Un sémillant vieillard de Ribera

Le 25 juin 2020, par Anne Doridou-Heim

Cette toile inédite du peintre espagnol Jusepe de Ribera retrouvait une seconde jeunesse et recevait un record français.

Jusepe de Ribera (1591-1652), Un philosophe : l’heureux géomètre, huile sur toile, 100 75,5 cm.
Adjugé : 1 820 000 

Un long travail d’expertise a permis de retracer le parcours de cette toile de Jusepe de Ribera (1591-1652) que la Gazette avait accompagné et dont elle s’était fait l’écho à deux reprises (voir l'article Le Ribera de Daguerre de la Gazette n° 2 du 17 janvier, page 8, et l'article Jusepe Ribera, peintre et mathématicien… de la Gazette no 23 du 12 juin, page 43). Le temps de latence du confinement lui a été bénéfique, ayant en effet permis de creuser un peu plus encore les recherches… Des facteurs concordants qui ont conduit une galerie suédoise à ne pas lâcher prise et à emporter ce Philosophe : l’heureux géomètre à 1 820 000 €, soit six fois plus que son estimation haute. Ce résultat signe un record français percutant pour l’artiste (source : Artnet). Pourtant, il ne s’agissait pas d’une œuvre facile, très atypique dans le corpus de Ribera car réalisée durant sa jeunesse romaine, avant qu’il ne prenne la direction de Naples et ne pose définitivement les canons de son style. Sa redécouverte offre un nouvel éclairage sur le côté fondateur de cette période. Autre particularité et non des moindres de cette acquisition : les deux derniers enchérisseurs n’avaient pu voir le tableau avant la vente. Ce sont les outils numériques performants mis en œuvre qui le leur ont montré. Une preuve de l’efficacité de ce nouveau type de communication – le début d’une nouvelle ère ? –, mais aussi de la grande confiance des acheteurs dans l’expertise du cabinet Turquin. Le seul point ne faisant aucun doute concerne le modèle, reconnaissable entre tous à sa laideur particulière et à ses oreilles décollées. Cette «trogne» inimitable, rencontrée peut-être dans une taverne du Trastevere – là où les artistes désargentés venaient pêcher des modèles pour quelques piastres –, a visiblement séduit le jeune peintre, car il l’a représentée au moins à six reprises. Ici, il semblerait qu’il ait voulu lui donner l’apparence d’un géomètre et astronome de l’Antiquité, l’une des grandes figures de l’époque fondatrice des mathématiques hellénistiques. Il s’agirait du grand Apollonios de Perga (né vers 240 av. J.-C. et mort au début du même siècle), dernier invité qui supplanterait donc Archimède ou Démocrite évoqués dans un premier temps. C’est Serge Plantureux, expert renommé en photographies, qui a suggéré cette piste au regard du paquet de feuilles présentant des schémas géométriques que le personnage tient dans ses mains. Elles pourraient faire écho à ses travaux. Voici un malicieux vieillard qui n’a certainement pas terminé son voyage et contient encore dans son regard perçant quelques secrets jalousement conservés.

La Gazette Drouot vous offre 4articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne