James F. Bismuth, doge des arts

Le 03 juin 2021, par Anne Doridou-Heim

La collection de ce véritable amateur délivrait une aria aux grands noms de la peinture ancienne et moderne.

Luca Carlevarijs (1663-1730), Vue de la place Saint-Marc et de la Piazzetta, huile sur toile, 84 146 cm. Adjugé : 635 000 

Les résultats sont sans appel et récompensent les choix de ce véritable passionné de tous les arts, courant de la peinture à l’opéra, en passant par les arts premiers. Réunie tout au long d’une vie (voir l'article Collection James Bismuth, de Carlevarijs à Dubuffet page 52 de la Gazette n° 20 du 21 mai), sa collection reflétait son immense curiosité. Les grands tableaux anciens et les exigeantes peintures modernes (voir page de gauche) ont été les plus disputés. En premier venait celui à qui le podium ne devait pas échapper, Luca Carlevarijs (1663-1730), auteur de cette magistrale Vue de la place Saint-Marc et de la Piazzetta. Très vivante, peuplée de multiples silhouettes – les macchiette, posées comme autant de touches colorées, bigarrées –, exactement comme on imagine la Venise du début du XVIIIe siècle, la toile était décrochée à 635 000 €. L’Italien originaire d’Udine, et qui a grandi le long des canaux de la Sérénissime, a rendu hommage sa vie durant à sa ville d’adoption et est considéré à juste titre comme l’initiateur du genre très prisé de la vedutta. Les œuvres de cet artiste nous montrent une cité fière de ses monuments emblématiques, traduite dans un chromatisme clair et une légère brume rosée qui estompe la précision de l’arrière-plan et dégage de larges perspectives entre ciel, terre et mer. Au riche chapitre des tableaux anciens, Balthasar van der Ast et Isaac Soreau s’exprimaient avec des fleurs et des fruits (voir page de gauche), tandis que Jan Van Kessel le Jeune (1654-1708) mêlait le tout et plus encore sur une petite Nature morte avec coupes de porcelaine chinoise Wan Li, l’une remplie de fruits, l’autre renversée et cassée, fruits et légumes, avec un singe et un hamster sur fond de paysage (24 32,5 cm), délivrée à 104 140 €. L’opération se déroulait sous le regard perçant d’un Jeune fumeur (17 14 cm), portraituré par David II Teniers (1610-1690) et reconnu à 76 200 €. La Descente aux enfers (29,5 38,5 cm - 73 660 €), un cuivre attribué au Néerlandais Jacob Isaacszoon Van Swanenburgh (1571-1638), n’était pas le thème de l’après-midi, bien au contraire : cette collection – dont seule la première partie est dispersée pour l’instant – gagnait son paradis !
 

Titrée Bleu et jaune ou encore Les Villages (72,6 x 116 cm), cette huile sur toile de Maria Helena Vieira da Silva (1908-1992) était adugé
Titrée Bleu et jaune ou encore Les Villages (72,6 116 cm), cette huile sur toile de Maria Helena Vieira da Silva (1908-1992) était adugée à 336 550 €. Réalisée en 1960, reproduite dans le numéro de L’Œil de mars de la même année, elle appartient à une époque où l’artiste, revenue vivre en France avec son mari Árpád Szenes, connaît le succès et la notoriété. Les galeristes les plus pointus la défendent – de Jeanne Bucher à Pierre Loeb –, des monographies sont publiées et en 1958, une première rétrospective itinérante lui est consacrée en Allemagne, avant que d’autres expositions se tiennent aux États-Unis en 1961. Elle disait joliment : «La peinture est comme une personne, on la regarde vivre
James F. Bismuth ne craignait pas d’associer sur ses murs les anciens et les modernes, bousculant les codes et affirmant sa curiosité natu
James F. Bismuth ne craignait pas d’associer sur ses murs les anciens et les modernes, bousculant les codes et affirmant sa curiosité naturelle pour tous les arts. Ce Petit paysage baroque, couleur de hareng grillé (32,5 40 cm), peint en 1952 par Jean Dubuffet (1901-1985), l’illustre parfaitement. Il était retenu à 228 600 €. Pour expliquer ce que peut bien cacher ce titre étrange, l’artiste écrit (Notes du peintre, 1953) : «Les expérimentations (très nombreuses) que je faisais à propos de ces peintures ont parfois abouti à des aspects bizarres, où le faux se mêlait au vrai, où le paysage prenait un air absurde évoquant, plutôt qu’un lieu réel ou de la vraie matière naturelle, quelque sorte de création avortée ou inachevée».

Retour à du grand classique du XVIIe siècle avec ce panneau d’Isaac Soreau (1604-vers 1644) figurant une Corbeille de prunes, raisins et a
Retour à du grand classique du XVIIe siècle avec ce panneau d’Isaac Soreau (1604-vers 1644) figurant une Corbeille de prunes, raisins et abricots, à gauche dans un vase (roemer), lauriers blancs et œillets rouges, cerises, noisettes, grenade et papillon sur un entablement (60,5 86 cm). Construit comme le bouquet de Balthasar van der Ast, sans aucun respect de leur période de maturité et de floraison, ce foisonnement de dons de la nature était adjugé à 152 400 €. Soreau est un représentant du baroque allemand, mais c’est bien à Anvers, où il compléta son apprentissage – probablement chez le maître de la guilde Jacob Van Hulsdonck (1582-1647) –, qu’il apprit la perfection flamande dans le rendu des fleurs et des fruits.
Tout le talent de Balthasar Van der Ast (vers 1593-1657) explose dans cette composition d’Iris, tulipes, œillets, roses et autres fleurs d
Tout le talent de Balthasar Van der Ast (vers 1593-1657) explose dans cette composition d’Iris, tulipes, œillets, roses et autres fleurs dans un vase sculpté avec coquilles et lézards sur un entablement (74,5 64 cm), emportée pour offrir à 196 850 €. Tout est dit dans le titre, difficile de faire plus précis… Et de fait, chez ce peintre néerlandais, la minutie est de mise, même si la temporalité est totalement imaginaire. Il recréait une sorte d’idéal et invitait, comme c’était souvent le cas à cette époque, à une réflexion dépassant le pur esthétisme.
vendredi 28 mai 2021 - 14:00 - Live
Beaussant Lefèvre & Associés
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