L'heureuse érudition de Georges Heilbrun

Le 01 avril 2021, par Anne Doridou-Heim

Faventibus astris… Sa devise a porté chance à Georges Heilbrun, et sa bibliothèque a fait la joie des bibliophiles du XXIe siècle.

Francesco Colonna (1433-1527), Hypnerotomachia Poliphili, Venise, Alde Manuce, décembre 1499, in-folio, reliure du second Empire en maroquin rouge.
Adjugé : 196 292 

L’attente a semblé longue, mais les astres lui ont été favorables (voir l'article Georges Heilbrun, libraire érudit et heureux de la Gazette n° 37 du 23 octobre 2020, page 12, et n° 11 du 19 mars dernier, voir l'article Bibliothèque Georges Heilbrun page 54). La dispersion de la collection de livres de Georges Heilbrun (1901-1977), marchand et bibliophile émérite, voyait l’ouvrage le plus précieux, une édition originale du premier tirage de l’Hypnerotomachia Poliphili  (ou Songe de Poliphilie) de Francesco Colonna, sortir de son sommeil pour 196 292 €. Cet exemplaire était l’une des cent quarante pépites que ce Parisien né à Bruxelles, dont la personnalité forte et lumineuse a marqué cet univers de connaisseurs, s’était réservé. Le récit énigmatique et obscur, dont le nom de l’illustrateur est encore à découvrir, est considéré par les spécialistes comme une merveille de typographie, effectuant une symbiose entre les caractères et l’image. Sur ces rayonnages idéaux se trouvaient également, sans autre logique que celle de l’érudition, les trente-cinq volumes de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des arts et des métiers de Diderot et d’Alembert, éditée à Paris et à Neuchâtel entre 1751 et 1780 (71 156 €), et une édition originale de la traduction en vers latins de 1497 de La Nef des fous de Sébastien Brant, parue d’abord en allemand trois ans plus tôt (45 393 €). L’auteur y dénonce, avec force satyre et morale, la folie présente dans toutes les couches de la société. Une autre de ses qualités, et non des moindres, est de bénéficier d’une remarquable mise en images, œuvre en grande partie d’Albrecht Dürer (soixante-quinze des 117 figures gravées). Enfin, Georges Heilbrun l’avait acquis pour lui-même auprès de Pierre Bérès. Voltaire ne pouvait naturellement être absent de cet ensemble. Deux éditions originales de Candide ou l’Optimisme, «traduit de l’allemand de M. le Docteur Ralph» – l’un de ses pseudonymes –, se distinguaient. La première, brochée et imprimée à Genève en 1759 par les Cramer, auxquels le philosophe avait remis son manuscrit, se présente protégée derrière une couverture de papier d’origine (37 418 €), la seconde étant habillée d’une reliure en veau marbré aux armes de Jean-Louis de Riquet, dit marquis de Caraman, trésorier des armées de Louis XV. Un fait notable car, le livre sentant le souffre, très peu d’amateurs avaient osé faire apposer leurs armes sur sa reliure. Cet acte d’audace, qui n’avait pu que séduire le collectionneur Heilbrun, était couronné de 30 671 €.

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