­­La douce renaissance du musée de Picardie

Le 12 mars 2020, par Christophe Averty

Entrée décalée, perspectives redessinées, accrochage augmenté… l’institution amiénoise, repensée dans sa globalité et dans le respect de son histoire, réaffirme avec habileté sa mission de passeur.

La Cour d’honneur du musée de Picardie.
© Alice Sidoli - Musée de Picardie

Derrière son altière façade second Empire, le musée de Picardie a retrouvé ses quartiers. Des verrières aux sous-sols, les chantiers s’y sont enchaînés et hâtés pour adapter, restaurer, transformer l’ancien musée Napoléon et révéler au sein de ses cimaises – présentant environ trois mille œuvres – quelque quatre cents tableaux, sculptures et pièces archéologiques jadis confinés dans ses réserves. Partiellement accessible depuis dix ans, puis complètement fermé au public fin 2016, le premier établissement à vocation muséale bâti en France rouvre ses portes rafraîchi, l’esprit neuf, pour offrir au visiteur l’expérience d’une découverte intime et complice. Ici, le geste architectural semble banni. Le spectaculaire est laissé aux ors et aux fastes de l’Empire. Ni ostentatoire ni interventionniste, la métamorphose du site, confiée à Catherine Frenak et Béatrice Jullien, se veut aussi discrète que radicale, « se glissant dans ses murs et autour d’eux pour réancrer le musée dans son environnement urbain et réaffirmer son identité », soulignent les architectes. Rénové et restructuré, l’édifice de 5 000 m2, agrandi d’une extension de 1 900 m2, privilégie l’accueil du visiteur, la clarté et la fluidité du parcours ainsi qu’une proximité avec les collections, que nourrissent surprises et éclairages inattendus. Arpenter le musée de Picardie, c’est aussi emboîter, sans parfois le savoir, le pas de ceux qui se sont battus pour le faire exister. Il suffit pour cela de pousser la porte de la bibliothèque de la société savante des antiquaires de Picardie, toujours active et dont la salle de conférences vient de retrouver ses murs tendus de papier velours et sa longue table de séance, avec son cuir bruni. Plus bas, sous les voûtes de briques des anciennes caves à charbon, sont présentées les pièces archéologiques – issues d’une collection de dix mille numéros. Ces vestiges seront bientôt rejoints par la Vénus de Renancourt, récemment mise au jour près d’Amiens et en cours d’étude à l’INRAP. Plus haut, au premier étage, la mémoire des grands donateurs, auxquels sont dédiés rotondes et salons d’angle, vient également célébrer l’histoire de la région dont les peintres Francis Tattegrain et Jules Boquet campent les scènes de genre, urbaines, champêtres et marines. Ainsi, au travers d’un site marqué du sceau impérial, d’un salon d’honneur dont la forme carrée et la hauteur rappellent celui du Louvre et l’ornementation de la salle des États, vient-on en douceur à la rencontre des chefs-d’œuvre et toiles phares que conserve le musée, du célèbre panneau de la confrérie du Puy Notre-Dame (établie au XIVe siècle à Amiens) aux portraits de vieillards de Jacob Jordaens, d’une copie du Radeau de la Méduse, d’après Géricault, aux Parisiens au bord de la mer, de Maurice Denis, présentés pour la première fois.
 

Les collections médiévalesdu musée de Picardie. © Alice Sidoli/Musée de Picardie
Les collections médiévales
du musée de Picardie. © Alice Sidoli/Musée de Picardie

Jeux de répons, de lumière et de perspectives
Pour fluidifier et rationaliser les circulations au sein des collections, tout en respectant un parcours conçu pour partie au XIXe siècle, une nouvelle entrée a été adoptée. Le vaste pavillon Maignan, ancien local technique, devient le hall d’accueil du musée. S’ouvrant sur la ville et un parvis végétalisé, l’espace doté d’un toit terrasse opère la jonction entre le bâtiment historique, érigé en 1867, classé en 2012 à l’inventaire des Monuments historiques, et son extension contemporaine, qui abrite désormais un auditorium et une salle pédagogique. Pour Laure Dalon, directrice de l’établissement, « s’il était indispensable de restaurer et d’adapter l’ensemble du bâtiment, il était tout aussi primordial de lui conserver son échelle humaine et de mettre en lumière les strates de son histoire ». C’est pourquoi l’ensemble des décors peints –dont notamment, au premier étage, les motifs or sur fond bleu de la rotonde de l’Impératrice – viennent faire l’objet d’une minutieuse campagne de restauration, par laquelle les nombreux repeints ont été supprimés. Mis au jour au gré des aménagements, ils surgissent au fil du parcours tels des palimpsestes, comme autant d’événements graphiques ponctuant la visite. Comme un fil conducteur, ils sont annoncés par l’œuvre de Sol LeWitt qui s’en est inspiré en 1992 pour en proposer, au rez-de-chaussée du musée, sa réinterprétation géométrique et chatoyante. Dans son prolongement, les apaisants murs « bleu d’Amiens » de la salle médiévale rappellent les médaillons redécouverts dans l’encadrement d’une porte. Plus loin, en contrepoint de la haute salle que peuple une profusion de sculptures monumentales, Caritas, une immense toile signée Édouard Cibot, brandit figures, colonnes et ornements, se faisant le miroir d’un ballet d’attitudes, de postures et de gestes arrêtés. Favorisant un jeu constant de répons entre les œuvres et l’édifice, cette nouvelle appropriation des espaces ouvre au visiteur des perspectives inédites, pour offrir d’autres points de vue. La lumière, conjuguant un éclairage naturel retrouvé à celui, artificiel et retravaillé, des hautes verrières, procure à l’ensemble un éclat et une suave majesté.

 

Giovanni Martinelli, Suzanne et les Vieillards, vers 1630-1635, huile sur toile, 174 x 233 cm. © C2RMF - Pierre-Yves Duval
Giovanni Martinelli, Suzanne et les Vieillards, vers 1630-1635, huile sur toile, 174 x 233 cm.
© C2RMF - Pierre-Yves Duval

La peinture nous regarde
Cette même sensation préside à l’étage. Passé l’impressionnant escalier que domine le cycle décoratif de Puvis de Chavannes où s’exacerbe une symbolique morale, acquis par l’État au Salon et déposé à Amiens, la peinture déroule son histoire, des primitifs italiens jusqu’au XXe siècle. S’érigeant au milieu des galeries Nieuwerkerke et Dufour tels des relais d’étapes, des cimaises arborent les portraits, du Greco à Franz Hals, de Ribera à Fragonard. « Faisant face au visiteur, comme s’interposant sur son chemin, ils semblent le fixer. C’est une proposition pour regarder la peinture autrement, échanger, créer un dialogue inédit avec une œuvre », résume Laure Dalon : une déambulation qui permet un rapprochement formel des œuvres tout en favorisant une stricte progression chronologique. Pour redonner vie à une institution trop longtemps vue comme une belle endormie, la directrice des musées d’Amiens s’appuie sur l’existant, en ne modifiant que son usage. Ainsi, les espaces dévolus aux collectionneurs et donateurs, à l’image des frères Lavalard qui ont doté le musée d’une collection de 250 tableaux, évoquent également leur intérieur. De même, Laure Dalon prévoit d’investir les extérieurs du musée d’installations temporaires, en coordination avec le festival Art Ville et Paysage qui se déploie en juin dans les rues d’Amiens. Enfin, à la faveur de la réouverture du musée, l’ultime galerie – réservée aux expositions temporaires – rend hommage aux équipes croquées sur le vif par le dessinateur Fraco, qui a suivi la métamorphose du site. L’ensemble du budget nécessaire à cette profonde restructuration, qui donne au musée sa nouvelle impulsion – 30 M€, dont la moitié est supportée par la ville –, lui rend le lustre et l’élan dont il avait besoin pour renaître. Mais plus encore, à l’instar des « folies » qui ont marqué ses années 1980, peuplant rotondes et salons d’oiseaux vivants, d’un hélicoptère Djinn, d’animaux taxidermisés ou de présentations philatéliques, ce haut lieu, dédié à une culture hybride par essence, retrouve son identité docte, curieuse et festive. Et s’il vise avec sagesse une fréquentation de 85 000 visiteurs par an, ses projets autour du 800e anniversaire de la cathédrale d’Amiens pourraient dépasser ses espérances.

à voir
Musée de Picardie,
48, rue de la République, Amiens (80), tél. : 03 22 97 14 00,
www.amiens.fr
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