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1661 : la nouvelle date du premier portrait français de chasseur

Le 07 janvier 2021, par Carole Blumenfeld

La découverte de René Millet vient détrôner le Portrait de l’artiste en chasseur d’Alexandre-François Desportes, considéré jusqu’à présent comme le premier portrait de chasseur de l’histoire de la peinture française

1661 : la nouvelle date du premier portrait français de chasseur
Jean Daret (1614-1668) et Nicasius Bernaerts (1620-1678), Portrait de chasseur assis en compagnie de ses chiens, toile signée et datée 1661, 131 179,5 cm.
Estimation : 60 000/80 000 

Daret. Inue.tor. et. Pinxit / Parisys 1661. / Nicasius fecit / Annimallia» : une signature ou plutôt un bouleversement ! La bonhomie qui se dégage du modèle, nonchalamment assis, ou l’attention qu’il porte à ses chiens, les caressant affectueusement, n’auraient rien d’étonnant dans le contexte hollandais du XVIIe siècle – on songe volontiers au petit Autoportrait en chasseur d’Arie de Vois, du Mauritshuis, exactement contemporain. Mais ici les jeux de mots entre «jagen» (chasser) et «vogelen» (attraper des oiseaux) ne recouvrent aucune dimension galante ! Tant par son format particulièrement imposant, son propos et surtout son «faire», l’œuvre est éminemment française et montre l’inflexion de deux Flamands, au sommet de leur art, bien décidés à marquer les esprits français. L’«inventor» Jean Daret et Nicasius Bernaerts – qui aurait été seulement chargé de l’exécution des «Annimallia» (et quels animaux !) – peignirent en effet à Paris un portrait de chasseur trente-sept ans avant le morceau de réception de Desportes à l’Académie royale de peinture et de sculpture, et des décennies avant les portraits de chasseurs de Santerre, Oudry, Largillière, Tournières, Lancret ou Nattier.
Deux Flamands très français
Le plus aixois des Flamands du XVIIe siècle, Jean Daret, doit sa célébrité à ses œuvres conservées dans les églises de Pertuis, Salon, Lambesc ou Aix-en-Provence – celle de la Madeleine, qui porte la mention de 1637 permet de dater son arrivée dans la région après un passage à Paris puis un séjour en Italie qui vinrent parfaire une formation bruxelloise sous la houlette d’Antoine Van Opstal à Bruxelles –, et à ses tableaux figurant dans les musées de Marseille et d’Aix, mais surtout au décor de l’hôtel de Châteaurenard dans cette ville. Ses portraits ne sont pourtant pas légion. Dans le catalogue raisonné de la thèse de Jane MacAvock, qui prépare une grande rétrospective pour le musée Granet en 2024, figurent seulement le célèbre Autoportrait de 1636 du musée de l’Ermitage, le Joueur de guitare du musée Granet (même année), dont il existe deux versions, la Joueuse de luth de Yale, le Portrait de magistrat du musée des beaux-arts de Marseille (tous deux de 1638), le Portrait de Gaspard de Fabri de Fabrègues, écuyer d’Aups, volé dans l’église d’Aups, ainsi que des œuvres connues par la gravure mais se comptant sur les doigts de la main.
À l’été 1659, Jean Daret, comme l’a montré sa spécialiste, demande la prorogation du remboursement d’une dette afin de financer un second séjour parisien. Il aurait alors, selon un manuscrit du XVIII
e siècle conservé à la bibliothèque Arbaud à Aix-en-Provence, travaillé pendant trois ans à la décoration du château de Vincennes, l’un des chantiers les moins documentés du règne louis-quatorzien. Le 15 septembre 1663, «Daret, peintre, ayant présenté un tableau de portrait», est reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Mais si ce portrait a bien été soumis à l’Académie – il est permis d’en douter, insiste Jane MacAvock –, il n’en reste aucune trace, pas plus que de ses autres productions parisiennes, à l’exception de deux gravures d’après des portraits perdus et d’un tableau peint pour la chapelle Saint-Mathieu de l’église Saint-Paul-de-Vence, toujours in situ. Publié pour la première fois dans le catalogue de l’exposition «La peinture en Provence au XVIIe siècle» (Marseille, palais Longchamp, musée des beaux-arts, 1978), celui-ci porte une signature, «Daret inv. Tor faciebat Parisiis 1661». Il marquerait, selon Pierre Rosenberg, «une orientation nouvelle de l’art de Daret vers une peinture plus claire, peut-être sous l’influence des œuvres du compatriote de Daret Philippe de Champaigne, nombreuses dans les églises de Paris, une volonté de s’adapter à la peinture parisienne du temps». Or, rien ne laissait présager de quelconques liens avec le milieu flamand à Paris et encore moins avec le maître de Desportes Nicasius Bernaerts – à propos duquel Vincent Delieuvin s’attache à réparer les torts causés par Desportes fils, qui le dépeignait comme un dilettante, et transmettant à la postérité la fable selon laquelle son père aurait été un autodidacte. Cet Anversois, élève de Snyders, agréé à l’Académie en 1660, associé par Lebrun au chantier de Vaux à partir de 1661, à qui on doit le décor animalier de la Ménagerie de Versailles, excelle ici dans l’exécution des chiens et du butin de la chasse. L’oiseau noir au premier plan – serait-ce un crave à bec rouge – et les museaux des deux dogues debout sont en effet de véritables morceaux de bravoure, dont il existe peu d’équivalent dans la peinture française du XVIIe siècle.
Le Pilon du roi ?
Selon les spécialistes de cadres consultés par René Millet, la bordure serait provençale, le cartel sur lequel apparaît l’inscription «Bon DU PILLE / 1661 / par DARET et NICASIUS BERNARD» pourrait offrir des pistes pour identifier le nom du modèle. Certes, il aurait été judicieux de voir dans le modèle un parent de Jacques-André du Pillé, receveur général des finances de Lyon à partir de 1684, mais le paysage provençal et l’impossibilité d’établir une ascendance directe avec le dernier propriétaire connu du tableau, l’écrivain Michel de Grosourdy de Saint-Pierre, incitent à la prudence. Une proposition, qui n’engage que l’auteure de ces lignes, pourrait permettre de faire le lien entre la colline qui apparaît dans le fond du paysage et le contexte de cette commande ambitieuse. En janvier 1660, Louis XIV, pressé de mettre fin à la Fronde provençale, pose ses bagages pour deux mois dans l’hôtel de Châteaurenard à Aix-en-Provence, dont la cage d’escalier a été décorée par Jean Daret. Impressionné par «tant de beautés», il commanda à «ses garde-corps d’avoir soin qu’on ne gâtât rien. Tout le beau monde savant qui l’accompagnait donna de l’encens au peintre», écrit Pierre-Joseph de Haitze, le premier biographe de Daret en 1677. À Marseille, le jeune roi fut accueilli le 2 mars par le fils de Pierre-Paul II Fortia de Piles – fidèle de Louis XIII. Paul III Fortia de Piles lui présentant les clés de la ville, il aurait répondu : «Gardez-les, Piles, vous les gardez fort bien ; je vous les donne !», et l’aurait remercié en lui octroyant la charge de gouverneur viguier de Marseille. Alexandre Dumas relate d’ailleurs un de leurs échanges dans ses Impressions de voyage sur le midi de la France, au sujet des bastides marseillaises. Or, selon nous, le monolithe rocheux posé sur une crête, dans le fond du tableau, pourrait bien être le Pilon du roi, le sommet du massif de l’Étoile, bien connu des Aixois et au nom combien évocateur ! Paul III Fortia de Piles n’avait pas encore épousé Geneviève de Vento, des Pennes, mais sa mère était bien une Covet, de Marignane, les deux localités étant situées dans la campagne environnante. Il serait ainsi fort tentant d’imaginer que le portrait réalisé à Paris un an plus tard représente son père, Pierre-Paul II Fortia de Piles (1660-1682), gouverneur de Berre et des îles de Marseille. Si Daret se trouvait à Paris en 1661, il avait déjà travaillé pour des alliés de Fortia de Piles à partir de 1648, et en rentrant en Provence, l’un de ses chantiers fut d’ailleurs celui de l’hôtel de Covet, à Marignane, le fief de son épouse.
Qu’il représente un Pillé ou un Fortia de Piles, ce portrait est l’un des plus beaux ajouts de ces dernières années à l’histoire du portrait français du XVII
e siècle et il devrait faire son entrée dans l’histoire de l’art par la grande porte.

vendredi 29 janvier 2021 - 14:00
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Mathias - Bournazel
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