3 602 400 € pour un ivoire sculpté ou l’apothéose de l’art carolingien

Le 24 novembre 2020, par Sophie Reyssat

La rareté de ce plat de reliure en ivoire de la fin du IXe siècle justifiait son résultat millionnaire.

Art carolingien, seconde école de Metz ou sa suite, vers 880-910, plaque de reliure en ivoire sculpté en bas relief sur deux registres, 20,1 x 13,3 x 0,7 cm.
Adjugé : 3 602 400 €

Raisonnablement estimée au plus haut à 200 000 €, cette plaque de reliure sculptée à la fin du IXe siècle, objet d’un coup de cœur intitulé L'ivoire de la renaissance carolingienne dans notre n° 40 (page 26), était propulsée jusqu’à 3 602 400 € par une institution nord-américaine, qui s’en portait acquéreur. Ni le Louvre, ni le musée de Cluny – venus voir la pièce les semaines précédant la vente – ne se sont manifestés durant ces enchères à huis clos, menées avec fièvre sur le digital par une dizaine d’enchérisseurs français et étrangers : grands musées, fondations et collectionneurs. Ces objets de petite taille, utilisés pour orner un livre – parfois la mitre d’un évêque – sont rarissimes sur le marché : « on n’en rencontre qu’un par siècle » souligne l’expert Benoît Bertrand, d’où son adjudication étourdissante. Par exemple, en juillet, un baiser de paix rectangulaire en ivoire du XIIIe siècle d’à peine 5 cm, pourtant lacunaire, pulvérisait sa modeste estimation jusqu’à 312 000 €. Beaucoup ont été détruits, d’autres oubliés au fond d’un tiroir, comme ce fut le cas de cette plaque de reliure. Son iconographie à elle seule, expression d’une théologie complexe, n’a pas encore dévoilé ses mystères.

À l’époque carolingienne, les livres constituent une œuvre d’art total : l’iconographie des plats de reliures se rapporte en effet au contenu des manuscrits, évangéliaires, sacramentaires et autres psautiers qu’elles protègent. La sculpture de leurs plaques en ivoire est indissociable de l’art de l’enluminure. Le thème principal de sa sculpture est ici l’entrée du Christ dans Jérusalem, mis en exergue sur toute la partie inférieure du panneau, et précédé, au registre supérieur, par la figuration des trois Résurrections, et l’épisode de l’ânesse et de l’ânon apportés au Christ. La rareté de certains sujets, et la manière de les représenter, relance le débat sur la production des centres ivoiriers carolingiens, dont les historiens de l’art tentent de classifier les œuvres en différents corpus. L’édicule symbolisant un tombeau, d’où sortent les têtes des trois ressuscités, est à mettre en rapport avec une plaque de reliure conservée à la cathédrale de Nancy, tandis que le châtelet, servant de transition entre les deux premières scènes, est à rapprocher de celles du Victoria and Albert Museum de Londres et du Metropolitan Museum de New York. Si l’autel sculpté dans l’ivoire au XIXe siècle à la mémoire de Jeanne d’Arc ne trouvait pas preneur, des bronzes permettaient de réviser ses classiques. 45 504 € étaient requis pour le Cheval turc n° 2, antérieur gauche levé d’Antoine-Louis Barye, tandis que les effigies d’Hercule et de Minerve, fondues au XIXe siècle d’après des modèles du XVIIe siècle, obtenaient 32 611 € (h. 30 et 31 cm). 

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