Charlotte, Victor, Honoré et les autres…

Le 28 novembre 2019, par Anne Doridou-Heim

La littérature du XIXe siècle recevait un nouvel éclairage, dominé par un manuscrit en minuscule de la grande Charlotte Brontë.

Charlotte Brontë (1816-1855), Second Series of The Young Men’s Magazines {…}, manuscrit autographe signé, août 1830, petit cahier (35 61 mm) de 20 pages, couverture de papier marron, sous chemise de cuir rouge et étui en maroquin brun.
Adjugé : 780 000 

Cette nouvelle salve était introduite par une vente consacrée à la littérature anglo-saxonne. C’est elle qui recevait les plus hauts suffrages, se concluant sur le produit de 3 800 703 €. Son point culminant était l’acquisition, à 780 000 €, du manuscrit miniature rédigé par la jeune Charlotte Brontë (1816-1855) en août 1830, alors qu’elle n’avait que 14 ans. Cette œuvre minuscule (35 61 mm), qui trahit déjà le talent de la future écrivaine, rejoint les collections du Brontë Parsonage Museum et à l’issue de l’enchère, la conservatrice du lieu, Ann Dindsdale, faisait part de sa joie de voir ce document unique revenir à l’endroit où il avait vu le jour : «Charlotte Brontë a écrit ce manuscrit pour les petits soldats qu’elle, ses sœurs et son frère avaient inventés. Alors que nous nous trouvons dans cette même pièce dans laquelle ils jouaient (le musée est sis dans le presbytère d’Haworth, ndlr), il semble particulièrement approprié que le manuscrit soit de retour en ces lieux». Toujours outre-Manche, un regard rétrospectif jusqu’à un temps plus lointain encore était opéré avec les 169 000 € recueillis par deux feuillets en latin, extraits du De laude virgintatis de saint Aldhelm (vers 639-709). Le saint homme, premier évêque de Sherbourne, était réputé pour son érudition et fut le premier Anglais à délivrer un enseignement classique. Ses écrits jettent un éclairage particulier sur la pensée religieuse en Angleterre à la fin du VIIe siècle. Place au XVIIIe siècle, avec des ouvrages de l’économiste et philosophe écossais Adam Smith (1723-1790). 139 007 € revenaient à un exemplaire de la première édition de An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations de 1776, un traité ayant fourni la première expression de la théorie du libre-échange. De la littérature, le programme prenait donc un virage scientifique avec les 240 000 € déposés sur une édition originale de On the Origin of Species de Charles Darwin (1809-1882) et les 183 236 € de l’un des plus célèbres livres illustrés sur la faune et la flore américaines du fondateur de l’ornithologie outre-Atlantique, Mark Catesby (1683-1749), intitulé Natural History of Carolina, Florida and the Bahama Islands (1754). Le clap de fin était prononcé par celui qui n’était pas encore président, le général Dwight David Eisenhower (1890-1969), avec un courrier sobre signé de sa main et daté du 7 mai 1945, annonçant le cessez-le-feu à la veille de l’armistice du 8 mai : «La mission des forces alliées a été remplie». Un document historique, honoré de 182 000 €.
 

Album amicorum d’Élisa Denain (1823-1892) de format in-folio, comprenant cinquante et un dessins dont huit (l’un reproduit) par Victor Hug
Album amicorum d’Élisa Denain (1823-1892) de format in-folio, comprenant cinquante et un dessins dont huit (l’un reproduit) par Victor Hugo (1802-1885), lavis brun, dim. de l’album 35 47 cm.
Adjugé : 40 300 


La littérature toujours, mais sous l’angle hexagonal
Le chapitre portant sur la littérature française des XIXe et XXe siècles couvrait deux cent cinquante écrits, et se refermait sur un produit de 961 169 €. Les figures d’Honoré de Balzac (1799-1850), de Gustave Flaubert (1821-1880), de Victor Hugo (1802-1885) et de Marcel Proust (1871-1922) y étaient évidemment conviées. Du premier, un ensemble de dix-sept volumes de la première édition collective de la Comédie humaine, enrichie de huit envois autographes de l’auteur à sa sœur et d’un à sa mère, recueillait 65 700 €. Balzac apparaissait quant à lui à travers une correspondance autographe, adressée à Guy de Maupassant (1850-1893) entre 1875 et 1880. Tout au long de ces trente-trois lettres, dont deux signées «Votre vieux», l’amitié et l’estime entre les deux hommes ressort, tout comme le respect du plus jeune pour l’ancien et les encouragements de l’aîné au cadet. Tout cela méritait bien 57 200 €. L’édition originale d’À la recherche du temps perdu, estimée entre 7 000 et 9 000 €, surprenait à 37 900 €. Plus attendue était l’entrée en scène des institutions françaises. La BnF préemptait les épreuves corrigées des Chansons des rues et des bois (1865) du poète de La Légende des siècles à 11 400 €, puis le manuscrit de Littérature et Philosophie mêlées. Journal des idées, des opinions et des lectures d’un jeune jacobite de 1819 écrit à quatre mains avec son épouse Adèle, pour 6 500 €. Quant à l’album amicorum d’Élisa Denain, riche de cinquante et un dessins dont huit de la plume de Victor Hugo, il se laissait feuilleter à 40 300 €. Avec ces grands noms, le chemin était tout tracé vers les deux derniers opus consacrés à l’Académie française, bien que, à l’exception notable d’Hugo, aucun des grands romanciers du XIXe siècle ne l’ait rejointe.

 

Charles Baudelaire (1821-1867), lettre autographe à sa mère, Caroline Aupick (1793-1871), datée du 3 juillet 1861, trois pages. Adjugé : 8
Charles Baudelaire (1821-1867), lettre autographe à sa mère, Caroline Aupick (1793-1871), datée du 3 juillet 1861, trois pages.
Adjugé : 8 960 


«Tous ces noms dont pas un ne mourra»
Deux vacations étaient donc réservées à nos chers académiciens (voir l’Événement La littérature, invitée d’honneur du 5e opus Aristophil de la Gazette n° 38 du 8 novembre, page 14). Ensemble, les deux dispersions de la collection réunie par six générations de marquis de Flers et acquise dans sa globalité par Aristophil en 2009 totalisaient 826 387 €. Fondée en 1634, la vénérable institution accueillera sous sa coupole la fine fleur de la littérature nationale, non sans certains soubresauts. La première vente était consacrée aux années courant jusqu’à sa suppression en 1793, en pleine Terreur révolutionnaire, soit deux cent trente-neuf années au cours desquelles 277 membres se succédèrent : «Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau», clamait le Cyrano d’Edmond Rostand. Impossible de les citer tous et d’ailleurs, beaucoup ont sombré dans l’oubli… Tout de même, Jean de La Bruyère (1645-1696) illustrera la brillance du siècle de Louis XIV avec une lettre de réflexions critiques adressée au grammairien Gilles Ménage, en réponse à ses remarques sur sa traduction du grec des Caractères de Théophraste (52 000 €). Il sera accompagné d’une lettre de Jean de La Fontaine (1621-1695) écrite à son ami (et oncle de son épouse) Jean Jannart, substitut du procureur général à Paris, dans laquelle le conteur évoque ses difficultés financières et sa séparation de biens avec sa femme (45 500 €). Nous sommes en 1659, La Fontaine n’a encore publié qu’une comédie, mais il a déjà commencé à se faire un nom dans le monde littéraire comme «garçon de belles lettres et qui fait des vers». La dernière session de novembre explorait la renaissance de l’Académie, qui connut différentes fortunes jusqu’à sa refonte par Louis XVIII en 1816. L’épisode du discours interdit de Chateaubriand en est un moment fort, ce que rappelait une copie d’époque de ce monument de rhétorique, emportée à 3 770 €. Il est intéressant enfin de s’intéresser aux malheureux refusés… Ce fut le cas par exemple d’Émile Zola, candidat perpétuel qui n’essuya pas moins de vingt-quatre échecs, et de Charles Baudelaire, dont une lettre autographe à sa mère portant sur sa préparation à la troisième édition des Fleurs du mal, et sa réflexion sur une possible candidature, recueillait 8 960 €. Zola décidément n’a pas de chance avec l’institution : même ses demandes écrites n’ont pas trouvé preneur, seul un billet envoyé à Paul Bourget le jour même de l’élection de ce dernier (le 31 mai 1894) obtenant acquiescement à 650 €. Non sans ironie, il y écrivait : «Nul n’est plus heureux que moi de votre succès…»

Jean de La Bruyère (1645-1696), lettre autographe, quatre pages, septembre 1690 ou 1691, adressée à Gilles Ménage. Adjugé : 52 000 €
Jean de La Bruyère (1645-1696), lettre autographe, quatre pages, septembre 1690 ou 1691, adressée à Gilles Ménage.
Adjugé : 52 000 


 

Salle 9, Drouot-Richelieu.
Lundi 18 novembre. No 22 - Britannica, Americana. No 26 - Grands hommes illustres. OVA Aguttes. Mme Adeline, M. Bodin.
Mardi 19 novembre. No 23 - Littérature française des XIXe et XXe siècles. OVA Artcurial. Cabinet de Bayser, M. Cahen.
Mercredi 20 novembre. No 24 - Littérature, l’Académie française, partie I - OVA Drouot Estimations. M. Bodin.
Jeudi 21 novembre. No 25 - Littérature, l’Académie française, partie II. OVA Ader. M. Bodin. 
lundi 18 novembre 2019 - 14:00 - Live
9, rue Drouot 75009 Paris
Aguttes , Les Collections Aristophil
La Gazette Drouot vous offre 4articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne