Le canard millionnaire de François-Xavier Lalanne

Le 22 avril 2021, par Anne Doridou-Heim

Avec un résultat de 1 963 000 €, ce palmipède unique devient pour l'instant l’enchère la plus élevée de l’année à Drouot. Il consacre une nouvelle fois le succès – et le talent – de son créateur, François-Xavier Lalanne. Jean-Michel Frank et Alberto Giacometti étaient les deux autres vainqueurs de cette vente.

François-Xavier Lalanne (1927-2008), Grand canard, 1971, jette-habits en tôle de fer calaminée et peinte, 144 209 96 cm.
Lundi 12 avril, salle 9 - Drouot-Richelieu. Gros & Delettrez OVV. Cabinet PBG.

Adjugé : 1 963 000 

La bataille faisait rage pour emporter ce Grand canard, une pièce unique de 1971 de François-Xavier Lalanne, un curieux jette-habits réalisé à la demande d’amateurs pour l’entrée de leur maison. L'artiste ne proclamait-il pas : «L’art, c’est comme la vie, ça ne devrait pas être pris au sérieux» ? Ce gigantesque objet en tôle de fer calaminée et maillechort poli résume parfaitement la dextérité de son auteur dans l’usage des métaux. Il y a chez l’artiste un éloge de la légèreté qui fait du bien et qui rend sympathique son bestiaire. Lorsqu’il convoque un rhinocéros, celui-ci livre son flanc avec bonhommie pour accueillir un secrétaire, et hop, le voilà transformé en Rhinocrétaire ! Un hippopotame devient une baignoire d’un bleu profond évoquant son petit cousin en faïence remonté de l’Égypte ancienne. Un oiseau ouvre ses ailes pour se faire siège à bascule et des moutons viennent parsemer les jardins chics de leur toison laiteuse… Mais d’où Lalanne tenait-il pareille imagination ? Il partageait avec son épouse, Claude, le sentiment que l’œuvre d’art pouvait avoir une fonction. Ensemble, ils ont désacralisé la sculpture, et l’ont ouverte au monde. Le résultat de 1 963 000 € déposé aux pieds du palmipède est à la hauteur de sa taille ! Depuis la mythique vente Yves Saint Laurent - Pierre Bergé (21-25 février 2009), la cote de ce trublion des arts décoratifs n’a cessé de grimper. Il y eut ensuite, en 2010, l’exposition rétrospective du musée des Arts décoratifs et, plus récemment, en octobre 2019, la dispersion du fonds d’atelier du couple. Une vacation émaillée de records et de pièces longtemps demeurées à l’abri des convoitises. À Drouot apparaissent régulièrement des carpes d’or et des échassiers en éditions multiples, qui s’y trouvent comme des poissons dans l’eau. Il est cependant rarissime d’y voir proposer une pièce unique de si grande taille et à ce prix. Il ne faut donc pas bouder son plaisir et saluer ce succès qui, on l’espère, fera des petits… S’il était impossible de rivaliser avec ce poids lourd palmé, la lumière s’allumait sur un duo créatif, Alberto Giacometti (1901-1966) et Jean-Michel Frank (1895-1941). Le premier s’est impliqué dans le domaine des arts décoratifs à partir de sa rencontre avec le second. Leur collaboration fonctionne tout au long des années 1930. Ainsi, des lampes de table, des lampadaires, des vases et des appliques vont naître, près d’une centaine de modèles dont le succès ne se dément pas. Un exemplaire en bronze du lampadaire «à l’étoile» créé vers 1936 (h. 148 cm) s’éclairait de 236 600 €. Deux lampes, l’une Grecque – une épreuve grand modèle en terre cuite au naturel (h. 44 cm) –, l’autre Calebasse – petit modèle en plâtre patiné (h. 21,2 cm) –, recevaient respectivement 130 000 et 97 500 €. Dans une lettre adressée à son galeriste en 1948, Giacometti écrivait : «Les objets m’intéressent à peine moins que la sculpture et à un certain point les deux se touchent.» La droite des arts décoratifs passait par deux points lumineux, François-Xavier Lalanne et Alberto Giacometti.

lundi 12 avril 2021 - 04:00 - Live
Gros & Delettrez
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