Le grand XVIIIe entre peinture et mobilier

Le 27 juin 2019, par Anne Doridou-Heim

Un inconnu perruqué portraituré par Nicolas de Largillière ouvrait une voie princière au XVIIIe siècle, et notamment à ses productions mobilières.

Nicolas de Largillière (1656-1746), Portrait d’homme en habit rouge, huile sur toile, 80 62 cm.
Adjugé : 121 220 

Dans cette vente à la teneur classique de très bon niveau, on attendait la commode marquetée en bois de violette de losanges attribuée au «Maître aux pagodes». Cette appellation a été donnée par l’expert Alexandre Pradère à un ébéniste parisien ayant travaillé entre 1730 environ et 1745 et auteur d’un corpus restreint de meubles de haut vol (voir l'article Un ébéniste mystérieux de la Gazette no 23 du 14 juin, page 85). Le modèle en question, dont les origines demeurent donc assez mystérieuses, n’a pas démérité et a atteint 63 800 €. Il a cependant été coiffé par ce Portrait d’homme en habit rouge et à l’abondante perruque, reçu à 121 220 €. Le pinceau qui l’a immortalisé est celui de Nicolas de Largillière (1645-1745), et l’historien d’art Dominique Brême auteur du catalogue raisonné du peintre bientôt publié le situe vers 1705. On y retrouve toute la virtuosité de l’artiste dans l’exécution du magnifique drapé rouge crissant, de la coiffure bouclée, ainsi que dans l’acuité du regard de ce personnage certainement très haut placé. Dès la fin du XVIIe siècle, le talent de l’artiste à faire vibrer la lumière et à mettre de la chaleur dans les coloris pour magnifier ses portraits éclipse celui du peintre vieillissant François de Troy (1645-1730). Il va ensuite se partager un marché florissant de commandes avec Hyacinthe Rigaud (1659-1743) : au second d’illustrer brillamment la cour, alors que lui va se consacrer aux membres éminents de la bourgeoisie. Un autre tenant du XVIIIe siècle s’est fait remarquer en la personne d’Hubert Robert (1733-1808). Une paire de toiles de sa main représentant des Buveurs à la fontaine d’un obélisque et des Femmes et enfant au pied d’une colonne (242 63,5 cm chacune) était décrochée à 58 696 €. Ces œuvres peuvent être rapprochées de sa série des «Jeux d’eau» réalisée pour le comte d’Artois et aujourd’hui conservée au Metropolitan Museum de New York. Quelques numéros plus loin, une sculpture n’échappait pas non plus à l’œil des spécialistes. Il s’agissait d’une épreuve en terre cuite du fameux Chinois no 1 de Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875). Portant le cachet de l’atelier du maître, cette statue en buste à la belle présence s’envolait à 49 764 €, décuplant son estimation.

Atala emportée par la Maison de Chateaubriand

Le 12 septembre 2019, par Anne Doridou-Heim

251 ans et pas un fel dans sa notoriété : le 4 septembre 1768, naissait l’auteur des Mémoires d’outre-tombe. Retour sur une porcelaine partie de Drouot pour la Vallée-aux-Loups.

Darte Frères, porcelaine de Paris, vers 1800-1810, plateau de déjeuner de forme ovale décoré en plein d’une peinture représentant Le Convoi d’Atala d’après la toile de Claude Gautherot, l. 44,5 cm.
Vendredi 21 juin, salle 1-7 - Drouot-Richelieu. Maigret (Thierry de) OVV. M. de La Verrie. 
Adjugé : 4 849 €  Préempté pour la Maison de Châteaubriand

La Maison de Chateaubriand du domaine de la Vallée-aux-Loups est une véritable sentinelle, guettant tout ce qui touche à son «grand homme». Si on la voit régulièrement agir aux enchères pour acquérir des manuscrits, les ventes Aristophil étant en ce domaine une véritable manne pour elle  le 14 novembre 2018, elle préemptait trois lots historiques dont, à 24 700 €, un ensemble de manuscrits se rattachant au chantier des Mémoires d’outre-tombe , elle n’en guette pas moins les œuvres d’art faisant écho à son corpus littéraire. «Nous sommes une maison d’écrivain et à ce titre nous avons besoin d’énormément de fonds pour évoquer son œuvre littéraire et la réception de cette œuvre», précise Pierre Téqui, chargé de la conservation de la bibliothèque et de la valorisation du patrimoine. C’est ainsi que le 21 juin dernier, lors d’une vente à Drouot, le département des Hauts-de-Seine préemptait pour son compte ce plateau de déjeuner en porcelaine de Paris. Portant la marque au tampon de la manufacture Darte Frères, cette pièce présente un atout majeur : son décor polychrome en plein d’une scène intitulée Le Convoi d’Atala, réalisé d’après la gravure d’Étienne-Frédéric Lignon (1779-1833), elle-même étant inspirée de la toile de Claude Gautherot (1769-1825), peintre néoclassique élève de David, présentée au Salon de 1802. La publication d’Atala ne date alors que de l’année précédente, mais cette «peinture des transes, des alternatives de crainte, d’espoir, de remords qui tourmentent ces fugitifs [ayant] fourni au génie poétique de Chateaubriand des pages admirables» (Daniel Bonnefon, Les Écrivains modernes de la France, 1880), on comprend qu’aussitôt le jeune texte entre dans la cour des grands et que rapidement une «Atalamania» se met en place. La puissance des évocations de la beauté de la faune, de la flore et des paysages de l’Amérique vaut à son auteur le surnom d’«Enchanteur».
Dénouement heureux
François-René de Chateaubriand (1768-1848) est natif de Saint-Malo ; l’appel du large inscrit dans ses gènes le pousse à s’embarquer en avril 1791 pour l’Amérique. Il y découvre des déserts, des forêts grandioses et les chutes du Niagara, autant de matières pour son cheminement littéraire. Il a donc vécu ce qu’il décrit si bien. Ses scènes, et tout spécialement la dernière partie de ce court roman d’amour au dénouement tragique  à savoir la fuite d’Atala et de Chactas , vont offrir aux artistes quantité de sujets à explorer. Côté peinture, Atala au tombeau d’Anne-Louis Girodet (1767-1824), peinte en 1808 et acquise par le Musée royal en 1819 et aujourd’hui conservée au musée du Louvre, en est l’acmé, mais pas la première pierre ! C’est bien le tableau de Gautherot  aujourd’hui non localisé, une notice du XIXe siècle retrouvée par Pierre Téqui le situant à Rome, dans la collection de Lucien Bonaparte  qui a donné la première représentation du thème ; celui-ci sera ensuite développé dans de nombreuses disciplines artistiques. Et voilà, outre son indéniable qualité d’exécution, ce qui devait rendre ce plateau de déjeuner très désirable : l’évocation de cette peinture pionnière. «Nous détenions déjà des pendules, des vases, des assiettes décorées, des gravures, un papier peint, une toile de Jouy et deux études de Girodet pour son célèbre tableau.» Un fonds désormais riche d’un nouveau témoignage de la passion du XIXe siècle naissant pour Atala.

Panorama (après-vente)

Atala retrouve Chateaubriand

La maison de Chateaubriand, très attentive aux œuvres liées à son grand auteur, a préempté le vendredi 21 juin, chez Thierry de Maigret (M. de La Verrie), ce plateau de déjeuner en porcelaine de Paris, signé Darte Frères, provenant de la collection de Nenad Ikodonovic, un féru des arts du feu du début du XIXe siècle  période qu’il considère comme un âge d’or. De forme ovale (l. 44,5 cm), l’objet est orné en plein d’une peinture représentant Le Convoi d’Atala, d’après la toile de Claude Gautherot, élève de David. Il était emporté à 4 849 €.

La Gazette Drouot vous offre 4articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne