et madame Fillon, mademoiselle Colandon, la «femme à Fauvis Geneviève Perier», la «servante Maillarde» ou encore ses maîtres et collègues artistes : Ferdinand II, Charles Le Brun, François Girardon, Henri Testelin, Thomas Regnaudin, Louis Lerambert, Pierre Hutinot, Jean II Cotelle, Louis de Boullogne, Antoine Masson, Jean Cornu, Thomas Blanchet, René Antoine Houasse, Gérard Edelinck, Jean Lemoyne… sans compter les camara-des romains avec lesquels il se lança dans plusieurs belles équipées, et qu’il retrouva souvent à Paris. Ses «écritures dessinées» et les dessins eux-mêmes révèlent l’immense culture d’un Focus. Il a sans aucun doute lu Rabelais, Scarron, d’Assoucy, Saint-Amant, Billaut. Il a vu jouer Les Précieuses ridicules, Tartuffe, Monsieur de Pourceaugnac, Le Bourgeois gentilhomme et Le Malade imaginaire. Un dessin indique aussi qu’il a assisté à une représentation de l’Atys de Lully. L’homme nous invite à découvrir quelques-uns de ses lieux de prédilection, mais aussi des espaces où il a souffert. Le paysagiste qu’il était dessine en effet le collège des Quatre-Nations, le pont Neuf, la porte Settimiana, le pont Milvius, la piazza di Spagna ou la piazza del Popolo à Rome. Il reconstruit l’atelier de Ferdinand II ou celui de Charles Le Brun, avec lequel il règle ses comptes, se dessinant en train de peindre un paysage sur le couvercle d’un clavecin et égratignant le maître dans son commentaire. 

L’atelier de Le Brun, plume et encre brune, bande de papier ajoutée en partie supérieure, 35,5 x 30 cm, Recueil de desseins ridicules par le nommé Foq
L’atelier de Le Brun, plume et encre brune, bande de papier ajoutée en partie supérieure, 35,5 x 30 cm, Recueil de desseins ridicules par le nommé Foqus…, pl. 66, université d’Édimbourg.University of Edinburgh Library


ÉCRITURES DESSINÉES ET TRADITIONS ACADÉMIQUES
Chez Focus, l’anecdote est piquante et les mots qui l’accompagnent, pleins d’esprit. Que dire par exemple des « vins De Corse qui sont bien mailleurs que la biere è que l’eau De Madame sainte Gaineviève» (la Seine) ? Or, les feuilles mises au jour par Emmanuelle Brugerolles se distinguent surtout par la réunion rarissime de la pratique académique et du besoin de laisser un témoignage sur une époque lui ayant fermé toutes les portes, notamment le milieu de l’Académie royale. Il n’est d’ailleurs pas impossible que la folie lui ait permis de trouver des solutions artistiques et intellectuelles qui, jusque-là, lui échappaient. Quoi qu’il en soit, la conservatrice des dessins de l’École nationale supérieure des beaux-arts, qui présentera l’artiste dal vero lors d’une grande exposition à la rentrée, rappelle que «l’intérêt esthétique de cet ensemble est exceptionnel dans la mesure où son auteur n’est pas, comme dans la plupart des cas connus et étudiés à ce jour, un schizophrène s’adonnant à une activité artistique, mais bien un artiste connu, héritier d’une longue tradition académique, dont la production tardive révèle les atteintes d’une pathologie aiguë. »