La Gazette Drouot
Best of des enchères - Dessin, Tableau, Estampe (best of 2013) Best of des enchères
# Dessin, Tableau, Estampe 2013 (#1)
Vladimir Davidovic Baranov-Rossiné (1888-1944), Hommage à Lindbergh, 1927-1928, huile sur toile, 100 x 65 cm.
Frais compris : 316 200 €.
Baranov-Rossiné record
Estimée au plus haut 70 000 €, cette toile de 1927-1928 de Vladimir Davidovic Baranov-Rossiné en atteignait 255 000, marquant un record français pour cet artiste de l’avant-garde russe. Son sujet mérite une telle envolée, puisqu’il rend hommage à un as de l’aviation, Charles Lindbergh, le premier à avoir traversé en solitaire l’Atlantique par les airs. C’était les 21 et 22 mai 1927, à bord du Spirit of Saint-Louis, en trente-trois heures et trente minutes... Outre son exploit, Charles Lindbergh marque les esprits en demandant à rencontrer la mère de Charles Nungesser, disparu le 8 mai 1927 en tentant de rallier New York. Baranov-Rossiné a d’ailleurs retenu comme image du pilote celle d’un élégant gentleman, fumant la cigarette avec décontraction, son avion étant évoqué par une hélice et la traversée océanique, sans doute par la forme féminine rouge courant. Le principe de superposition des images renvoie au futurisme et aux expérimentations photographiques et filmographiques les plus avant-gardistes. Le peintre est revenu à Paris en 1925. Il y avait séjourné entre 1910 et 1914, côtoyant à La Ruche Alexandre Archipennko, Marc Chagall, Chaïm Soutine et bien d’autres. Il se lie d’amitié avec les Delaunay. Formé à Odessa puis Saint-Pétersbourg, l’artiste montre tôt une appétence particulière pour la fusion des arts, concevant des sculptures polychromes intitulées Symphonie. Son rêve de combiner musique, couleurs et formes culmine dans son piano "Optophonic", présenté à Moscou en 1924. Il poursuivra ses recherches à Paris.
Mercredi 17 avril, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Aponem Deburaux SVV. M. Willer.

Joseph-Philibert Girault de Prangey (1804-1892), Atelier du peintre Raphaël dans le jardin de la villa Borghèse, Rome, juin 1942, daguerréotype panoramique, 8,7 x 23,3 cm.
Frais compris : 43 050 €.
Rome 1842
Adjugée 35 000 €, cette vue panoramique de la villa Borghèse à Rome appartient aux tout débuts de l’histoire de la photographie. Elle est prise en 1842 par Joseph-Philibert Girault de Prangey, l’un des pionniers du daguerréotype, alors qu’il entame un périple de trois ans qui, sur les traces de Chateaubriand, le conduira de l’Italie jusqu’au Moyen-Orient. Il rapportera de cette expédition près d’un millier de plaques. L’homme est avant tout un aristocrate passionné par l’architecture arabo-musulmane et trouve dans la révolution photographique le moyen de la saisir de la manière la plus fidèle possible. En 1831, il part à la découverte de la culture arabo-andalouse et publiera un recueil de gravures en trois volumes intitulé Monuments arabes et mauresques de Cordoue, Séville et Grenade, dessinés et mesurés en 1832 et 1833 (Paris, Veith et Hauser, 1836-1839). La photo est pour lui un outil de documentation scientifique et d’analyse. Dévoilé en 1839, le daguerréotype doit attendre quelques perfectionnements pour être utilisé de manière aisée. Dès 1840, le temps de pose tombe à quelques secondes. Précoce, Girault de Prangey réalise ses premières vues de Paris l’année suivante, prêt pour sa grande expédition. Première étape : l’Italie. En juin 1842, il saisit notre panorama qui, outre la villa Borghèse et son jardin, montre un édifice connu sous le nom de "villa Raphaël". En 1864, dans son ouvrage Raphaël et l’Antiquité, François-Anatole Gruyer écrit : "En 1785, le cardinal Giuseppe Doria avait acheté ce casino au marquis Olgiati ; il appartint ensuite à l’avocat Nelli ; celui-ci le céda au prince Borghèse qui l’enclava alors dans sa propriété. Voisin des remparts de Rome, il ne put trouver grâce devant les rigueurs du siège de 1848"... et de préciser que les fresques du maître de la Renaissance présentes dans une chambre du rez-de-chaussée ont, heureusement, auparavant été installées dans la villa Borghèse. Notre daguerréotypiste a pour sa part sauvé l’image de ce qui a peut-être été l’atelier de Raphaël.
Mercredi 17 avril, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. M Romand.
Valerio Adami (né en 1935), Interno pubblico 1, 1969, huile sur toile, 239 x 362 cm. Frais compris : 254 036 €.
Records pour la figuration narrative
La peinture abstraite et contemporaine récoltait 3,4 M€ frais compris ce dimanche à Versailles et trois records mondiaux étaient enregistrés. La figuration narrative participait sans rougir à ce résultat, Valerio Adami montant sur la seconde marche du podium, ex-æquo avec Chu Teh-chun, grâce à un record à 205 000 € pour Interno pubblico 1 (source Artnet, voir photo). Quand Adami peint notre toile, en 1969, cela fait près de trois ans qu’il a trouvé son style - ô combien caractéristique. Il simplifie les formes, marque leurs contours et les aplatit en les remplissant de couleurs puissantes et homogènes. Devenu roi, le graphisme parvient même à soumettre la figure humaine à sa loi. Déshumanisé, assis sur un tabouret dans un intérieur standardisé, un personnage est réduit à sa plus simple expression, deux formes allusives de couleur rose faisant office de jambes... À l’inverse, la vie grouille chez Gudmundur Erro, même si l’humanité s’y révèle hybride et cauchemardesque, comme dans Birth without Pain, emporté pour 195 000 €. Les créatures s’imbriquent et s’accumulent de manière quasi surréaliste dans cet accouchement "sans douleurs" de la série des "Maternités", peint en 1960. Place à l’animal, avec Le Zèbre figuré par Alain Jacquet en 1966 et adjugé 85 000 €, soit le plus haut prix obtenu par l’artiste en ventes publiques (Artnet). L’artiste, qui aime jouer avec les mots et manier l’ironie, prend l’équidé à son propre jeu et strie son image de zébrures horizontales. L’humour grinçant et l’anticonformisme de Bernard Rancillac s’exprimaient quant à eux dans L’Herbe plus verte, le ciel plus bleu, une parodie de conte de fée où règnent l’anarchie et les couleurs criardes. Sans surprise, 75 000 € étaient prononcés pour cette oeuvre en tondo peinte en 1964, dans les jeunes années de la figuration narrative. Un an plus tard, Jan Voss dispersait ses figures et juxtaposait ses saynètes naïves dans sa toile À l’âge des pâquerettes, le troisième record de l’après-midi (source : Artnet), à 70 000 €.
Dimanche 21 avril, Versailles.
Versailles Enchères SVV.
Robert Temple, Sixteen views of places in the Persian Gulph, taken in the years 1809-1810 : illustrative of the proceedings of the forces employed on the expedition sent from Bombay (...) against the Arabian pirates, Bombay, 1816, grand in-folio oblong avec16 aquatintes.
Frais compris : 62 500 €.
Le golfe Persique par Robert Temple
Cet ouvrage de la plus grande rareté faisait l’objet d’une vive bataille d’enchères qui lui permettait d’atteindre 50 000 €, pulvérisant ainsi son estimation. Il s’agit d’une édition originale datant de 1811. Le 12 novembre dernier, Sotheby’s en proposait à Londres un exemplaire - invendu - publié la même année par William Haine à Londres, qui en 1813 allait en faire une deuxième édition. Il contenait en outre huit planches montrant l’île Maurice, éditées par Haine en 1813. Le catalogue de la vente londonienne indiquait qu’il s’agit du seul livre possédant des planches en couleurs de vues du golfe Persique, et l’exemplaire proposé était le premier à apparaître aux enchères depuis plus de trente ans. Les aquatintes ont été réalisées par un certain J. Clark, d’après des dessins du lieutenant Robert Temple. On ne sait rien de ce militaire qui accompagne l’expédition partie de Bombay, en 1809, pour combattre les pirates arabes qui infestent cette région. Il appartient au 65e régiment britannique, commandé par le lieutenant-colonel Lionel Smith. Deux navires participent à l’aventure, le Caroline et le Chiffone, frégate placée depuis 1806 sous les ordres du capitaine John Wainwright. Ce vaisseau de 38 canons a été construit à Nantes en 1899 et capturé par la British Navy en 1801. Le 23 octobre 1808, l’expédition arrive à Muscat et, avec l’aide des troupes de l’imam, se lance sur les deux rives du golfe Persique dans une lutte sans merci qui aboutira à la destruction des ports, forts et navires des pirates jowassomies et wahhabites. Cela ne s’est pas fait sans quelques pertes humaines côté britannique, mais en 1810 le régiment est de retour à Bombay pour être aussitôt envoyé sur l’île de France, l’actuelle île Maurice. Wainwright a, pour sa part, été récompensé par le sultan d’Oman pour avoir capturé l’un de ses opposants.
Mercredi 24 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Kapandji - Morhange SVV. M. Salmon.
Pierre Soulages (né en 1919), Peinture 3 novembre 1955, huile sur toile, 60 x 81 cm.
Frais compris : 557 640 €.
Du noir lumière à l’outrenoir
Un tableau de Pierre Soulages tenait largement ses promesses lors de cette vente limougeaude. Exposé en 1966 au Museum of Fine Arts à Houston, il a appartenu à Todd Anderson, bien connu des golfeurs haut de gamme internationaux. Répertorié dans le catalogue raisonné de l’oeuvre de Pierre Encrevé, il était attendu autour de 450 000 €. En moins d’une minute, il a été décroché par un collectionneur privé français, "connu dans le monde de l’art pour s’intéresser à ce peintre et à cette période en particulier", comme le confie Me Bernard Galateau. Pierre Soulages, d’origine ruthénoise, réalise ses premières toiles abstraites en 1946 à Paris, où il s’est installé. Des plages de couleurs rompues, de larges barres noires rectilignes, de fines clartés mettent en place un système qui donne à voir en même temps espace, forme et lumière. Faisant ensuite du noir sa couleur de prédilection, l’artiste use avec brio du contraste puissant qu’elle fait jaillir. "Le noir est la couleur qui s’oppose le plus à tout ce qu’il l’entoure. Un tableau noir et blanc n’a rien à voir avec son environnement coloré." De cette ascèse voulue naissent des tableaux impressionnants de maîtrise. L’artiste passera ensuite du noir lumière à "l’outrenoir", selon ses propres termes. Notre tableau, présenté en bon état de conservation, a été peint cinq ans avant la première exposition personnelle de Soulages à la galerie de France, qui connaît un très grand retentissement. A cette époque, l’artiste radicalise sa pratique et ne s’autorise plus que le seul dialogue du noir et du blanc. La couleur est répandue de façon uniforme, en plages d’intensité égale. Au final, Soulages maîtrise excellemment le flux sombre sur le blanc immaculé de la toile. Une pure réussite technique.
Limoges, dimanche 21 avril.
Galateau - Pastaud SVV.

Alexander Calder (1898-1976), Halo, gouache signée Sandy Calder, datée 1973, 75 x 100 cm.
Frais compris : 38 400 €.
Calder, ludique, dynamique et coloré
Peinte trois ans avant la mort d’Alexander Calder, cette plaisante gouache polychrome fermement bataillée entre divers amateurs pour être décrochée au final par un collectionneur, au-delà des estimations (27 000 €). Alexander dit "Sandy" Calder, petit-fils et fils de sculpteur, travaille d’abord comme ingénieur mécanicien. S’orientant ensuite vers la peinture, il s’inscrit en 1923 à l’Art Students League de New York. Après une courte carrière d’illustrateur, il s’embarque sur un cargo, rejoint Paris et les artistes de Montparnasse. En visitant l’atelier de Mondrian en 1930, Calder est impressionné par des rectangles de couleurs peints au mur. L’artiste envisage aussitôt ses premières oeuvres abstraites. Exposées deux ans plus tard, les trente sculptures, mues à la main ou électriquement, sont baptisées "mobiles" par Marcel Duchamp. Faisant du mouvement leurs composantes majeures, elles vaudront au sculpteur une gloire immense. Au cours des années 1960, Calder invente un vocabulaire de formes organiques, tout en s’intéressant aussi à la tapisserie et aux arts graphiques, notamment aux gouaches. Ces dernières relèvent de la même conception que ses sculptures, mais construites sur une seule dimension. Fantaisistes, emplies d’humour, elles s’accordent avec la définition que Calder donna de ses mobiles : "Un poème qui danse avec l’allégresse de la vie et de ses surprises." Généreux, l’artiste les offre volontiers à ses proches. Tel est le cas de notre gouache ludique, dédicacée à Jacqueline et Pierre Hallé. Provenant de la galerie d’Adrien Maeght, elle est titrée Halo, en référence aux amas globulaires entourant une galaxie. Mariant joyeusement forme et dynamisme, elle s’anime de figures abstraites faisant appel à l’onirisme surréaliste.
Avignon, samedi 20 avril.
Hôtel des ventes d’Avignon SVV. M. Eyraud.
Attribuée à Giambattista Pittoni (1687-1767), Polyxène sacrifiée aux mânes d'Achille, huile sur toile, réentoilée, 47 x 75,5 cm.
Frais compris : 64 438 €
Attribuée à Giambattista Pittoni
Attribuée à Giambattista Pittoni, cette version inédite de Polyxène sacrifiée aux mânes d'Achille triplait à 64 438 € son estimation. Ce thème a beaucoup intéressé le peintre, considéré comme l'un des représentants les plus remarquables du rococo vénitien. Notre peinture est une réplique de celle monumentale (340 x 680 cm) initialement prévue pour décorer une salle de bal, conservée au palais Taverna à Rome. Les versions les plus fidèles admises comme autographes sont conservées au musée du Louvre (56 x 98 cm) et dans une collection privée turinoise (36 x 63,5 cm). Le peintre a choisi de représenter la princesse troyenne, fille du roi Priam et de la reine Hécube, empreinte d'une grande dignité, alors qu'elle s'apprête à être sacrifiée. Cette absence de pathos a souvent entraîné une confusion sur le sujet de la composition, certains y voyant Andromaque se rendant avec Énée sur le tombeau d'Hector. Comme le rapportent les Métamorphoses d'Ovide, c'est le fantôme d'Achille qui exige le sacrifice de sa fiancée : "Grecs, dit-il, vous partez, et vous oubliez Achille ! La mémoire de mes actions est ensevelie avec moi ! Qu'il n'en soit pas ainsi ; et, afin que mon tombeau ne reste pas sans honneur, je demande, pour apaiser mes mânes, le sacrifice de Polyxène." Pittoni la représente conduite par un guerrier vers le monument renfermant les cendres du héros. À ses pieds, un jeune servant porte sur un plat le couteau sacré destiné à l'exécution, objet des libations qu'exécute un vieux prêtre au-dessus d'un trépied. L'heure est grave et la conduite de notre princesse, digne de son rang... D'un point de vue stylistique, l'œuvre se rapproche de la manière opulente et décorative de Giambatista Tiepolo.
Vendredi 26 avril, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Oger - Blanchet SVV. M. Auguier.
Paul Sérusier (1864-1927), Le Champ de blé d'or et de sarrasin, huile sur toile, vers 1900, 103 x 47 cm.
Frais compris : 274 800 €
Un Sérusier pour le musée d'Orsay
Ce tableau était le principal pôle d'attraction d'une vente brestoise consacrée aux écoles bretonnes. Indiqué autour de 150 000 €, il prenait la tête des enchères. C'est sous les applaudissements du public qu'Yves Badetz, conservateur en charge des achats d'Orsay, l'a préempté au bénéfice du musée. Brillant, ensoleillé et coloré, il illustre une étape importante dans l'œuvre de Paul Sérusier. S'émancipant vite de la leçon de Gauguin, le peintre sert d'intermédiaire entre les nabis et le groupe de Pont-Aven. Se tournant vers les primitifs italiens et rhénans, il réalise vers 1892-1894 des tableaux touchant à la quintessence du synthétisme. Hôte cinq ans plus tard de l'abbaye de Beuron, en Bade-Wurtemberg, il s'enthousiasme pour la recherche des "saintes mesures", des formules mathématiques qu'a posées le père Lenz, adepte du dépouillement artistique. Aux dernières années du XIXe siècle, il aspire aussi à une plus grande gravité, parfaitement incarnée dans la terre bretonne. Séjournant régulièrement à Châteauneuf-du-Faou, l'artiste peint la campagne environnante. Outre les vallées herbeuses et les collines mystérieuses, Paul Sérusier aime représenter des champs de blé d'or comme notre toile. Provenant d'une collection particulière, elle s'avive au premier plan d'une belle carpette florale, rappelant les tapisseries millefleurs tissées à l'époque gothique sans souci de perspective. Illuminant la composition de flamboyances, Paul Sérusier la gratifie d'intenses vibrations lumineuses scintillantes. Datée vers 1900, notre toile annonce plusieurs courants de l'art du XXe siècle. Ce n'est donc que justice qu'elle aille au musée d'Orsay, où elle va rejoindre son grand frère Le Talisman, premier jalon vers la modernité.
Brest, samedi 4 mai.
Thierry - Lannon & Associés SVV. M. Schoeller.
Henri Hayden (1883-1970), Nature morte à la bouteille de chablis, toile, 1917, 81 x 60 cm.
Frais compris : 185 900 €
Couleurs choc pour chablis chic

Henri Hayden, né à Varsovie, fréquente d'abord les beaux-arts de sa ville natale tout en étudiant à l'école polytechnique. Passionné de dessin et de peinture, il arrive en 1907 à Paris. Les années suivantes, il séjourne en Bretagne avec son compatriote Wladyslaw Slewinski. Participant à l'effervescence artistique des débuts du XXe siècle, Henri Hayden peint des paysages, marqués par l'ascendant de Gauguin et le synthétisme de l'école de Pont-Aven. Puis, il oriente ses recherches picturales "cézannistes" vers une simplification des formes. Sous l'influence du peintre Juan Gris et du sculpteur Jacques Lipchitz, Hayden réalise des œuvres proches du cubisme synthétique. Allant à l'essentiel, elles construisent un univers volontairement imprécis, travaillé en aplats colorés. Mélomane, le peintre se rapproche du groupe des Six et illustre le programme de la première audition des Morceaux en forme de poire d'Erik Satie. Henri Hayden délaissera ensuite les formes intellectualisées du cubisme et, à la fin de sa vie, représentera des paysages onduleux et souples, animés de plages colorées d'une sobriété extrême. Notre toile, provenant de l'ancienne collection amiénoise de Mme Dufau, a été faite en 1917. Épurant la nature morte traditionnelle, Hayden préfère dès cette époque l'à-plat au respect des perspectives. Affichant une composition déstructurée, les couleurs y sont bien parlantes, dégageant un choc émotionnel fort. Indiquée autour de 90 000 €, elle aiguisait vivement l'appétit des amateurs. A 120 000 € étaient encore en lutte quatre enchérisseurs. C'est au final un collectionneur étranger qui l'a gagnée au double des estimations.
Toulouse, jeudi 11 avril.
Chassaing - Marambat SVV. Mme Sevestre-Barbé et M. de Louvencourt.

Chine, dynastie Qing, époque Kangxi, 1691-1697. Wang Hui (1632-1717), Voyage d'inspection dans le Sud de l'empereur Kangxi, Nanxun Tu, fragment du rouleau n° 6, peinture à l'encre et couleurs sur soie, 68 x 247, 5 cm.
Frais compris : 3 360 000 €.

La Chine impériale

L'hôtel des ventes Bordeaux Sainte-Croix nous transportait dans la Chine impériale en dispersant des objets d'art venant de plusieurs collections du Sud-Ouest. Trois d'entre eux enregistraient des enchères de niveau international. À tout seigneur, tout honneur, un rouleau peint sur soie à la fin du XVIIe se voyait d'abord dérouler le tapis rouge. Trouvé dans un grenier et long de près de 2,50 mètres, il décrit le voyage d'inspection qu'a fait Kangxi dans le sud de la Chine. Afin d'affirmer sa puissance impériale, il mit soixante et onze jours pour aller de Pékin au delta du Yang-tseu-kiang, dit aussi fleuve Bleu. Kangxi commanda au peintre Wang Hui, célèbre pour ses paysages, une série de douze rouleaux pour retracer son voyage historique. Commencé en 1691, il lui fallut six ans, avec l'aide d'autres artistes de la cour, pour peindre le périple de l'empereur. Notre fragment appartient au rouleau n° 6. Selon l'expert Philippe Delalande, le morcellement des rouleaux s'est surtout fait au XXe siècle, durant l'entre-deux-guerres, lorsque de grands marchands les faisaient venir en Europe. D'autres fragments du numéro 6 sont ainsi conservés en Arizona, en Chine, en Europe. Notre spécimen, resté depuis au moins un siècle dans la propriété d'une famille du Sud-Ouest, présente un état remarquable de fraîcheur. D'une minutie exceptionnelle, il met en scène des cavaliers, des bateaux, des foules, des vues, tous uniques et plus délicats les uns que les autres. Peint à l'encre et couleurs sur soie, il use encore de pigments naturels, minéraux et végétaux, d'une qualité étonnante. Il représente par exemple la traversée du Yang-tseu-kiang à proximité de la ville de Zhenjiang, puis Changzhou, où est né Wang Hui. Chef-d'œuvre de précision, il transcrit scrupuleusement des sites de la province du Jiangsu, et s'avère aussi un document inestimable dépeignant des lieux aujourd'hui disparus comme une tour faite en fonte de fer sous les Tang. Notre peinture, espérée autour de 150 000 € à 200 000 €, faisait vivement dévider les enchères entre la salle et plusieurs téléphones. À 1 500 000 € étaient encore en lice cinq amateurs. Multipliant par vingt les estimations, elle était finalement adjugée au téléphone à un fervent collectionneur chinois. Notre Voyage dans le Sud était talonné à 804 000 € par une statuette d'Avalokiteshvara, façonnée en bronze doré sous les Ming. La dernière enchère de niveau international, 516 000 € frais compris, était recueillie par un grand plat en porcelaine doucai. Son principal atout ? Une signature impériale : la marque à six caractères en cachet de l'empereur Qianlong (1735-1795), posée en bleu sous couverte.

Bordeaux, samedi 27 avril.
Alain Briscadieu SVV. M. Delalande.

Jean Laurent Mosnier (1743/44-1806), Portrait présumé de Roman Iegorovitch Renni, 1805, toile, 128 x 97 cm.
Frais compris : 95 480 €.
Militaire russe par Mosnier
Peint par Jean-Laurent Mosnier en 1805, ce portrait d’un militaire russe, probablement Roman Iegorovitch Renni, chef d’état-major de corps d’armée, était bataillé jusqu’à 77 000 €. Une jolie victoire puisqu’il décroche un record français (source : Artnet) pour l’artiste, d’après une estimation qui n’excédait pas 15 000 €. Il bat de peu une miniature sur ivoire, évidemment bien plus petite (11,5 x 9,6 cm), mais au sujet de choix puisqu’elle figure en 1775 la reine Marie-Antoinette. Elle recueillait 75 000 € le 23 juin 2010 chez Christie’s. En 1775, Mosnier livre pour le service des Menus-Plaisirs pas moins de quatre portraits de la jeune souveraine. Ils plairont tant que dès l’année suivante, il en fera d’elle un nouveau, mais d’après nature cette fois-ci. S’il gagne le titre de «Roslin de la miniature», cela ne l’empêche pas de composer avec bonheur de grands portraits à l’huile, comme celui de la princesse de Lamballe, l’une des favorites de la reine… Les événements révolutionnaires l’obligent à suivre sa clientèle en exil à Londres où, dès son arrivée, il est sollicité par la marquise de Grécourt, sir John Carrington et l’amiral Rodney. Bref, le succès est à nouveau au rendez-vous, marqué par pas moins de trente-deux portraits, exposés au cours de cinq expositions successives à la Royal Academy. En 1796, l’Alien Bill le contraint à partir de nouveau pour Hambourg, où il reste quatre années, se mettant au service d’une clientèle distinguée. Il immortalise ainsi le représentant local du tsar, le comte Muvravieff, dont les recommandations lui permettent de se rendre en Russie. Il y sera immédiatement apprécié par Alexandre Ier et en 1706, sera nommé professeur à l’Académie impériale. Notre fier militaire intéresse par ailleurs les amateurs d’ordres russes puisqu’il est décoré de celui de Sainte-Anne (1re classe avec brillants), de celui de Saint-Vladimir (2e classe) et de celui de Saint-Georges (3e classe). Il porte également l’épée d’or «pour la bravoure», avec brillants… De quoi vaincre aux enchères une souveraine !
Vendredi 17 mai, Salle 7 - Drouot-Richelieu. Lucien-Paris SVV. Cabinet Turquin.
Jean-Michel Atlan (1913-1960), Composition, 1957, technique mixte sur toile.
Frais compris : 112 500 €.
Les Atlan de la sœur d’Atlan
Le centenaire de la naissance de Jean-Michel Atlan était célébré à Drouot par cette vente réunissant vingt-deux œuvres de l’artiste provenant de la collection de sa sœur Camille et de son époux, Jacques Polieri, auteur du catalogue raisonné de son œuvre. Le couple se rencontre en 1949 à Saint-Germain-des-Prés et très vite, Jacques sympathise avec Atlan, les deux hommes étant passionnés de philosophie et de poésie, premières amours du peintre, comme le rappelait la Une de la Gazette n° 18. Un total de dix-huit numéros trouvaient preneur pour 1 061 250 € frais compris. Les enchères s’établissaient entre 32 000 € et 90 000 €, qui culminaient sur la technique mixte reproduite, exécutée en 1957. À 60 000 €, l’Isorel de 1954, Composition (73 x 54 cm), reproduit en couverture de la Gazette n° 18 trouvait preneur, le même prix s’affichant sur Ruth (130 x 81 cm), une toile de 1958. Contre 58 000 €, on obtenait une toile de 1957, Fleuves n° 8 (100 x 100 cm), 50 000 € revenant à une Composition (116 x 73 cm) de 1956. Comme l’indiquent certains titres de ses œuvres, Atlan n’a jamais totalement adhéré à l’abstraction,  son expression relevant davantage de l’art informel, une formule donnée en 1951 par le critique d’art Michel Tapié. En 1980, Ponthus Hultén a consacré une importante exposition à l’artiste au Centre Pompidou. L’institution recevra d’ailleurs une importante dation après le décès de Denise Atlan en 2004, la femme du peintre. Les années 1980 sont également celles où la cote de l’artiste s’envole, à l’occasion de la vague spéculative qui emporte le marché de l’art moderne et contemporain à la fin de la décennie. Il faut ensuite attendre l’année 2007 pour que des résultats significatifs soient à nouveau enregistrés à Versailles. De son vivant, Atlan avait connu entre 1947, date d’une exposition personnelle chez Maeght, et 1956, une longue période de purgatoire, à laquelle mit fin l’exposition de la galerie Bing à Paris. L’artiste en profita peut, décédant quatre ans plus tard des suites d’une maladie.
Lundi 27 mai, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Rieunier & Associés SVV. Cabinet Perazzone - Brun.
Jules Van Biesbroeck (1873-1965), Les Danseuses blanches, huile sur toile, 75 x 121 cm.
Frais compris : 138 106 €.
L’orientalisme belge célébré
Ces danseuses de Jules Van Biesbroeck faisaient honneur à leur auteur, séduisant les enchérisseurs au point de décrocher à 110 000 € un record mondial pour l’artiste (source : Artnet). Elles détrônent un record ancien, les 380 000 F (72 700 € en valeur réactualisée) d’une huile sur toile intitulée Le Grand Marché (120 x 200 cm), présentée par la même maison de vente le 16 novembre 1999. À voir son palmarès d’enchères, on pourrait imaginer que Van Biesbroeck est un orientaliste de vieille date… Il ne découvre pourtant l’Algérie qu’en 1927. Le Bénézit note qu’«un voyage en Afrique du Nord l’avait incité à éclaircir sa palette». Dans son ouvrage consacré à l’artiste, Fernand Arnaudiès considère en 1931 qu’il «a fouillé l’âme arabe jusque dans ses plus secrètes complexions ; il a noté sur le vif, la vie, les mœurs, les occupations, la nonchalance, la sensualité, la beauté singulière et typique d’une race». Dans Les Artistes de l’Algérie, Élisabeth Cazenave indique en outre qu’il possédera un atelier chemin Pouyanne, à Alger, «où il accueille ses amis au milieu de toiles pour la plupart décrivant des types du Sud, surtout des Bou-Saâdiens», l’oasis chère à Étienne Dinet. En 1938, notre peintre retourne à Gand mais continue à produire des toiles orientalistes. Il est né dans le Sud, à Naples, mais ses parents ont regagné la Flandre alors qu’il n’avait que deux ans. Son père, Jules Van Biesbroeck, lui même peintre et sculpteur, lui transmet son savoir. À 14 ans, il termine ses études à l’école des beaux-arts de Gand et dès l’année suivante, expose son premier tableau à la Triennale de la ville. Il se fait ensuite remarquer au Salon des Champs-Élysées à Paris en 1889 avec une toile monumentale, Le Lancement d’Argos, dont les figures nues géantes scandalisent les censeurs, qui obligent le peintre à les habiller. Sa carrière est en tout cas lancée et, peignant et sculptant, il partage son temps entre la Belgique et l’Italie. Avant la découverte de l’Afrique du Nord…
Jeudi 30 mai, Espace Tajan. Tajan SVV. Mme Nataf-Goldmann.
Ervand Kotchar (1899-1979), Composition au pêcheur, 1931, huile sur toile, 80 x 53 cm.
Frais compris : 96 658 €.
Ervand Kotchar au sommet
Un peintre et sculpteur arménien, Ervand Kotchar, recueillait grâce à cette huile sur toile de 1931 un record mondial (source : Artnet). Estimée pas plus de 10 000 €, elle était poussée jusqu’à 78 000 €. Elle figurait le 6 novembre 1975 à Drouot dans la dispersion de l’atelier de l’épouse du peintre, Méliné Kotchar. Cette œuvre remportait déjà le plus haut résultat de la vente, 2 200 F (1 484 € en valeur réactualisée). Notre prix record s’établit très au-dessus du précédent, 19 200 € frais compris recueillis chez Christie’s à Paris le 5 juillet 2005 par une sculpture de 1927, en métal peint, intégrant un miroir et une balle (47 x 67 x 33 cm). Né à Tbilissi, Ervand Kotchar étudie d’abord à l’école d’art de l’Association caucasienne pour le développement de l’art avant de partir en 1918-1919 à Moscou travailler sous la direction de Piotr Konchalovsky, fortement influencé par Cézanne. Les premières œuvres de l’artiste portent d’ailleurs l’empreinte des impressionnistes. Après être retourné à Tbilissi pour enseigner, il part en 1922 faire un périple qui le conduit, via Istanbul et l’Italie, jusqu’à Paris. Il y restera jusqu’en 1936, exposant avec toute l’avant garde de l’époque, de Picasso à Brancusi. En 1926, Waldemar-George rédige la préface du catalogue de son exposition à la galerie le Sacre du printemps. Le peintre écrit lui-même pour diverses publications. À partir de 1929, Léonce Rosenberg l’expose. L’année suivante, il épouse Méliné. En 1937, il retourne en URSS, mais, rejeté par l’Union des artistes géorgiens, s’installe en Arménie, à Erevan, où il restera jusqu’à son décès. En 1956, il reçoit le titre d’artiste d’honneur de la république d’Arménie et en 1959, érige sur la place de la gare de la capitale la statue de David de Sassoun, héros de l’épopée arménienne. Un musée lui est dédié dans cette ville. Sa période parisienne se caractérise par une volonté d’introduire dans ses œuvres le temps. En 1928, Waldemar-George souligne cette quatrième dimension dans le catalogue de l’exposition de la galerie Van Leer.
Mercredi 29 mai, Salle 7 - Drouot-Richelieu. Ader SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Henri Charles Manguin (1874-1949), Le Fond du golfe de Saint-Tropez vu de la plaine de Grimaud, été-automne 1921, huile sur toile, 60 x 73 cm.
Frais compris : 124 920 €.
Vacances à Saint-Tropez
Voilà un paysage qui n’offre plus de nos jours le même charme bucolique, la spéculation foncière agitant le pourtour du golfe de Saint-Tropez ayant dénaturé le site. Ce témoignage était valorisé à hauteur de 100 000 €, d’après une estimation beaucoup plus basse, entre 30 000 et 40 000 €. En 1921, lorsque Henri-Charles Manguin a peint ce tableau, le petit port était animé par des pêcheurs et quelques artistes qui appréciaient la beauté de l’endroit. En 1887, Guy de Maupassant était venu s’y reposer à bord de son yacht. C’est également par mer, à bord de l’Olympia, que Paul Signac gagne l’endroit en 1892. Il achètera «La Hune», maison dont il fait son atelier et qui devient le lieu de pèlerinage de nombreux artistes. La vogue est lancée… En 1904, lassé du mauvais temps qui balaie la côte normande, Manguin suit les conseils de Matisse et part découvrir le Midi. En septembre, il est à Saint-Tropez et Signac lui propose de s’installer dans une maison voisine de la sienne, «La Ramade». À la suite de ce bref séjour, il regagne Paris le 15 octobre, où il peint des paysages aux accents colorés. En mai de l’année suivante, il revient et loue cette fois une maison perchée sur une colline, dominant le golfe. Durant l’été, sa palette s’enflamme et ses toiles fauves voient le jour, juste avant le fameux Salon d’automne qui donnera son nom à cette tendance… En 1907, l’artiste est de retour dans la même villégiature, la villa «Dernière». Les tons purs cèdent la place à des couleurs plus en harmonie les unes avec les autres, adoptant des accords cézanniens. Il fait ensuite une longue infidélité au golfe de Saint-Tropez, lui préférant Honfleur, Sanary, Cassis et la Suisse, où il vit durant la guerre. En 1919, retour à Saint-Tropez, où le peintre loue une maison surplombant le golfe, «L’Oustalet dei Pescadou». Il y installe un grand atelier, et l’acquiert plus tard… Dès lors, Manguin alternera les hivers à Paris et la belle saison dans le Midi. C’est donc en habitué des lieux qu’il a peint notre tableau…
Mercredi 29 mai, Salle 5-6 - Drouot-Richelieu. Coutau-Bégarie SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), ensemble de six dessins au crayon noir, dont Le Panthéon, annoté entre autres : « confidence de frago à sa femme à 8 heures et demi », 17 x 21 cm.
Frais compris : 86 637 €.
Les Fragonard au pied du Panthéon
Un ensemble pittoresque de feuilles dessinées par le génial Frago était le principal pôle d’attraction de cette vente paloise. Provenant de la fameuse collection réunie par Hippolyte Walferdin, elles étaient espérées autour de 13 000 €. Après un beau combat d’enchères, elles sextuplaient largement les estimations, raflant la somme la plus élevée de la vacation. Répertoriées dans le catalogue rédigé par Alexandre Ananoff en 1970, elles témoignent d’un épisode malencontreux de la vie du peintre se déroulant vers 1785-1787. Un dessin illustrant la page 173 de la Gazette n° 21 rappelle La Cruelle Entorse que Fragonard s’est faite à la cheville gauche. Les quatre autres crayons noirs transcrivent les conséquences de la chute dans des saynètes, respectivement titrées L’Arrivée des femmes, L’Ordonnance, Le Petit Samaritain et Le Réconfort du blessé. Quant à notre feuille, elle montre Fragonard quelques instants avant sa chute ; venu en famille contempler le Panthéon en voie d’achèvement, le peintre, pris soudain d’une envie naturelle pressante, se lève d’un banc sur lequel sont assis des proches : Rosalie, sa fille, Marianne Gérard, son épouse – une charmante miniaturiste –, un gentilhomme ami et Marguerite Gérard, sa belle-sœur et son élève, remarquable peintre intimiste. Avec agilité, Fragonard appuie le trait de notations hâtives faites nerveusement à la plume. D’un crayon noir virtuose, il campe ainsi les portraits des siens. Représentés au naturel, il les prend au vif dans des gestes expressifs et gracieux. L’esprit primesautier et libertin de Frago colorie la composition d’une fougue, d’une légèreté et d’un certain humour, comme l’expriment les frères Goncourt : interprète au trait prodigieux, l’artiste «a été plus loin que personne» dans cet art «enlevé qui saisit l’impression des choses et en jette comme une image instantanée». 
Pau, samedi 1er juin. Gestas-Carrere Enchères de Bourbon SVV. Cabinet de Bayser.
INicolas de Staël (1914-1955), Nu debout, 1953, Huile sur toile, 146 x 89 cm.
Frais compris : 4 690 700 €.
Jeanne, passion de Staël
Dans une semaine où l’art contemporain avait la cote, l’un des lots phares était ce Nu Debout de Nicolas de Staël réalisé en Provence en 1953. À 4 M€, il respectait son estimation. Comme il était indiqué page 68 de la Gazette n° 21, le modèle est Jeanne Mathieu, dont le peintre était éperdument amoureux. Dans la série des nus qu’il réalise à partir de 1953, on la reconnaît à sa chevelure noire. Jeanne est la fille d’une famille qu’il rencontre au moment où il loue près d’Avignon, sur les conseils de René Char, une ancienne magnanerie à Lagnes. L’année précédente, un séjour à Bormes-les-Mimosas a bouleversé sa perception des couleurs. La passion qu’il ressent pour Jeanne est d’autant plus obsédante qu’elle ne peut déboucher sur rien… La jeune femme est mère de famille et Françoise, l’épouse de l’artiste, est enceinte. Peint à la fin de l’année 1953, notre nu incarne le désir brûlant, signifié par une flamme rouge, et l’amour interdit. Le 12 octobre, son auteur écrit à René Char : «Je suis devenu corps et âme un fantôme qui peint des temples grecs et un nu si adorablement obsédant, sans modèle, qu’il se répète et finit par se brouiller de larmes». Dans la riche notice du catalogue, Marie-Caroline Sainsaulieu indique qu’entre l’automne 1953 et 1955 il réalisa «cinq grands nus chargés de douleurs magnifiées et de bonheurs insondables : l’artiste y exprime sa passion, car, pour la première fois, il aime plus qu’il n’est aimé». La fragmentation en grands aplats colorés du fond du tableau est quant à elle influencée par deux expositions vues par Staël, tout d’abord celle de 1951 sur les mosaïques de Ravenne, au pavillon de Marsan à Paris, et ensuite celle de 1953 sur les «Vitraux de France», organisée au musée des Arts décoratifs. Notre nu occupe la troisième place du palmarès mondial de l’artiste, dominé par un Nu couché de 1954 lui aussi inspiré de Jeanne, adjugé 6,1 M€ le 6 décembre 2011 par la même maison de ventes.
Lundi 3 juin, Hôtel Marcel-Dassault. Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.
quarante-huit sections du mur de Berlin peints par des artistes contemporains. Ci-dessus, celui d’Eduardo Chillida, Zubia, 1990, 100 x 120 cm.
Frais compris : 912 500 €.
Enchère béton
Par la grâce de la faculté de réunion, cet ensemble de quarante-huit panneaux de béton peints par des artistes contemporains aussi divers restera la propriété d’une seule personne, un collectionneur belge. Il lui fallait juste une pichenette supplémentaire pour emporter à 730 000 € d’un bloc ces sections du mur de Berlin artistiquement traitées, d’abord vendues une à une. À ce petit jeu, c’est Eduardo Chillida qui emportait la mise la plus élevée, 145 000 € pour le panneau reproduit, devant un éloquent Nonstop d’Eric Bulatov adjugé 60 000 €, le panneau de Grisha Bruskinobtenant 50 000 € et l’Autodestruction d’Arman, 48 000 €, liste non exhaustive… L’enchérisseur final dispose même de cinq fragments supplémentaires pour prolonger une aventure créative à forte connotation historique. L’histoire de cette collection est en effet cumulative. En 1990, juste après la chute du Mur, des sections vierges de celui-ci (100 x 120 x 10 cm) sont découpées afin de servir de support à des créateurs internationaux. Les pièces dont les résultats ont été cités datent toutes de cette première époque. Le collectionneur et organisateur d’expositions Sylvestre Verger découvre ces œuvres et se charge, à la demande d’une association fondée par un homme d’affaires parisien qui les possède, de les exposer à travers le monde. Après la faillite de la structure, il rachète l’ensemble avec des amis. Ces œuvres sont ensuite exposées à Lyon en 1996 à l’occasion du G7, à Nicosie en 1998, à Cologne en 2001, à Genève en 2004 et 2005, puis en Corée, et enfin en 2009, date anniversaire, à Paris, Berlin et Moscou… Chacune des étapes sera l’occasion d’enrichir la collection de nouvelles productions, spécialement commandées à des artistes ou réalisées par les lauréats de concours organisés notamment à Nicosie et à Séoul, tels Grégoriou Théodoulos et Jeon Su-Cheon. Souhaitons à notre amateur bonne continuation pour la valorisation de cette étonnante suite d’œuvres !
Jeudi 6 juin, Palais d’Iéna. Pierre Bergé & Associés SVV.
Francis Picabia (1879-1953), Instinct de vérité pour conserver la vie, 1952, huile sur toile, 55 x 46 cm.
Frais compris : 252 734 €.
Picabia, clap de fin
Cet obscur objet pictural signé de Francis Picabia remportait un vif succès, signifié par 202 000 € décrochés d’après une estimation de 40 000 à 65 000 €. Exécuté en 1952, il s’agit d’une de ses dernières œuvres, réalisée pour son médecin. Son titre, Instinct de vérité pour conserver la vie, reflète l’état physique de l’artiste, qui, depuis la fin de l’année précédente, souffre d’une artériosclérose paralysante qui l’empêche peu à peu de peindre. Ce serait mal connaître Picabia que d’expliquer le minimalisme de cette œuvre par son seul état de santé. Depuis 1949, il peint des quasi-monochromes sur lesquels il appose des points accompagnés de sentences au parfum dadaïste comme Je n’ai plus envie de peindre, quel prix ?, Peinture sans but ou Silence… À l’occasion de l’exposition «Picabia Point» présentée à la galerie des Deux-Iles en décembre 1949, Michel Seuphor écrit dans le catalogue : «Ne fallait-il pas mettre un point final à tant d’effervescence ? Un demi-siècle de révolution trouve ici son achèvement ; ce point final était dans l’air. Mais quelqu’un pour le saisir, le mettre bas ici et là dans sa simplicité originale. Point, car à la fin de tout, tout recommence». Ses propos évoquent la formidable richesse de l’œuvre de cet artiste qui ne s’enferma jamais dans aucune chapelle, passant de la figuration à l’abstraction et vice versa, sautant des mécanomorphes pionniers des années 1915 aux pin-up pré-pop art peintes durant la Seconde Guerre mondiale, en passant par les transparences, les recherches optiques, etc. Le 4 décembre 1953, au cimetière de Montmartre, André Breton lui rendait un dernier hommage, décrivant notamment «une œuvre fondée sur la souveraineté du caprice, sur le refus de suivre, tout entière axée sur la liberté, même de déplaire… Seul un très grand aristocrate de l’esprit pouvait oser ce que vous avez osé.» Point final.
Vendredi 7 juin, Salle 7 - Drouot-Richelieu. Audap-Mirabaud SVV. M. Lorenceau.
Le maître au perroquet, première moitié du XVIe siècle, Vierge à l’Enfant offrant un grain de raisin à un perroquet entre deux donateurs, triptyque ouvert : 75 x 107 cm.
Frais compris : 183 600 €.
L’envol d’un perroquet anversois
Ce triptyque, annoncé autour de 40 000 €, suscitait l’enthousiasme des amateurs, présents en salle et sur sept lignes de téléphone. Les enchères, commencées à 20 000 €, se sont vite envolées, inscrivant finalement le quadruple des estimations. Provenant d’une succession bretonne, il fut réalisé à Anvers lors de la première moitié du XVIe siècle. Supplantant Bruges, le port devient à cette époque une capitale financière de premier ordre ainsi qu’un foyer artistique important. À la suite de Quentin Metsys, auteur de compositions religieuses novatrices, de nombreux artistes entrent dans la guilde de Saint-Luc réglementant l’apprentissage, la pratique de la maîtrise et la vente des tableaux. Ils réalisent des retables à la demande d’églises, de confréries, de corporations ou encore de marchands aisés. Notre triptyque, habilement composé, est l’œuvre du maître au perroquet, actif entre 1520 et 1550. Max Jakob Friedländer l’a ainsi désigné, car l’artiste se singularise en figurant cet oiseau au cœur de ses représentations. Rares, seulement 25 œuvres sont passées en ventes sur le marché mondial lors de ces deux dernières décennies ; notre enchère est la seconde en termes d’importance pour l’artiste. La lumière, délicatement modelée, cisèle les visages. Comme la célèbre Madone de Bruges, œuvre de Michel-Ange, Marie regarde au loin, comme si elle savait déjà ce que serait le destin de l’Enfant Jésus, exprimé par l’oiseau picorant le raisin. Signifiant l’Eucharistie, ils sont promesse de vie éternelle pour les deux donateurs, représentés sur les panneaux latéraux. Le naturalisme flamand se lit à l’arrière-plan dans les divers éléments du paysage tels les rochers anthropomorphes. Les coloris élégants, l’exécution fine et virtuose soulignent encore un métier sûr et brillant. Bref, du grand art pour un très émouvant moment d’intimité entre une mère et son fils.
Brest, jeudi 6 juin. Thierry - Lannon & Associés SVV. Cabinet Turquin.
Karel Appel (1921-2006), Head, 1988, acrylique sur toile signée en bas à droite, titrée et datée au revers. 116 x 89 cm.
Estimation : 40 000/50 000 €.
La tête de Cobra
Après des études à l’Académie royale des beaux-arts d’Amsterdam, Karel Appel commence à exposer à partir de 1946 à Groningen. Dans ses premières œuvres, on retrouve l’influence d’artistes tels que Jean Dubuffet, Henri Matisse ou encore Pablo Picasso. Il adhère au Groupe expérimental hollandais avant de cofonder, le 8 novembre 1948 au café de l’hôtel Notre-Dame, le mouvement Cobra avec, entre autres, les peintres Christian Dotremont, Asger Jorn, Guillaume Corneille, Jan et Constant Nieuwenhuys, Pol Bury, Pierre Alechinsky, Georges Collignon, Jacques Calonne, Henry Heerup, Egill Jacobsen, Carl-Henning Pedersen, Jacques Doucet, Jean-Michel Atlan… Connu aussi sous le nom d’Internationale des artistes expérimentaux (IAE), ce mouvement tire son nom des villes Copenhague, Bruxelles et Amsterdam dans lesquelles résident la plupart des artistes qui l’ont fondé. Pour les membres de Cobra, l’opposition entre figuration et abstraction n’a pas lieu d’être. Venus pour la plupart du surréalisme, ils ont fini par lui reprocher son manque de spontanéité. Cette tête d’être humain est un bon exemple chez Karel Appel de la volonté de dépassement des codes de la figuration comme de l’abstraction ; sa recherche de la vérité passe par le rejet de certaines convenances artistiques. Le mouvement Cobra est dissous trois ans après sa création mais Appel poursuit une brillante carrière. Après de nombreux voyages en France, aux États-Unis, au Mexique, au Brésil et en Yougoslavie, il multiplie les expositions. On peut ainsi admirer ses œuvres dans des galeries et nombre de musées à Paris, Londres, Bruxelles, Barcelone, Utrecht, New York, Montréal, Mexico, Tokyo, Osaka, Hiroshima,  ou encore Séoul…
Lille, samedi 22 juin. Mercier & Cie SVV. M. Ottavi.   
Vers 1630, école de l’Europe de l’Est, Réception de l’ambassadeur ottoman Yousouf Mouttaher Agah par le prince de Transylvanie Gabriel Bethlen, au château de Gyulafehérvar, en 1625, toile, 60 x 87 cm.
Frais compris : 325 000 €.
Exotisme transylvanien
Vous aurez reconnu la toile de l’école d’Europe de l’Est vers 1630 dont un détail ornait la couverture de la Gazette n° 21. À 260 000 €, elle doublait son estimation, une performance récompensant un tableau dont l’auteur est anonyme, mais le sujet parfaitement identifié. Correspondant à une période de l’histoire voyant la Transylvanie sous domination ottomane (voir page 3 de la Gazette no 21 pour plus de détails), il renseigne sur le décor disparu du château du prince Gabriel Bethlen dans sa capitale, Gyulafehérvar (aujourd’hui Alba Lulia, en Roumanie), mais aussi sur la tenue d’un banquet. Le nôtre est donné en 1625 à l’occasion de la réception d’Yousouf Mouttaher Agha, représentant du sultan Mourad IV et porteur de présents du vizir. Le prince avait envoyé un émissaire, Toldolaghi – Paul Keresztessy de son vrai nom, sans doute l’homme coiffé d’un bonnet bordé de fourrure –, à Istanbul pour négocier une alliance avec les pays ennemis de l’Autriche, mais aussi obtenir l’autorisation de son mariage avec Catherine de Brandebourg. Deux ans plus tard, sans enfants, Gabriel Bethlen obtiendra même du sultan celle de transmettre à son épouse le trône. Notre émissaire a également joué un rôle important dans le décor de la salle de cérémonie où se tient ce banquet. C’est lui, en effet, qui a acheté en 1623 pas moins de 1 400 carreaux de faïence et engagé les artisans pour les poser à la demande du prince, qui, s’étant longtemps exilé à Istanbul pour échapper à une tentative d’assassinat, goûte les grâces de l’art ottoman. C’est en 1616 qu’avait été achevé l’habillage en céramique de la célèbre Mosquée bleue. Des fouilles menées en 1996 par des archéologues sur le site du château de Gyulafehérvar ont permis de retrouver des carreaux portant le même décor que ceux de notre tableau. Le banquet respecte pour sa part les us et coutumes européennes, les convives étant assis sur de hautes chaises, utilisant des verres et de la vaisselle en étain, ainsi qu’une fourchette à deux dents, une nouveauté tout juste introduite par l’intermédiaire de l’Allemagne.
Lundi 10 juin, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Pierre Bergé & Associés SVV. M. Millet.
Paul Cézanne (1839-1906), Pot de fleurs sur la terrasse de l’atelier des Lauves, vers 1902-1906, aquarelle et mine de plomb sur papier, 60 x 47,5 cm.
Frais compris : 1 991 330 €.
Paris moderne
Sur le marché de l’art, il y a des noms qui font mouche, et celui des Bernheim-Jeune en fait partie. Dans les 5 463 525 € frais compris décrochés par cette vente, trente-cinq des quarante numéros vendus affichaient le pedigree de la galerie, les cinq lots non concernés ne représentant que 94 750 € frais compris… Après Paul Durand-Ruel et Georges Petit, la dynastie des Bernheim, sous l’impulsion de la deuxième génération incarnée par Josse (1870-1941) et Gaston (1870-1953), a pris en main la destinée de nombre de peintres impressionnistes et modernes. C’est vers la fin du XIXe siècle que les deux frères réorientent la politique de la galerie fondée par leur père Alexandre (1833-1915), qui assit sa réputation en vendant des tableaux de Delacroix, Corot, Ziem ou Diaz. En 1891, Pissarro notait : «Signe des temps, chez Bernheim fils, marchands de tableaux, une toile de 1872 de moi à la vitrine». Cette même année, les galeristes ont acquis à la vente Achille Arosa quatre dessus de porte commandés par le collectionneur au peintre. Dans notre dispersion, une huile sur panneau miniature de Pissarro vers 1899, Le Pré à Éragny avec meule (9 x 7 cm), suscitait 58 000 €. Mais c’est une aquarelle et mine de plomb sur papier due à Paul Cézanne, vers 1902-1903 et décrivant des Pots de fleurs sur la terrasse de l’atelier des Lauves (voir photo), qui montait sur la plus haute marche du podium. Très raisonnablement estimée 70 000/80 000 €, elle fusait à 1 650 000 €. Peintre peu célébré de son vivant, excepté par ses confrères, le génie de Cézanne s’impose à l’occasion de la rétrospective organisée au Salon d’automne de 1907, un an après sa mort. La valse des œuvres montrant des membres de la famille Bernheim débutait dans notre vacation à 680 000 €, une estimation triplée, avec la peinture à la colle sur toile (200 x 215 cm) de Vuillard de 1913-1914 ayant fait l’objet d’un encadré page 52 de la Gazette n° 22. Elle figure les épouses de Gaston et Josse Bernheim, Mathilde et Suzanne, sur la terrasse de Bois-Lurette à Villers-sur-Mer. Il s’agit d’un des quatre panneaux commandés à l’artiste par Josse et Gaston Bernheim pour décorer leur villa normande. Un autre panneau de cet ensemble, À la Divette, Cabourg, la porte ouverte (200 x 90 cm), peint en 1913, recueillait 320 000 €. L’année précédente, l’artiste figurait au pastel et en grand format (157 x 149 cm) Josse et Gaston Bernheim dans leur bureau pour la galerie de la rue Richepanse, dont le mur s’ornait aussi d’une vue du palais Dario, à Venise, exécutée par Monet en 1908. Vuillard s’est durablement lié aux marchands en 1903.
Mercredi 12 juin. Salle 4 - Drouot-Richelieu. Boisgirard - Antonini SVV. M. Willer.
IMaria Elena Vieira da Silva (1908-1992), Mars suspendu ou Chandeleur, huile sur toile, 1969, 97 x 130 cm.
Frais compris : 396 500 €.
Le style novateur de Vieira da Silva
Les trois ventes du week-end à l’hôtel des ventes de Lyon Presqu’île recueillaient 1 220 000 € frais compris. L’enchère la plus élevée revenait à cette toile, acquise au Portugal dans les années 1970. Son auteur ? Maria Elena Vieira da Silva, artiste portugaise naturalisée française en 1956. Dans la mouvance de l’abstraction lyrique, elle apporte une nouvelle définition de l’espace. Ses œuvres, d’abord figuratives, transcrivent des images de la réalité montrant des villes, des échafaudages. Animées de lignes discontinues, elles esquissent des directions multiples entraînant le spectateur dans des réseaux de petits quadrillages géométriques. Exilée au Brésil lors de la Seconde Guerre mondiale, Maria Elena peint ensuite «mille petits carreaux» rappelant un peu la nappe pavée de rouge de Bonnard. L’écriture acérée saisit les lignes de force, comme le ferait un architecte, avec un équilibre rare des volumes. Les carreaux se codifient ensuite en damiers, et deviennent caractéristiques du style Vieira da Silva. Après son retour à Paris, en 1947, elle entame une carrière internationale. Les tableaux mettent en scène un espace labyrinthique aux résonances musicales souvent fantastiques. Abstraits, ils portent toutefois un titre comme notre toile. Annoncée autour de 180 000 €, elle rappelle la fête de la Chandeleur, en portugais «festa de Nossa Senhoras das candeias», dédiée à la mère de Jésus. Rappelant les couleurs mariales, le bleu et le blanc, liés à l’azur du ciel, évoquent aussi les dernières offensives de l’hiver avant le printemps. À 300 000 € étaient encore en lice cinq enchérisseurs passionnés. Après une vive salve d’offres entre la salle et plusieurs téléphones, elle était décrochée par un grand collectionneur européen.
Lyon, lundi 10 juin. Chenu - Bérard - Péron SVV. M. Houg.
Ivan Constantinovitch Aïvazovski (1817-1900), Chaloupe dans la tempête, 1886, huile sur toile, 47,5 x 61 cm.
Frais compris : 500 000 €.
Lumière salvatrice
Avis de gros temps sur l’océan, avec une déferlante de 400 000 € qui s’abattait sur cette huile sur toile d’Aïvazovski. On imagine que pour se risquer sur une mer déchaînée à bord de ce frêle esquif, ses occupants n’ont pas eu d’autre choix que d’abandonner le voilier, dont la gîte indique qu’il est en perdition. Autre indice, une autre chaloupe est prête à être mise à l’eau. Le sauve-qui-peut général… L’une des forces de la composition est cette grande vague, aussi blanche que lumineuse, qui, espère-t-on, va épargner l’embarcation. Son échelle est donnée par une mouette ou un goéland. Aïvazovski, à qui l’on prête plus de six mille toiles, a souvent représenté des scènes de naufrage. Peintre de l’État-Major général de la marine militaire impériale russe, ayant été honoré encore jeune des palmes académiques, il va quitter Saint-Pétersbourg et abandonner ses fonctions officielles pour retourner s’installer dans sa ville natale, Théodosia, sur les rives de la mer Noire. Tout en poursuivant sa carrière, l’artiste veut servir la communauté dont il est issu. Pour ce faire, il écrit en 1845 au catholicos d’Etchmiadzine – le patriarche de l’Église arménienne – afin qu’il le tienne «au courant, avec la précision d’un messager, de tout ce qu’il se passe dans notre communauté». Le catalogue de l’exposition monographique organisée au musée national de la Marine en 2007 cite le peintre arménien Martiros Sarian (1880-1972) : «Quelle que soit l’horreur de la tempête que nous voyons sur ses tableaux, dans la partie supérieure de la toile un rayon de lumière perce toujours les nuages menaçants, même très mince et faible, annonçant le salut. C’est la foi en cette lumière qu’a conservé pendant des siècles le peuple ayant donné naissance à Aïvazovski. C’est dans cette Lumière qu’il faut chercher le sens de toutes les tempêtes représentées par Aïvazovski». De quoi nous rassurer sur le sort des naufragés…
Lundi 17 juin, Salle 4 - Drouot-Richelieu. Castor - Hara SVV. M. Boulay.
Nicolaes Elias, dit Pickenoy (vers 1590-vers 1654-1656), Portrait d’homme de trois quarts vers la gauche, Portrait de jeune femme de trois quarts (reproduit), 1635, paire d’huiles sur panneau, 122 x 88,5 cm.
Frais compris : 368 750 €. Record mondial pour l’artiste.
Un record au luxe discret
Aux Pays-Bas au XVIIe siècle, sachez-le, l’heure n’est pas à l’étalage tapageur de ses richesses. Nul brocart brodé d’or et d’argent ni de bijoux ostentatoires… Le noir est de rigueur, les dentelles de madame, fines mais discrètes, et si son triple rang de perles indique la bonne fortune du couple, il est loin d’être démonstratif. Ce qui l’est davantage, c’est le prix obtenu par cette paire de panneaux (un reproduit), poussée à 295 000 € d’après une estimation comprise entre 60 000 et 80 000 €… logique au regard de la cote moyenne des œuvres de Nicolaes Elias. Cette brusque flambée permet à ce dernier de marquer un nouveau record mondial (source : Artnet), obtenu très au-dessus du précédent, 112 500 $ (135 900 € en valeur réactualisée) décrochés le 14 janvier 1994 à New York chez Sotheby’s par une huile sur panneau de 1632, Portrait of a nobleman (121,9 x 85,1 cm). Vous l’aurez deviné, c’est avant tout comme portraitiste que notre peintre a fait carrière, l’un des plus appréciés d’Amsterdam jusqu’à la venue d’un certain Rembrandt. Il a peut-être été l’élève de Cornelis van der Voort (1576-1624), peintre ayant imposé le type de représentation des modèles jusqu’aux genoux et de trois quarts. Il a plus sûrement acquis sa maison, considérée comme l’atelier de référence pour le portrait amstellodamois. Rembrandt achètera la demeure voisine, aujourd’hui devenue un musée. Elias va s’imposer en donnant une grande fermeté plastique à ses figures, dont il soigne la liberté des poses, et en traitant la lumière avec subtilité. Il se montre attentif à la vérité des sujets, décrits avec sobriété. Lorsqu’il peint notre couple, il est au sommet de sa carrière. Les premiers portraits formant pendant furent réalisés en 1621. Il a également exécuté des tableaux de confréries militaires, tous conservés au Rikjsmuseum. Le Louvre possède plusieurs de ses portraits, dont un de l’artiste par lui-même, daté de 1627.
Mercredi 19 juin, Salle 14 - Drouot-Richelieu. Boisgirard - Antonini SVV. M. Bordes.
Chine, antérieur à la dynastie Ming (1368-1644), probablement du milieu de la dynastie Tang (618-907). Style du peintre Zhang Xuan (actif vers 714-742), Cortège de l’impératrice Wu Zetian, encre et polychromie sur soie, 153 x 82 cm.
Frais compris : 4 647 000 €.
Insigne ancienneté
La peinture chinoise brillait de mille feux, grâce à cinquante-trois numéros provenant d’une collection réunie à partir du début du XXe siècle. 5 310 500 € frais compris étaient récoltés par cet ensemble, un résultat en partie redevable à la peinture reproduite, adjugée la bagatelle de 3 750 000 €. Si son sujet reste le même que celui inscrit au catalogue, cette encre et polychromie sur soie a notablement vieilli, passant du XVIIIe siècle à une possible datation du milieu de la dynastie Tang, presque dix siècles auparavant ! Il faut souligner l’extrême rareté des peintures de cette époque, facteur rendant d’autant plus difficile leur identification. Les cachets portés par la nôtre sont ceux d’une collection récente, celle de Zhang Hen (1915-1963), issu d’une grande famille d’amateurs d’art et conservateur de la Cité interdite. Le montage est quant à lui japonais. Pour ce qui est du style, c’est celui de Zhang Xuan qui est évoqué. Ce peintre n’a pas bénéficié d’une grande renommée à son époque, le genre des dames de cour qui était le sien n’ayant pas encore reçu ses lettres de noblesse. Il sera plus tard considéré comme l’un des grands maîtres Tang, notamment grâce à deux copies de ses peintures attribuées à Huizong (1101-1126), huitième empereur Song. Quasiment aucune peinture de cette période n’est parvenue jusqu’à nous, la réputation de ses peintres de référence ayant été transmise par les textes et la tradition. Jusqu’en 756, la dynastie Tang est marquée par une grande ouverture d’esprit, tournée vers tous les savoirs et toutes les influences, des artisans persans et sogdiens étant par exemple engagés en Chine. La place de la femme dans la société évolue également, à tel point que de 690 à 705 le pays est dirigé par une femme, Wu Zetian, concubine hors norme, aussi habile que sans scrupules, qui va tenter de créer une dynastie féminine. C’est elle qui est représentée dans notre tableau, sans doute peint à l’apogée d’une dynastie qui, dans le domaine des arts, a fait date dans l’histoire multimillénaire de la Chine.
Mercredi 19 juin, Salle 10 - Drouot-Richelieu. Maigret (Thierry de) SVV. Mme Buhlmann, M. Portier.
Pablo Picasso (1881-1973), Le Déjeuner sur l’herbe, 1961, crayon gris, 27 x 42,5 cm.
Frais compris : 171 250 €.

© Succession Picasso, 2013
Un sujet en or
Ce Déjeuner sur l’herbe interprété au crayon gris par Picasso en 1961 était pourchassé jusqu’à 137 000 €, d’après une estimation haute n’en dépassant pas 80 000. Picasso aime revisiter les grands classiques de l’histoire de la peinture et concernant le célèbre tableau de Manet, il le fera avec un certain acharnement… Dans la base de données Artnet, pas moins de 177 références concernent dans sa production le sujet, pour des œuvres groupées entre 1959 et 1962. Comme il était indiqué dans l’encadré cité, ce tableau controversé en son temps titillait déjà le peintre au début des années 1930, qui notait vers 1932 au dos d’une enveloppe : «Quand je vois le déjeuner sur l’herbe de Manet, je me dis des douleurs pour plus tard». Le processus s’enclenche vraiment en 1954 avec l’ouverture d’un carnet intitulé «Premiers dessins du déjeuner sur l’herbe». La première toile voit le jour le 27 février 1960 et le cycle s’achèvera avec la parution en 1963, au Cercle d’art, des lithographies des Déjeuners. Notre dessin date très précisément du 8 juillet 1961. Vêtu dans d’autres œuvres, le causeur est ici déshabillé et la seconde figure masculine a disparu, le laissant seul avec Victorine et la baigneuse, très rapprochée et comme prête à bondir de son plan d’eau. L’homme a pour sa part notablement vieilli et évoque le peintre lui-même, faisant face à une Victorine dont les traits pourraient être ceux de Jacqueline. Celle-ci semble être écartée par la baigneuse… Toutes les interprétations sont ouvertes et les enjeux érotiques du tableau de Manet, bouleversés ! Le 28 novembre dernier chez Christie’s à Paris, 85 000 € s’inscrivaient sur une mine de plomb (26,9 x 41,9 cm) du 22 août 1961 à la composition plus sage et au style plus classique que notre feuille. Au loin, la baigneuse y paraît timide, le causeur étant concentré sur Victorine, tandis que le second homme réapparaît, calmement allongé. Avec Picasso, tout est possible !
Vendredi 21 juin, Salle 4 - Drouot-Richelieu. Blanchet & Associés SVV.
Sam Szafran (né en 1934), Escalier du 54, rue de Seine à Paris, 1991, aquarelle sur soie, 16,5 x 46 cm.
Frais compris : 61 250 €.
L’esprit d’escalier
Cette délicate aquarelle sur soie de Sam Szafran offre un panorama miniature d’un de ses vertigineux escaliers. Exécutée en 1991, elle était bataillée jusqu’à 49 000 €. Une exposition organisée à la Fondation Pierre Gianadda en Suisse faisait le point, du 8 mars au 16 juin dernier, sur cinquante ans de peinture de l’artiste. Léonard Gianadda lui a commandé deux monumentales compositions de 220 carreaux de céramique dont la première, livrée en 2005, portait sur le thème des escaliers… Un format, 350 x 750 cm, bien éloigné de notre aquarelle. Vers 1974, la structure hélicoïdale d’un escalier de l’immeuble dans lequel réside son ami le poète Fuad El Ert devient un motif récurrent, décliné à la volée. Jouant avec les angles et les raccourcis, le peintre accentue jusqu’à la sensation de chute le dévalement des marches : «(…) J’ai voulu régler mes comptes, au fusain, au pastel comme à l’aquarelle avec la perspective : jamais de répétition, des angles éclatés dans une lumière étale ou lueur nocturne, un rapport extrême de distanciation avec l’œil. Toutes ces déformations qui caractérisent une des composantes majeures de mon inspiration répondent à une interprétation vertigineuse, en illusion d’optique, des perspectives traditionnelles européennes ou arabes que je n’ai en vérité jamais apprises». En effet, l’artiste est un autodidacte, son enfance ayant été marquée par l’exil et la tutelle sévère de son oncle, son père étant décédé. Jean Clair révèle, dans le catalogue de l’exposition, que cet homme avait feint de le précipiter dans un escalier. «Depuis lors, tout son souci pour échapper au vertige né de cette épreuve primitive aura été de se forger des outils capables de faire front à cette horror vacui fondamentale», note l’académicien. Le commissaire de l’exposition, Daniel Marchesseau, relève pour sa part : «C’est l’un des artistes que je connais qui travaillent le plus longtemps sur leurs œuvres. Il lui faut parfois dix ans pour aboutir. Il mène plusieurs chantiers de front, de façon obsessionnelle.» L’obsession se décline chez Szafran à plus d’un titre, le soyeux du support de notre aquarelle n’en rendant, par contraste, que plus violent le sens profond de ses escaliers.
Vendredi 21 juin, Salle 1 - Drouot-Richelieu. Delorme, Collin du Bocage SVV. M. Chanoit.
Bernard Buffet (1928-1999), Fleurs bleues dans un pot, vers 1995, toile signée dédicacée par Bernard et Annabel, 100 x 73, 5 cm.
Frais compris : 64 438 €.
Les fines fleurs de Buffet
Après les expériences déroutantes du cubisme, de nombreux peintres renouent, au milieu du XXe siècle, avec la veine naturaliste. Le jeune Bernard Buffet découvre l’art d’un Permeke, d’un Ensor, mais surtout de Francis Gruber, qui font exploser l’âpreté et la désolation de la réalité au quotidien. En 1946, il expose pour la première fois au Salon des moins de trente ans un émouvant Autoportrait. Admis l’année suivante aux Indépendants, il reçoit le Prix de la jeune peinture. Très jeune, Buffet s’impose donc à l’attention des critiques et du grand public par la précocité de son talent ainsi que par la fécondité de son travail. Le peintre Yves Brayer constatait qu’à «19 ans» son nom était «déjà sur toutes les bouches». Dessinateur rigoureux, Buffet mènera une carrière résolument figurative, ignorant volontairement les arguties picturales. Dès ses débuts, il transcrit des natures mortes dont les tonalités se bornent uniquement aux gris et aux noirs, jouant sur les effets de pauvreté des blancs sales. Par la suite, le peintre introduit dans ses toiles un expressionnisme plus coloré en opposant des noirs intenses à des teintes crues. À partir de 1960, il acquiert une renommée internationale exposant chaque année à la galerie Maurice Garnier. Notre tableau, certifié de cette dernière, provient d’une importante collection particulière lilloise. Présenté en bon état de conservation, il porte une dédicace amicale «Pour Guibert, Noël 1995» . La composition florale illustre parfaitement le style Buffet : déformée dans le sens vertical, elle se distingue par une écriture filiforme, nette, brute, sabrée à ras du vide. Nos lys bleus étaient finalement cueillis par un acheteur français au-delà de la fourchette haute des estimations (50 000 €).
Lille, samedi 22 juin. Mercier & Cie SVV. M. Ottavi.
Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Portrait en pied d’Armand Gérôme, frère du peintre, en costume de polytechnicien, 1848, huile sur toile, 160 x 94 cm.
Frais compris : 350 336 €.
Gérôme par Gérôme
Dans un palmarès très nettement dominé par les sujets orientalistes, cette toile de Jean-Léon Gérôme dénote à la fois par son austérité et par son sujet. Il s’agit en effet d’un portrait de famille, ce polytechnicien étant le frère du peintre, Armand. Estimé pas plus de 40 000 €, il en recueillait finalement 280 000. Il s’agit d’une redécouverte, ce tableau de jeunesse ayant été perdu depuis le début du XXe siècle. Il était connu par un dessin, mis au carreau, dont la composition diffère par le fait que l’étudiant tient son bicorne à la main… Un couvre-chef ayant interpelé Théophile Gautier lorsque l’œuvre fut exposée au Salon de 1848 : «Un portrait, que son aspect bizarre et surtout le bicorne qui le coiffe rendent légèrement inquiétant au premier abord, laisse bientôt voir à quiconque s’y arrête de sérieuses qualités de dessin et complète le bagage de M. Gérôme. Dans le tableau mythologique comme dans le cadre pieux et le portrait, le jeune artiste a fait preuve d’originalité, de goût, de délicatesse et de distinction. Le côté un peu sauvage de sa peinture ne nous effraye pas. Il n’est pas mauvais qu’une œuvre ait dans sa beauté quelque chose de choquant.» Cet extrait a été publié le 27 avril 1848, date de l’abolition de l’esclavage dans les colonies et possessions françaises. Le Salon se déroulait en effet après les évènements révolutionnaires qui mirent fin à la monarchie de Juillet. Le modèle, alors âgé de 21 ans, mourra prématurément d’une méningite. Le jeune homme semble porter un regard grave sur son époque, air que l’on retrouve trait pour trait dans le portrait conservé à la National Gallery de Londres, sans doute préparatoire à notre tableau. Le peintre témoigne pour sa part de ses talents de portraitiste et de sa maîtrise de la lumière. On notera également l’audace de la composition, la volée de marches devant laquelle se tient Armand étant inhabituelle, sa neutralité concentrant l’attention du spectateur sur le sujet, tout en ménageant une échappée visuelle.
Vendredi 28 juin, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Christophe Joron-Derem SVV. M. Bordes.

Charles-Alphonse Dufresnoy (1611-1668), Portrait allégorique du cardinal de Richelieu inspirant le respect aux animaux, toile, 110 x 80 cm.
Frais compris : 71 404 €.
Richelieu redécouvert
Cette toile de Charles-Alphonse Dufresnoy au sujet de choix, le cardinal de Richelieu, constitue une découverte saluée par une enchère de 56 000 €. Ce montant lui permet d’occuper la seconde place du palmarès de l’artiste, talonnant une huile sur toile à sujet de L’Adoration des bergers (91,5 x 124 cm), adjugée 65 000 € le 24 juin 2009 chez Sotheby’s à Paris. Dufresnoy est un peintre rare, Artnet ne listant que vingt-quatre références le concernant, nombre d’œuvres ne lui étant qu’attribuées ou données à son entourage. Il est en effet davantage connu comme étant l’auteur de De arte graphica, paru en 1668 dans la traduction française de Roger de Piles. Cet ouvrage a joué un rôle capital dans l’élaboration de la critique d’art en France au XVIIe siècle. Élève de François Perrier et de Simon Vouet, Dufresnoy part compléter sa formation à Rome, où il restera vingt ans, de 1633 à 1653. Avant de rentrer à Paris en 1655, il fait un crochet par la Vénétie. En Italie, il devient l’ami de Pierre Mignard, avec lequel il œuvrera de 1663 à 1666 à la décoration de la coupole du Val-de-Grâce. Loué de son vivant, l’artiste tombera ensuite dans l’oubli, nombre de ses dessins et peintures étant détruits. Dans les années 1990, Jacques Thuillier et Sylvain Laveissière ont reconstitué son œuvre peint, permettant sa redécouverte. Notre tableau a probablement appartenu à Armand Jean de Vignerot du Plessis (1639-1715), deuxième duc de Richelieu. On le retrouvera plus tard dans la collection Lamarque d’Arrouzat, ensuite en mains aixoises, puis enfin chez un amateur d’art italien. Dufresnoy a repris la pose du célèbre portrait du ministre de Louis XIII exécuté par Philippe de Champaigne, conservé au Louvre, et l’a entouré d’une faune sauvage à laquelle il inspire une crainte certaine… Le lion peut symboliser l’orgueil, le léopard la perfidie et le serpent l’envie, à moins que ces animaux ne servent à mettre en exergue la politique du cardinal exercée face aux puissances étrangères. Le lion et le léopard, confondus en héraldique, ne figurent-il pas sur les armoiries royales d’Angleterre ?
Lundi 24 juin, salle 14 - Drouot-Richelieu.
Artemisia Auctions SVV. M. Kerspern.

Tom Wesselmann (1931-2004), Smoker Study, 1977, huile sur toile, 25 x 24 cm.
Frais compris : 136 395 €.
Wesselmann miniature
Si Tom Wesselmann s’est fait connaître pour ses «Great American Nudes» déclinés en grande taille, c’est une œuvre miniature qui était ici proposée. Nonobstant sa poignée de centimètres carrés de surface, notre Smoker Study de 1977 enregistrait 105 000 €. Il faut souligner le fait que son auteur, qui a d’abord voulu être dessinateur de bandes dessinées, a commencé par travailler sur de petits collages de papiers déchirés et de matériaux de récupération. Cette technique va donner lieu à ses grandes œuvres, dont des natures mortes géantes. Wesselmann se tourne vers la peinture à une époque où l’abstraction domine la scène américaine, glorifiant l’acte créateur de l’artiste messianique. Il se réapproprie la figure, se rattachant ainsi au pop art. En 1962, il participe à l’exposition des «New Realists» organisée par Sidney Janis, qui fera date. Trois ans plus tard, il lance une série sur un détail de ses nus, la bouche. C’est l’un des modèles dont il peint les lèvres, Peggy Sarno, qui lui donne en 1967 l’idée des «Smokers Studies», un jour où elle fume lors d’une pause. Les tableaux de cette série seront parmi les premiers dits «en forme», le châssis de la toile se conformant aux contours du sujet. Série phare des années 1970, elle va évoluer. Aux motifs initiaux de la bouche et de la cigarette, il va ajouter les mains, puis un fragment de visage, comme dans notre composition. Là où les «Great American Nudes» questionnaient la sexualité à l’heure de la société de consommation de masse, les «Smoker Studies» affichent une connotation plus glamour, certaines se référant à des icônes du genre comme Marlène Dietrich. En 1977, le peintre participe à l’exposition du MoMA de New York «American Art since 1945» et initie une nouvelle série, les «Bedroom Paintings», à la composition dominée par une diagonale. On le voit, elle contamine également notre Smoker Study.
Mercredi 26 juin, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Europ Auction SVV. M. Willer.

École lombarde, XVIe siècle, atelier de Gaudenzio Ferrari (vers 1470-1546), Adoration de l’Enfant avec saint Joseph et les anges, panneau renforcé, 119 x 86 cm.
Frais compris : 192 000 €.
Une adorable nativité lombarde
En ce début d’été, l’hôtel des ventes de la rue Traverse, à Brest, célébrait Noël avec notre tableau, indiqué autour de 14 000 €. Provenant d’une succession brestoise, il a été attribué à l’atelier de Gaudenzio Ferrari. Peintre, sculpteur et architecte, cet artiste est considéré comme l’un des plus grands représentants de l’école milanaise du XVIe siècle. À la tête d’un important chantier, il peint par exemple à fresque en 1513 une monumentale vie du Christ en vingt et un épisodes décorant l’église Santa Maria delle Grazie, à Varello. Artiste fécond, il réalise de nombreuses œuvres qui unissent le colorisme vénitien au réalisme milanais. Notre Adoration se rapproche d’un tableau conservé au John and Marble Ringling Museum of Art, à Sarasota en Floride. La finesse de l’exécution et la rutilance des tonalités soulignent un métier sûr et brillant. On y lit plus particulièrement des accords lyriques de bleu, d’orange, de rose et de rouge qui correspondent bien au caractère jubilatoire du sujet. La lumière, délicatement modelée, cisèle gracieusement les visages des adultes comme des enfants. Se détachant du hiératisme gothique, la composition est empreinte d’un intimisme touchant : saint Joseph gratte son couvre-chef tandis que l’Enfant Jésus, soutenu par des angelots, s’élance sans retenue vers sa mère. À l’arrière-plan sont représentés de jeunes bergers qui accourent joyeusement avec leurs moutons après avoir entendu l’annonce divine. Diablement disputée entre la salle et plusieurs téléphones, notre Adoration pulvérisait les estimations. Après un rude tournoi d’enchères, un acheteur étranger passionné l’emportait contre un  fervent collectionneur français.
Brest, mardi 25 juin. Adjug’ Art SVV. M. Millet.
René Magritte (1898-1967), Shéhérazade, 1947, gouache sur papier, 18 x 13 cm.
Frais compris : 625 000 €.
Une figure salvatrice
La narratrice des Mille et une nuits, Shéhérazade, envoûte toujours les esprits. Elle était ici créditée de 500 000 € en format miniature, ayant servi d’inspiratrice à un certain René Magritte. Ce dernier n’a retenu de la belle que la bouche et les yeux, le reste de son visage étant tout juste évoqué par un précieux assemblage de perles. En 1946, le peintre relit les célèbres contes. L’année suivante, à la galerie Lou Cosyn à Bruxelles, il expose une série d’œuvres se composant pour moitié de petits formats baptisés Shéhérazade, dont le visage est dessiné de manière plus ou moins élaborée par des perles. Magritte les aurait exécutées en prenant pour modèle Rachel Baes, fille du peintre Émile Baes, elle-même artiste acquise au surréalisme après sa rencontre avec Paul Eluard en 1945. En 1948, Magritte peint sur le même thème une huile sur toile, considérée aujourd’hui comme l’un des chefs-d’œuvre du musée qui lui est dédié dans la capitale belge. Notre gouache n’a pas à rougir de son pedigree, puisqu’elle a appartenu à deux grands marchands américains, Robert Elkon – d’origine belge – et Leo Castelli, ainsi qu’à Robert Rauschenberg. Parmi les sources possibles d’inspiration du peintre, retenons un écrivain chéri des surréalistes, Edgar Poe, qui a imaginé un Mille Deuxième Conte de Schéhérazade (1845), dans lequel l’héroïne évoque l’image d’une forêt sous-marine étant restée verte. L’arrière-plan de notre gouache montre une forêt aux allures marines. Shéhérazade est une figure puissamment évocatrice. Fille aînée du grand vizir de la cour perse, elle accepte d’épouser le sultan, qui, depuis l’adultère de sa femme Sharyar, payé de sa mort, convole chaque jour avec une vierge qu’il fait exécuter au matin… Pour couper court à ce cycle infernal, Shéhérazade va raconter, sans la terminer, une histoire palpitante au sultan, qui l’épargnera pour connaître la suite… Cela durera mille et une nuits, l’époux décidant ensuite de la garder pour toujours auprès de lui.
Mardi 2 juillet, Hôtel Le Bristol. Kohn Marc-Arthur SVV.
Anselmo Guinea (1855-1906), Paysage de Zorrozaurre, Bilbao, toile, 1896, 94 x 150 cm. Frais compris : 49 800 €.
Cap sur Bilbao
Partons en escapade à Bilbao avec notre toile, œuvre clé d’Anselmo Guinea. Découverte fortuitement dans un garage du Sud-Ouest, elle était indiquée autour de 10 000 €. Proposée dans son jus, elle est l’œuvre d’un enfant du Pays basque, à qui le musée des beaux-arts de Bilbao consacra une rétrospective en 2012. Appartenant à une ancienne famille basque, il étudie à Madrid, puis achève à Rome sa formation picturale. Regagnant Bilbao, Anselmo Guinea reçoit l’influence notable d’Adolfo Guiard y Larrauri, premier peintre basque à préférer le voyage à Paris au traditionnel séjour romain. Ami de Degas, il l’encourage à pratiquer le plein air et à venir en France. Installé à Paris, notre peintre s’enthousiasme pour les courants d’avant-garde, notamment l’impressionnisme et le pointillisme. Revenu au Pays basque, il trouve son propre style entre tradition et modernité. Touché par les travaux spectaculaires entrepris au port de Bilbao, il les représente à plusieurs reprises entre 1892 et 1896. Ici, il montre la peine des paysans de la péninsule de Zorrozaurre, qui doivent quitter leur terre gagnée par les aménagements industriels. La composition, construite dans un cadre japonisant, emploie intensément les verts, les bleus et les gris, faisant référence à l’art de Guiard y Larrauri. Ces tonalités colorent la scène d’une atmosphère symboliste, aux accents misérabilistes qu’incarne une mère abritant son fils dans un capulet. En revanche, l’arrière-plan, plus novateur, est peint selon la manière pointilliste. Après une belle lutte d’enchères entre la salle et plusieurs téléphones, notre tableau quintuplait les estimations, acquis par le commerce international.
Poitiers, samedi 6 juillet. Hôtel des ventes de Poitiers SVV. Mme Maréchaux PH.
Pierre Soulages, Peinture 65 x 81 cm, 13 novembre 1956, huile sur toile signée.
Frais compris : 674 816 €.
Sur les traces de Soulages
La vedette incontestée de ce nouvel opus dédié à l’abstraction et à la peinture contemporaine était Pierre Soulages, désormais consacré peintre français vivant le plus cher. Non seulement les trois œuvres de l’artiste proposées trouvaient preneur, mais la plus attendue, une Peinture 65 x 81 cm, 13 novembre 1956, se payait le luxe de dépasser son estimation pour être emportée à 560 000 € (voir photo page de gauche). Une belle enchère, surtout au vu de la taille du tableau. Il faut dire aussi que cette œuvre illustre l’évolution de la démarche de l’artiste en cette année 1956. Si d’épaisses bandes sombres rectangulaires barrent toujours la composition, elles valent moins pour elles-mêmes que pour le contraste qu’elles créent avec le fond plus clair du tableau, dont l’apparition par intermittence est source de dynamisme. De deux ans plus jeune, une Gouache sur papier, 65 x 50 cm, 1954, dédicacée à la photographe Denise Colomb et décrochée à 140 000 €, prenait le parti du mouvement d’une manière plus austère, aucune couleur ne venant troubler le jeu du clair-obscur. C’est en janvier 1979 que la nuit est finalement tombée sur l’œuvre de Soulages. «Le noir avait tout envahi, à tel point que c’était comme s’il n’existait plus», dira l’artiste. Que reste-t-il alors ? La lumière, réfléchie par la matière rugueuse de la peinture, qui s’anime. Il suffisait à un amateur de contempler les stries d’une Peinture 100 x 81 cm, 4 janvier 1989 pour être convaincu de leur effet hypnotique et débourser 215 000 €. Si Jacques Monory ne faisait pas partie stricto sensu des plus hautes enchères enregistrées ce dimanche, il n’en mérite pas moins une mention spéciale pour son 14 Juillet privé de 1967 (voir photo). L’œuvre marquait en effet son record mondial à 105 000 € (source Artnet), détrônant celui décroché un an plus tôt par la même maison de ventes pour le Meurtre n° V de 1968. La figuration narrative est décidément à la fête !
Dimanche 7 juillet, Versailles. Versailles Enchères SVV.
Sanyu (1901-1966), Nature morte à la coupe de fruits et au petit cheval, peinture sur verre, 8 x 12 cm.
Frais compris : 57 107 €.
Un record sur verre pour Sanyu
Lors de cette vente bajocasse, le peintre Sanyu s’est taillé la part souveraine avec ce petit tableau, digne de Lilliput par ses dimensions réduites. Avancé autour de 20 000 €, il bénéficie d’emblée d’un pedigree béton. Son premier acquéreur n’est autre que l’écrivain Henry-Pierre Roché (1879-1959), collectionneur et auteur du fameux Jules et Jim. Appartenant ensuite à Mme d’Orgeix, à Uzès, dans le Gard, il intègre enfin une grande collection privée du sud de la France. Finement exécuté sur verre, il porte la signature de Sanyu, ou Chang Yu, un artiste franco-chinois, objet d’une rétrospective organisée en 2004 au musée Guimet. Né à Nanchong, au Sichuan, dans une famille aisée, il prend des leçons de calligraphie sous la houlette du peintre Zhao Xi. À 20 ans, le jeune homme part en Europe achever sa formation. Après un séjour à Berlin, il s’installe dans le quartier de Montparnasse, où il reçoit l’influence du courant surréaliste et des peintres de l’école de Paris. Faisant de la capitale française le lieu principal de son activité artistique, Sanyu apparaît au milieu du XXe siècle comme l’un des premiers «ponts» entre les peintures chinoise et occidentale. Maîtrisant savamment les formes, l’artiste travaille souvent le nu, à l’image d’un lavis aquarellé ; rappelant l’art de Matisse, il était emporté à 14 000 € au double des estimations. Avec les nus, les animaux se rangent parmi les sujets préférés de Sanyu. En tête se placent les chevaux, un des genres les plus anciens de la peinture chinoise, comme notre Nature morte à la coupe de fruits et au petit cheval. Adjugée à un collectionneur presque au triple des estimations, elle enregistre par ailleurs un prix record pour une œuvre du peintre faite sur verre. Attention fragile !
Bayeux, samedi 13 juillet.
Bayeux Enchères SVV. M. Lefèvre.
Eugène Boudin (1824-1898), Les Voiliers, marine à Honfleur, pastel, signé, 17 x 27 cm.
Frais compris : 49 200 €.

Douce lumière de la baie d’Honfleur
Cette vente honfleuraise gratifiait un enfant du pays, Eugène Boudin, initiateur des impressionnistes. Présentée en page 55 du n° 27, L’Entrée du port de Saint-Valéry-sur-Somme était d’abord décrochée à 64 000 €. Elle était talonnée par notre pastel, espéré autour de 20 000 €. Provenant d’une succession régionale, il représente l’un des thèmes préférés de Boudin. Appartenant à une famille de marins, il hérite de leur amour passionné de la mer. Après une formation parisienne, le peintre, revenu en Normandie, s’installe en 1854 à la ferme Saint-Simon, attirant une colonie d’artistes. Parmi eux se range Gustave Courbet, avec lequel il ébauche côte à côte des marines. Ils plantent volontiers leurs chevalets dans le sable doré des plages et exécutent des compositions directement à l’huile, dans l’enthousiasme et dans la fraîcheur du premier jet.
Dès cette époque, Eugène Boudin pratique aussi le pastel afin de mieux saisir les formes fluides des nuages. Il lui permet de représenter les nuances les plus ténues de l’atmosphère, de révéler les métamorphoses indéfinissables de la lumière normande, baignées d’air marin. Aux flots furieux transcrits par les peintres romantiques, Eugène Boudin préfère les rades où naviguent des voiliers, à l’image de notre marine. Ici, Eugène Boudin représente une vue de la baie d’Honfleur dans laquelle la qualité de la lumière prend le pas sur les éléments du pittoresque. Pour fixer l’insaisissable, il se fait le peintre de la mouvance des choses : eaux, nuées, variations de l’atmosphère et voiliers bringuebalant au gré du vent. Emportée largement au double des estimations, notre marine dévoile enfin les belles tonalités du ciel mobile et changeant de la Normandie.
Honfleur, dimanche 14 juillet.
Honfleur Enchères SVV. Vendôme Expertise.

Frits Thaulow (1847-1906), Camiers, la nuit, 1892, huile sur papier marouflé sur toile, signé et daté, 43 x 62 cm.
Frais compris : 12 392 €.
Thaulow, un norvégien en Boulonnais
Le pastel, boudé par les artistes néoclassiques, revient en force durant la seconde moitié du XIXe siècle et se révèle un médium idéal pour l’impressionnisme. Unissant dessin et couleur pure, il réalise la fusion entre la forme et sa dissolution, entre l’image et sa vibration infinie, comme le révèle cette vue nocturne. Provenant d’une succession régionale, elle est signée de Frits Thaulow, un peintre norvégien. Né à Christiana, il fut l’une des vedettes des « Échappées nordiques », proposées durant l’automne 2008 au palais des beaux-arts de Lille. Se détachant de l’influence de Bastien-Lepage et du naturalisme, Thaulow se tourne vers la pratique du plein air. Le pastel, qu’il emploie à partir de 1883, lui permet de saisir les diverses variations lumineuses de la neige. En 1891, il s’établit en France avec Alexandra Lasson, sa seconde épouse, également peintre. Le couple se fixe à Dieppe, où il profite de la société franco-britannique faisant de la ville balnéaire un des lieux à la mode à la fin du XIXe siècle. De là, Thaulow parcourt la Picardie et le Pas-de-Calais. Menant une vie rustique, il loge un temps avec sa femme à l’hôtel du Lac, à Camiers, une bourgade proche de Boulogne-sur-Mer, sur la Côte d’Opale. Thaulow peint plusieurs tableaux en quête de lumière et de sujets pittoresques à l’exemple de notre pastel. Sans doute exposé en 1893 sous le numéro 1436, il est travaillé dans une harmonie de demi-teintes. Les effets de lumière traduisent excellemment les impressions fugitives. Déclinées en dégradés, elles se distinguent par des oppositions savoureuses entre les blancs laiteux, les bruns foncés et les rouges sombres. Bien observés, ils s’empreignent encore d’un poudroiement révélant des tonalités étranges. Notre pastel, espéré autour de 6 000 €, doublait au final les estimations, adjugé à un acheteur enthousiaste.
Lille, lundi 8 juillet.
Mercier & Cie SVV. Cabinet Ottavi.

Yves de Kerouallan (1895-1984), Fête religieuse, huile sur toile , 46 x 55 cm.
Frais compris : 4 920 €.
Un lumineux pardon
Yves de Kerouallan, objet d’une rétrospective organisée en 2011 au musée de Pont-Aven, était honoré au cours de cette vente morlaisienne intitulée «Tradition bretonne». Natif de Pluvigner dans le Morbihan, il appartient à une famille de marins chevronnés. Se destinant à la sculpture, il perd son bras droit durant la Première Guerre mondiale sur le front de l’Est. Courageux, il décide alors d’apprendre le dessin de la main gauche afin de l’enseigner comme professeur. Achevant sa formation aux Arts décoratifs à Paris, il peint ensuite des portraits, des paysages animés et des vues maritimes qu’il offre le plus souvent aux proches et aux amis. Employant l’huile et le pinceau, Yves de Kerouallan travaille également ses œuvres au chiffon ou avec le pouce. Elles révèlent ses principales inspirations : la Bretagne et l’univers maritime. Représentant des fêtes, des noces, elles transcrivent aussi des scènes de genre qui font référence aux coutumes régionales. Notre toile, avancée autour de 2 000 € et exposée en 2011, provient d’une succession locale. Proposée dans son «jus», elle montre une fête religieuse bretonne prise sur le vif. La composition, aux couleurs enlevées et peinte dans la lignée de l’école de Pont-Aven, illustre l’effervescence suscitée par les traditionnels pardons bretons en figurant une procession. Vigoureusement bâtie, celle-ci déploie de nombreux personnages aux silhouettes élancées, rehaussées de touches vives. Bien rythmée, elle se déroule tel un ruban imprimant un mouvement serpentin à la scène. Un collectionneur avisé la recueillait au double des estimations après une ardente joute d’enchères.
Morlaix, lundi 8 juillet.
Dupont & Associés SVV.
Louis Valtat (1869-1952), Les Rochers rouges à Anthéor, 1904, huile sur toile signée, 60 x 73 cm.
Frais compris : 93 600 €.
Il y a le ciel, la mer… et l’Estérel
Louis Valtat, proche des nabis, découvre en 1898 Agay, un hameau de pêcheurs aux environs de Saint-Raphaël. Dès l’année suivante, il achète un terrain à Anthéor, distant de quelques kilomètres, et y fait construire une villa appelée «Roucas Rou». Avec Suzanne Noël, épousée au printemps 1900, le peintre y résidera chaque hiver jusqu’en 1914 ; en vélo tandem, le jeune couple se rend à Cagnes visiter Renoir, pousse jusque chez Signac, à Saint-Tropez… Louis Valtat, très attaché à la vie familiale, mène une existence calme et prend souvent sa femme et son fils Jean comme modèles. Sillonnant l’Estérel, il entreprend la célèbre série consacrée aux falaises en porphyre rouge dominant la mer. C’est à cette veine qu’appartient notre toile. Bataillée ferme entre divers amateurs et le négoce, elle rejoint finalement la collection d’un acheteur enthousiaste, bien au-delà des estimations indiquées autour de 50 000 €. Louis Valtat orchestre de brillants accords de jaunes, de verts, de bleus et de mauves. Il inonde la composition de tonalités flamboyantes, la dotant d’intenses vibrations lumineuses. Sans céder aux tentations du flou, il la travaille en touches franches et solides pour restituer les sensations de l’instantané : la chaleur d’un soleil implacable devient quasiment palpable. Le rouge orangé puissant des falaises, l’ocre du sable et le vert des buissons structurent le tableau. Ils contrastent avec le ciel changeant, le bleu-vert sombre de la Méditerranée ou les reflets de la mer, éléments mouvants d’un paysage plein de vie. Avec bonheur, Louis Valtat accomplit ici une fusion harmonieuse entre l’impressionnisme et les leçons de Gauguin.
Deauville, mardi 20 août.
Tradart Deauville SVV.
Paul Sérusier (1864-1927), Les Mimosas au pichet bleu, huile sur toile, 73 x 60 cm.
Frais compris : 105 600 €.
Harmonieux mimosas de bretagne
Ce splendide tableau, présenté comme l’une des œuvres phares de cette vente brestoise, était vivement plébiscité par les amateurs. Avancé autour de 40 000 €, il recueillait l’enchère la plus élevée de la vacation. Doublant largement les estimations, la toile était finalement adjugée à un grand collectionneur français. Provenant d’une collection régionale, elle est répertoriée dans le catalogue raisonné Guicheteau. L’œuvre, surtout, dévoile une facette moins connue de Paul Sérusier, célèbre pour son Talisman associé au mouvement des nabis : ses peintures de natures mortes. Plus intimistes que les paysages et les figures monumentales de paysans bretons, celles-ci traversent cependant toute la carrière de l’artiste. Avec constance, il représente des fleurs, des fruits, des faïences et autres objets qui habitent véritablement son quotidien. Rappelant Chardin et les peintres hollandais de la vie silencieuse, les tables dressées rendent également hommage aux natures mortes de Cézanne, comme l’illustre notre toile. Elle étale au premier plan de la vaisselle travaillée dans une sobre gamme argentée et, vigoureusement bâtie, déploie une mise en page originale jouant des effets de l’arabesque. Le regard est attiré par l’arrière-plan, où la composition décentrée s’éclaire de mimosas s’échappant d’un pichet bleu ; ils font ainsi irradier la nature morte de toute la gamme des jaunes. Les couleurs, habilement employées, créent une harmonie subtile. Comme Sérusier l’a écrit à Jan Verkade, «trois ou quatre teintes bien choisies, cela suffit et cela est expressif ; les autres couleurs ne font qu’affaiblir l’effet»… Éliminant l’accidentel et l’anecdotique, Paul Sérusier transcrit l’essentiel : une leçon qui sera reprise par les fauves, Braque et Picasso.
Brest, samedi 20 juillet.
Thierry - Lannon & Associés SVV.

Hans Hartung (1904-1989), P1974 - 29, acrylique et pastel sur carton baryté, 52,5 x 75 cm.
Frais compris : 37 200 €.
Lumière et support inédit pour Hartung
Cette œuvre, objet d'une Une de La Gazette, tenait toutes ses promesses en étant décrochée au-delà de la fourchette haute des estimations (35 000 €). Répertoriée dans les archives de la fondation Hartung-Bergman, elle a été réalisée en 1974 par l’artiste. Il avait emménagé, l’année précédente, avec son épouse Anna-Eva Bergman à Antibes, dans une maison atelier. Bâtie au cœur de l’oliveraie, elle révèle tout l’intérêt d’Hartung pour l’architecture, la construction et la force de gravité qui distinguent l’esprit du Bauhaus. À cette époque, la lumière conquiert tout l’espace de la toile, et l’intensité créative d’Hartung augmente à un point tel que durant la dernière année de sa vie il réalisera plus de trois cent soixante œuvres. En quête d’expressions nouvelles, l’artiste utilise des compresseurs, des vaporisateurs pour créer les fonds. Inventant des instruments, il emploie aussi des supports inusités comme notre acrylique peint sur carton baryté, dit aussi «carte à gratter». Hartung l’a justement découvert en dessinant les plans de sa maison antiboise. Recevant tous les médiums, le carton baryté lui permet d’exprimer toute la dynamique de son imaginaire ; menant vers l’intimité du signe, il renouvelle le traitement spatial des «motifs» abstraits : le sujet n’est plus centralisé et enfermé dans l’espace du tableau mais passe comme une fenêtre ouverte sur un univers où il se poursuit. Notre splendide pastel, acheté en 1980, était âprement disputé entre divers amateurs. Acquis par un collectionneur enthousiaste, il figurera au catalogue raisonné de l’œuvre de l’artiste entrepris par la fondation Hartung-Bergman.
Cannes, jeudi 15 août.
Besch Cannes Auction SVV.

Olivier Debré (1920-1999), Bleu, 1964, huile sur toile signée, contresignée, titrée et datée au dos, 146 x 115 cm.
Frais compris : 54 000 €.
Le bleu vu par Olivier Debré
La couleur bleue, difficile à maîtriser, est associée à l’air, à l’idéal, à l’azur du ciel. Se fondant dans les compositions, elle éveille l’imaginaire, révèle aussi le temps qui passe. Elle a inspiré aux peintres de multiples nuances, comme les célèbres bleu nattier, bleu matisse, bleu klein… Discrète et intense, mystérieuse et harmonieuse, elle revêt ici une toile qu’a réalisée Olivier Debré. Au début des années 1960, l’artiste substitue à l’être humain la nature. Révélant sa sensibilité sans passer par la représentation, il qualifie son œuvre «d’abstraction fervente», car elle symbolise l’émotion suscitée par la contemplation d’un paysage. À cette époque, Olivier Debré, aussi fasciné par le monochromatisme, fait de la couleur une expression artistique, à l’instar de Mark Rothko et de Nicolas de Staël. Les œuvres, imbriquant des formes libres, travaillent essentiellement sur l’intensité de la gamme chromatique. Par le libre agencement des éléments, les tableaux échappent à la rigueur géométrique. Les toiles, souvent de grand format, étalent de larges surfaces simples et juxtaposées, qui s’avivent de couleurs pures. En quête des diverses nuances, Olivier Debré capte
le fugitif et saisit les variétés infinies d’une seule couleur. Ainsi, apprivoisant les teintes subtiles du bleu, notre toile traduit toutes les tonalités profondes du ciel et de l’eau. Provenant d’une collection particulière et espérée autour de 20 000 €, elle était rudement guerroyée entre la salle et plusieurs téléphones. Au final, elle fut adjugée à un enthousiaste collectionneur largement au double des estimations.
Biarritz, dimanche 11 août.
Biarritz Enchères SVV et Boisgirard - Antonini SVV.

Vincent Bioulès (né en 1938), Mosquitos, huile sur toile, 1983, 130 x 195 cm.
Frais compris : 21 600 €.
Bioulès brillant coloriste
Lors de cette vente arcachonnaise dédiée à l’art contemporain, les estimations indiquées autour de 10 000 € ont doublé pour cette éclatante nature morte provenant d’une succession régionale. Elle est signée de Vincent Bioulès, un peintre contemporain. Natif de Montpellier, il appartient à une famille de musiciens. Refusant l’académisme et les conventions, il se range en 1970 parmi les membres fondateurs du groupe support-surface. Préconisant le démontage de la composition, il dégage chaque plage de couleur dans une construction picturale, proche des œuvres de Barnett Newman, chef de file de la Colorfield Painting. Réalisant des séries, Bioulès s’intéresse au tableau de façon purement matérielle. Délaissant ensuite le discours et l’expérience théorique, il revient progressivement à la figuration. Enseignant la peinture, il reprend des sujets traditionnels. Réalisant des nus, des portraits ainsi que des paysages, il représente aussi de chatoyantes natures mortes. De belle qualité, elles se distinguent par une facture souple et précise. Notre toile, datée 1983, révèle une belle manière de traduire la lumière. Étalant une sensation vive de l’espace, elle exalte plus la réalité qu’elle ne la transfigure. La composition, empreinte d’un certain humour et tracée d’un dessin affirmé, transcrit un sens remarquable de l’harmonie. Vincent se montre bien, ici, le digne fils de Jean Bioulès, musicien et chef d’orchestre remarquable. Notre nature morte, savamment rythmée, s’avive encore de fortes tonalités contrastées ; elles vont du noir au rouge en passant par le jaune et les orangés. Débattue entre divers amateurs et le négoce international, elle va finalement garnir la collection d’un acheteur enthousiaste.
Arcachon, mercredi 14 août.
Toledano société de ventes aux enchères SVV.

Henri Martin (1860-1943), Coucher de soleil, huile sur toile, 38 x 60 cm.
Frais compris : 71 189 €.
Henri Martin, format intime
Henri Martin s’était attiré les foudres d’un Degas volontiers vitupérant, celui-ci considérant que le peintre et ses suiveurs «volaient de nos propres ailes», entendez par-là celles de l’impressionnisme… La preuve avec cette petite huile sur toile rondement menée, qui, n’en déplaise à monsieur Degas, plaisait au plus haut point amateurs puisque, estimée pas plus de 15 000 €, elle était hardiment bataillée jusqu’à 56 000 €. Le sujet est des plus séduisants, un coucher de soleil jouant des reflets causés par la marée basse sur une côte rocheuse. Les roses se mêlent aux bleus et aux verts, rehaussés par des taches plus sombres, le paysage gagnant en monumentalité grâce à la nette domination des lignes horizontales. Les vibrations colorées se marient avec une composition structurée, caractères qui forment la véritable signature du peintre. À partir de 1899, Martin se détache des préoccupations symbolistes qui le tenaillaient depuis une dizaine d’années. Il laisse alors libre cours à la leçon impressionniste, non sans irriter Signac, qui lui reproche de lier à la facture néo-impressionniste un certain académisme. Durant un séjour fondateur réalisé en Italie en 1885, il s’était lié avec Edmond Aman-Jean et Ernest Laurent, tous deux proches de Seurat. Les théories divisionnistes de ce dernier allaient être, pour notre peintre, une véritable révélation. S’il a assis une partie de sa carrière sur l’exécution de vastes fresques murales – retenons le triptyque Les Faucheurs réalisé pour le capitole de Toulouse en 1903 –, Henri Martin est aussi très à l’aise dans les petits formats, comme le montre notre toile, qui invite l’amateur à une sereine contemplation de ses subtils accords chromatiques. Moyennant une bonne enchère !
Mardi 17 septembre, Espace Tajan, Tajan SVV.
Albert Uderzo (né en 1927) et René Goscinny (1926-1977), Astérix et Cléopâtre, planche 7, encre de Chine, 48 x 39,5 cm.
Frais compris : 188 750 €.
© 2013 LES EDITIONS ALBERT RENE / GOSCINNY - UDERZO

Invincibles, même aux enchères !
Prenez un empereur, une reine d’Égypte et une poignée de Corses passablement irascibles… Ajoutez deux invincibles Gaulois, l’imagination de René Goscinny et la plume d’Albert Uderzo, et vous obtenez 465 750 € frais compris. C’est le total obtenu par quatre planches à l’encre de Chine issues de trois albums des aventures d’Astérix et Obélix, Astérix et Cléopâtre, Astérix en Corse et Les Lauriers de César. Prenant au mot Blaise Pascal, qui estimait que si le nez de Cléopâtre «eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé», Uderzo a doté la souveraine d’un appendice nasal à piquer des gaufrettes. Le profil en ombre chinoise de la belle, qui se détache dans la sixième case de la planche reproduite, met particulièrement en valeur cette pharaonique caractéristique… de quoi justifier une enchère de 151 000 € ! Sixième album de la série, publié en 1965, Astérix et Cléopâtre avait été prépublié dans Pilote en 1963 et 1964. Notre planche est la septième de cette aventure. Elle figure l’arrivée de nos héros en Égypte et leur présentation, en compagnie d’Idéfix et de Panoramix, à la reine par l’architecte Numérobis, chargé d’édifier un palais pour César. Les lauriers de celui-ci sont au cœur du dix-huitième album de la série, sorti en 1972. Deux planches en étaient issues, la plus valeureuse ayant atteint 75 000 €. S’apprêtant à affronter les fauves du cirque Maxime, nos amis apprennent que l’empereur n’est pas présent ! Dans la planche adjugée 72 000 €, c’est le palais impérial que nos acolytes fouillent… l’occasion pour Obélix de faire une jolie récolte de légionnaires romains. Leur mission ? Rapporter la couronne à leur chef afin que celui-ci puisse mitonner un ragoût parfumé aux lauriers à son beau-frère. Adjugée 75 000 €,la quatrième planche concerne le vingtième album, Astérix en Corse (1973). L’aventure touche à sa fin, et les îliens sonnent la charge... sous l’œil perplexe de quatre vieillards assis sur un banc.
Mercredi 25 septembre, 12, rue Drouot.
Kapandji - Morhange SVV.

Attribué à Jean-Baptiste van Loo (1684-1745), Portrait présumé du duc du Maine, mademoiselle du Maine, monseigneur le prince de Dombes et Monseigneur le comte d’Eu, toile, 111 x 143 cm.
30 600 € frais compris.
Portrait de famille
Si on ne peut affirmer avec certitude qu’il représente la famille du Maine bien qu’il ait appartenu à l’écuyer du duc, ce tableau demeure emblématique des portraits en vogue à la fin du règne de Louis XIV. Affichant un bel état de conservation, il était emportée pour 24 000 €. Nous sommes bien loin des premières effigies en buste, peintes à Florence et dans les Flandres à partir du début du XVe siècle. Apparu tardivement, le genre du portrait est devenu au siècle suivant un art de cour stéréotypé, dont Van Dyck fera évoluer les codes. Dans la lignée de Rubens, l’artiste s’attache en effet à individualiser les figures et à rendre ses sujets expressifs, grâce au jeu des regards et des mains. Une tendresse remarquable unit ainsi les personnages de son Portrait de famille, conservé au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Dès lors, le portrait n’est plus l’apanage des princes. Bourgeois et marchands désirent eux aussi immortaliser leurs personnes. La mode, partie d’Angleterre, gagne bientôt toute l’Europe. À côté des portraits de représentation, où les sujets posent près des flatteurs attributs de leur charge, les tableaux de groupe et les figurations de l’enfance se multiplient au XVIIIe siècle, témoignant de l’évolution de la sensibilité et du goût accru pour l’intimité. La dynastie des Van Loo devait ainsi compter des portraitistes de talent dans ses rangs. Frère aîné du célèbre Carle, Jean-Baptiste fut de ceux-là. Le genre l’occupe dès ses premiers moments de célébrité, en 1706. Soutenu par le Régent, il exécute des sujets au pastel avant de se faire remarquer pour son Portrait équestre de Louis XV, peint en 1723, un an après son entrée à l’Académie. Ruiné par la banqueroute de Law, notre homme sera sauvé par ses portraits, réalisés en grand nombre jusqu’à sa mort et dont la manière élégante n’a eu de cesse de plaire à ses contemporains.
Mardi 24 septembre, Neuilly-sur-Seine.
Aguttes SVV. M. Pinta.

Francesco Zuccarelli (1702-1788), La Transfiguration, toile, 64 x 76 cm.
Frais compris : 176 254 €.
Zuccarelli transfiguré
Voici un peintre qui est avant tout connu pour ses paysages… Dans le top ten du palmarès d’enchères (source : Artnet) de Francesco Zuccarelli, seul différait un sujet mythologique, L’Enlèvement d’Europe (135 x 153 cm), une huile sur toile adjugée 171 000 $ le 26 mai 2000 chez Christie’s, à New York. Il faut désormais compter avec cette toile proposant un sujet religieux, La Transfiguration, adjugée 140 000 € et qui, frais compris et en billets verts – 239 194 $ –, s’octroie la cinquième place du podium sonnant et trébuchant de l’artiste. Il s’agit d’un record français pour ce peintre qui fut le protégé du consul anglais Joseph Smith. Il effectue deux séjours à Londres, entre 1752 et 1762 et de 1765 à 1771. Lors du second, il participera en 1768 à la fondation de la Royal Academy… Logique, par conséquent, que son record mondial, 180 500 £ frais compris (253 305 €), concerne une Vue de la Tamise depuis Richmond Hill (80 x 122,6 cm). Notre Transfiguration fait donc figure d’exception dans un palmarès où la figure humaine n’est souvent que prétexte à apporter du pittoresque à de vastes panoramas. Ici, le paysage passe au second plan : l’essentiel de la composition est occupé par le Christ entouré d’Élie et Moïse, Pierre, Jacques et Jean étant relégués sur la gauche. Seule une petite trouée sur la droite laisse apercevoir une charmante vue animée par un berger et son troupeau. Né en Toscane, Francesco Zuccarelli a principalement travaillé à Venise, étape obligée du «grand tour» de l’aristocratie anglaise. Il aime donner une vision sereine et optimiste de la nature, interprétée sur le mode idyllique. Comme transfigurée, en somme…
Vendredi 4 octobre, salle 1 – Drouot-Richelieu.
Massol SVV.

Henri Le Sidaner (1862-1939), L’Église et le pont, Moret, 1918, huile sur panneau signée et dédicacée « à Monsieur Manaut », 27 x 35 cm.
39 654 € frais compris.
Impression poétique
Une vingtaine de téléphones étaient en lice pour ce tableau d’Henri Le Sidaner, des acheteurs de différentes nationalités se mobilisant pour ce peintre impressionniste particulièrement apprécié en Grande Bretagne et aux États-Unis, dont les œuvres sont relativement peu fréquentes en ventes publiques. Notre peinture emblématique du plaisir éprouvé par l’artiste à animer ses toiles de plans d’eau miroitants, traitée dans une palette lumineuse et non pas dans des harmonies intimistes de tons feutrés créant une ambiance crépusculaire, était en outre proposée dans un bel état. Autant de qualités qui justifiaient une enchère à 32 000 €, soit le triple de l’estimation, pour cette huile sur panneau par ailleurs reproduite dans le catalogue raisonné réalisé par l’arrière-petit-fils du peintre, Yann Farinaux-Le Sidaner. Peinte en 1918 et dédiée à l’homme politique Frédéric Manaut, député de 1910 à 1914, cette toile marque une évolution dans le style de l’artiste. Henri Le Sidaner a trouvé sa manière au début du siècle dernier, évacuant toute présence humaine de ses paysages silencieux et baignant dans une lumière mystérieuse propice au rêve. Sans abandonner cette poésie – sa signature –, le peintre s’oriente après la guerre vers des couleurs moins neutres et des touches plus précises, s’éloignant des notations vaporeuses de ses toiles d’antan. Il s’attache alors à immortaliser les lieux surannés qui lui sont chers. Le village médiéval oublié de Gerberoy, dans l’Oise, qu’il a découvert en 1901 grâce à Auguste Delaherche et où il s’est installé, fut pour lui une grande source d’inspiration. Ici, c’est le charme de Moret-sur-Loing qui agit, les ruelles, les portes fortifiées, l’église et le donjon de ce bourg de Seine-et-Marne, dressé près de la rivière, ayant conservé un caractère pittoresque devenu rare...
Dimanche 6 octobre, Saint-Cloud.
Le Floc’h SVV. Cabinet Perazzone - Brun.

Etienne Dinet (1861-1929), Baigneuse au voile, huile sur toile, 73 x 65 cm.
Frais compris : 162 500 €.
Dinet et le nu
L’orientalisme était dominé cette semaine par les 130 000 € remportés par cette Baigneuse au voile d’Étienne Dinet. On ne présente plus le peintre, qui se rend pour la première fois dans le sud algérien en 1884 avec une équipe de savants entomologistes. Ce ne sont pas les insectes qui dès lors le fascinent, mais la culture islamique, au point qu’il apprendra l’arabe dès 1886 et embrassera la religion du prophète.
De même, il installe en 1900 son premier atelier en Algérie, à Biskra, et achète cinq ans plus tard une maison à Bou-Saâda, dans cette région qu’il a explorée lors de son premier voyage. La représentation du corps féminin dévoilé par un artiste converti et pétri de culture musulmane peut poser question… Dans un article publié en 2004 par le quotidien algérien Infosoir, le journaliste Yacine Idjer apporte des éléments de réponse : «Contrairement aux peintures exécutées par des orientalistes, amoureux de cet Orient envoûtant, une interprétation individualiste et merveilleuse de ce dernier, Dinet ne cherche ni le rare, ni l’étrange, ni l’extraordinaire ni le pittoresque, il conçoit seulement une peinture du dévoilement, et du ”dit“». Il précise cette dernière notion en expliquant que la volonté de l’artiste est de faire ressortir, à travers sa peinture, toutes les spécificités des modes de vie des habitants de la région saharienne de ce pays. Il dévoile ainsi «la sensualité innocente et sans interdit» des jeunes filles de Bou-Saâda, le journaliste repoussant toute idée d’un accomplissement du «moi fantasmatique» pour mettre en avant celle de la reproduction d’une réalité. Il faut cependant souligner que l’oasis est réputée pour ses danseuses dites «ouled naïl», en réalité des prostituées qui ont fait l’objet d’une étude de la part de Barkaoum Ferhati, en 2003. Architecte et docteure en histoire et civilisation de l’Ehess de Paris, Barkaoum Ferhati a notamment été commissaire de l’exposition Étienne Dinet du musée des beaux-arts de Nantes en 2004.
Lundi 7 octobre, salle 5-6 – Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV. M. Chanoit.


Pierre Culliford, dit Peyo (1928-1992), planche 25 pour une version inachevée de 1965 du Lutin du bois aux roches, encre de Chine, 49 x 37 cm.
Frais compris : 18 197 €.
Peyo non publié
Outre ses qualités graphiques, cette planche de Peyo, adjugée 14 500 €, possède une vertu que bien d’autres n’ont pas : elle n’a jamais paru. Pourtant, Le Lutin du bois des roches est le troisième album de la série des Johan et Pirlouit. Cette aventure a d’abord été publiée dans le journal Spirou, l’album sortant en 1956. Le style de Peyo ayant ensuite évolué, celui-ci décide vers 1965 de moderniser le graphisme et d’adapter le récit au goût du jour. Une entreprise qui s’avérera longue et fastidieuse, au point d’être finalement abandonnée… Seules quelques planches sont réalisées en 1965 et 1966, la réédition de 1967 ne bénéficiant que d’une nouvelle couverture. Le Lutin du bois aux roches est un album clé, puisque c’est là qu’apparaît pour la première fois le personnage de Pirlouit. Peyo a donné naissance à Johan en 1946. L’écuyer du Moyen Âge débute dans le journal La Dernière Heure sous forme d’un court gag, avant de vivre en 1950 des aventures plus conséquentes dans Le Soir, puis dans Spirou à partir de 1952. Blond à l’origine, le héros devient brun et deux ans plus tard se trouve un camarade, Pirlouit, petit bonhomme hargneux et colérique affublé de sa chèvre Biquette. Ce dernier n’était pas destiné à l’origine à faire carrière, mais sa popularité fut telle auprès des lecteurs, que Peyo l’associa définitivement à Johan. Dans notre planche, seul le nom de Pirlouit apparaît… et c’est tant mieux, car Peyo l’a affublé d’un faciès bien moins sympathique que celui qu’il aura par la suite. Le pauvre garçon traîne dans cet album une mauvaise réputation, au point qu’il est accusé d’avoir enlevé la fille du roi. Il n’en est bien entendu rien, et les traîtres seront démasqués ! Samedi 12 octobre, salle 13 - Drouot-Richelieu. Coutau-Bégarie SVV.
MM. Dougier, Fumeux.
Jesus Rafael Soto (1923 - 2005), Vibraciones, novembre 1963, quatorze baguettes épaisses en suspension en métal, peintes bleu et noir, 104 cm x 63 x 13 cm.
Frais compris : 222 000 €.
Ça vibre fort pour Soto
Cette œuvre tenait toutes ses promesses et doublait largement les estimations. Raflant l’enchère la plus haute de la vacation, elle a été réalisée par Jesús Rafael Soto, un des artistes majeurs du XXe siècle. D’origine vénézuélienne, il se range parmi les créateurs du cinétisme. Dès la fin des années 1940, il crée à l’instar de Victor Vasarely des toiles «all over» ; le même motif répété provoque des vibrations optiques modifiant l’espace et la perception du spectateur. Installé ensuite à Paris, il participe en 1955 à l’exposition «Le Mouvement», chez Denise René avec Agam, Pol Bury et Jean Tinguely. Très impressionné par la Machine optique de Marcel Duchamp, il expose une Structure cinétique, formée de spirales superposées sur Plexiglas, non mobiles, dont les variations d’interférences proviennent des déplacements du spectateur. Poursuivant sa démarche, Jesús Rafael Soto crée, au début des années 1960, des tableaux reliefs utilisant de fines tiges suspendues à des fils. Notre œuvre appartient à la célèbre série «Vibraciones» intégrant le mouvement dans l’art. Provenant d’une collection régionale, elle a été réalisée en 1963, année où l’artiste gagne le prix Lobo à la Biennale de São Paulo. Certifiée de Soto lui-même et du comité Soto, elle fait partie des deux lots vendus à Nantes, en 1963, par la galerie Argos dans le cadre d’une exposition-collection du GRAV ou Groupe de recherche d’art visuel. Harmonieusement composées, nos Vibraciones jouent brillamment des effets plastiques. Départ pour une bien soutenable légèreté, où la poésie n’est pas loin !
Olivet, château de La Fontaine, samedi 12 octobre.
Philocale SVV.  Cabinet Ottavi.

Paul-César Helleu (1859-1927), Madame Helleu et Jean Helleu en bateau, huile sur toile, 65 x 81 cm.
Frais compris : 447 500 €.
Les Helleu du docteur Marette
La première vente, après succession, d’œuvres provenant de la collection du docteur Philippe Marette – le frère de la pédiatre Françoise Dolto – et de son épouse totalisait 1 507 500 € frais compris. Paul-César Helleu y tenait la place d’honneur. Non content de récolter 679 375 € frais compris en dix numéros, il obtenait à 358 000 € un record français avec la toile reproduite, laquelle gagnait la deuxième position du palmarès mondial de l’artiste. Une lettre adressée à la nièce du docteur Marette après le décès de ce dernier par la fille du peintre nous apprend qu’elle désirait acheter cette toile, «puisqu’elle représente ma mère, que j’adorais et que j’ai eu le malheur de perdre lorsque j’étais encore bien jeune». La missive mentionne deux autres tableaux paternels, peut-être l’huile sur toile de 1913 représentant le Yacht de l’artiste, port de Sanville (81 x 65 cm) adjugé 99 000 € – estimation dépassée – et celle vers 1910-1912, Les Flammes des yachts (81 x 65 cm). Breton et fils de capitaine au long cours, Helleu était un yachtman averti. Maurice Denis était également convoité, 112 000 € fusant sur une estimation haute de 30 000 sur une huile sur toile symboliste vers 1898, intitulée Noli me Tangere (97 x 130 cm) et représentant un matin de Pâques. Elle a appartenu à Ambroise Vollard, tout comme une épreuve à patine brun nuancé de la Tête de femme, 1906/1907 (h. 11,5 cm) de Pablo Picasso, adjugée à 120 000 € au double de son estimation. Deux plumes et lavis d’encre de Chine (31 x 19 cm) de Léon Spilliaert étaient âprement désirées, 42 000 € revenant au profil du Jeune garçon, le Greluchon, M. Alphonse et 36 000 € à Mademoiselle Blanche, exécuté en 1901. Notons enfin que l’huile sur toile de Maximilien Luce de 1894, Paysage à Herblay (25 x 39 cm), se négociait 33 000 €.
Vendredi 18 octobre, salle 7 – Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés SVV.

Attribuée à David de Coninck (1636-1699), Paons, ara sur la vasque d’une fontaine et oiseaux de basse-cour dans le jardin d’un palais romain avec statues à l’antique dont la Flore Farnèse, toile, 169 x 245 cm.
Frais compris : 35 659 €.
Grand format
À 23 600 €, l’estimation était respectée pour cette monumentale huile sur toile attribuée au peintre anversois David de Coninck. Maître de la guilde d’Anvers en 1664, il séjourne ensuite à Paris, visite la Bavière et se rend à Vienne, avant de s’installer à Rome de 1671 à 1694, soit vingt-trois ans. Le temps, sous le surnom de Rammelaer, de faire partie d’une confrérie d’artistes, les Bentvueghels, littéralement les «oiseaux de bande». De fait, Coninck, formé dans l’atelier de Jan Fyt – spécialiste avec Frans Snyders et Adriaen Van Utrecht de la peinture animalière –, a excellé dans ce genre. Notre toile met en scène une basse-cour dominée par un paon faisant la roue devant des poules, coq, dindons et autres pigeons. Sa superbe est disputée par la présence d’un flamboyant ara posé sur le bord d’une vasque… En effet, nos volatiles ne sont pas cantonnés dans une sombre arrière-cour mais occupent un somptueux jardin, dont on aperçoit des éléments, notamment des sculptures parmi lesquelles on distingue une copie, pas très fidèle, de la fameuse Flore Farnèse redécouverte dans les thermes de Caracalla et conservée de nos jours au musée de Naples. Notre tableau est sans doute un fragment important d’une composition encore plus grande, comme le suggère le bras féminin agitant délicatement une baguette en haut à droite. Jusqu’au XVIIIe siècle, le paon était considéré comme un mets de choix sur les tables européennes. Sa chair était réputée imputrescible, en faisant depuis le Moyen Âge un symbole d’immortalité. Ajoutez à cela que dans la mythologie gréco-romaine, il est l’animal préféré d’Héra, qui a placé sur ses plumes les cent yeux de son fidèle gardien, Argos.
Mardi 15 octobre, salle Laffitte.
Artemisia Auctions SVV.

Gaston Chaissac (1910-1964), L’Homme au chapeau rouge, gouache, vers 1962, 31,5 x 24 cm.
Frais compris : 16 200 €.
Chaissac le coloriste
Gaston Chaissac, artiste marquant de l’art brut, prenait la tête de cette vente bordelaise avec cette gouache annoncée autour de 6 000 €. Tout en pratiquant divers métiers, il commence à peindre sans avoir fréquenté d’écoles des beaux-arts. Cordonnier à Paris, il s’installe en 1934 chez son frère, rue Henri-Barbusse, où les voisins, le peintre Otto Freundlich et son épouse Jeanne Kosnik-Kloss, l’incitent à dessiner, à manier la gouache. Ami de Jean Dubuffet, Chaissac participe en 1949 à une exposition d’art brut. Peignant ensuite sur des supports bois, il exécute ses fameux «Totems». Ces sculptures, faites souvent à partir de souches, se distinguent par une rudesse colorée, pleine de verve. Créateur original, Gaston Chaissac, qui se définit comme «peintre rustique moderne», utilise des objets quotidiens, use aussi de matériaux de rebut, sur lesquels il représente des figures humaines, déboîtées, évidées, fragmentées. Le peintre réalise également des gouaches hautes en couleur, travaillées dans un souci de caractérisation expressive. Elles transcrivent des motifs abstraits, des visages asymétriques, des personnages dégingandés. Révélant surtout un coloriste hors pair, elles mettent également en scènes des bonhommes un peu naïfs à l’instar de notre portrait. Provenant d’une collection régionale et proposé en bon état de conservation, il porte au dos une dédicace de Camille Chaissac, veuve de l’artiste, datée de 1964. Après une vive lutte d’enchères entre des musées, des amateurs et le négoce international, notre Homme au chapeau rouge doublait les estimations, emporté par un client au téléphone.
Bordeaux, mercredi 16 octobre. Bordeaux Chartrons - Bordeaux Enchères SVV,
Mes Blanchy, Lacombe. Cabinet Sevestre - Barbé, de Louvencourt.

Emmanuel Mané-Katz (1894-1962), Duo de musiciens, huile sur toile, 92 x 56 cm.
Frais compris : 56 000 €.
Musique de fête
Cette vente rouennaise honorait les artistes juifs de l’école de Paris avec deux tableaux, acquis au téléphone après une belle rixe d’enchères. Roman Kramsztyk, installé dans les années 1930 rue Denfert-Rochereau, peint des effigies précises au réalisme teinté parfois de mélancolie à l’instar d’un émouvant Portrait d’homme ; triplant les estimations, il était adjugé 15 600 €. Il était toutefois largement devancé par nos deux musiciens qu’a peints Emmanuel Katz dit Mané-Katz, un des plus brillants peintres de l’école de Paris. Originaire de Krementchoug en Ukraine, il fréquente les beaux-arts de Vilnius, puis s’initie à Kiev à la culture européenne. Venu en 1913 à Paris, il étudie dans l’atelier de Fernand Cormon, où il se lie d’amitié avec Soutine, Krémègne et Kikoïne. Établi définitivement en France en 1922, il obtient sa naturalisation cinq ans plus tard. Après une première époque sombre, Mané-Katz se tourne rapidement vers un lyrisme expressionniste. Il se distingue de ses confrères en transcrivant l’univers hébraïque des Ashkénazes. Après la Seconde Guerre mondiale, le peintre se rendra régulièrement en Israël, notamment à Haïfa, où sa maison a été transformée en 1977 en Mané-Katz Museum. Il représente avec bonheur les nombreux et divers musiciens qui jouent le répertoire traditionnel lors des fêtes de la vie juive : naissances, bar-mitsvah, mariages. Provenant d’une succession régionale, notre tableau chatoyant se détache d’un fond sombre qui met bien en valeur une spectaculaire contrebasse. Peinte avec maestria en jaune et rouge, elle se range parmi les instruments traditionnels de la musique klezmer et marie ici ses tonalités graves au registre plus étendu de la clarinette.
Rouen, dimanche 20 octobre.
Bernard d’Anjou SVV.

Jean-Michel Basquiat (1960-1988), Monticello, 1986, acrylique sur toile, 127 x 99 cm.
Frais compris : 801 400 €.

© THE ESTATE OF JEAN-MICHEL BASQUIAT/ADAGP, PARIS 2013

Urbain et contemporain
Alors que la FIAC faisait le plein au Grand Palais, l’art urbain remportait à Drouot un vif succès en totalisant 2 202 995 € frais compris. Occupant le terrain deux jours durant avec des conférences et des interventions d’artistes «in and out» l’Hôtel des ventes, il terminait sa course sur des enchères de manière sonnante et trébuchante. S’y imposaient deux figures historiques, Jean-Michel Basquiat, venu à l’art contemporain par celui de la rue, et Keith Haring, artiste contemporain rattaché au phénomène street art. Le premier empochait 670 000 € avec l’acrylique sur toile reproduit et le second, 470 000 € avec un acrylique sur toile réalisé deux ans plus tôt, en 1984, Sneeze (152,5 x 152,5 cm). Place aux artistes vivants ensuite avec une troisième enchère à six chiffres, obtenue par la coqueluche de l’art urbain mondial, le très médiatique Banksy. Il était crédité de 105 000 €, un record français, grâce à la peinture aérosol et pochoir sur toile de 2000, Sid Vicious (91,5 x 91,5 cm), dont un détail était reproduit page 182 de la Gazette n° 32 dans un dossier consacré à l’art urbain. Shepard Fairey – créateur en 2008 de l’affiche de la première campagne de Barack Obama, Hope – enregistrait lui aussi un record français à 52 000 € avec une peinture aérosol, collage et technique mixte de 2007, War is Over (152 x 112 cm). La sentence se déploie sur le flanc d’un zeppelin survolant des ruines. Un détail de You Can’t Deny Us Our Rights - City Kids Foundation (122 x 244 cm), une peinture aérosol, technique mixte et collage sur bois de 2010 exécutée par Fairey en collaboration avec une fondation et des enfants new-yorkais, était reproduit page 181 de la Gazette n° 32. Cette œuvre suscitait 34 000 €. Reproduit en couverture de la Gazette citée, Ceci est juste une phrase en arabe (210 x 140 cm), acrylique sur toile du franco-tunisien El Seed, montait à 18 000 €. Citons pour terminer les 35 000 € de Bus (125 x 65 cm), de Kaws, une projection photographique sur support d’affiche et acrylique sur papier de 1998.
Vendredi 25 octobre, salle 5 -Drouot-Richelieu.
Digard Maison de Ventes Volontaires SVV.

Henri Manguin (1874-1949), Le Repos, villa Demière, Jeanne, été 1905, huile sur toile rentoilée, 38 x 46 cm.
Frais compris : 300 000 €.
De Carlin à Dufy
La collection panachée d’un grand amateur d’art recueillait 1 963 750 € frais compris. Débutons du côté des cimaises, où s’affichait la plus haute enchère, 240 000 € sur l’huile sur toile d’Henri Manguin reproduite, objet d’un encadré page 43 de la Gazette n° 35. Rappelons qu’elle met en scène l’épouse du peintre, assise face au panorama. Raoul Dufy se distinguait de son côté avec deux résultats, 110 000 € recueillis par une huile sur toile de 1933 dépeignant Le Manoir du Vallon (46 x 55 cm), propriété normande du premier marchand de l’artiste, Étienne Bignou, et 78 000 € pour une petite huile sur panneau à sujet du Petit orchestre au soliste (19 x 43 cm). Les arts décoratifs classiques brillaient d’une troisième enchère à six chiffres, 105 000 € obtenus – d’après une estimation haute de 30 000 – par une paire de corbeilles au couple de carlins en porcelaine de Meissen vers 1745-1748, un modèle de Kandler et Reinicke monté en bronze doré (h. 17 - l. 19,5 cm). Elle a figuré parmi les collections du baron Henri de Rothschild. Kandler et Reinicke étaient encore à l’œuvre sur le pot-pourri en porcelaine de Meissen vers 1740, monté en bronze doré, reproduit en couverture de la Gazette n° 33. Celui-ci enregistrait 34 000 €, une estimation doublée. La faïence de Rouen était également à la fête avec 57 000 €, estimation doublée toujours, d’une chaise de commodité vers 1725 attribuée à l’atelier de Pierre Chapelle, à riche décor polychrome de vases, bouquets et fleurs (h. 47 cm). Elle repose sur des têtes d’hommes barbus, sa porte latérale étant restaurée. Citons encore les 32 000 €, estimation triplée, d’un groupe en bronze ciselé et patiné figurant un Centaure attaqué par un lion (h. 28 cm), travail du XVIIe siècle probablement italien. Il a appartenu au «prince des antiquaires», Nicolas Landau. Le mobilier était dominé par les 60 000 € d’une table d’époque Louis XV dite «en marmotte», estampillée de Martin Carlin. À fût central tripode en bois de rose, elle est en placage de citronnier ou d’amarante, son plateau supérieur ovale à galerie étant composé d’une plaque en pâte tendre de Sèvres à décor polychrome de corbeille fleurie (l. 38,5 cm).
Lundi 21 octobre, salle 1-7 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. MM. Chevalier, Galantaris, L’Herrou, Marcilhac, Cabinets Dillée, Serret & Portier.

Noël Hallé (1711-1781), La Sainte Famille, 1753, huile sur toile, 63 x 48 cm.
Frais compris : 115 000 €.
Noël Hallé maternel
Davantage qu’un sujet sacré, Noël Hallé offre avec cette Sainte famille une scène d’amour familial traitée avec beaucoup de subtilité, récompensée par une enchère de 92 000 €, une estimation triplée. Cette huile sur toile avait été reproduite page 49 de la Gazette n° 35. Elle remporte un record mondial pour le peintre (source : Artnet), battant frais compris (115 000 € - 158 714 $) une autre Sainte famille (46 x 37 cm) dépeinte la même année, 1753, mais d’une composition différente, adjugée 80 700 £ frais compris (133 808 $) le 11 décembre 1996 chez Sotheby’s à Londres. Une composition très proche de la nôtre mais traitée de manière plus esquissée, toujours à l’huile sur toile (61 x 49,5 cm), empochait 33 600 £ frais compris (66 167 $) le 8 décembre 2006 chez Christie’s à Londres. L’artiste appréciait le sujet, traité dans plusieurs versions répertoriées par l’ouvrage consacré à la dynastie des Hallé par Nicole Wilk-Brocard, paru chez Arthéna en 1995. L’une d’entre elles figure aujourd’hui à l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Elle a appartenu à la collection Crozat, achetée d’un bloc par Catherine II en 1771. Le modèle de la Vierge y est plus âgé, Nicole Wilk-Brocard indiquant que l’œuvre pétersbourgeoise fut peinte assez tôt, durant le premier séjour romain (1737-1744) de l’artiste, ou peu de temps après son retour à Paris. La jeune femme ayant servi de modèle pour notre toile n’est autre que Geneviève Lorry, qu’il épouse en 1751. La Sainte Famille donnera lieu à une version profane, Le Sommeil, gravée par Jean-Angustin Patour, l’un des élèves de l’artiste. Rappelons que Noël Hallé a été formé par son père puis par son beau-frère, Jean Restout II. Prix de Rome et élève de Jean-François de Troy à la villa Médicis, il est considéré comme l’un des peintres des genres religieux et historique les plus importants du XVIIIe siècle en France.
Mercredi 23 octobre, salle 5 – Drouot-Richelieu.
Kahn - Dumousset SVV. M. Dubois.

Jean Dubuffet (1901-1985), Bédouin dans les dunes, traces de pas, janvier-avril 1948, gouache, 43,5 x 48,5 cm.
Frais compris : 181 250 €.
Dubuffet, homme du commun
Jean Dubuffet occupait une centaine de numéros dans cette vente, principalement avec des œuvres sur papier – pièces uniques ou multiples – et quelques reliefs. Deux gouaches réalisées lors de son second séjour au Sahara étaient tout particulièrement prisées. 145 000 € revenaient à celle reproduite, estimation dépassée, et 100 000 € à une deuxième plus colorée, exécutée entre novembre 1947 et avril 1948 et décrivant Deux personnages (41 x 51 cm). L’artiste effectuera trois séjours dans le désert, après le succès critique et commercial – avec scandale à la clé – remporté par ses deux premières expositions personnelles organisées en 1944 et 1946 à la galerie René Drouin. Elles seront suivies d’une première américaine en 1947 à la galerie Pierre Matisse à New York. Cette intronisation, qu’il a pourtant recherchée, lui pèse au point qu’il part pour l’Algérie afin de devenir «un homme du commun»… Comme le relève Marianne Jakobi dans l’ouvrage collectif Atlas et les territoires du regard. La géographie de l’histoire de l’art (XIXe- XXe siècles), édité en 2006 par les éditions de la Sorbonne, «à la défiance de Jean Dubuffet envers toute forme de reconnaissance sociale et culturelle s’ajoute une raison esthétique. Il théorise alors le concept clé de son système de pensée – l’homme du commun». Elle précise que cette construction intellectuelle passe par la «mise à la trappe des spécialistes et condamnation du savoir occidental». Pour cela, il va s’installer dans l’oasis d’El-Golea, dans l’extrême sud du pays, s’aventurant également lors de son deuxième voyage dans le Hoggar. Il y réalisera des petites gouaches dénuées de tout exotisme, destinées à inspirer un travail ultérieur, réalisé en atelier.
Mardi 22 octobre, Hôtel Le Bristol.
Kohn Marc-Arthur SVV.

Ecole florentine vers 1500, entourage de Sandro Botticelli, Vierge à l’Enfant avec un ange, panneau de bois tendre, parqueté, 94 x 67 cm.
Frais compris : 125 714 €.
Entourage de Botticelli
Certains noms font toujours leur effet, même lorsqu’ils sont précédés de la mention «entourage de…». C’est le cas de celui d’un des maîtres de la Renaissance florentine, Sandro Botticelli, permettant à ce tableau donné à son entourage de fuser à 100 000 €, d’après une estimation de 4 000 à 6 000. Il faut dire que cette composition s’inspire directement d’une tempera et huile sur bois de l’artiste du début des années 1470, conservée à l’Isabella Stewart Gardner Museum de Boston. L’original avait été acheté par la milliardaire américaine et son mari en 1899 au prince Chigi à Rome, à travers leurs intermédiaires habituels, Colnaghi à Londres et Bernard Berenson. Leur première offre de 30 000 $ fut jugée insuffisante, 70 000 $ (environ 2 M$ actuels) étant finalement nécessaires. Cet achat fit grand bruit, la presse relatant le fait que l’œuvre ait été exportée illégalement. Les Gardner furent les premiers à acquérir une œuvre de Botticelli pour la faire venir aux États-Unis. En 1894, ils emportaient déjà La Tragédie de Lucrèce moyennant 3 400 £, un record à l’époque. On le voit, notre reprise ne manque pas d’un certain prestige ! Les auréoles sont absents de la composition originale, de même que la curieuse coupe florale dominant la tête de l’ange. Les grappes de raisins piquées d’épis de blé, difficilement identifiables ici, symbolisent le vin et le pain de l’Eucharistie, et par là même le sang et le corps du Christ. Botticelli a peint au début de sa carrière plusieurs Vierge à l’Enfant, souvent accompagnées d’un ange… Un sujet repris vers 1500 par un peintre de son entourage.
Vendredi 25 octobre, Salle 7 -Drouot-Richelieu.
Tajan SVV. Cabinet Turquin.

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), La Gitane, 1899-1900, lithographie originale en couleurs sur papier vélin, 105 x 65 cm.
Frais compris : 105 050 €.
Toulouse-Lautrec, l’ultime
Attendu autour de 10 000 €, ce tirage sur papier vélin de la dernière affiche créée par Henri de Toulouse-Lautrec était poussé jusqu’à 84 000 €. Il provient de l’ancienne collection d’un ami de l’artiste. La Gitane est une pièce de Jean Richepin, montée au théâtre Antoine en janvier 1900. Le rôle principal était tenu par Marthe Mellot, épouse du troisième des frères Nathanson, Alfred Athis. En 1891, Lautrec admire l’affiche de Pierre Bonnard réalisée pour France-Champagne. Ce dernier l’emmène chez l’imprimeur Ancourt, où l’un des ouvriers, le père Cotelle, va l’initier, semble-t-il, à la technique de la lithographie. Entre 1891 et 1900, l’artiste  imaginera trente et une affiches, et près de 325 lithographies. La première lui est commandée par le directeur du Moulin Rouge, Charles Zidler, pour un spectacle mettant en scène la célèbre Goulue. Le visuel remporte un vif succès, faisant connaître le nom du peintre auprès d’un large public. Techniquement, au début, Lautrec réalise lui-même, d’après des dessins préparatoires au fusain et des cartons peints d’une dilution à l’essence, la pierre de trait et les reports sur les pierres de couleurs pour les petits formats. Pour les estampes plus grandes, il laisse faire les techniciens de l’imprimerie. À partir de 1893, il renoncera aux dessins préliminaires et composera directement sur la pierre. Il incorpore avec brio le crachis – une projection d’encre produite au moyen d’une brosse à dents trempée dans l’encre lithographique – et, bien entendu, reprend les principes des estampes japonaises : le dessin prime toujours, le traitement de la couleur transformant l’image en affiche, captant le regard des passants.
Vendredi 25 octobre, Hôtel Salomon de Rothschild.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV. M. Fourcade.

François Schuiten (né en 1956), L’Évasion, 1898, encre de Chine, acrylique, 49 x 72,2 cm.
Frais compris : 37 894 €.
Schuiten en dessins
Les vingt et un dessins vendus de ce programme entièrement dédié à l’auteur de bandes dessinées et scénographe belge François Schuiten totalisaient 558 299 € frais compris. Le 23 février dernier, la même maison de ventes décrochait un record mondial pour le dessinateur, avec les 55 577 € frais compris de l’encre de Chine, crayons et pastels de couleur (62 x 47 cm) de 2006 exécutée pour l’affiche du Festival de Wallonie. Dominant une ville dont les architectures forment une note de musique, un orchestre joue sur la droite de la composition. Ici, c’est à nouveau une image conçue pour une affiche, celle reproduite, qui empochait le plus haut résultat, 30 000 €. Imaginée pour le 11e Festival du polar de Grenoble, organisé en 1989, elle reprend le concept de la scénographie de l’événement. Son format est inhabituel pour Schuiten. 25 000 € étaient prononcés à trois reprises, la première sur Paris au XXe siècle (65,9 x 46,5 cm), un acrylique de 1994 réalisé pour la couverture du livre éponyme de Jules Verne, à l’époque refusé par Hetzel et édité seulement en 1994 par Hachette. Un grand livre ouvert, tenu par une structure articulée sur le toit d’un immeuble, occupe le premier plan de ce paysage urbain. Plus bucolique est le crépusculaire acrylique et crayon de 1997 réitérant 25 000 €, Panorama - la statue mythique (51 x 68 cm). Le corps du monument sortant d’un rocher laisse échapper des cubes lumineux sur lesquels apparaissent des figures mythiques d’hier et d’aujourd’hui. Source privilégiée d’inspiration de l’artiste, Jules Verne (51 x 36,4 cm) suscitait la dernière mise à 25 000 €, avec un acrylique et crayon de 2003 figurant son portrait ancré dans la nature, environné de quelques-unes de ses inventions littéraires. L’œuvre a été réalisée pour la couverture d’un magazine. L’Autoportrait réalisé dans le cadre du Festival d’Angoulême en 2003 partait pour sa part à 24 000 €.
Jeudi 24 octobre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. M. Leroy.

Tingxi Jiang (1669-1732), trois pages de l’album NiaO Pu ou Manuel des Oiseaux, encre polychrome sur soie, 97,5 x 56 cm.
Frais compris : 516 000 €.
Perroquets de haut vol
Ces trois pages d’un album ornithologique (voir Gazette n° 36, page 115), indiquées chacune autour de 50 000 €, tenaient toutes leurs promesses. Vivement débattues entre la salle et plusieurs téléphones, elles triplaient largement les estimations. Elles proviennent du Manuel des oiseaux, rassemblant à l’origine douze albums animés de trente feuilles chacun. Appartenant aux plus beaux feuillets de l’ornithologie chinoise, il apparaît catalogué en bonne place dans les bibliothèques des empereurs Jiaqing et Qianlong. On sait ainsi que ce dernier estimait particulièrement cet ouvrage, mystérieusement disparu à la fin de la dynastie Qing. Nos trois admirables feuillets, portant deux cachets «chen ting xi» et «zhao zhao ran han», sont l’œuvre de Tingxi Jiang, un peintre chinois originaire de Changshu et travaillant à la cour impériale. Également connu sous les pseudonymes de Nansha et de Yangsun, il occupe de hautes fonctions, étant ministre de l’empereur Yongzheng. Savant, poète et artiste, il se spécialise dans la peinture de fleurs et d’oiseaux. Provenant d’une succession régionale, nos trois feuillets représentent ainsi un «perroquet vert du Sud», un «perroquet rouge à tête bleu» et un «lilas des Indes», avivés de magnifiques couleurs chatoyantes. Étudiés et dessinés scrupuleusement, ils se révèlent d’une remarquable précision scientifique. Nos flamboyants volatiles, bien représentés, sont parfaitement identifiables pour tout promeneur qui les croiserait au hasard de quelques flâneries. Bataillés ferme entre divers clients chinois, ils prennent leur envol pour l’empire du Milieu. De bien précieux ramages et plumages inscrivant au final plus d’un demi-million d’euros !
Dimanche 27 octobre, Chartres.
Galerie de Chartres SVV. M. Thierry Portier et Mme Buhlmann.

Adrian Ghenie (né en 1977), Pies Fight Interior 11, 2013, huile sur toile, 45 x 50 cm.
Frais compris : 150 498 €.
Au-delà des apparences
Dans une vente réalisée pour la deuxième année consécutive au profit de la Fabrica de Pensule, un centre international d’art et de culture situé à Cluj, en Roumanie (voir page 37 de la Gazette 2012 n° 18 pour la précédente édition), un peintre issu de l’université d’art et de design de cette ville récoltait un record français à 120 000 € avec cette huile sur toile de 2013 intitulée Pie Fight Interior 11. Elle réalise dans la foulée le deuxième meilleur score mondial de l’artiste (source : Artnet). Surnommé la «gloire montante de Transylvanie», Adrian Ghenie est représenté par les meilleurs galeries, notamment par la Pace, et quelques-unes de ses œuvres ont déjà intégré de grandes collections institutionnelles. Son surnom n’est pas usurpé, le peintre ayant récolté le 24 avril 2012 un précédent record mondial à 42 000 € dans la première vente Cluj, organisée par la même maison. On voit le chemin parcouru par sa cote en un peu plus d’un an et demi… L’huile sur toile alors célébrée s’intitulait Pie Fight Study (55 x 53 cm). Elle dépeint un personnage ayant reçu une tarte à la crème. Pour sa série des «Pie Fights», Adrian tire ses sujets de films muets des années 1920 usant du stéréotype de la tarte à la crème. Décontextualisée, l’image, traitée avec un effet de flou, transforme un effet comique en une agression anonyme, soulignant la violence de l’acte et la perte de dignité de l’individu. Dans notre tableau, ce n’est plus une personne mais un intérieur bourgeois qui a reçu les derniers outrages. L’artiste joue de la ligne ténue séparant figuration et abstraction pour suggérer une violence invisible, son œuvre témoignant des chocs traumatiques de la Seconde Guerre mondiale, marquant la fin de la foi absolue dans le progrès.
Mardi 29 octobre, Espace Tajan.
Tajan SVV.

Léonard Tsuguharu Foujita (1886-1968), Enfant au voile noir, 1960, huile sur toile, 22 x 12 cm.
Frais compris : 112 485 €.
Kimiyo Foujita, acte V
Et de cinq !… Avec les très exactement 2 005 599 € frais compris récoltés par ce cinquième opus de la dispersion de la succession de la veuve de Foujita, Kimiyo, le total de cette aventure au long cours s’établit à 15 621 343 € frais compris (voir Gazette 2011 n° 42 page 74, Gazette 2012 n° 38 page 45, Gazette n° 1 page 34 et Gazette n° 13 page 59). L’appétit des amateurs et professionnels était d’autant plus aiguisé que les œuvres dispersées étaient demeurées à l’abri des regards depuis la mort de Foujita en 1968, conservées en France dans un coffre en raison du départ de Kimiyo pour le Japon. L’engouement se mesurait à des estimations le plus souvent pulvérisées, les prévisions globales étant quadruplées pour cette session qui se déroulait sur deux jours. L’huile sur toile reproduite, très précisément datée du 27 novembre 1960, fusait à 90 000 €. Elle était attendue autour de 12 000 €. Une huile sur toile du 1er janvier 1956, Deux oiseaux, récoltait pour sa part 17 500 €. Elle est à rapprocher d’une Nature morte aux oiseaux de la même année, répertoriée dans le catalogue raisonné de l’œuvre de l’artiste établi par Sylvie et Dominique Buisson. 11 500 € revenaient ensuite à une huile sur toile montrant des Fleurs (46 x 61 cm). Pour les œuvres sur papier, 12 500 € culminaient sur une mine de plomb et estompe sur papier de 1951, Jeune fille aux bras croisés (mademoiselle Alvez) (32,3 x 24,6 cm), préparatoire à une encre et aquarelle éponyme réalisée à Madrid. En fin de programme, des objets intimes étaient proposés, dominés par les 15 500 € d’une céramique peinte portant le cachet «Madoura/Picasso», un plat à motif d’enfants.
Lundi 28 e t mardi 29 octobre, Hôtel Salomon de Rothschild.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV.

Mikhail Larionov (1881-1964), Nature morte à la bouteille de Bénédictine, huile sur toile, 45 x 81 cm.
Frais compris : 193 870 €.
Larionov, après 1915
Estimée pas plus de 60 000 €, cette huile sur toile de Mikhaïl Larionov, Nature morte à la bouteille de Bénédictine, était poussée jusqu’à 155 000 €. Elle prend la première place du palmarès français de l’artiste et la quatorzième sur le plan mondial (source : Artnet). Elle se classe entre deux huiles sur toile marouflées sur panneau, une Nature morte avec iris et une poupée (50 x 30 cm) adjugée 162 019 £ frais compris (191 900 €) le 27 novembre 2008 chez MacDougall’s, et un Crépuscule d’automne (37,5 x 53 cm) de 1900 vendu 181 250 £ frais compris (226 251 €) le 9 juin 2008 chez Sotheby’s Londres. Aux enchères, le palmarès du peintre n’est pas dominé par ses œuvres les plus avant-gardistes, rarissimes, mais par des compositions plus sages. Chantre du rayonnisme, fondateur en 1910 avec les frères Bourliouk du Valet de Carreau, Larionov se rend pour la première fois à Paris en 1914, exposant avec sa compagne Natalia Gontcharova à la galerie Paul Guillaume. Démobilisé après avoir été gravement blessé au front, il rejoint en 1915 Diaghilev en Suisse et ne retournera jamais en Russie. Il se lance alors dans la conception de décors et de costumes pour les Ballets russes tout en continuant à peindre, devenant l’un des acteurs de ce qu’il est convenu d’appeler «l’école de Paris». Notre nature morte, avec sa bouteille de Bénédictine reconnaissable à son cachet de cire rouge, appartient à sa longue période française, marquée par des problèmes de santé résultant de sa mobilisation durant la Première Guerre mondiale. Ce ne sera pas sans conséquence sur son art, l’année 1915 opérant un tournant. Loin des éclairs colorés du rayonnisme, notre toile synthétise néanmoins un certain nombre des acquis du modernisme pictural depuis l’impressionisme.
Mercredi 30 octobre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.

Aloys Zötl (1803-1887), Die Matamata - Testudo Matamata (Tortue matamata), 1884, aquarelle, 34 x 42 cm.
Frais compris : 150 000 €.
Zötl record
Semblant tout droit sortir d’une lagune de la préhistoire, cette tortue matamata librement interprétée par un maître en la matière, Aloys Zötl, crapahutait vaillamment à 120 000 €, une estimation quintuplée. L’occasion de marquer un record mondial pour l’artiste, dont la cote culminait jusque-là à 144 000 francs suisses frais compris (117 812 €) avec un Rhinocerus sinus (37 x 47 cm), de 1861, vendu chez Koller à Zurich le 22 mars dernier. Ce record était en réalité battu par deux fois dans la vente où figurait notre tortue, 104 000 € (130 000 € frais compris) revenant d’abord à une aquarelle de 1884 figurant un spectaculaire Die Hornkröte - Rano Cornuta (Le Crapaud à cornes) (32 x 42 cm). Une plus classique Die Blaugraue Antilope - Antilope leucophaca (L’Antilope bleu-gris (32 x 42 cm) de 1868 se contentait pour sa part de 55 000 €, une estimation cependant doublée… Les habitués de la Gazette connaissent par cœur Aloys Zötl, découvert à Drouot en décembre 1955 à l’occasion d’une dispersion chez Me Maurice Rheims de cent cinquante de ses aquarelles. André Breton s’y portera acquéreur d’une Tortue bleue et préfacera le catalogue de la vente du 3 mai 1856, deuxième de l’atelier de l’artiste, comptant cette fois cent soixante-dix numéros. Le poète est fasciné par cet ouvrier teinturier autrichien qui, un beau jour d’octobre 1831, reproduisit une hyène imprimée dans l’un des livres d’histoire naturelle, d’ethnographie ou de voyage qui composaient sa bibliothèque. Méthodiquement, datant précisément chacune de ses aquarelles, il enrichit son bestiaire jusqu’au 3 octobre 1887, dix-huit jours avant son décès. Le dessinateur n’était pas totalement fidèle à ses modèles, leur conférant l’inquiétante étrangeté qui subjugua le pape du surréalisme.
Jeudi 7 novembre, Salle 9 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV.

Georges Artemoff (1892-1965), La Baigneuse, huile sur panneau, 73 x 50 cm.
Frais compris : 13 630 €.
Sous influence cubiste
La peinture du XXe siècle s’affirmait comme la vedette de cette vacation toulousaine. Une aquarelle rehaussée d’encre, représentant un Philosophe peint par Salvador Dalí, était d’abord décrochée à 20 000 €. Il était poursuivi par notre Baigneuse, provenant d’une collection régionale. Très datée, d’un point de vue stylistique, des années 1930, elle est l’œuvre de Georges Artemoff, un artiste d’origine cosaque, né à Ourioupinsk, dans la région de Volgograd. En 1913, il s’installe à la cité Falguière, où il rencontre Zadkine, Juan Gris, Picasso et Modigliani. Devenant l’un des acteurs de l’école de Paris, il se rattache au cubisme. Épris de perfection, il recherche la simplification des formes et préconise la réduction des volumes. Toutefois, Georges Artemoff se distingue du mouvement cubiste par un refus de rompre avec une vision classique et par une volonté de garder la compréhension des sujets représentés. Lors de la Seconde Guerre mondiale, il se retire dans le Tarn, à Sorèze, au pied de la Montagne noire, qui lui rappelle les paysages de son enfance à Rostov-sur-le-Don. Brillant dessinateur, Artemoff transcrit surtout des natures mortes et des nus à l’image de notre tableau. Bien articulée, la composition est bâtie avec une rigueur librement adaptée du cubisme. Notre Baigneuse, espérée autour de 6 000 € et d’une solidité toute sculpturale, était vivement convoitée entre divers enchérisseurs. Enlevée au double des estimations, elle était talonnée à 6 000 € par une huile sur carton montrant un couple s’enlaçant ; titrée Genèse, elle était adjugée à un fervent amateur après une vive rixe d’enchères entre la salle et plusieurs téléphones.
Toulouse, jeudi 7 novembre.
Marambat - De Malafosse SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.

Elisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842), Portrait d’Aglaé de Gramont, née de Polignac, duchesse de Guiche (1768-1803), 1794, toile, 57 x 46 cm.
Frais compris : 437 909 €.
Guichette par Vigée-Lebrun
Immortalisé par Élisabeth Vigée-Lebrun, le joli minois d’Aglaé de Gramont a tout pour séduire. Au point que Joséphine, voyant en elle une dangereuse rivale, l’empêche de rencontrer le fringant Premier consul, la duchesse de Guiche, dite «Guichette», étant missionnée par les Bourbons pour convaincre le futur empereur de les rétablir sur le trône… Désenchantée, elle retournera en Angleterre, où elle mourra en 1803, à l’âge de seulement 35 ans. Neuf ans auparavant, elle faisait réaliser son portrait par notre peintre à Vienne, où elle s’était réfugiée. Ses charmes constituent encore un philtre puissant puisque, estimé au plus haut 180 000 €, ce tableau reproduit en couverture de la Gazette n° 34 était poussé jusqu’à 350 000 €, décrochant ainsi un record français pour Vigée-Lebrun (source : Artnet). Il s’installe ainsi dans le peloton de tête du palmarès de l’artiste, prenant la cinquième place mondiale, devant un autre portrait viennois, celui de la princesse Caroline de Liechtenstein exécuté en 1793-1794, adjugé 250 250 € frais compris chez Christie’s à Paris le 24 juin 2004. Notre peinture est restée dans les collections ducales des Gramont jusqu’en 1894, étant ensuite signalée en 1909 dans une exposition à Bagatelle, sur les portraits de femmes, comme appartenant à la collection Wildenstein. Une autre version existe, conservée en mains privées, la duchesse n’y portant pas de collier. Le succès – «de l’Atlantique à l’Oural» – de la peintre repose sur sa manière préromantique de brosser la haute aristocratie, naturelle et simple, sans falbalas inutiles. Il faut dire qu’en la matière Guichette était un sujet de choix, sa mère Yolande de Polignac, confidente de Marie-Antoinette, ayant généralisé à la cour des toilettes d’un genre plutôt décontracté. Le château de Versailles conserve un délicieux portrait de cette dernière, livré en 1782 par Vigée-Lebrun.
Vendredi 15 novembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. Cabinet Turquin.

Pieter Bruegel le Jeune (1564-1637/38), Le Paiement de la dîme, 1615, huile sur panneau parqueté, 74 x 123 cm. Frais compris : 1 660 362 €.
Un sujet toujours d’actualité !
La pression fiscale n’est pas une nouveauté… au point que déjà, au XVIIe siècle, Pieter Bruegel le Jeune en faisait l’un de ses sujets favoris ! On dénombre pas moins de dix-neuf Paiement de la dîme par ce peintre, exécutés entre 1615 et 1630. Le nôtre est le plus ancien répertorié, daté de 1615. Cette précocité et son état de conservation – qualifié d’exceptionnel au catalogue – valaient à notre version d’être poussée jusqu’à 1, 35 M€ d’après une estimation haute de 400 000, soit le plus haut prix enregistré par le sujet. Notre peinture a appartenu à plusieurs collections au cours du XXe siècle. Un certain M. Dubsky la payait 18 000 F (1 015 000 €) en 1937 auprès de la galerie Guy Stein, sa cote passant ensuite à 1,4 MF (452 860 €) en 1982, acquise au collectionneur Jacques de Mons. La signature de notre tableau est encore orthographiée «Brueghel», le peintre la modifiant vers 1616 en «Breughel». En 1993, à l’occasion d’une exposition monographique organisée par le musée Bonnefanten de Maastricht, Jacqueline Folie a indiqué que l’artiste se serait inspiré d’un prototype français pour notre sujet, Klaus Ertz proposant le nom de Nicolas Baullery, en comparant les vêtements des «Dîmes» avec ceux d’une Procession de mariage du peintre parisien. Bruegel le Jeune n’aurait donc pas seulement copié les tableaux de son illustre père… Il est néanmoins l’auteur de compositions originales, réalisées avec beaucoup de verve, notamment des scènes de kermesse. Dans les Flandres, il restait suffisamment d’argent pour s’amuser après s’être acquitté de ses impôts !
Mercredi 13 novembre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. Cabinet Turquin.

Frans de Momper (1603-1660), Paysage de neige animé, panneau de chêne, 50 x 74 cm.
Frais compris : 208 724 €.
Frans de Momper
Un Momper peut en cacher un autre… Dans cette dynastie de peintres dont l’origine remonte au XVIe siècle, c’est Frans qui était célébré en plein Paris Tableau, grâce à un record mondial acquis à 168 000 € par le panneau reproduit. Il détrône deux autres panneaux adjugés chacun 84 000 £ frais compris, un Paysage d’hiver gelé avec des patineurs (33,6 x 46,7cm), vendu le 27 avril 2007 à Londres chez Christie’s (134 670 € en valeur réactualisée), et un Paysage d’hiver avec une ville près d’un fleuve (37 x 57,8 cm) proposé le 17 décembre 1999, toujours à Londres chez Christie’s (166 780 € en valeur réactualisée). Comme son oncle, le célèbre Joos II de Momper (1564-1635), et son père et professeur Jan II, Frans s’est spécialisé dans les paysages, les amateurs d’aujourd’hui semblant en préférer les versions glacées… S’il s’inspire des compositions de Joos, il s’en démarque en adoptant un goût plus intimiste, peut-être dû à l’exemple de Van de Velde. De même, son retour à Anvers en 1650, après un séjour effectué à Haarlem les deux années précédentes, est marqué par des atmosphères monochromes empruntées à Jan Van Goyen. Parmi les suiveurs de Joos II de Momper, il est considéré comme le plus talentueux. Ce peintre a rénové l’art du paysage. Partant des conventions panoramiques de la Renaissance, notamment celles de Bruegel, il va aboutir à une conception de l’espace unifiée par une tonalité générale, annonçant la dynamique et le lyrisme spatial de Rubens. On compte parmi les peintres ayant reçu son influence l’un des maîtres de ce dernier, Tobias Verhaecht.
Vendredi 15 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Piasa SVV. Cabinet Turquin.

Chu Teh-chun (né en 1920), Jeux de formes, 1994, huile sur toile, 72 x 91 cm.
Frais compris : 293 250 €.
Jeux de formes
Dans une semaine où, à côté de la photographie, la peinture se conjuguait plutôt à la mode ancienne, la note contemporaine était apportée par cette huile sur toile de Chu Teh-chun de 1994 adjugée 230 000 €, une estimation dépassée. Ce résultat était prononcé alors que se tient à la Pinacothèque de Paris – et jusqu’au 16 mars 2014 – une exposition monographique de l’artiste, ultime volet de la trilogie consacrée par le musée parisien aux artistes témoins de leur temps. Intitulée «Chu Teh-chun, les chemins de l’abstraction», elle part du postulat que la commercialisation en 1907 par les frères Lumière de l’autochrome concorde avec l’apparition des premières œuvres abstraites. Dans le catalogue de la manifestation, Marc Restellini, directeur de la Pinacothèque, écrit que «la photographie (…) libère du sujet : le témoignage incombe désormais au photographe. Ainsi affranchi, l’artiste peut donner libre cours à son imagination (…) sans s’attacher au sujet réel». Fixée en 1839 sous la forme du daguerréotype, la photographie avait déjà suscité l’émoi chez le peintre Paul Delaroche : «À partir d’aujourd’hui, la peinture est morte !» Les artistes allaient pourtant s’emparer de cette nouvelle technique, pour fixer les images et travailler en atelier. L’autochrome apporte de son côté une nouvelle révolution, celle de la couleur, qui était jusqu’alors la chasse gardée de la peinture. Lorsqu’il arrive en France en 1955, Chu Teh-chun peint des paysages et des architectures. On sait le choc que provoquera chez lui l’année suivante la découverte de l’œuvre de Nicolas de Staël, pivot de sa conversion à l’abstraction. Chu demeure cependant attaché au réel, se livrant à une transcription subjective de ses ressentis. Cette procédure mêle aussi bien des influences occidentales, passées et modernes, que la tradition chinoise, notamment redécouverte à l’occasion d’un voyage réalisé par l’artiste dans son pays natal en 1983.
Samedi 16 novembre, salle V.V.
Artprecium SVV.

Nicolas de Crécy (né en 1966), Super-héros non identifié, vue générale de la ville, encre de Chine, aquarelle et gouache de couleurs, 75 x 126 cm.
Frais compris : 75 787 €.
Nicolas de Crécy
Vous aurez peut-être reconnu dans ce dessin la patte de l'auteur de bandes dessinées Nicolas de Crécy. Les trente-deux numéros vendus de son projet «New York sur Loire» totalisaient 381 083 € frais compris, lui permettant au passage de décrocher un record mondial avec les 60 000 € du Super-héros non identifié, vue générale de la ville reproduit. Cherchez le superhéros en question, englouti dans le tumulte architectural de la mégapole… Un aveu d’impuissance en forme de mythe anonyme ? Il remporte au moins une victoire, en pulvérisant le précédent record de notre dessinateur, 13 631 € frais compris obtenus par un projet d’affiche à la gouache, encre de Chine et encre de couleurs (39 x 30 cm) de 2009 présenté par la même maison de ventes le 21 novembre 2009. Rappelons que «New York sur Loire» a fait l’objet de deux livres, l’un publié en 2005 chez Casterman, en association avec la galerie Christian Desbois, et le second cette année en version revue, corrigée et augmentée d’une quarantaine de nouveaux dessins, dont beaucoup ici présentés. L’auteur définit sa ville comme «le croisement improbable de la splendeur architecturale européenne et des ambitions techniques du nouveau monde», considérant qu’elle «est narrative, comme un portrait en creux des puissances qui la créent, la transforment et l’habitent»… 25 000 € récompensaient Le Fantôme du chien handicapé (55,6 x 76 cm), une autre figure blanche affrontant la cité, 19 000 € étant remportés aussi bien par l’inquiétante cohorte de Sortie de boîte de nuit, dimanche matin, Bronx-Lavalette (50 x 70,6 cm) que par Pacific Street, super-héros en recherche de son identité sexuelle (50 x 70,6 cm). 18 000 € concernaient enfin Dans la banlieue de Luna Park 50 x 71 cm), le dessin en noir et blanc culminant à 20 000 € avec le monumental New York sur Loire - Panorama (35,3 x 209,5 cm).
Vendredi 15 novembre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. M. Leroy.

Martin Drölling (1752-1817), Portrait en buste de Napoléon Ier en uniforme des chasseurs à cheval de la Garde impériale, fin 1803-début 1804, huile sur toile, 60 x 50 cm.
137 500 € frais compris.
Chers souvenirs
Près de 400 personnes s’étaient inscrites pour participer à cette vente de souvenirs historiques. Le sabre offert par le fondateur de l’Arabie Saoudite, Abdul Aziz bin Abdul Rahman al Saoud, au ministre de la cour royale d’Afghanistan, le prince Ahmad Shah Khan, obtenait la première place à 780 000 € (voir Gazette n° 39, page 91). Napoléon Ier ne se faisait pas voler la vedette pour autant, son portrait en buste en uniforme des chasseurs à cheval de la Garde impériale triplant son estimation, à 110 000 €. Initialement annoncé comme peint par le fils Drölling, ce tableau était finalement donné à son père, Martin, habituellement plus connu pour ses scènes de genre se déroulant dans des intérieurs, inspirées par la peinture hollandaise. L’Empereur porte les décorations de la Légion d’honneur, une institution créée à son instigation en 1802, alors qu’il était Premier consul, afin de distinguer les soldats pour leurs actions d’éclat. Les amateurs se bataillaient également des documents, le manuscrit des «griefs de Sainte-Hélène», un témoignage dénonçant les conditions de détention de Napoléon, rédigé le 19 décembre 1816 par le comte de Las Cases, étant emporté pour 52 000 €, soit le double des prévisions. Dans cette même catégorie, il fallait prévoir 33 000 € pour un manuscrit autographe signé de la main de Napoléon, pour ses Mémoires rédigées à Sainte-Hélène. Fouché et Talleyrand se joignaient au rendez-vous, par l’entremise de leurs lettres rédigées en 1814-1815 concernant principalement la chute de l’Empereur et les Cent-Jours, pour lesquelles il fallait débourser 31 000 €. Signalons par ailleurs deux préemptions pour le château de Fontainebleau, à 8 000 et 4 500 €, l’une pour la visite d’une fonderie liégeoise par le couple impérial en 1811, croquée par Bosio, l’autre pour la Halte de l’armée française à Syout (Syène), le 2 février 1799 par Tardieu.
Dimanche 17 novembre, Fontainebleau.
Osenat SVV.

André Lanskoy (1902-1976), La Marche de l’aube, toile, 195 x 97 cm.
Frais compris : 133 200 €.
Les couleurs de l’aurore
Cette composition chatoyante, indiquée autour de 60 000 €, provenait d’une collection particulière. Inscrivant le score le plus élevé de la vacation, elle faisait grimper André Lanskoy sur la première marche du podium. Élève à l’école des pages de Saint-Pétersbourg, le jeune fils du comte Lanskoy se destine d’abord à la carrière militaire. Exilé à Paris après la révolution d’Octobre, il se tourne en 1921 vers la peinture. À l’académie de la Grande Chaumière, il se lie d’emblée avec Chaïm Soutine et réalise d’abord des œuvres figuratives, notamment des paysages et des scènes d’intérieur. Elles lui valent le soutien de Wilhelm Uhde, un marchand indissociable de l’avant-garde artistique des premières décennies du XXe siècle. Lanskoy, stimulé par Kandinsky et en quête de nouveaux moyens d’expression, s’oriente à partir de 1937 vers l’abstraction. Après la Seconde Guerre mondiale, il devient l’un des artistes majeurs de l’abstraction lyrique au sein de l’école de Paris. Opérant une fusion entre la couleur et un dessin de plus en plus fluide, l’artiste crée des œuvres avivées d’un lyrisme chaleureux. Montrant une verve slave, les tableaux aux sonorités éblouissantes jouent des effets de vibrations comme l’illustre notre toile. Appelée poétiquement La Marche de l’aube, elle imbrique des surfaces géométriques où l’ingéniosité des touches s’unit à une polychromie ardente. Certifiée d’André Schoeller, elle était vivement débattue entre divers particuliers et le négoce international. Un client étranger l’a finalement décrochée au triple des estimations. Éclatante aurore !
Le Havre, lundi 11 novembre.
Le Havre Enchères SVV. Cabinet Schoeller.

Chu Teh-chun (né en 1920), Composition n° 290, 1968, huile sur toile, 147 x 114 cm.
Frais compris : 1 339 944 €.

Abstraction paysagère
Peinte en 1968, cette Composition n° 290 de Chu Teh-chun était exposée l’année suivante à la galerie Henri Grégoire à Marseille et était acquise par un amateur, qui l’a conservée jusqu’à nos jours. Nantie de ce pedigree vierge de tout passage en vente, elle était poussée jusqu’à 1 120 000 €, permettant à son auteur de remporter un record français (source : Artnet). On se souvient qu’au début du siècle, il n’y a pas si longtemps, sa cote plafonnait à moins de 100 000 €… Comme il était rappelé dans l’encadré page 95 de la précédente Gazette, une exposition est actuellement consacrée à l’artiste à la Pinacothèque de Paris, et ce jusqu’au 16 mars prochain. L’occasion de découvrir toutes les facettes d’un des plus grands peintres chinois de l’école de Paris, arrivé en France, faut-il le rappeler, en 1955… Issu d’une famille de collectionneurs de peinture traditionnelle chinoise, Chu a produit dans sa jeunesse, parallè-lement à ses cours aux beaux-arts d’Hangzhou, plus de 500 aquarelles de paysages du lac de l’Ouest, situé dans le centre historique de la cité, dans l’intention de suivre la grande tradition de son pays. Cette empreinte paysagère explique en partie le choc qu’il recevra en découvrant l’art de Nicolas de Staël, qui le conduira sur le chemin de l’abstraction. Souvent comparé à son compatriote Zao Wou-ki, il précisait en 2004 dans Paris-Match : «Je suis plus viril. Wou-ki est un Chinois du Sud, il
a un côté très délicat, très raffiné. Je suis moi, le Chinois du Nord, plus… brut.» Les obscurs rougeoiements de notre toile en témoignent.
Mercredi 20 novembre, Espace Tajan.
Tajan SVV, Étude de Provence SVV.

Atelier de Pieter Bruegel II (vers 1564-1637/1638), L’Adoration des mages, toile, 113 x 129,5 cm.
Frais compris : 121 133 €.

Adoration, version atelier
Voici un sujet sur mesure pour les fêtes, L’Adoration des Mages, assorti d’une enchère de 95 000 €… Vous aurez peut-être reconnu la toile de l’atelier de Pieter Bruegel II, dit le Jeune, reproduite page 58 de la Gazette n° 39. La semaine dernière, un Paiement de la dîme de ce peintre s’inspirait peut-être d’une composition de Nicolas Baullery, Procession de mariage (voir encadré page 85 de la Gazette n° 40). Notre toile d’atelier reprend quant à elle une tempera sur toile (124 x 169 cm) du père, Pieter Bruegel l’Ancien (vers 1525/1530-1569), conservée aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique à Bruxelles. Notre version exclut la partie se trouvant à droite de l’étable, ce qui n’est pas le cas de l’huile de Pieter Bruegel le Jeune de 1595 du Philadelphia Museum of Art. Celui-ci a également reproduit L’Adoration des Mages, de 1563, conservée à la fondation Oskar Reinhart à Winterthur. Dans l’exposition «L’entreprise Bruegel», organisée en 2001-2001 au Bonnefantenmuseum de Maastricht et aux Musées royaux des beaux-arts de Belgique, pas moins de trente-six versions de ce thème par Pieter Bruegel II et son atelier étaient recensées, six seulement étant signées et datées. L’Adoration des Mages de la fondation Reinhart montre en réalité comme sujet principal la neige qui tombe à gros flocons sur un paysage, la scène s’y déroulant étant quasiment anecdotique.… Ce n’est pas le cas de la version bruxelloise, où prédomine la ferveur populaire, copiée par notre tableau. Dans les deux œuvres, on note néanmoins la présence de soldats en armes. Loin d’être anecdotiques, ils annonceraient le massacre des Innocents et la future arrestation de Jésus. N’oublions pas que les guerres de religion ravageaient alors l’Europe…
Lundi 18 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Massol SVV.

Victor Vasarely (1906-1997), Inogue, 1975-1980, acrylique sur toile, 120,5 x 241 cm.
Frais compris : 112 209 €.
Victor Vasarely vertigineux
En 1970, le magasine allemand Capital publiait son premier «Kunst Kompass», palmarès classant les artistes selon leur reconnaissance par les institutions. Victor Vasarely y figurait en deuxième position, entre Robert Rauschenberg et Lucio Fontana, les Français Arman et Yves Klein se plaçant respectivement à la 7e et 8e place, devançant Roy Lichtenstein. On le voit, les choses changent… Précisons que ce palmarès d’artistes contemporains vivants ne prend pas en compte leur valeur économique, mais leur notoriété. Si Vasarely a disparu du Kunst Kompass, sa cote n’a pas à rougir d’une perte de réputation. Depuis le milieu des années 2000, elle affiche en effet un net raffermissement. Peint en 1975-1980, notre tableau intitulé Inogue récoltait 88 000 €. Il avait pourtant affronté la scène des enchères récemment, le 30 mai 2012 chez Artcurial, où il avait obtenu 70 000 €. En publiant en 1955 son Manifeste jaune, Vasarely pose les fondements de l’art cinétique, lequel suggère le mouvement par une illusion d’optique. Notre tableau appartient à une période renouant avec ses dessins de la phase «Vonal» (1964-1970), dans laquelle était réapparu le travail linéaire de sa période «noir-blanc» (1954-1960). La couleur est introduite, l’aspect cinétique étant engendré par les jeux de perspective décroissante des lignes, creusant une sorte d’abysse au centre de la composition. Un effet doublé et inversé dans notre tableau, avec un effet de torsion géométrique. Pour Vasarely, l’élaboration de ces systèmes optiques est inséparable du contexte social, allant jusqu’à militer pour l’intégration totale de l’art à l’architecture et à l’urbanisme.
Mercredi 20 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV.

Sayed Haider Raza (né en 1922, Prakriti, 2001, acrylique sur toile, 100 x 200 cm.
Frais compris : 111 906 €.
Sayed Haider Raza
Cette semaine était notamment marquée par un record français pour Chu Teh-chun, artiste chinois dont la cote a pris son élan au début des années 2000… À cette même époque décollait celle d’un artiste indien, ayant lui aussi choisi la France, Sayed Haider Raza. L’acrylique sur toile reproduit, estimé entre 50 000 et 60 000 €, était poussé jusqu’à 98 000. En 2004, le record français pour l’artiste s’établissait à 43 000 € pour une huile sur toile de 1956, Maisons (80 x 40 cm), adjugée en décembre chez Massol à Drouot-Montaigne. Désormais, une dizaine de ses œuvres ont franchi le seuil du million de dollars… Formé à la Sir J.J. School of Art de Bombay, Raza a obtenu en 1950 une bourse du gouvernement français pour venir étudier à l’École nationale supérieure des beaux-arts. Sa première exposition personnelle a lieu en 1958 à la galerie parisienne Lara Vincy et l’année suivante, il épouse Janine Mongillat, une artiste française. Le couple vivra entre Paris et Gorbio, mais le décès de Janine (2002) va finalement décider du retour du peintre en 2011 dans son pays d’origine, auquel il est resté très attaché, y ayant séjourné chaque année durant les soixante ans qu’il a passés en France. Le «Bindu», grand point noir symbolisant la genèse de la création, est très présent dans son œuvre. Raza explique : «Lorsque j’étais en primaire, je n’étais pas intéressé par les études. Mon professeur a fait un point sur un mur et m’a demandé de me concentrer et de le fixer. Ça m’est resté dans la tête, et j’ai appris plus tard que le Bindu était un élément important de l’ethnographie indienne». L’artiste continue à peindre, maintenant inspiré d’écrits sur les sagesses indiennes qu’il a toujours gardées en mémoire.
Jeudi 21 novembre, Crédit Municipal. Crédit Municipal de Paris.
M. Schoeller, cabinet Ottavi.


Félix Vallotton (1865-1925), Église Sainte-Anne à Cagnes, 1922, huile sur toile, 65 x 54 cm.
Frais compris : 250 232 €.
Vallotton 1922
Vous aurez certainement reconnu ce tableau d’un peintre en vedette en ce moment au Grand Palais, Félix Vallotton. Il a fait l’objet d’un encadré page 70 de la Gazette n° 40. À 200 000 €, l’œuvre doublait son estimation haute. Datée de 1922, elle représente le village de Cagnes vu d’un chemin pierreux et appartient à l’un des trois genres auxquels l’artiste s’intéresse à la fin de sa vie, le paysage, les deux autres étant le portrait et la nature morte. Au Salon d’automne de 1920, Valloton avait abandonné les grands formats allégoriques qu’il présentait jusqu’alors, la critique l’ayant éreinté à la précédente édition, notamment pour son Orphée dépecé. «Je comprends que j’assomme franchement», reconnaît-il dans son journal. Il reconquiert les faveurs du public avec ses natures mortes et une composition, Jeune fille aux roses. Parallèlement, son exposition personnelle à la galerie Bernheim-Jeune de Zurich est un succès commercial. Toujours en 1920, il passe son premier hiver à Cagnes, habitude qu’il renouvellera chaque année jusqu’à son décès en 1925. Notre tableau figurait dans son exposition personnelle organisée à la galerie Druet en 1922, qui rencontra un vif succès. Il fut acheté par un ami du peintre, le romancier Romain Coolus, lequel l’a donné à la grand-mère du vendeur. Il n’est donc pas réapparu sur le marché depuis sa vente initiale, et n’a été exposé au public qu’en 1935. Son premier titre était Chemin montant. Il respecte la règle édictée par l’artiste en 1916 dans son journal, selon laquelle le paysage restitue ses émotions par «quelques grandes lignes évocatrices, un ou deux détails, choisis, sans superstition d’heure ou d’éclairage». Voilà qui est dit…
Lundi 25 novembre, Salle 6 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. M. Lorenceau.

Suiveur d’Antonio Canal, dit Canaletto, école italienne du XVIIIe siècle, Vue du Grand Canal et de l’église Santa Maria della Salute, toile, 63 x 95 cm.
Frais compris : 155 160 €.
Venise d’après Canaletto
Attendue autour de 12 000 €, cette toile d’un suiveur du grand Canaletto était pourchassée jusqu’à 122 000 €. Elle a la particularité d’afficher un pedigree choisi, ayant appartenu à Paul Dubois (1829-1905), qui a d’abord suivi les pas de son grand-oncle, le sculpteur Jean-Baptiste Pigalle, avant d’également se consacrer à la peinture. Notre tableau est ensuite allé à sa fille, Françoise du Castel, puis à la descendance de celle-ci jusqu’à nos jours. Il est donc vierge de tout passage en vente. La composition est connue, puisqu’il s’agit d’une vue de Canaletto dont on recense plusieurs répliques autographes. L’une d’entre elles, exécutée entre 1735 et 1740, est au musée du Louvre, un don d’Hélène et Victor Lyon réalisé en 1961. Pour revenir à notre œuvre, la notice du catalogue précise que «les quelques différences que l’on remarque dans notre tableau par rapport à ces compositions sont tout à fait typiques du goût de l’atelier ou des meilleurs suiveurs du peintre», enchères à l’appui. Notre vue déploie l’un des panoramas prisés de la cité des Doges, avec la célèbre Salute, imposante basilique érigée par Baldassare Longhena à partir de 1631, pour commémorer la fin d’une peste commencée au cours de l’été précédent. Rappelons que l’exactitude topographique des compositions de Canaletto s’explique par l’usage qu’il fait de la «chambre optique», pour rendre une perspective et un tracé exacts. Si Guardi s’autorise des libertés avec la réalité, tel n’est pas le cas d’Antonio Canal. Il utilise de plus une technique bien à lui, consistant à recouvrir uniformément la toile de bleu avant de la peindre. Un procédé peut-être observé par notre fidèle suiveur du maître.
Lundi 25 novembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Artemisia Auctions SVV. M. Preda.

André Giroux (1801-1879), Vue du Vésuve depuis les ruines de Pompéi, huile sur papier marouflé sur toile, 20,5 x 38,5 cm. Frais compris : 55 764 €.
Giroux, peintre et photographe
Ce très évocateur panorama d’André Giroux, proposé dans une vente entièrement dédiée à l’artiste, marquait à 45 000 € un record mondial pour l’une de ses peintures (source : Artnet). Chose peu fréquente pour un peintre, son record absolu, 140 000 €, est détenu par des photographies, six tirages sur papier salé vers 1855 de différents formats montrant des paysages du sud de la France. Ils étaient vendus le 18 décembre 2009 chez Jean-Marc Delvaux à Drouot. André Giroux est le fils d’Alphonse, marchand renommé de tableaux, meubles et objets d’art qui, en 1839, a signé un contrat avec Louis Daguerre et Isidore Niépce lui accordant l’exclusivité de la vente de la chambre daguerréotype, la fabrication revenant à Susse frères. Autant dire qu’André a très tôt été mis en contact avec ce nouveau médium, qu’il va rapidement maîtriser. Dans notre vente, une épreuve salée d’après négatif papier, Le Kiosque à musique (21,1 x 27,2 cm), montait à 5 500 €, sa transcription à l’aquarelle, dans les mêmes dimensions, se contentant de 1 800 € – estimation largement dépassée néanmoins. Notre vue du Vésuve n’est rattachée à aucun cliché, ce qui ne l’empêchait pas de faire une irruption déterminante au palmarès de notre artiste. Formé par son père, qui avait suivi l’enseignement de David, il entre aux Beaux-arts en 1821. Quatre ans plus tard, il remporte le prix de Rome en paysage historique, ce qui lui permet de séjourner dans la Ville éternelle où, peut-être, il rencontre Corot. Comme lui, il s’adonne aux joies de la peinture en plein air, et se laisse peu à peu influencer par l’exemple des paysagistes de l’école du Nord, vus aussi bien dans la boutique paternelle que dans les musées. André Giroux a beaucoup voyagé, fixant aussi bien sur papier que sur toile ou négatif papier les paysages qu’il a traversés.
Mercredi 27 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV.

Georges Mathieu (1921-2012), Séthon, 1967, huile sur toile, 97 x 195 cm.
Frais compris : 168 750 €.
Mathieu engagé
Le plus fervent promoteur de l’abstraction lyrique, Georges Mathieu, décrochait 135 000 € avec cette huile sur toile de 1967, estimée pas plus de 85 000 €. Elle s’inscrit dans la série des œuvres à thème historique, Séthon étant un roi d’Égypte cité par Hérodote. L’œuvre affiche un pedigree européen, portant une étiquette de la galerie Gimpel fils à Londres et ayant été exposée en 1968 à la galerie zurichoise Gimpel & Hanover puis au musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds, à chaque fois des accrochages monographiques. La renommée internationale de l’artiste ne date pas de cette époque. Il réalise ses premières œuvres tachistes en 1950, ses premières grandes compositions étant exécutées quatre ans plus tard. L’affrontement physique avec la toile que représente pour lui l’acte de peindre le rapproche des expressionnistes abstraits américains, qu’il contribue à faire connaître en France, notamment grâce à un ouvrage, Au-delà du tachisme, publié en 1963. Convaincu de la nécessité de créer des harmonies plus heureuses entre l’homme et son milieu, il adopte dès lors une démarche citoyenne, concevant des meubles, des bijoux, des cartons de tapisserie pour la Manufacture nationale des Gobelins, des assiettes pour Sèvres… Il dessine aussi les plans d’une usine à Fontenay-le-Comte, participe avec Jacques Couëlle à l’élaboration du village de Castellaras, dans le Var, et réalise l’année d’exécution de notre tableau toute une série d’affiches pour Air France. Mathieu se lance également dans une croisade, résumée dans une phrase de l’économiste John Kenneth Galbraith, qu’il se plaît à citer : «L’artiste est maintenant appelé, pour réduire le risque du naufrage social, à quitter sa tour d’ivoire pour la tour de contrôle de la société.» Son idée est d’ouvrir l’accès du plus grand nombre aux joies les plus simples et exaltantes de la vie, critiquant en cela le modèle de la satisfaction du bonheur matériel par le seul progrès économique.
Vendredi 29 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Kapandji - Morhange SVV. Cabinet Perazzone-Brun.

Francesco Fracanzano (1612-1656), Le Reniement de saint Pierre, toile, 145,5 x 200 cm.
Frais compris : 483 288 €.
Franceso Fracanzano
Ce Reniement de saint Pierre peint par Francesco Fracanzano était estimé entre 40 000 et 50 000 €. Pour l’emporter, il fallait le pousser jusqu’à 390 000 €, permettant à son auteur de marquer un nouveau record mondial (source : Artnet). Notre toile détrône un Portrait de Dionysius Cato (98,5 x 80,6 cm), adjugé 601 000 $ frais compris (410 121 €) le 25 janvier 2008 chez Sotheby’s à New York. Elle avait déjà affronté la scène des enchères, alors donnée à Bartolomeo Manfredi (1582-1622), mais c’était il y a près de cent ans, le 13 mars 1914 à Drouot lors de la dispersion de la collection de Mme Roblot, où elle avait été payée 6 300 F (environ 20 800 € en valeur réactualisée) par Mme Blanchon. Une partie des tableaux de cette collection provenait de la galerie du marquis de Salamanca. Francesco Fracanzano est considéré, avec Giovanni Do et Bartolomeo Passante, comme l’un des meilleurs représentants de la veine naturaliste d’origine caravagesque, dont José Ribera fut le plus fameux interprète à Naples. L’artiste espagnol travaille avec notre peintre vers 1630, l’imprégnant de culture caravagesque. À cette époque, Ribera se détache de son ténébrisme initial pour éclaircir sa palette, de plus en plus inspirée par les écoles bolognaise et vénitienne. Fidèle à la technique du maître, Fracanzano exacerbe également le naturalisme de ses compositions, pratique qu’Arnaud Brejon de Lavergnée définit comme étant «l’art de représenter la réalité tactile des objets et des êtres, de la faire éprouver concrètement au spectateur». Notre tableau peut être situé vers 1635. Ses protagonistes offrent des visages fortement individualisés, en proie à de vives émotions et mis en relief par de dramatiques contrastes lumineux, d’autant plus forts que le fond est sombre. Il faut dire que se réalise la prédiction faite au saint par le Christ : «Avant que le coq chante, tu m’auras renié trois fois»…
Lundi 2 décembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Rieunier & Associés SVV. M. Millet.

Erik Boulatov (né en 1933), Liberté II, 1991, huile et crayons sur toile, 155 x 295 cm.
Frais compris : 1 055 114 €.
Dina galeriste
En piste pour l’art moderne, Dina Vierny l’était également pour l’art contemporain avec deux numéros provenant de sa collection. Ici, ce n’est plus la muse de Maillol et de Matisse qui était célébrée, mais la galeriste… Née en Bessarabie, Dina Vierny a toujours eu à cœur de défendre les artistes contemporains travaillant en URSS. En 1969, elle est à Moscou et visite des ateliers, en quête de talents dont l’œuvre sorte des sentiers battus de l’art officiel. Elle trouvera en Erik Boulatov, Ilya Kabajov et Vladimir Yankilevsky les artistes quasi clandestins qu’elle recherche : «Tous les trois sont devenus mes peintres». Deux œuvres des deux premiers cités étaient proposées, la Liberté II de Boulatov marquant à 850 000 € – estimation dépassée – un record français pour l’artiste (source : Artnet), acquis grâce à un collectionneur européen contre des amateurs russes. En 1991, Dina Vierny lui rend visite à New York, où il vit, et découvre dans son atelier une grande composition reprenant les deux figures centrales de La Liberté guidant le peuple, composition emblématique de Delacroix célébrant la révolution de Juillet. La toile étant vendue, Boulatov en exécute une version légèrement plus grande et en français, cela au moment où l’Union soviétique achève de se disloquer. Nettement plus minimaliste, l’huile émaillée sur Isorel d’Ilya Kabakov de 1982 intitulée … Regarde-la ! (114 x 205 cm) était poussée par un collectionneur allemand jusqu’à 200 000 €, d’après une estimation haute de 80 000. Elle appartient à l’installation Trois peintures vertes. Lorsque notre galeriste découvre Kabakov, il est connu comme illustrateur de livres pour enfants. Il lui présente ses amis, Boulatov et Yankilevsky. L’œuvre vendue possède un espace central monochrome, trait récurrent chez Kabakov. Lorsque, observant l’un de ses tableaux en 1970, Dina lui demande «pourquoi fais-tu toujours des personnages dans le coin ?», l’artiste lui répondra : «Mais c’est parce qu’ils ont peur, ils se cachent !». Dans notre Isorel, ce sont les mots qui sont victimes du système oppressif soviétique.
Lundi 2 décembre, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV, Sotheby’s France SVV.

Charles François Grenier, dit Lacroix de Marseille (vers 1700-1782), Pêcheurs amarrant un bateau dans un port avec le temple de
la Sibylle à Tivoli, Rome
, 1750, toile, 100 x 135 cm.
Frais compris : 130 116 €.
Lacroix de Marseille en Italie
Les peintres ont précédé de loin les décorateurs de cinéma dans la mise en scène de paysages au charme indéniable, mais qui ne correspondent à rien de réel… Il en est ainsi de cette toile de Lacroix de Marseille qui transpose, en bord de mer, le temple de la Sybille et les cascades de Tivoli. Une association des plus heureuses, valorisée à hauteur de 105 000 €, alors que l’estimation n’en excédait pas 40 000. Notre tableau est considéré comme l’un des plus réussis produits par l’artiste durant sa période italienne, qui s’étend de 1743 à 1760. Il est daté de 1750 et situé à Rome. Sont présents à ce moment-là dans la Ville éternelle Adrien Manglard et Joseph Vernet, deux peintres de marine ayant exercé une influence certaine sur notre peintre, qui a peut-être été leur élève… On connaît à ce jour peu de chose de Lacroix de Marseille, Charles-François Grenier de son vrai nom. On sait qu’en 1750 le marquis de Vandières a fait sa connaissance à Rome, et que Lacroix s’est très directement inspiré des compositions de Vernet. Notre toile peut ainsi être rapprochée de deux œuvres de 1745 de ce dernier, Les Cascatelles de Tivoli et un Rivage près de Tivoli. Le peintre apporte néanmoins sa touche personnelle, décelable dans le traitement des voiles du navire, traitées de manière fine et transparente, ainsi que dans la définition des visages des personnages. Il affectionne les compositions calées sur un côté par un arbre penché, contrebalancé par la présence d’un navire ou d’un autre élément. Autour de ces points forts, il ajuste ensuite les éléments du décor sans souci topographique, permettant à des ruines sensibles de s’accorder au grand souffle marin…
Mercredi 4 décembre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. M. Millet.

Vicente do Rego Monteiro (1899-1970), Maternité, 1925, huile sur toile, 38 x 46 cm.
Frais compris : 138 106 €.
Vicente do Rego Monteiro
Il aura fallu attendre jusqu’à ce jour pour que l’une des œuvres de Vicente do Rego Monteiro franchisse la barre symbolique des 100 000 €. C’était chose faite avec cette Maternité, adjugée 110 000 € d’après une estimation dix fois moindre. Elle décroche bien entendu un record mondial pour l’artiste (source : Artnet), le précédent, 74 500 $ frais compris (60 565 €), ayant été obtenu le 28 mai 2010 chez Sotheby’s à New York avec une huile sur soie marouflée sur panneau (20,7 x 17,9 cm) de 1928, décrivant un visage. Notre tableau est vierge de tout passage sur le marché, le vendeur l’ayant acquis directement auprès de son auteur. Cet artiste brésilien ayant longtemps fait des allers et retours entre son pays et l’Europe, nombre de ses œuvres se trouvent de ce côté-ci de l’Atlantique. Entre 1911 et 1914, il fréquente à Paris les académies Colarossi, Julian et la Grande Chaumière, participe au Salon des indépendants de 1913 et rencontre les grands artistes de l’époque, avant de repartir pour sa ville natale, Recife, où il devient l’un des pionniers des sujets indiens. Revenant à Paris au début des années 1920, il dessine des costumes de ballet et participe à l’aventure de L’Effort moderne de Léonce Rosenberg. Rego Monteiro est tout à la fois peintre, dessinateur, sculpteur, poète et éditeur… En 1946, il fonde La Presse à bras, maison dédiée à la publication de poésie brésilienne et française. Sa peinture réalise pour sa part une synthèse entre le cubisme et le purisme, parfois mâtinée de futurisme, accordée à sa sensibilité sud-américaine. Certaines œuvres, comme notre Nativité, atteignent une monumentalité sculpturale.
Mercredi 4 décembre, Espace Tajan.
Tajan SVV.

Gérard Schneider (1896-1986), Peinture 402, huile sur toile signée et datée «III 49», contresignée au dos «Schneider Paris Haut 6 rue Armand Moisant», 131 x 196 cm.
Frais compris : 192 000 €.
L’abstraction musique de l’âme
Comme beaucoup, Schneider a débuté par des sujets académiques, des portraits en l’occurrence. Mais le peintre d’origine suisse devait lui aussi succomber à la mode cubiste, appliquée à ses natures mortes, une fois installé à Paris, en 1924. Une étape qui le mène tout droit à l’abstraction. Le mariage est véritablement consommé en 1934. Avant-guerre, les titres de ses compositions, auxquelles la verticalité impose sa loi, donnent encore des indices sur ce qu’on pourrait y voir, des figures dans un jardin, des rochers ou une cité. Toute indication figurative disparaît ensuite, tandis que la dynamique des lignes se libère progressivement, adoptant en 1950 une énergie définitive, qui fera tournoyer les formes cinq ans plus tard. Notre Peinture 402 de 1949 est à la charnière de cette évolution. Attendue au plus haut à 30 000 €, elle était bataillée jusqu’à 160 000 €, sept téléphones étant en lice. Tels des éclairs, les zébrures blanches déchirant les bandes sombres, contrastant elles-mêmes avec le fond plus vif de la toile, créent l’impression de profondeur. Cette technique des formes claires sera reprise par l’artiste quelques années plus tard. Nées dans des tonalités sombres, les œuvres de Schneider ont évolué vers les couleurs qui chantent. Rouge, jaune, violet et bleu, que l’on observe déjà dans notre œuvre, côtoient des teintes plus acides à partir de la fin des années 1960, déposées sur la toile en un geste spontané né de l’émotion du moment. Schneider peint des Opus comme il improvise au piano lorsqu’il délaisse sa brosse. «Ce qui est important, ce n’est pas de voir l’abstrait, c’est de le sentir», nous enseigne l’artiste. Le musée des beaux-arts d’Orléans a consacré cette année une rétrospective à ce précurseur de l’abstraction lyrique.
Mardi 3 décembre, Deuil-la-Barre-Montmorency.
Hôtel des ventes de la Vallée-de-Montmorency SVV.

Attribué à Jacques Le Moyne de Morgues (1533-1588), Outina, chef timuacua, dessin encre et aquarelle sur panneau de peuplier
ou de tilleul préparé, 58,5 x 42,5 cm.
Frais compris : 198 000 €.
Portrait du Nouveau Monde
Ce panneau, considéré comme l’une des premières images de la colonisation des Amériques, répondait largement aux attentes. Espéré autour de 60 000 €, il provenait d’une famille toulousaine. Il y a une quarantaine d’années, il avait été sauvé du feu durant un déménagement dans une dépendance du château de Médan. Datant du XVIe siècle, il est attribué à Jacques Le Moyen de Morgues, un artiste natif de Dieppe. À la demande de l’amiral de Coligny, il accompagne en 1562 René Goulaine de Laudonnière dans une expédition outre-Atlantique. Destinée à fonder une colonie française et protestante en Floride, elle crée Charlesfort, puis en 1564 Fort-Caroline. Travaillant sur le motif, Jacques Le Moyne de Morgues écrit une relation de son voyage ; illustrée de gravures d’après ses dessins, elle sera publiée après son décès. Auteur de la première cartographie de la colonie de Floride, il dessine également plusieurs portraits d’Indiens. Notre modèle lui est ainsi attribué. Il représente le chef indien Outina de la tribu des Timuacas, un personnage extraordinaire aux yeux des Européens, à l’époque. Arborant une musculature impressionnante, il présente un corps couvert de tatouages. Le visage aux traits bien accentués s’auréole de cheveux enjolivés de plumes ainsi que d’une queue de raton laveur ; quant aux oreilles, elles s’agrémentent de vessies de poissons gonflés. Débattu entre la salle et plusieurs téléphones, il était adjugé au triple des estimations à un particulier. Un époustouflant portrait du Nouveau Monde.
Toulouse, mardi 3 décembre.
Marc Labarbe SVV. Cabinet Turquin.

Josef Sima (1891-1971), Terre lumière, 1967, huile sur toile, 130 x 195 cm.
Frais compris : 275 000 €.
Josef Sima
Cette huile sur toile de Josef Sima de 1967 intitulée Terre de lumière faisait plus que doubler à 220 000 € les prédictions, se plaçant en deuxième position du palmarès mondial de l’artiste (source : Artnet). Notre toile provient de la succession J.-B. Pontalis et participait, en 1973, au château de Ratilly en Bourgogne, à l’exposition «Hommage à Joseph Sima». C’est à partir de 1960 que celui-ci s’oriente vers une peinture tout en nuances subtiles, parfois quasi monochrome, et toujours traversée par des formes géométriques. Rappelons que le peintre, d’origine tchèque, arrive à Paris en 1921 en tant que correspondant du groupe Devetsil, collectif artistique de son pays notamment marqué par le constructivisme, qui œuvre aussi bien dans le champ littéraire que dans ceux de l’architecture et des arts graphiques. Sima réalise des illustrations pour des publications tchèques et françaises. Il va, dès 1922, se rapprocher de l’Esprit nouveau d’Ozenfant et du Corbusier puis côtoyer les surréalistes. Il publie aussi, sur son sol natal, des poésies et des articles.En 1927, il cofonde le groupe du Grand Jeu et crée, sept ans plus tard, celui des Surréalistes de Tchécoslovaquie. Après avoir quasiment cessé de peindre entre 1939 et 1949, il se remettra à l’œuvre en exploitant des thèmes déjà traités – plaines, rochers, forêts – mais de manière épurée. En 1957, les Orphées marquent ainsi la naissance d’apparitions abstraites baignées de lumière, qui se développeront par la suite.
Mercredi 11 décembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV.

Etienne Dinet (1861-1929), L’Écrivain public, huile sur toile, 81 x 100 cm.
Frais compris : 562 500 €.
Ecrivain public
Vous aurez sans doute reconnu ce tableau d’Étienne Dinet ayant illustré la page 61 de la Gazette n° 42. Il recueillait 450 000 €, un résultat qui lui permet de pointer à la dix-septième place du palmarès mondial de l’artiste (source : Artnet). La première est toujours détenue par la Vue aérienne de la palmeraie, Bou Saâda (65 x 81 cm), une huile sur toile adjugée 1 920 760 € frais compris par la même maison de vente le 11 juin 2007 (voir page 54 de la Gazette 2007 n° 25). Cette année-là était faste pour la cote du peintre, 1 338 336 € frais compris étant enregistrés, toujours chez Gros & Delettrez, le 10 décembre par une huile sur toile peinte en 1889, Combat autour d’un sou (67,7 x 78,3 cm). Notre toile n’est quant à elle pas datée. Elle figure à deux reprises dans l’ouvrage monographique de Denise Brahimi et Koudir Benchikou La Vie et l’œuvre d’Étienne Dinet, ACR édition, 1984 : en couleurs dans le chapitre consacré à la période 1923-1929, «Artiste et militant», et dans celui intitulé Scène de vie du catalogue raisonné, sous le n° 150, où elle est mise en rapport avec une gouache, Portrait de femme vue de trois quarts. Cette dernière est passée en vente le 8 décembre 1996 chez Loudmer à Drouot, où elle récoltait 15 000 F (2 940 € en valeur réactualisée). Le visage de la femme est concentré sur la dictée de sa missive au vieil homme, dont le visage buriné se détache dans le blanc de ses atours, à la sobriété offrant un fort contraste avec les vives couleurs de la tenue et des bijoux de sa cliente.
Lundi 9 septembre, salle 1-7 -Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV. M. Chanoit.

Pierre Bonnard (1867-1947), Le Ballet, vers 1896, huile sur toile, 28 x 36 cm.
Frais compris : 375 000 €.
Un Bonnard pour Orsay
Atypique, cette huile sur carton de Pierre Bonnard ayant fait l’objet d’un encadré page 73 de la Gazette n° 42 suscitait un vif intérêt. Non contente de se voir applaudir jusqu’à 300 000 €, au triple de son estimation, à peine était-elle adjugée qu’elle était préemptée pour le musée d’Orsay. L’œuvre pourrait appartenir à la série de «Vues typiques et aspects caractéristiques de la vie de Paris» exécutée en 1895-1896. Elle affiche un pedigree de choix, ayant appartenu à la collection de Thadée Natanson, rédacteur en chef de la célèbre Revue blanche, qu’il avait fondée avec ses frères Alfred et Alexandre. Il avait pour épouse la non moins célèbre Misia. Le couple se lie d’amitié avec Bonnard en 1894, l’année de la création par celui-ci d’une affiche pour la revue. Thadée apprécie au plus au point les artistes nabis, qu’il perçoit comme les pendants des poètes symbolistes. Il les soutient en leur achetant des œuvres, mais surtout, toujours à partir de 1894, en décidant d’accompagner chaque livraison de la Revue blanche d’une estampe. L’année suivante, Bonnard composera deux lithographies à cet effet. Le 13 juin 1908, Thadée vend des tableaux de sa collection à Drouot. Notre Ballet trouve alors preneur pour 1 550 F (environ 5 900 € en valeur réactualisé). Il change de mains le 22 juin 1922 dans la vente Jules Chavasse, où il atteint 4 500 F (environ 4 950 € en valeur réactualisée). Notons que cette dernière était réalisée par l’étude Lair Dubreuil, sise 10, rue de la Grange-Batelière, la même adresse que la maison de vente qui la présentait ici… un tableau fidèle ! L’œuvre témoigne du goût de Bonnard pour les cadrages atypiques, une influence de l’art japonais qu’il découvre grâce à deux expositions parisiennes : la première en 1888 chez Samuel Bing et l’autre, deux ans plus tard, à l’École nationale des beaux-arts. Il recevra même le surnom de «nabi très japonard» !
Mercredi 11 décembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Bailly-Pommery & Voutier Associés SVV. M. Ottavi.

René Magritte (1898-1967), Variation de la Victoire, 1965, gouache sur papier, 24 x 19 cm.
Frais compris : 720 351 €.
Porte ouverte
Le caractère vierge de tout passage sur le marché de cette gouache de René Magritte participait à son succès puisque, atteignant 580 000 €, elle dépassait son estimation. Elle avait été acquise en 1966 auprès de l’artiste et était restée depuis dans la même collection. Exécutée en 1965, l’œuvre revisite une gouache peinte en 1939, intitulée Victoire. Celle-ci représente également sur une plage, une porte qui adopte la couleur du sable extérieur ainsi que les bleus de la mer et du ciel, s’ouvrant concrètement et par transparence totalement sur le paysage, plus panoramique que dans notre composition. Un unique nuage la traverse. Conservant sa matérialité, notre porte est nettement plus étanche. En mai 1939, une exposition organisée au Palais des beaux-arts de Bruxelles présentait une sélection d’œuvres récentes de l’artiste, comprenant dix toiles et pas moins de vingt-quatre gouaches, reflétant un usage grandissant de ce médium, et ce sur des sujets n’ayant jamais été traités à l’huile. Une exposition se tient jusqu’au 12 janvier prochain à New York, au Museum of Modern Art, traitant de la période 1926-1938 dans l’œuvre de l’artiste, considérée comme la plus riche. En 1935, Magritte déclarait : «Je me prononce pour la rupture avec l’art ancien ou moderne», notamment en interrogeant en permanence les conventions, qu’elles soient visuelles ou linguistiques. Il joue des tensions entre le naturel et l’artificiel, la réalité et la fiction. Il continuera par la suite à explorer les arcanes des recherches initiées durant cette période pionnière, comme le montre notre porte. Contrairement à la version de 1939, elle n’échappe pas à elle-même, mais tente de faire écran sur le mince segment de panorama dans lequel elle s’inscrit.
Jeudi 12 décembre, Atelier Richelieu.
Pierre Bergé & Associés SVV.

Félix Vallotton (1865-1925), Gabrielle Vallotton agenouillée devant une glace sur le divan de l’atelier de la rue des Belles-feuilles, 1905, huile sur toile, 55,5 x 46,5 cm.
Frais compris : 309 800 €.
Intimité stridente
L’exposition Félix Vallotton se tenant jusqu’au 20 janvier au Grand palais a provoqué l’apparition sur la scène des enchères de tableaux de l’artiste, plutôt rare en vente. Le 9 décembre, cette huile sur toile de 1905, dont un détail était reproduit en couverture de la Gazette n° 42, retenait l’attention. Estimée au plus haut 100 000 €, elle était poursuivie jusqu’à 250 000 €. Elle figure la femme de l’artiste, Gabrielle Rodrigues-Henrique, fille du galeriste Alexandre Bernheim qu’il épouse en 1899. Un Portrait de madame Vallotton du musée de Bordeaux, figurant dans la rétrospective, a également été peint en 1905 et montré l’année suivante au Salon des indépendants ainsi qu’à la première exposition personnelle de l’artiste chez Bernheim-Jeune. Gabrielle y est présentée assise et pensive, se détachant sur un fond neutre, une vision fort différente de notre tableau. Le qualificatif d’«énigmatique» apparaît fréquemment lorsque sont évoquées l’œuvre et la personnalité de Vallotton. Il se dégage de notre composition un sentiment de solitude du même type que celui que l’on ressent devant les tableaux de Vilhelm Hammershoi où, lorsque les pièces ne sont pas vides, sont figurées des femmes de dos. Ici, le miroir renvoie au néant et Gabrielle se tient la tête… en proie peut-être à quelque tourment ? Exécuté en 1899, Le Dîner, effet de lampe – conservé à Orsay – décrit la nouvelle famille du peintre, l’épousée étant veuve et mère. Dans le catalogue de l’exposition, l’écrivain Claude Arnaud traduit une tension palpable : «Soucieux de son seul confort, le beau-fils fait comme si ; impuissante à chasser son beau-père, la petite fille lui jette en secret un sort ; la mère étouffe toute lucidité sous l’oreiller de sa bienveillance sucrée ; réduit au silence, le peintre attend de se venger à coup de pinceau de cette intimité stridente». On comprend que, six ans plus tard, Mme Vallotton se tienne les tempes.
Lundi 9 décembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV.


François Pascal Simon, baron Gérard (1770-1837), Chevaux effrayés par les vagues, toile d’origine, 32,5 x 40,5 cm.
Frais compris : 115 000 €.
Romantique baron Gérard
Inédites sur le marché, car restées dans la descendance du neveu de l’artiste, deux peintures du baron Gérard totalisaient 227 000 € frais compris. La plus cotée était à 92 000 € celle reproduite, cependant talonnée à 90 000 € par un panneau, une Étude de mer (32 x 38,5 cm). Ces toiles ont probablement été réalisées vers 1829-1830, une époque de vacances passées par l’artiste sur la côte, près de Boulogne – en août 1926 et à Dieppe en 1829 –, en compagnie d’Antoine-Jean Gros et ponctuées d’études destinées à être retranscrites en atelier. Ces deux esquisses ne peuvent cependant être rapprochées d’aucun tableau achevé. Leur datation repose sur le traitement vif et léger de la couche picturale. Une technique plus en matière et lyrique que l’on retrouve notamment dans l’esquisse sur toile conservée au musée du Louvre du Courage guerrier, l’une des quatre grandes compositions destinées à la salle des Sept cheminées du musée Charles X, dont il reçoit la commande en 1829. Le soleil orangé qui éclaire nos toiles se retrouve dans les quatre pendentifs allégoriques de la coupole du Panthéon. Un souffle romantique parcourt l’ensemble, bien éloigné de la touche néoclassique ayant fait le succès du l’artiste, qui sera promu portraitiste attitré de la famille impériale, des dignitaires de l’Empire et de souverains étrangers. Présenté par Talleyrand à Louis XVIII, il en devient le premier peintre, et c’est par lui qu’il sera fait baron en 1819. Concernant le pedigree de nos tableaux, Henri Gérard, fils de son frère Alexandre, était l’unique héritier du nom. Il a été autorisé à relever le titre de baron en 1870. Il a également fait publier sa correspondance entretenue avec son oncle. Cet homme politique a effectué un important don en 1899, au musée de Bayeux qui porte depuis 1951 son nom.
Jeudi 12 décembre, salle 13 - Drouot-Richelieu.
Pescheteau-Badin SVV. M. Millet.

Jan Abraham Beerstraten (1622-1666), Patineurs devant le château de Buren sous la neige, toile, 85 x 131 cm.
Frais compris : 112 473 €.
Peinture et météorologie
Voici un tableau qui convient parfaitement à la saison en invitant à s’adonner aux joies du sport de glace devant le château de Buren. Il en coûtait tout de même 88 000 €, alors que les prévisions n’en excédaient pas 30 000. S’il est plus difficile de patiner de nos jours, ce n’est pas seulement dû au réchauffement climatique : entre 1303 et 1860, l’Europe et l’Amérique du Nord ont été touchées par un refroidissement très sensible, appelé «le petit âge glaciaire». La période la plus rude s’est étendue de 1570 à 1730. Au XVIIe siècle, les glaciers suisses ont connu un tel avancement qu’ils engloutirent fermes et villages, et aux Pays-Bas, au cours de l’hiver 1794-1795, la cavalerie française a pu s’emparer de la flotte hollandaise prise par les glaces. Cette période correspond à l’âge d’or de la peinture flamande, les artistes donnant aux météorologues modernes des indices supplémentaires de la baisse des températures. Dans son ouvrage Weather, paru en 1981, William James Burroughs analyse la représentation picturale de l’hiver et constate que la majeure partie des œuvres traitant ce thème ont été produites entre 1565 et 1665. L’auteur note cependant que le déclin des scènes hivernales ne coïncide pas avec la remontée du mercure, ces peintures plaisant indéniablement ! Jan Abraham Beerstraten, fondateur de la dynastie éponyme, n’a pas dérogé à la règle, son palmarès d’enchères étant émaillé de nombreux paysages recouverts de neige. Il a aussi peint de multiples batailles navales et vues urbaines. Sa manière dénote une influence probable des œuvres de Joss de Momper (1564-1635). Le musée de Douai conserve de lui un Hiver en Hollande, peint en 1645 ou 1646. Un tableau à contempler, comme le nôtre, installé bien au chaud !
Vendredi 13 décembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. Cabinet Turquin.

Jean Fautrier (1898-1964), Les Grands Arbres, huile sur papier marouflée sur toile, signée et datée 1958, contresignée, titrée et datée au dos, 114 x 146 cm.
Frais compris : 607 208 €.
Fautrier ou l’âme de la matière
«Ce qui compte est le besoin de peindre, c’est-à-dire d’éprouver une émotion et de l’exprimer.» Le message de Jean Fautrier était, ce dimanche, entendu par les amateurs qui se disputaient, jusqu’à 490 000 €, un de ses plus imposants tableaux, Les Grands Arbres. Considéré comme l’un des précurseurs de l’art informel, l’artiste n’a pourtant pas toujours été entendu. Il fait scandale en inventant ses «hautes pâtes», au début des années 1950, où il superpose les couches de matière à la spatule et taillade des sillons dans la masse. Son intérêt pour les effets de relief et pour la nature n’est pas nouveau. Ayant trouvé un emploi de moniteur de ski pour subvenir à ses besoins pendant la crise des années 1930, il s’est aiguisé au contact des glaciers de Savoie, qu’il peint à ses moments perdus. En façonnant la matière, Fautrier entend (re)créer la vie et en dévoiler l’essence, au travers des chemins tortueux qu’elle emprunte parfois. Pierre Soulages était lui aussi au rendez-vous. L’évolution de son travail sur la lumière était célébré par les 380 000 € prononcés pour sa Peinture 181 x 143 cm, 22 mars 2009, témoignant de l’aboutissement de ses recherches sur l’«outre-noir», et par les 214 000 € de son Brou de noix, 65 x 50 cm, 1947, B-19 emblématique de ses débuts, un record mondial pour un brou de noix sur papier de l’artiste (source : Artnet). Un an plus tôt, Hans Hartung suivait sa propre voie, équilibrant les masses et les lignes dans sa composition faussement chaotique, T 1946-28, décrochée à 157 000 €. Rare sur le marché, l’Iranien Charles-Hossein Zenderoudi, se faisait remarquer pour son graphisme hypnotique détournant la calligraphie arabe. Son langage visuel séduisait l’âme d’un amateur, qui déboursait 134 000 € pour une toile sans titre peinte par l’artiste vers 1965. Loin des méandres de la pensée, Serge Charchoune a synthétisé les formes dans sa Composition-Cubisme ornemental de 1922, emportée pour 125 000 €.
Dimanche 15 décembre, Versailles.
Versailles Enchères SVV.

Chu Teh-chun (né en 1920), Joie, toile signée, titrée et datée 1984-1986, 146 x 111 cm.
Frais compris : 797 706 €.
Hymne à la joie
Lors de cette vacation doullennaise, Chu Teh-chun prenait la tête des enchères. Le peintre, né à Baitou Zhen, dans la province du Jiangsu, appartient à une famille de médecins et de lettrés chinois, qui sont également de grands collectionneurs de peinture et de calligraphie anciennes. Le jeune homme enseigne les arts occidentaux dans diverses villes universitaires tout en réalisant de nombreux paysages aquarellés ; certains sont d’ailleurs interprétés selon les techniques de la peinture chinoise ancienne. S’embarquant en 1955 pour l’Europe, Chu Teh-chun s’établit finalement à Paris. L’année suivante, l’artiste reçoit un choc face aux compositions abstraites de Nicolas de Staël, travaillées en pâte et en demi-pâte. Renouant avec les arts traditionnels chinois, Chu Teh-chun les intègre aux modes d’expression occidentaux. Dès lors, notre artiste peint la nature non dans sa réalité formelle, mais dans son essence, à l’exemple de notre toile titrée Joie (voir n° 42, page 251). Datée vers 1984-1986, elle a été peinte peu de temps avant la grande rétrospective qu’avait organisée en 1987 le Musée national d’histoire de Taipei. Provenant d’une succession, elle avait été achetée à la galerie Dorval à Lille, lors d’une exposition en 1989. Restée dans la descendance, elle dévoile un spectaculaire paysage abstrait, dans lequel domine la gamme des rouges, emblèmes d’une palette d’émotions parfois ambivalentes : la passion, l’amour, la vie, mais aussi le danger, la colère et la destruction. Les tonalités, allant du noir aux rouges les plus flamboyants, s’élèvent entre terre et ciel. Illustrant l’expressionnisme lyrique de Chu Teh-chun, la toile joue des effets subtils d’une polychromie ardente. Estimée autour de 500 000 €, elle enflammait le commerce, la salle ainsi que huit lignes de téléphone. Au final, elle était adjugée au commerce asiatique.
Doullens, dimanche 15 décembre.
Herbette SVV.

Louis Valtat (1869-1952), Les Roches rouges, huile sur toile, 1905, 81 x 101 cm.
Frais compris : 144 000 €.
Flamboyant Esterel
Après les six cents œuvres de Maillol, enregistrant 1 300 500 € prix marteau (voir Gazette n° 42, page 238), le jeudi 28 novembre dernier, cette étude niçoise livrait aux enchères un superbe tableau postimpressionniste. Provenant de la collection de Mlle Wessel, compagne de Lucien Maillol, fils unique du sculpteur, il était estimé autour de 40 000 € (voir n° 42, page 238). Proposé en bon état de conservation, il dévoile l’attachement de son auteur, Louis Valtat, pour l’Esterel. C’est en 1898 qu’il découvre Agay, alors un hameau de pêcheurs aux environs de Saint-Raphaël. Dès l’année suivante, il achète un terrain à Anthéor, distant de quelques kilomètres. Le peintre y fait construire une villa appelée «Roucas Rou», non loin de Saint-Tropez, où habite Paul Signac. Avec Suzanne Noël, épousée au printemps 1900, il y résidera chaque hiver jusqu’en 1914. Sillonnant le massif de l’Esterel, il entreprend la série célèbre consacrée aux falaises en porphyre rouge dominant la mer. Ce véritable donjon de roches rutilantes, ponctué d’une végétation au vert très soutenu, plonge dans le bleu turquoise de la Méditerranée et s’y reflète dans une féerie magnifique de couleurs. Notre toile, datée 1905, orchestre ainsi de brillants accords de rouges, de jaunes, de verts, de bleus. Louis Valtat inonde de tonalités flamboyantes la composition au cadrage précis et minéral. Avec le rythme, il communique la sensation. En dotant la composition d’intenses vibrations lumineuses, il accomplit une fusion harmonieuse entre l’impressionnisme et les leçons de Gauguin. Notre tableau, certifié par l’association Les Amis de Louis Valtat, était finalement décroché par un fervent collectionneur du Midi, présent dans la salle.
Nice, mardi 10 décembre.
Mes Palloc, Courchet, Fède.

Auguste Bartholdi (1834-1904), Projet pour la statue de la Liberté, in situ, devant Manhattan, 1875, fusain, estompe et rehauts de craie blanche, 85 x 130 cm.
Frais compris : 65 183 €.
Miss Liberty
Cette grande feuille d’Auguste Bartholdi de 1875 figurant sa célèbre statue de la Liberté dans la baie de New York décrochait 51 000 €, un record mondial pour un dessin du sculpteur. Elle se place également sur la deuxième marche du podium d’enchères international de Bartholdi, la palme revenant à un bronze (152 cm), lui aussi daté de 1875 et représentant bien entendu lady Liberty. Notre dessin n’était pas estimé plus de 6 000 €, principalement en raison de son mauvais état, des coulures, taches et pliures étant nettement visibles. Pas de quoi cependant faire reculer les enchérisseurs… La statue s’inscrit en effet dans un vaste panorama du port new-yorkais, la skyline de Manhattan n’étant pas encore hérissée de gratte-ciels. Le célèbre Flat Iron Building, vingt-deux étages, ne sera érigé que vingt-sept ans plus tard et se montrera légèrement plus petit que la statue dressée sur son socle… Cette dernière cesse à cette date, 1902, de servir de phare, fonction qu’elle occupait depuis son montage en 1886. Notre dessin insiste nettement sur ce point, les rayons émanant de la couronne n’étant pas que symboliques. Ses faisceaux lumineux portaient à trente-neuf kilomètres. Elle apparaît ainsi comme l’héritière d’une des sept merveilles du monde antique : le colosse de Rhodes, qui guidait de sa flamme les marins. Une filiation pas si fortuite, Bartholdi ayant proposé dès 1867 au khédive Ismaïl Pacha pour l’entrée du canal de Suez un projet de phare en forme de sculpture, L’Égypte apportant la lumière à l’Asie ou La Liberté éclairant l’Orient… Le sculpteur s’est par la suite toujours défendu de l’avoir réemployé pour le port de New York. Le projet d’offrir une statue colossale pour célébrer le bicentenaire de l’indépendance américaine naît en 1865, lors d’un dîner donné par le politicien Édouard de Laboulaye, auquel participe l’artiste. Sa première ébauche en terre cuite, conservée au musée des beaux-arts de Lyon, date de 1870.
Mardi 17 décembre, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. MM. de Bayser.

Weber I, atelier de Friedrich August von Kaulbach (1850-1920), Portrait en pied de l’impératrice Alexandra Feodorovna de Russie, 1913,
huile sur toile, 230 x 123 cm.
Frais compris : 224 856 €.
Une valeureuse tsarine !
Vous aurez sans nul doute reconnu ce portrait de la dernière impératrice régnante de Russie, Alexandra Féodorovna, épouse de Nicolas II, ayant déjà fait l’objet d’un encadré page 37 de la Gazette n° 43. Rappelons qu’il s’agit d’une réplique d’atelier, réalisée en 1913 par un certain Weber I, du portrait exécuté dix ans plus tôt par Friedrich August von Kaulbach, portraitiste préféré de la souveraine. Le modèle joue une influence non négligeable sur la cote de l’artiste puisque notre tableau, adjugé 180 000 €, pointe en tête de son palmarès mondial d’enchères (source : Artnet), battant platement une huile sur toile (101 x 77 cm) de 1903 pour sa part bien de sa main, vendue en juin 2004 chez Sotheby’s à Londres 20 200 £ frais compris (30 335 €). Elle représente une fillette souriante tenant des cerises, mais dénuée de tout pedigree impérial russe… Le portrait original de la tsarine a été placé dans un grand salon de réception du palais Alexandre à Saint-Pétersbourg, le cabinet de travail de l’empereur, dans cette même demeure, accueillant l’étude de visage réalisée par l’artiste pour le même tableau. C’est dire combien le portrait plaisait, au point que plusieurs copies en furent commandées pour être distribuées dans diverses résidences impériales, dont l’une dans le palais de Livadia, en Crimée, résidence d’été des Romanov. Peintre à succès, recherché par la haute société germanique, mais également américaine et russe, Kaulbach était l’un des artistes d’outre-Rhin les mieux payés de son époque. Son père, Friedrich, fut peintre d’histoire, et son grand oncle fut tout simplement l’un des maîtres de l’école classique allemande, également illustrateur réputé : Wilhelm von Kaulbach (1805-1874). L’un des tableaux les plus fameux du petit-neveu est la toile allégorique de 1914, Germania, conservée au Deutsches Historisches Museum de Berlin.
Lundi 16 décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Coutau-Bégarie SVV. M. Boulay.

Marin-Marie (1901-1987), Deux bateaux à deux mâts au large de Roscoff, aquarelle gouachée, 1951, 60 x 90 cm.
Frais compris : 90 000 €.
Marin-Marie au long cours
Cette marine, avancée autour de 25 000 €, gagnait la course aux enchères. Proposée en bon état de conservation, elle était la vedette de cette vacation normande. Acquise par un collectionneur français enthousiaste, elle est l’œuvre de Durand Coupel de Saint-Front, dit Marin-Marie. Matelot à bord du Pourquoi Pas ?, lors de deux missions polaires, il représente avec brio les aventures du bateau dans les glaces du Grand Nord. À une époque où la balise Argos n’existait pas, Marin-Marie fut aussi l’un des précurseurs des grands skippers français. Naviguant à travers les océans sans souci de compétition, il traverse l’Atlantique à deux reprises : en 1933, à la voile sur le Winibelle et en 1936, à bord d’un canot à moteur l’Arielle, expéditions pour lesquelles il met au point les trinquettes jumelles et le régulateur d’allure. Nommé en 1934 peintre de la Marine, Marin-Marie défend avec passion le patrimoine maritime et écologique. En 1978, il réclame la création d’un vrai ministère de la Mer, chargé de protéger les eaux territoriales françaises, à la suite du naufrage de l’Amoco Cadiz. L’artiste, établi sur les îles de Chausey, use de diverses techniques picturales et les combine à l’instar de notre gouache aquarellée. Un armateur de Fécamp la lui avait commandée au début des années 1950. Restée dans sa descendance, elle traduit à merveille la fluidité du ciel et de l’eau. D’une grande vivacité d’écriture, elle se distingue encore par une habileté à profiler les volumes des bateaux, notamment la goélette portraiturant la Belle-Poule, qui, construite en 1932 à Fécamp, participe aujourd’hui encore aux armadas de gréements traditionnels.
Saint-Valery-en-Caux, mercredi 1er janvier.
Roquigny SVV.

Eugène Boudin (1824-1898), Le Port de Trouville à marée basse, huile sur panneau, 41,5 x 32,5 cm.
Frais compris : 178 500 €.
Cap sur Trouville
Cette traditionnelle vente honfleuraise gratifiait un enfant du pays, Eugène Boudin. Initiateur des impressionnistes, l’artiste était l’objet d’une importante rétrospective, présentée le printemps dernier au musée Jacquemart-André. Provenant d’une collection particulière, quatre tableaux répertoriés au catalogue raisonné de Robert Schmit recueillaient 245 000 € prix marteau. Ils révèlent les diverses facettes de cet artiste que Claude Monet considérait comme son maître. Appartenant à une famille de marins, il hérite de leur amour passionné de la mer. Eugène Boudin, véritable «roi des ciels», transcrit à la perfection des éléments aussi changeants que la lumière, les nuages et les vagues. Il fallait prévoir 35 000 € pour décrocher une toile montrant Benerville, le rivage. Au fil de son œuvre, la palette de Boudin s’éclaircit. Il allège aussi sa touche pour mieux saisir les formes fluides des nuages ainsi que de la mer. Il peint ainsi les nuances les plus ténues de l’atmosphère et dévoile avec virtuosité les métamorphoses indéfinissables de la lumière normande, baignée d’air marin. Provenant de l’atelier de Robert Schmit, une toile figurant Honfleur était ensuite adjugée 45 000 €. Quant à notre tableau, espéré autour de 80 000 € (voir n° 44, page 77), il obtenait l’enchère la plus élevée de la vacation. Aux flots furieux des peintres romantiques, Eugène Boudin préfère les rades tranquilles où naviguent des voiliers à l’image de notre marine. Pour fixer l’insaisissable, Boudin se fait le peintre de la mouvance des choses : eaux, nuées, variations de l’atmosphère et voiliers bringuebalant au gré du vent. Au final, notre tableau amerrit dans la collection d’un grand amateur français, au double des estimations.
Honfleur, mercredi 1er janvier.
Honfleur Enchères SVV.

Lin Fengmian (1900-1991), Lotus, Femme à l’éventail, Danseuses d’Opéra et Acteurs d’opéra, quatre encre et couleurs sur papier encadrées, signées, cachets de l’artiste, 67 x 65 cm.
Frais compris : 1 800 000 € l'ensemble.
Prestigieux ballet
Une série de quatre tableaux, attendus autour de 180 000 €, provenant d’une collection particulière française, pulvérisait leur estimation, lors de cette vacation phocéenne dédiée à l’Asie. Recueillant une enchère millionnaire, ils ont été peints au milieu du XXe siècle par Lin Fengmian, l’un des plus importants artistes chinois modernes. Né dans la province du Guangdong, il se libère des schémas millénaires durant un séjour parisien de sept ans. Fréquentant Montparnasse, le jeune artiste est séduit par Matisse et Modigliani. Regagnant en 1926 son pays natal, il y rapporte des pratiques occidentales qui vont jouer un rôle décisif dans la réforme de l’enseignement des arts. Directeur de l’académie des beaux-arts à Hangzhou, Lin Fengmian exerce une grande influence sur le développement de l’art contemporain chinois, formant ainsi Zao Wou-ki et Chu Teh-chun. Nos quatre tableaux avaient été achetés à Hongkong et à Shanghai dans des expositions consacrées au peintre entre 1955 et 1964. Réalisés avant la révolution culturelle, ils dévoilent bien la singularité de Lin Fengmian, reconnu comme «grand maître». Un paysage de Lotus, plante chère à la culture chinoise, et une scène intimiste représentant une Femme à l’éventail illustrent parfaitement ses racines. Quant aux Danseuses et Acteurs d’opéra, ils expriment une synthèse réussie entre cubisme et arts traditionnels. Avec de tels atouts, nos quatre tableaux étaient très débattus entre une dizaine de téléphones et des collectionneurs en salle, venus de Paris comme de Chine. Au final, ils étaient adjugés au téléphone à un amateur averti.
Marseille, jeudi 19 décembre.
Leclere - Maison de ventes SVV. M. Delalande.

René Magritte (1898-1967), Le Rêve de l’androgyne, encre noire et gouache blanche, 15,5 x 27 cm.
Frais compris : 162 052 €.
Les Magritte de G.L.M.
Les Magritte se suivent mais ne se ressemblent pas… La preuve avec deux feuilles, adjugées pour celle reproduite 127 000 € et pour l’autre 40 000 €, une encre noire et gouache blanche intitulée La Table (13,5 x 19,5 cm)… Entre un meuble et une sirène, les enchérisseurs ont tranché en faveur du sujet le plus séduisant. Pourtant, à l’instar de toute une série de dessins d’artistes surréalistes présentés dans cette même vente, nos deux compositions affichaient le même pedigree d’origine livresque, celui de l’ancienne collection de Guy Lévis Mano. Ses initiales, G.L.M., évoquent sûrement quelque chose aux lecteurs de la Gazette. Poète d’origine espagnole, l’homme était également un éditeur et imprimeur qui attachait autant d’importance au choix des caractères qu’à l’illustration de ses parutions, leur valant d’être courues sur la scène des enchères. Ainsi notre sirène et son poisson anthropomorphe ont-il agrémenté le poème de Paul Eluard «Je rêve que je ne dors pas», publié dans le Septième Cahier en 1938. La table, pour sa part, a été reproduite au trait dans Les Haches de la vie de Louis Scutenaire, éditées l’année précédente. Les aventures éditoriales de Guy Lévis Mano débutent à Paris, en 1923, avec le lancement d’une revue de poésie qui ne connaîtra que deux numéros. En 1933, il crée sa maison d’édition et imprime lui-même ses livres. Les années 1936 à 1939 sont particulièrement riches, la guerre mettant fin à cette frénésie. Fait prisonnier de guerre en Allemagne, il écrira alors sous le pseudonyme de Jean Garamond. En 1945, de retour à Paris, il relance GLM, dont l’activité se poursuivra jusqu’en 1974. Une association perpétue son œuvre, avec des bourses données à de jeunes poètes, typographes et illustrateurs.
Vendredi 31 janvier, salle V.V.
Artprecium SVV. Mme Ritzenthaler.

PIeter Claesz (1597-1660), Nature morte de déjeuner avec un röhmer, un faisan, un saleron d’argent et vermeil, et un pot de grès, panneau de chêne, 49 x 75 cm.
Frais compris : 677 600 €.
Opulence hollandaise
Ce panneau, tête d’affiche de cette vacation nîmoise (voir n°3, page 72), illustre la virtuosité des natures mortes néerlandaises. Diversité et beauté des espèces, précision du dessin fournissent aux artistes des écoles du Nord autant d’occasions de briller. Mélangeant savamment fruits, volailles et objets d’art précieux, elles charment de nombreux amateurs, séduits autant par l’habileté des peintres à imiter la nature que par leurs arrangements. Certains s’en font une spécialité comme Pieter Claesz, aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands maîtres de la nature morte hollandaise. Sujet d’un ouvrage très documenté de Martina Brunner-Bulst, il fit l’objet en 2005 d’une importante exposition présentée au Frans Hals Museum. Après avoir été formé à Anvers, le jeune homme s’installe à Haarlem vers 1620. Renouvelant avec talent l’art de la nature morte, il unit la tradition flamande au style net et géométrique des peintres néerlandais. Appliquant une perspective plus réaliste, les compositions hardies et complexes disposent d’un large répertoire décoratif, dans lequel le röhmer se taille une part souveraine. Elles organisent de superbes banquets harmonieux, destinés à orner les demeures d’une bourgeoisie flamande aisée. Notre tableau, peint vers 1627-1628, fait transparaître le raffinement du maître de maison, l’orfèvrerie splendide et le verre façon bohême témoignant des arts de la table en Flandres au début du XVIIe siècle. Notre symphonie gourmande et décorative, annoncée autour de 70 000 €, étale aussi un pedigree prestigieux : elle provient en effet des collections de Paul Mantz, qui se révèle le premier historien d’art à avoir réhabilité, au milieu du XIXe siècle, l’œuvre du peintre. Avec de tels atouts, elle orchestrait une vive joute d’enchères. Multipliant par neuf ses attentes, elle était finalement adjugée à un heureux amateur étranger.
Nîmes, samedi 1er février.
Hôtel des ventes de Nîmes SVV. Cabinet Turquin.

Maurice Denis (1870-1943), Annonciation à Fiesole (aux chaussons rouges), 1898, huile sur toile, 78 x 117 cm. Au verso, esquisse pour Marthe et Marie, 1896.
Frais compris : 525 000 €.
Ancienne collection Gabriel Thomas
Les œuvres provenant de l’ancienne collection Gabriel Thomas totalisaient 1 057 337 € frais compris en dix numéros. On sait combien ce mécène appréciait Maurice Denis, au point de posséder cent vingt tableaux du maître et de lui commander, pour le décor de sa demeure à Meudon en 1908, le cycle de «L’Éternel printemps». C’est par conséquent tout naturellement que cet artiste décrochait les meilleures enchères, les 420 000 € obtenus par l’Annonciation à Fiesole reproduite marquant même un record français (source : Artnet). Cette toile de 1898 présente au dos une composition antérieure, datée de 1896. Il s’agit d’une esquisse pour Marthe et Marie, huile sur toile conservée à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Un record mondial était enregistré pour un dessin de l’artiste avec les 96 000 € acquis, sur une estimation haute de 15 000, par Le Chœur (diam. 122 cm), esquisse préparatoire à l’un des médaillons du décor de la coupole du théâtre des Champs-Élysées, reproduite dans l’Événement cité. Rappelons que notre financier a joué un rôle de premier plan dans la concrétisation de cette «salle philarmonique» projetée par Gabriel Astruc. La Résurrection de Lazare (130 x 160 cm), huile sur toile de 1919, empochait quant à elle 140 000 €, tandis qu’une tempera à l’œuf sur toile de 1922, Le Christ aux enfants et le drachme du Tribut, au Yaudet (80 x 129 cm), se négociait 92 000 €. Pour les autres artistes de l’ancienne collection Thomas, retenons les 24 000 € d’une huile sur toile de Jules Léon Flandrin, Les Bergers d’Arcadie (144 x 144 cm), et les 22 000 € d’une épreuve en plâtre patiné d’un artiste ayant lui aussi participé à la décoration du théâtre des Champs-Élysées, Émile Antoine Bourdelle, figurant une Bacchante aux raisins, 1907 (h. 78,5 cm).
Mercredi 12 février, salle 5 - Drouot-Richelieu. Beaussant - Lefèvre SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Pablo Picasso (1881-1973), Nu féminin aux regards masculins, 1972, feutres fins de couleur, 32 x 50 cm.
Frais compris : 250 740 €.

© Succession Picasso, 2014.
Les Picasso de Nounours
Quand on figure au panthéon des artistes du XXe siècle, on peut ne pas savoir conduire, surtout lorsqu’on a les moyens d’avoir un chauffeur… C’était le cas de Picasso, qui s’est montré très généreux avec Maurice Bresnu, surnommé «Nounours», dernier à avoir occupé cette fonction auprès du peintre. Provenant de la succession de Jacqueline Bresnu, décédée en 2009, six dessins du Malaguène affichant le pedigree de son chauffeur affrontaient les enchères. Ils totalisaient 324 324 € frais compris, celui reproduit se détachant nettement en empochant 199 000 €. Daté du 25 octobre 1972, il n’était pas estimé plus de 80 000 € et était le plus abouti de l’ensemble proposé. Tracé à l’encre noire sur la page de garde d’un catalogue de dessins de Picasso, exposés à la galerie Louise Leiris du 23 avril au 5 juin 1971, un Visage d’homme barbu (16,5 x 16,5 cm) montait de son côté à 17 200 €, la couverture étant dédicacée, comme le dessin, à la date du 7 juin 1971. Une autre Tête d’homme barbu (28 x 21 cm) exécutée au feutre fin sur la page de faux-titre du Petit monde de Pablo Picasso, ouvrage de Davis Douglas Cooper, se négociait 15 000 €. Elle est dédicacée à Maurice et à son épouse, le 31 décembre 1970. Entre 1934 et 1951, Marcel Boudin a conduit une grande Hispano-Suiza puis une Oldsmobile, qu’il eut l’indélicatesse d’emprunter un jour sans prévenir son propriétaire, avec un accident à la clé. C’est ensuite Paul Picasso qui devint le chauffeur de son père, jusqu’à ce que Jacqueline Roque se charge de conduire son amant puis époux, avant l’arrivée de Nounours. Chauffeur de taxi à Cannes, ce dernier a troqué les autographes de stars contre ceux, plus valeureux, d’une autre vedette…
Mercredi 12 février, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés SVV, R. Juge & V. Gérard-Tasset SVV.


École flamande, atelier d’Hendrick van Balen et Jan Bruegel II, Allégorie du printemps, panneau de chêne parqueté, vers 1630, 55,5 x 74,5 cm.
28 750 € frais compris.
La peinture porte ses fruits !
Dispersant le contenu d’un relais de chasse, cette vacation, au produit global de 300 000 € frais compris, célébrait plus particulièrement les tableaux anciens. Attendue au plus haut à 8 000 €, notre Allégorie du printemps était ainsi bataillée jusqu’à 23 000 €. Ce panneau flamand du XVIIe siècle a sans doute été en son temps l’ornement d’un cabinet d’amateur, auprès d’autres objets précieux ou insolites. L’époque était aux découvertes maritimes et, tandis que les Hollandais couraient le monde en rois des mers, les notables restés à terre s’évadaient à travers leurs collections de merveilles, réunies comme autant d’échantillons de l’univers. Prétextes à représenter plusieurs genres dans un même tableau, les compositions allégoriques allaient les combler. Les peintres eux-mêmes s’en donnent alors à cœur joie, prenant prétexte du sujet pour exercer leur pinceau virtuose sur des natures mortes illusionnistes, des bouquets minutieux, ou des étoffes presque palpables. Autant de détails que les ateliers réalisent avec brio, grâce à la spécialisation de leurs peintres. Hendrick Van Balen ouvre le sien dans sa ville d’Anvers à son retour d’Italie, en 1602. Les figures de ce romaniste, marquées par la finesse du dessin, le soin porté aux détails et la chaleur des coloris, adoptent un style proche du maniérisme de Hans Rottenhammer, rencontré dans la Péninsule. Si Van Balen réalise quelques imposants tableaux d’autels, il se spécialise dans les paysages animés de scènes bibliques, mythologiques ou allégoriques, peints sur bois ou sur cuivre. Une entreprise florissante, qui lui permettra de s’adonner lui aussi à son intérêt pour la collection. Comme il était d’usage, l’artiste a collaboré avec d’autres peintres de renom : Jan Bruegel de Velours pour les détails et les fonds de paysage, le fils Jan Bruegel II dit le Jeune, mais aussi Joos de Momper, Frans Snyders ou encore Gaspar de Witte. Dans ces œuvres à plusieurs mains, chacun donne le meilleur de lui-même…
Dimanche 23 février, Fontainebleau.
Osenat SVV. Cabinet Turquin.

Mikhaïl Federovitch Larionov (1881-1964), Rue à Moscou, toile, vers 1907-1909, 61,7 x 78 cm.
Frais compris : 864 000 €.
Moscou prend des couleurs fauves
Cette vente lyonnaise fêtait l’ancien empire des tsars avec une vue de Moscou, signée Mikhaïl Federovitch Larionov. Figure importante des pionniers de la peinture contemporaine, il est aussi l’un des créateurs de l’art abstrait. Fondateur en 1910 du rayonnisme, il deviendra avec sa compagne Natalia Gontcharova le principal décorateur des Ballets russes. En 1906, Serge de Diaghilev, protecteur des artistes, l’invite à Paris pour assister à une exposition de peintres compatriotes dans le cadre du Salon d’automne au Grand Palais. Le jeune Larionov s’enthousiasme devant l’œuvre de Gauguin, à qui l’on rend un hommage posthume, et s’emballe également face à la palette vibrante des fauves. Regagnant Moscou quelques mois plus tard, il va être le grand propagateur des artistes français, faisant ainsi connaître Matisse et Bonnard. Avec David Burliouk, il organise l’exposition de « La Couronne » à Saint-Pétersbourg et travaille avec le groupe de la rose bleue, diffusant leurs idées avant-gardistes dans la revue La Toison d’or. Notre toile, peinte à cette époque, affiche un pedigree prestigieux. Provenant directement de la collection Alexandra Tomilina-Larionov, épouse du peintre, elle avait été acquise auprès de celle-ci par un particulier lyonnais. Répertoriée, elle a été à plusieurs reprises présentée lors de rétrospectives. Bien articulée, la composition est bâtie avec une rigueur librement adaptée du cubisme. Éliminant l’anecdotique, elle éclate en vives sonorités chromatiques. Après une allègre symphonie d’enchères, notre Rue à Moscou était finalement décrochée par un grand collectionneur russe. Un beau retour au pays !
Lyon, lundi 24 février.
De Baecque SVV. M. Guinot.

Wang Hui (1632-1717), deux peintures issues du rouleau n° 6 du Voyage d’inspection dans le Sud de l’empereur Kangxi Nanxun Tu, 68 x 328 cm et 68 x 258 cm.
Frais compris : 1 896 000 €.
Au cœur de l’empire du Milieu
L’hôtel des ventes Bordeaux Sainte-Croix nous transportait dans la Chine impériale en dispersant des objets d’art qui venaient de plusieurs collections particulières du Bordelais. À tout seigneur, tout honneur, deux rouleaux narrant l’épopée de Kangxi Nanxun Tu, peints sur soie à la fin du XVIIe siècle, se voyaient d’abord dérouler le tapis rouge. Afin d’affirmer sa puissance souveraine, l’empereur mit soixante et onze jours pour aller de Pékin au delta du Yang-tseu-kiang, dit aussi fleuve Bleu. Pour retracer ce périple historique, Kangxi commanda à l’artiste Wang Hui, célèbre pour ses paysages, une série de douze rouleaux. Commencée en 1691, elle sera achevée six ans plus tard, avec l’aide d’autres artistes de la cour. Peignant à l’encre et couleurs sur soie, Wang Hui et ses collaborateurs usent encore de pigments naturels, minéraux et végétaux, d’une qualité étonnante. Le morcellement des rouleaux s’est surtout fait au XXe siècle, plus spécialement durant l’entre-deux-guerres, lorsque de grands marchands les ont rapportés en Europe. En 1938, le propriétaire du rouleau numéroté VI, alors complet, exige par écrit que celui-ci soit divisé en quatre à sa mort, survenue en 1939, pour être attribués à ses héritiers. L’opération se renouvellera sur plusieurs générations… Cette même étude bordelaise enregistrait ainsi 3 360 000 € frais compris le 27 avril 2013 sur un premier morceau trouvé dans un hôtel particulier bordelais. Quant à nos deux fragments, isolés dans le rouleau et venant de deux domaines aquitains, ils étaient respectivement attendus autour de 400 000 € . Présentant un état remarquable de fraîcheur, ils transcrivent scrupuleusement divers sites telle la ville de Zhenjiang, prête à accueillir l’empereur Kangxi. Bien qu’ils soient isolés des autres parties connues du rouleau – donc impossible à rabouter actuellement –,  les deux fragments étaient toutefois âprement bataillés dans la salle, par téléphone et sur Internet, entre des musées, des amateurs et le négoce international. Au final, ils étaient adjugés à un même collectionneur asiatique. Il reste maintenant à découvrir les autres pièces pour reconstituer le rouleau complet se déployant sur près de vingt et un mètres.
Bordeaux, samedi 8 mars.
Alain Briscadieu SVV. M. Delalande.

Elisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), Autoportrait au chapeau à plume, vers 1780, pierre noire et estompe, rehauts de fusain, 48 x 37 cm.
Estimation : 50 000/60 000 €.
Autoportrait au féminin
Alors que le Salon du dessin s’apprête à ouvrir ses portes au Palais Brongniart, du 26 au 31 mars prochain, et que le Grand Palais prépare une rétrospective de l’œuvre d’Élisabeth Vigée-Lebrun, prévue pour l’année prochaine, cette vacation fait figure d’avant-première… Ce délicat dessin à la pierre noire et estompe, rehaussé de fusain, met en effet l’artiste doublement à l’honneur, puisqu’il s’agit d’un autoportrait. Estimé au plus haut 60 000 €, il en atteignait 372 000 frais compris. La  feuille avait été jusque-là  précieusement conservée, depuis près d’un siècle, au sein de la famille de l’architecte parisien Pierre-Georges Ponsard, Le seul artifice que s’est autorisée la jeune femme dans sa tenue est un chapeau orné d’une grande plume. On ne peut s’empêcher de penser au célèbre portrait intime de Marie-Antoinette portant la «gaulle» – une légère robe de mousseline blanche – et coiffée d’un chapeau de paille, qui avait défrayé la chronique lors de sa présentation au Salon de 1783. Les deux femmes ont le même âge, et l’on pourrait presque confondre l’artiste et son modèle… C’est cependant grâce à un portrait officiel de la reine, représentée en grande tenue de cour, qu’Élisabeth Vigée Le Brun a gagné en 1778 ses galons de peintre attitré de Marie-Antoinette. Les raisons de son succès auprès de l’aristocratie féminine ? Savoir embellir ses modèles, dont elle corrige les défauts, souligne la beauté naturelle et le visage avenant, mis en valeur par des vêtements et des coiffures libérées des contraintes de l’étiquette. L’Antiquité grecque, alors à la dernière mode, inspire des tenues confortables et décontractées, aux tissus sobres, mais élégants. Dans notre autoportrait, l’artiste se présente dans toute la fraîcheur de ses 25 ans. 
Mardi 11 mars, Deuil-la-Barre-Montmorency. Hôtel des ventes de la Vallée-de-Montmorency SVV. MM. de Bayser.
Attribué à Dirck Dircksz Van Santvoort (vers 1610-1680), Portrait de jeune fille tenant un éventail, 1639, panneau de chêne parqueté, 107 x 75 cm.
Frais compris : 75 120 €.
Vous avez dit Santvoort ?
Le siècle d’or de la peinture hollandaise s’invitait cette semaine avec ce panneau attribué à Dirck Dircksz Van Santvoort, daté de 1639 et figurant un austère portrait de jeune fille tenant un éventail. Attendu autour de 8 000 €, il était propulsé à 60 000 €, enregistrant le plus haut prix obtenu en France par ce peintre (source : Artnet). Ce tableau prend également la quatrième position de son palmarès mondial. L’artiste est le fils de Dirck Pietersz Bontepaert, qui semble surtout avoir gravé des sujets historiques. Lui est ses frères vont adopter le nom de Santvoort. Il suit l’enseignement de son père et peut-être celui de Rembrandt. Si ce n’est pas avéré, il appartient néanmoins à l’école du grand maître, au point de donner à l’un de ses fils le nom de l’auteur de La Ronde de nuit. On connaît de lui quelques scènes religieuses d’inspiration rembranesque, mais c’est surtout dans l’art du portrait qu’il a excellé, et ce de manière extrêmement précoce puisque sa première œuvre connue, un Portrait d’enfant, date de 1619… Mais leur style est bien éloigné de la touche d’un Rembrandt ou d’un Frans Hals. Plutôt sage, il se situe dans la lignée de la tradition hollandaise du genre. Le modelé du visage de notre jeune fille est lisse et classique, le peintre ayant porté une grande attention au rendu des étoffes, le noir moiré dense contrastant avec le blanc uni et tout en transparence des dentelles. La demoiselle est bien entendu issue d’une famille aisée, les attributs de la fortune perçant à travers le filtre d’une sobriété toute protestante. Elle a été immortalisée la même année que la petite Geertruyt Spiegel, que Santvoort a dépeinte s’amusant avec un pinson. Cette charmante composition est conservée à la National Gallery de Londres.
Vendredi 21 mars, Salle 5 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. Cabinet Turquin.

Louis-Michel Van Loo (1707-1771) et son atelier, Portrait d’Étienne-François de Choiseul-Stainville, duc de Choiseul (1719-1785), en habit de colonel général des Cent-Suisses et Grisons (1762-1771), huile sur toile, 127 x 95 cm.
Frais compris : 57 500 €.
Choiseul par Van Loo
Vous aurez reconnu ce fier gentilhomme, reproduit page 52 de la Gazette n° 10 et alors accompagné d’une estimation de 15 000 à 20 000 €. Étienne-François de Choiseul-Stainville, duc de Choiseul (1719-1785), étant dépeint ici en habit de colonel général des Cent-Suisses et Grisons, il fallait prévoir une bonne bataille d’enchères qui permettait à notre huile sur toile d’atteindre 46 000 €. Elle est l’œuvre de Louis-Michel Van Loo (1707-1771) et de son atelier. Dans la dynastie des Van Loo, Louis-Michel est l’un des fils de Jean-Baptiste (1684-1745), frère aîné du grand Carle (1705-1765), maître de la peinture d’histoire et auteur de compositions aussi plaisantes que décoratives. Portraitiste couru, Jean-Baptiste a travaillé aussi bien dans le sud de la France qu’en Italie, à Paris ou en Angleterre. Il a bien entendu formé Louis-Michel, qui brillera à son tour dans l’art du portrait. Ce dernier suit son père en Italie et à Paris, où il décroche en 1725 le prix de Rome, ville dans laquelle il séjournera de 1727 à 1732 en compagnie de son oncle Carle et de son frère François. Après sa réception à l’Académie de Paris en 1733, il file en Espagne où, de 1736 à 1753, il est le portraitiste de la famille royale. Le Prado conserve bien entendu plusieurs de ses œuvres. Il est ensuite de retour en France où, en 1765, il succède à  Carle à la tête de l’École des élèves protégés. Le costume du duc de Choiseul plaide pour une exécution de son portrait entre 1762 et 1771. De son vivant, le modèle est perçu par beaucoup comme la quintessence de l’homme d’État. Une carrière militaire exemplaire lui ouvrira les portes des plus hautes fonctions, lui permettant de devenir à partir de 1758 et jusqu’à sa disgrâce en 1770 une sorte de vice-roi, agissant autant sur le plan diplomatique qu’intérieur.
Vendredi 21 mars, Salle 10-16 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. M. Auguier.

Giovanni Francesco Romanelli (1610-1662), L’Enlèvement des Sabines, La Continence de Scipion, paire d’aquarelles gouachées sur trait de crayon noir et sanguine, 12,5 x 41,5 cm.
Frais compris : 74 400 €.
Romanelli au Louvre
Salon du dessin oblige, la spécialité de la semaine était toute trouvée. Elle était notamment marquée par les 60 000 €, estimation haute triplée, de cette paire d’aquarelles gouachées sur trait de crayon noir et sanguine de Giovanni Francesco Romanelli, préemptée par le musée du Louvre… Et pour cause : notre Enlèvement des Sabines accompagné de La Continence de Scipion sont des études préparatoires pour le plafond des appartements d’Anne d’Autriche du palais. En 1654, le jeune Louis XIV commande à l’artiste un décor pour l’ensemble des appartements d’été de la reine mère, comprenant l’actuelle salle de Septime Sévère. On en connaît onze dessins préparatoires, les deux nôtres concernant les compartiments en longueur qui encadrent le plafond. Le thème choisi, le cycle de l’Histoire des Romains et des Juifs, est destiné à flatter Mazarin. C’est ce dernier qui a fait venir une première fois Romanelli en France, pour exécuter les fresques des voûtes de la galerie supérieure de son palais, aujourd’hui galerie Mazarine du site Richelieu de la Bibliothèque nationale. Une réussite, au point qu’on le préfère à Pierre de Cortone, et que le cardinal le fait revenir pour les plafonds du nouvel appartement de la reine, installé au rez-de-chaussée de la petite galerie du Louvre. L’exécution du décor s’étendra de 1655 à 1657. Passé par l’atelier du Dominiquin et de Cortone, Romanelli est devenu le protégé de Francesco Barberini, travaillant au décor de son palais, mais aussi à celui d’églises à Rome sous la direction du Bernin. L’exil du cardinal Barberini en France allait favoriser ses entrées à la cour du Roi-Soleil.
Mercredi 26 mars, Salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV. Cabinet de Bayser.

Victor Brauner (1903-1966), Érotomagie préliminaire, 1948, huile sur toile, 72 x 92 cm.
Frais compris : 193 200 €.
Brauner magique
Le titre de cette huile sur toile de Victor Brauner de 1948 adjugée 150 000 €, Érotomagie préliminaire, est aussi surréaliste que la composition qu’il désigne. Pourtant, à la date de son exécution, Brauner est exclu du groupe d’André Breton, auquel il avait adhéré à l’automne 1933. L’année 1948 est également celle de l’intensification de l’épuration réalisée par le Parti communiste au pouvoir dans son pays d’origine, la Roumanie. Les relations franco-roumaines pâtissent de ce climat, se traduisant par des expulsions de Roumains en situation irrégulière dans notre pays. Brauner décide alors de rejoindre en Suisse ses amis les Stauffacher, à Ronco, où a été peint notre tableau. Le personnage cyclopéen est récurrent dans son œuvre, l’artiste ayant perdu l’œil gauche dans la nuit du 27 au 28 août 1938 lors d’une rixe entre Óscar Domínguez et Esteban Francès, où il reçoit un verre. Dans une dialectique typiquement surréaliste, le peintre avait exécuté en 1931 un autoportrait, conservé à Beaubourg, à l’œil gauche aveugle. À la fin de l’année 1944, il revient sur son énucléation et compose un dossier intitulé «Le cas Victor Brauner», seul corpus de ses écrits compilé par lui-même. La période de guerre, qu’il vivra en partie réfugié dans les Alpes, est également l’occasion d’explorer une technique, la peinture à la cire, à travers des thèmes empruntés aux civilisations anciennes et aux sciences occultes. Durant son séjour suisse, les Stauffacher vont l’initier à une approche médicale lui permettant, paradoxalement, de trouver à exprimer plastiquement le sentiment qui l’obsède, celui d’être le jeu de forces qui le dépassent. Une sorte d’érotomagie préliminaire...
Mercredi 26 mars, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. Mme Ritzenthaler.

Frédéric Bazille (1841-1870), Portrait d’un dragon, 1869, huile sur toile, 56 x 46,5 cm.
Frais compris : 280 522 €.
Un dragon de Bazille
Camille Pissarro disait de Frédéric Bazille : «Il était l’un des plus doués parmi nous.» Un avis partagé par les enchérisseurs de ce portrait de 1869, bataillé jusqu’à 220 000 € d’après une estimation haute de 150 000. Frais compris, il prend la sixième place du palmarès mondial de l’artiste (source : Artnet). Il faut souligner que notre dragon peut être mis en relation avec un Portrait d’Alphonse Tissié en tenue de cuirassier, exécuté la même année et conservé au musée Fabre à Montpellier. Appartenant à la bourgeoisie protestante de la ville, la famille Tissié est propriétaire d’une banque. Louis Tissié est un ami du mécène de Courbet, Alfred Bruyas. Sa fille va épouser en 1867 le frère de Bazille, Gaston, un notable montpelliérain. Son fils Alphonse, qui reprendra la banque familiale, est un ami du peintre. Techniquement, notre toile témoigne de la facture préimpressionniste d’un artiste qui, avec Renoir, Monet et Sisley, est en quête d’une nouvelle manière de peindre. Elle a été la propriété d’Edmond Maître, grand bourgeois bordelais, musicien, collectionneur et mécène, dont Bazille fait le portrait en 1869. Les deux hommes s’apprécient et partagent la même passion pour Wagner, Fauré et Schumann ainsi que pour la poésie. Ensemble, ils assistent à la première représentation de la version française de Lohengrin au Théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles, le 22 mars 1870. En août, le peintre s’engage dans la guerre franco-prussienne et décède le 28 novembre à l’âge de 28 ans, devant Beaune-la-Rolande, en essayant de protéger des femmes et des enfants. Affecté par la mort de son ami, Maître écrit à la famille de celui-ci : «De tous les jeunes gens que j’ai connus, Bazille était le plus doué, le plus aimable»… Un avis qui rejoint celui de Pissarro et fait regretter plus encore que son talent n’ait pu se développer.
Mercredi 26 mars, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV.

Attribué à Miguel Gonzalez (seconde moitié du XVIIe siècle), Vierge de Guadalupe, panneau entoilé incrusté de nacre avec rehauts d’or, 97 x 72 cm.
Frais compris : 82 400 €.
Une Vierge nacrée
Si les enconchados ne vous évoquent rien, cette Vierge de Guadalupe de la seconde moitié du XVIIe siècle va vous permettre de les découvrir. Estimée entre 4 000 et 6 000 €, elle était poussée jusqu’à 65 000 €. Elle est attribuée à Miguel Gonzales, un artiste qui, avec son frère Juan, est l’un des maîtres du genre… Sur les près de 250 peintures mexicaines incluant de la nacre répertoriés, quatre-vingt-cinq signées et datées sont à coup sûr exécutées par cette fratrie installée à Mexico. Vous l’aurez compris, le terme enconchados – dérivé de concha («coquillage» en espagnol) –désigne des œuvres qui mêlent de la nacre à de la peinture. Les origines de cette technique sont sujettes à discussions. Certains y voient principalement l’influence de l’Asie, d’aucuns allant jusqu’à soupçonner les Gonzalez d’être d’origine asiatique, voire japonaise. L’utilisation de coquillages et de pierres dans les mosaïques préhispaniques donne également à penser à une source plus locale. La vérité se situe peut-être dans une combinaison entre les deux traditions. Le sujet de notre composition, la Vierge de Guadalupe, est attesté par la mention «Pas un peuple qu’il ait ainsi traité», en référence aux paroles du pape Benoît XIV lorsqu’il apprend, en 1754, l’existence d’une apparition sur le mont de Guadalupe, au Mexique. L’événement lui a été relaté par un prêtre jésuite venu au Vatican depuis Mexico, avec une peinture de la Vierge en question. Cette dernière est apparue à plusieurs reprises à un dénommé Juan Diego en 1531. Elle lui demande de prier l’évêque de faire bâtir une église sur le lieu même de l’apparition, et emplit son manteau de roses pour convaincre le prélat, la sécheresse empêchant leur culture. Elles fleurissent à bon escient notre tableau.
Vendredi 28 mars, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Tajan SVV. Cabinet Turquin.

Tilsa Tsuchiya (1932-1984), Nature morte surréaliste, 71, huile sur toile signée et datée, 65 x 54 cm. 41 250 € frais compris.
Rêve péruvien
Plus habituée à connaître le feu des enchères aux États-Unis qu’en France, l’artiste péruvienne Tilsa Tsuchiya faisait une incursion remarquée, à Chaville, avec cette nature morte. Effets atmosphériques et poissons en lévitation sur une table placée dans un paysage improbable : cette toile nous fait l’effet d’une œuvre surréaliste. Pourtant, l’artiste puise son onirisme bien plus dans le fonds commun des cultures latino-américaines que dans les théories du mouvement artistique français. On le sait, Antonin Artaud et André Breton se sont rendus au Mexique, en 1936 et 1938, attirés par un certain exotisme excitant leur imaginaire. Le pape du surréalisme y a d’ailleurs rencontré Diego Rivera et Léon Trotsky, avec lesquels il a rédigé le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant. Pour Breton, le Mexique est «le lieu surréaliste par excellence». L’écrivain et essayiste cubain Alejo Carpentier, qui a lui-même rencontré les surréalistes en France à la même époque, a cependant développé une notion plus à même selon lui de définir l’âme sud-américaine : le «réel-merveilleux». Tilsa Tsuchiya l’exprime assurément dans ses œuvres. Après ses études artistiques à Lima, l’artiste se rend à Paris, en 1960, pour suivre les cours de la Sorbonne et de l’école des Beaux-Arts. De retour dans son pays natal, elle peint des œuvres mêlant fantaisie et narration, mâtinant l’univers visuel péruvien d’influences européennes. À côté des mythes quechua, l’artiste crée son propre folklore, à l’image du thème récurrent de la femme-oiseau. Ses tableaux lui valent une reconnaissance internationale dans les années 1970, couronnée par sa participation à la biennale de São Paulo, en 1979. Le travail de l’artiste a également été célébré aux États-Unis par l’exposition «Art of the Fantastic : Latin America, 1920-1987,» présentée en 1987 à l’Indianapolis Museum of Art.
Dimanche 30 mars, Chaville.
Chaville Enchères SVV. M Saulnier.

Pieter II Bruegel (1564-1637/1638) et Joos II de Momper (1564-1635), Le Dénombrement de Bethléem, panneau parqueté, 88,5 x 121,5 cm.
Frais compris : 595 740 €.
D’un Bruegel à l’autre
Vous aurez peut-être reconnu ce tableau inédit de Pieter II Bruegel et Joos II de Momper, dont un détail ornait la couverture de la Gazette n° 10. À 480 000 €, il frôlait son estimation basse. Comme souvent, Pieter II reprend une composition de 1566 de son père, Bruegel l’Ancien, Le Dénombrement de Bethléem, conservé aux Musées royaux des beaux-arts à Bruxelles. Le fondateur de la dynastie Bruegel est le premier à avoir l’idée de représenter cette scène tirée de l’Évangile selon saint Luc (II, 1-5), en la transposant comme à son habitude dans le Brabant. La reprise qu’en réalise le fils est partielle, l’artiste n’ayant sans doute eu à sa disposition qu’un dessin du maître, une hypothèse avancée en 1969 par Georges Marlier et confirmée par Christina Currie dans l’exposition de 2001 «L’entreprise Bruegel» (Maastricht et Bruxelles). En comparaison de la composition originale, de nombreux éléments sont absents, notamment les bâtiments de la bourgade, remplacés par un paysage et au loin une ville, œuvre de Joss II de Momper, grand rénovateur de la peinture de paysage flamande. Cette collaboration a sans doute été souhaitée par le commanditaire. On connaît par ailleurs treize autres versions de notre sujet par Bruegel le Jeune. Ce dernier respecte la transposition contemporaine voulue par l’Ancien, soucieux de donner un sens politique à son tableau : les souverains espagnols qui lèvent les impôts et persécutent les protestants sont ainsi assimilés aux empereurs romains de l’époque du Christ. D’un point de vue religieux, Marie et Joseph sont quant à eux de simples voyageurs perdus dans la neige, identifiables seulement par le manteau bleu de la Vierge, la présence de l’âne et du bœuf et par la scie de charpentier que Joseph porte sur l’épaule. Il faut chercher dans la foule le sujet du tableau, tout  comme il faut chercher dans le monde la présence discrète du dieu incarné, semble vouloir dire Bruegel… Un message repris par son fils.
Lundi 31 mars, Salle 7 - Drouot-Richelieu.
Piasa SVV. Cabinet Turquin.

Ando Hiroshige (1797-1858), album complet des 55 planches de la série «Tokaido gojusan tsugi no uchi», éditeur Hoeido, 25 x 36,5 cm.
Frais compris : 113 750 €.
Sur la route…
Au cœur d’une vente spécialisée dans les arts d’Asie, une fois n’est pas coutume, ce n’est pas la Chine qui empochait la plus haute enchère mais le Japon, avec un exemplaire du célébrissime album d’Ando Hiroshige décrivant les cinquante-trois stations du Tokaido. Attendu entre 20 000 et 30 000 €, il en atteignait 91 000. Il s’agit de l’édition Hoeido imprimée en 1833-1834, l’année suivant le premier voyage de l’artiste sur la plus importante des cinq routes du pays d’alors, celle reliant la capitale du shogunat, Edo, à celle de l’Empire, Kyoto. Si cinquante-trois stations sont décrites, l’ouvrage comprend cinquante-cinq planches, puisqu’il faut y ajouter celle du point de départ, le pont du Japon à Edo, et celle de l’arrivée dans la capitale, décrivant le pont Sanjo Ohashi qui enjambe la rivière Kamo. Celle reproduite détaille pour sa part la onzième station, Mishima, dans la préfecture de Shizuoka, avec des voyageurs se mettant en route au petit matin. On y aperçoit le torii de Mishima-taisha, très important sanctuaire shinto. Dans l’édition Kyoka de la fin des années 1830, cette planche sera remplacée par une autre figurant le village couvert de neige avec, dans le lointain, le mont Fuji. Les «Cinquante-trois stations du Tokaido» ont obtenu un tel succès qu’Hiroshige a réalisé une trentaine d’autres séries, très différentes par leurs dimensions, leur traitement et même le nombre d’estampes. La première, qui nous concerne, est la plus fameuse et la plus vendue dans l’histoire de l’ukiyo-e. Éditée juste après les «Trente-six vues du mont Fuji» (1831-1833) d’Hokusai, elle consacre le nouveau thème majeur de l’«image du monde flottant», le paysage… Il succède aux scènes de loisirs de la classe fortunée et aux portraits de courtisanes et d’acteurs ayant marqué l’âge d’or du genre, entre les années 1780 et 1810.
Mercredi 2 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. Mme Jossaume, M. Portier.

Attribué à Baldassare Franceschini, dit Il Volterrano (1611-1691), Vierge à l’Enfant avec le petit saint Jean-Baptiste à l’agneau, enduit transposé sur toile, 91 x 113,5 cm.
Frais compris : 194 060 €.
À fresque…
Il fut un temps où cette peinture à fresque du XVIIe siècle ornait un mur… Elle a un jour été transposée sur toile, gagnant ainsi une mobilité lui permettant d’affronter un jour les enchères. C’était chose faite, et de manière fracassante, 155 000 € étant récoltés d’après une estimation haute de 4 000. Elle est attribuée à Baldassare Franceschini, surnommé «il Volterrano» en raison de son lieu de naissance, Volterra. L’expert Patrice Dubois s’appuie notamment sur une étude à la plume et encre brune de l’artiste de même sujet, passée en vente chez Christie’s à Londres le 6 juillet 1993. Le prix obtenu par notre Vierge à l’Enfant… constitue un record français pour l’artiste, et son deuxième plus haut score mondial (source : Artnet). La peinture à fresque est une spécialité du maître italien. En 1636, les Médicis lui commandent pour la villa Petraia à Florence des Scènes de la vie des grands-ducs de Toscane, qu’il achèvera douze ans plus tard. Elles sont considérées comme la dernière grande réalisation de la peinture florentine, avant l’arrivée de Pierre de Cortone. Dans la seconde partie de sa carrière, l’artiste sera influencé par la leçon baroque importée de Rome par ce dernier. Sa manière est toutefois davantage maniériste, marquée par son apprentissage auprès de Cosimo Daddi à Volterra puis de Matteo Rosselli, mais surtout de Giovanni da San Giovanni, l’un des virtuoses de la fresque florentine. La commande médicéenne lui vaudra naturellement d’autres demandes, émanant notamment du marquis Filippo Nicolini en 1652 pour la chapelle Santa Croce, dans la cité toscane, l’un de ses chefs-d’œuvre. Il a également voyagé à Rome, où il rencontra Pierre de Cortone, mais aussi Bologne ou Parme.
Lundi 31 mars, Salle 5 - Drouot-Richelieu.
Bailly-Pommery & Voutier Associés SVV. M. Dubois.

Francis Picabia (1879-1953), sans titre, 1899, sur sa toile d’origine, signé, daté et dédicacé, 38,5 x 55 cm.
23 750 € frais compris.
Œuvre de jeunesse
Picabia est le «touche-à-tout» par excellence. Collectionnant les qualificatifs en «isme» – postimpressionnisme, fauvisme, futurisme, orphisme ou encore cubisme et surréalisme –, il invente sans cesse, se consacrant par période à des séries semblant s’enchaîner sans lien apparent. Les machines rêvées des «Mécanomorphes» alternent avec les «Espagnoles», auxquelles succèdent les «Silhouettes» et les «Monstres», avant que le peintre ne se tourne vers les «Transparences», progressivement balayées par l’abstraction géométrique… À regarder notre toile peinte au début de sa carrière, paisible et si conformiste, rien ne semble présager de telles sautes d’humeur stylistiques, que le peintre justifiera par une maxime bien à lui : «Notre tête est ronde pour permettre à la pensée de changer de sens.» 1894 confirme la vocation artistique de Francis Picabia, encouragée par sa famille aisée : sa Vue des Martigues est acceptée au Salon des artistes français. Dès lors, les cours s’enchaînent, à l’École des beaux-arts auprès de Cormon, à celle des Arts décoratifs, à l’école du Louvre et à l’académie Humbert. L’artiste est encore étudiant lorsqu’il réalise notre paysage, à tout juste 20 ans. Suivant les traces des peintres de Barbizon et des impressionnistes, il se prend de passion pour les bords de rivière. Sa rencontre avec Alfred Sisley, installé à Moret-sur-Loing depuis 1882, confirme cette orientation. Le village est une aubaine : pittoresque, il est en outre stratégiquement placé à la confluence de la Seine et du Loing, un cours d’eau longé par un canal sur une cinquantaine de kilomètres. Si Picabia exerça également son pinceau sur d’autres bords de Seine, Moret a gardé sa prédilection. On l’imagine sans peine inspiré par notre voie navigable où se reposent des péniches.
Dimanche 6 avril, Fontainebleau.
Osenat SVV.

Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), Paysage fleuri, toile signée, 24 x 29 cm.
Frais compris : 193 200 €.
Éblouissant Renoir
Pierre-Auguste Renoir, perclus de rhumatismes, s’établit en 1903 à Cagnes-sur-Mer pour bénéficier d’un climat moins humide. Ses doigts recroquevillés par la paralysie lui font privilégier les tableaux de petits formats. Dessinant et peignant sur le motif, il se plaint d’ailleurs : «Plus je vais, plus je suis long à travailler.» Renoir aborde cependant une nouvelle technique, représentant surtout des nus et des paysages. Il les transcrit dans une peinture fraîche, colorée et onctueuse, colore avec les glacis et superpose les transparences. Un amateur achetait d’abord 81 000 € un paysage des environs de Cagnes (15 x 26 cm), peint vers 1911. Il était toutefois devancé par notre toile, espérée autour de 100 000 € (voir n° 12, page 148). Provenant d’une même succession régionale, elle était aussi certifiée du Wildenstein Institute. La technique tout à fait fluide fait surgir les formes, qui sont doucement modelées par petites touches huileuses, sans rupture avec le fond. Le dessin est aussi souple que la couleur. Fixant des impressions fugaces et chromatiques, Renoir gratifie la composition de tons soutenus. Avec autant de finesse, il traduit les modulations diverses de la lumière enveloppant l’ensemble d’une limpidité éclatante. En dotant ainsi la composition d’intenses vibrations éblouissantes, Renoir accomplit une fusion harmonieuse entre l’impressionnisme et les leçons de Gauguin. Notre superbe paysage méditerranéen, fortement bataillé entre la salle et une quinzaine de téléphones, était au final décroché par un acheteur étranger, presque au double des estimations. Jaillissant dans un délire de couleurs, on peut y voir comme un dernier hymne du peintre à la création.
Lyon, lundi 31 mars.
Bérard - Péron - Schintgen SVV. M. Houg.

Pablo Picasso (1881-1973), Femme et amour, dessin à l’encre, signé et daté « 5. 1. 54 », 31 x 23 cm.
Frais compris : 142 600 €.

© Succession Picasso 2014
Femmes, je vous aime…
Chez Picasso, le thème récurrent du nu débute avec des croquis de prostituées, réalisés durant la période barcelonaise. Habilement interprété, il atteint son apothéose dans la fameuse série du «Peintre et son modèle». Art de grâce, de souplesse et de modelés, le nu éclate dans une joie apollinienne qui rayonne sur la plénitude des formes. Pratiquant le genre avec une sensibilité extrême, Picasso le traduit aussi bien en céramiques, en peintures, qu’en gravures et en dessins. Pour le représenter, l’artiste s’inspire tout au long de sa vie des muses qui l’entourent, le nu devenant ainsi un prétexte à sublimer les femmes adorées. Le corps appétissant de Marie-Thérèse Walter apparaît en arabesques voluptueuses, c’est ensuite la silhouette fine de Françoise Gilot, image d’un bonheur rayonnant. Au cours de l’été 1953, Picasso rencontre à Perpignan Jacqueline Roque et en tombe aussitôt amoureux. Elle à 27 ans… Il en accuse 72 et ils se marieront huit ans plus tard en 1961. Vivant cet amour sur la Côte d’Azur, il peint et dessine de nombreux portraits de Jacqueline. Provenant d’une collection régionale, notre dessin, certifié de Claude Ruiz-Picasso et répertorié dans le catalogue raisonné de Zervos, était annoncé autour de 40 000 €. Jacqueline, avenante et à la taille fine, garde son visage caché sous une tête masculine comme pour lui faire un baiser. À ses côtés, un putto facétieux semble surgir d’un tableau célébrant les amours des dieux. Sans doute un clin d’œil à l’érotisme des maîtres des XVIIe et XVIIIe siècles ! Enthousiasmant les amateurs, il était emporté largement au triple des estimations.
Nice, samedi 29 mars.
Boisgirard - Provence Côte d'Azur SVV. MM. Bordes et Willer.

Henri Nicolas Van Gorp (1756-1819), Portrait de Charles Constantin Gravier, comte de Vergennes et Portrait de Louise Jeanne Marie Catherine de Lentilhac de Sédières (ci-dessus), toiles d’origine, 100 x 81 cm.
Frais compris : 63 600 € la paire.
Nobles effigies
Le siècle des Lumières a produit une galerie de portraits des plus magnifiques. Effigies de cour ou domestiques, réalistes ou imaginaires, simplement décoratifs ou intensément psychologiques, ils hissent la représentation sociale au rang d’œuvre d’art. Des peintres s’en font une spécialité, tel Henri Nicolas Van Gorp, élève d’Étienne Jeaurat. Agréé en 1773 à l’Académie royale, il représente des scènes de genre touchantes qu’illustre par exemple La Leçon de Bienfaisance, aujourd’hui au musée de Saint-Omer. Mais il doit surtout sa réputation à ses portraits, très appréciés d’une clientèle aisée à l’instar de nos modèles. Avancés autour de 55 000 €, ils étaient proposés sur leurs châssis et leurs cadres d’origine. Adroitement peints, les personnages se détachent d’un paysage embelli d’aimables sculptures. Ici, il s’agit de l’Amour menaçant, un marbre que commanda Madame de Pompadour pour orner les jardins de l’hôtel d’Évreux ; la manufacture de Sèvres le propagea ensuite en biscuit. Dominant le modèle, il évoque le mariage en 1781 de Catherine de Lentilhac de Sédières, une jeune créole de Saint-Domingue avec le comte de Vergennes, que vient vite couronner la naissance de deux filles, Anne Caroline Constance, puis Anne Marie Philippe Claudine. Rappelant l’effigie fameuse de la reine Marie-Antoinette à la rose, la jeune femme ceint gracieusement son aînée d’une coiffure de fleurs. Glissant sur les visages, la lumière cisèle avec une précision extraordinaire les détails naturalistes comme le fichu, travaillé en fine gaze ; quant aux dentelles, elles rehaussent les costumes et la carnation des modèles de leurs blancs nacrés. Notre couple, vivement convoité entre des collectionneurs et le négoce, était finalement adopté dans la fourchette des estimations.
Bourges, samedi 5 avril.
Michel Darmancier et Olivier Clair SVV. Cabinet Turquin.

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), Figure de jeune homme, toile, 56,5 x 46,5 cm.
Frais compris : 775 000 €.

Greuze record
Cette Figure de jeune homme de Jean-Baptiste Greuze réalisait un jolie performance en empochant 620 000 €, d’après une estimation haute de 150 000. Elle réalise un record français pour le peintre et frôle, à très exactement 25 429 € près, son record mondial établi le 31 janvier 2013 chez Sotheby’s par un tableau au sujet plus ambitieux, L’Ermite, ou le Distributeur de rosaires. Également intitulé la Bénédiction de l’ermite dans une exposition au Louvre de 1885, ce dernier est nettement plus grand, 113 x 147,5 cm, et l’histoire en est connue depuis son appartenance à Louis Gabriel, marquis de Véri Raionard (1722-1785). Cette huile sur toile était alors adjugée 1 082 500 $ frais compris (800 429 €). L’historique de notre peinture débute pour sa part au mois de février 1838, à l’occasion de la vente à Paris du cabinet du prince Scherbatoff, et son dernier passage sur la scène des enchères date du 28 février 1882 à Drouot, lors de la dispersion de la succession d’Édouard-Mathurin Fould (1834-1881) – fils du banquier et collectionneur Louis Fould –, où elle obtenait 4 300 F. Elle détrône avec un prix frais compris de 1 061 930 $ un Portrait de Benjamin Franklin (81,3 x 65,4 cm), vendu 992 500 $ frais compris le 30 janvier 1998 à New York chez Sotheby’s et qui a, durant quinze ans, occupé la tête du palmarès mondial de Greuze. Comme il était indiqué page 38 de la Gazette n° 13, notre portrait d’un anonyme, traité avec beaucoup de sensibilité, entre dans la catégorie des têtes d’expression de jeunes paysans, correspondant à une vision rousseauiste idéalisée. Grand promoteur de Greuze, aux dépens des grâces rococo  qu’il fustige, Denis Diderot note dans ses Salons que «ses paysans ne sont ni grossiers (…), ni chimériques comme ceux de Boucher». Dans sa critique du Salon de 1769, au sujet de la Jeune enfant qui joue avec un chien, le philosophe écrit : «La tête est pleine de vie, c’est de la peau, c’est de la chair, c’est du sang sous cette peau ; ce sont les demi-teintes les plus fines, les transparents les plus vrais ; ces yeux-là voient…» Une sentence qui convient parfaitement à notre tableau.
Lundi 7 avril, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Rieunier & Associés SVV. M. Millet.


Fernando Botero (né en 1932), Frutas sobre la mesa, 1968, fusain sur toile, 184 x 171 cm.
Frais compris : 174 560 €.
Botero et la nature morte
Réputé pour ses grosses dames assorties de compagnons à leur échelle, Fernando Botero a aussi représenté d’autres types de sujet, des natures mortes par exemple. Celle-ci, réalisée au fusain en 1968, suscitait 140 000 €. Une œuvre à la technique en trompe l’œil, car non pas tracée sur papier mais sur toile, et présentant au verso l’esquisse peinte d’un couple littéralement mitraillée du prénom «Paul» et plus sobrement inscrite du titre de notre œuvre ainsi que de sa date d’exécution. L’année précédente, en 1967, l’artiste, alors installé à New York, a voyagé en Italie et en Allemagne. Il y a étudié l’œuvre d’Albrecht Dürer, réalisant dans la foulée une série de grands fusains sur toile dénommés «Dureroboteros». Notre dessin ne dépend pas de cette série, mais sa technique en découle. Les natures mortes de Botero ne sont pas ses œuvres les plus recherchées mais elles contistuent l’un de ses sujets de prédilection. C’est d’ailleurs en peignant en 1957 une Nature morte à la mandoline qu’il découvre la possibilité de dilater les formes, trouvant ainsi son style. Cette expérience fait suite à un voyage au Mexique, où le contact avec le muralisme joue un rôle déterminant. Le gonflement des volumes exalte la vie des sujets figurés tout en y apportant une dimension ironique. Nos fruits sont tout juste replets… Cependant, alors que la nature morte s’inscrit généralement dans des formats intimistes, la composition se déploie ici sur une grande toile. La présence d’insectes, qui dans la tradition rappelle le caractère éphémère de la fraîcheur des mets, la fait basculer dans le genre de la vanité, en parfaite adéquation avec ses personnages rebondis de leur propre importance ici-bas.
Mercredi 9 avril, Hôtel Salomon de Rothschild.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV.

Augustin Lesage (1876-1954), Composition symbolique. L’énigme des siècles, 1929, huile sur toile, 300 x 200 cm. Frais compris : 373 800 €.

Foisonnement spirituel
D’un format monumental, cette huile sur toile d’Augustin Lesage de 1929 estimée entre 50 000 et 80 000 € bondissait à 300 000 €, marquant de loin un record mondial pour l’artiste (source : Artnet). Le précédent était en effet enregistré à 50 000 €, le 28 mars 2013 chez Cornette de Saint Cyr à l’hôtel Salomon de Rothschild, sur une Composition à l’huile sur toile vers 1930 plus petite (92,5 x 73 cm). Outre son format, notre Composition symbolique typique de Lesage comporte des éléments nettement identifiables, permettant d’en faire une lecture syncrétique, puisque l’on reconnaît la figure du Christ et des images de Bouddha. La présence d’oiseaux en partie basse et au sommet symbolise l’envolée de l’âme. Figure singulière de l’art du XXe siècle, ce mineur a été intégré de son vivant dans la collection d’art brut de Jean Dubuffet. C’est en 1911, au fond d’une mine, qu’une voix lui annonce un jour qu’il sera peintre. Initié peu de temps après au spiritisme, il réalise des premières séances des dessins abstraits signés du nom de sa sœur, Marie, décédée en 1883. Il exécute sa première toile entre 1912 et 1914, conduit par les esprits. Monumentale, l’œuvre fourmille de figures plus ou moins identifiables. À partir de 1916, revenu de la guerre, il peint des compositions d’essence plutôt abstraite, comportant des éléments architecturaux. Dès 1927, visages et oiseaux se systématisent. Notre toile de 1929 témoigne de cette prolifération  ordonnée de manière symétrique dans un foisonnement spirite. L’argent qu’elle a récolté l’est pour une bonne œuvre, une association ayant vocation à poursuivre des actions artistiques, caritatives et spirituelles pour la paix. Un objectif en adéquation avec le sujet de notre tableau.
Jeudi 10 avril, Espace Tajan.
Tajan SVV.

Abel Grimmer (vers 1570-avant 1619), Patineurs sur un lac gelé près d’un château, l’hiver, février (?), panneau, diam. 17,5 cm.
Frais compris : 143 704 €.
Tableau manquant ?
Vous aurez sans doute reconnu ce petit panneau d’Abel Grimmer reproduit en page 49 de la Gazette n° 13, et alors assorti d’une estimation comprise entre 30 000 et 40 000 €. Pour profiter du spectacle de ses patineurs, il fallait, nonobstant les manques et soulèvements signalés, aller jusqu’à 115 000 €. Notre tableau pourrait être la composition manquante, correspondant à février, de la série des douze mois de l’année commandée à l’artiste par la famille Plantin-Moretus vers 1600. Cet ensemble est désormais dispersé dans plusieurs collections belges. Né en France, Christophe Plantin (vers 1520-1589) a appris le métier d’imprimeur à Lyon, avant de s’installer à Paris puis à Anvers, où ses affaires vont prospérer. En 1575, il possède plus de vingt presses autour desquelles s’affairent soixante-treize ouvriers. C’est également un collectionneur averti, qui commande notamment son portrait à Rubens. Après son décès, son affaire sera reprise par l’un de ses gendres, Jan Moretus. À Anvers, le musée Plantin-Moretus perpétue le souvenir de cette dynastie d’imprimeurs et de collectionneurs. Il conserve par exemple les plus anciennes presses d’imprimerie au monde, toujours en état de marche. Outre les collections familiales de tableaux, estampes et dessins, on y découvre également 30 000 imprimés ainsi que de précieux manuscrits. Abel Grimmer, après avoir fait son apprentissage chez son père Jacob, considéré comme l’un des meilleurs peintres de paysage anversois, commence de son côté par exécuter des architectures et devient rapidement spécialisé en séries, mois de l’année, saisons… Stylistiquement, il s’inscrit dans la tradition de Pieter Bruegel l’Ancien.
Vendredi 11 avril, salle 10-16 - Drouot-Richelieu.
Mathias SVV, Baron - Ribeyre & Associés SVV, Farrando SVV. Cabinet Turquin.

École florentine vers 1395-1400, suiveur d’Agnolo Gaddi (vers 1345-1396), Vierge à l’Enfant avec Saint François et Saint Julien, peinture à l’œuf et fond d’or, une planche, panneau renforcé, 72 x 41 cm.
Frais compris : 146 400 €.
Madone florentine
Ce magnifique panneau religieux créait la surprise en répondant plus que largement à ses attentes. Annoncé autour de 8 000 €, il multipliait par vingt sa mise à prix. Il a été fortuitement découvert, l’an dernier, dans la cage d’escalier d’un château, lors d’une succession régionale. Rompant avec la tradition stylistique de la peinture médiévale, il révèle l’art d’un proche ou d’un suiveur d’Agnolo Gaddi, un primitif italien issu d’une famille de mosaïstes florentins. Travaillant aux églises de Florence, de Prato, ce dernier expérimente les effets lumineux, use d’une gamme de couleurs réduite et impose déjà un humanisme antiquisant. Se détachant d’un hiératisme impassible, il apporte en effet aux personnages religieux une humanité et une réalité bien charnelle. Le panneau montre une madone tenant l’Enfant Jésus, entourée de saint François et de saint Julien. Patrons du commanditaire du tableau, ils ont pu être rapprochés de personnages qui animent des scènes peintes par le Maître de la chapelle Manassei, un des principaux collaborateurs d’Agnolo Gaddi. Le format tout en hauteur contribue au resserrement de la scène ; les coloris éclatants, l’exécution fine et habile soulignent un métier sûr et brillant. La splendide Vierge à l’Enfant placée au cœur de la composition dévoile aussi les qualités de l’artiste, unissant noblesse et simplicité, naturel et idéal. Proposé dans son jus, notre panneau dégage au final de réelles qualités poétiques auxquels ont été sensibles de nombreux amateurs, présents en salle et sur quatorze lignes de téléphone. Après une rude joute d’enchères entre des particuliers, des musées et le négoce international, il a été conquis par un heureux acheteur allemand.
Brest, jeudi 10 avril.
Brest, Thierry - Lannon & Associés SVV. Cabinet Turquin.

Zao Wou-ki (1921-2013),
24.10.68, huile sur toile, 114 x 162 cm.
Frais compris : 2 691 800 €.
Record français pour l’artiste.
Zao, record français
Très attendue, cette huile sur toile de Zao Wou-ki, ayant fait l’objet d’un encadré page 36 de la Gazette n° 14, ne décevait pas les espoirs qu’elle avait suscités puisqu’elle enregistrait 2 150 000 €, une estimation dépassée. Frais compris, elle enregistre un record français pour l’artiste, détrônant une huile sur toile de 1964, 1.12.64 (130 x 89 cm), adjugée 2 561 500 € frais compris (2,2 M€ au marteau), le 3 décembre dernier chez Sotheby’s à Paris. Le titre-date de la nôtre, 24.10.68, la situe dans une année fort tourmentée, 1968, autant d’un point de vue social et politique en France, que d’un point de vue personnel pour l’artiste. Sa deuxième épouse, May, souffre d’une santé psychologique précaire. Leur rencontre remonte à 1958, à Hongkong. Elle est alors comédienne. À Paris, autour de 1963, elle se tourne vers la sculpture. Dans son autobiographie, Autoportrait, Zao écrit : « Je découvris alors ce dont je ne soupçonnais pas l’existence : le déséquilibre mental […]. Toutes ces années furent pour moi, et surtout pour May, un véritable cauchemar. » À partir de 1968, les choses empirent et l’artiste se déclare épuisé. May décédera en 1972. Dans le catalogue de l’exposition organisée fin 2007 au château-musée de Nemours, Daniel Marchesseau explique que « La longue maladie de May exacerbe l’oeuvre. Elle résonne d’accents de révolte avec un romantisme puissant, comme un cri dissonant chez l’Asiatique aux émotions toujours contenues ». Notre toile témoigne de ces déchirements étouffés, résolvant dans sa matière les tourments du peintre. « Les toiles de Zao Wou-ki – cela se sait – ont une vertu : elles sont bénéfiques », écrivait Henri Michaux…
Vendredi 18 avril, Salle 5 - Drouot-Richelieu.
Aponem SVV. Cabinet Ottavi.
Étienne Dinet (1861-1929), Confidence, huile sur toile, 66 x 80 cm.
Frais compris : 237 800 €.
L'instantané selon Dinet
Étienne Dinet brillait grâce à deux huiles sur toile peintes dans les années 1900 qui totalisaient 350 560 € frais compris. Elle proviennent de la collection d’un médecin ayant, le 5 août 1967, acheté à la galerie Serret à Vichy Le Jugement du cadi (80 x 66 cm), qui à 90 000 € dépassait son estimation, la Confidence reproduite en enregistrant pour sa part 190 000. Toutes deux ont déjà fait l’objet d’un encadré page 33 de la Gazette no 15. Celui-ci détaillait le sujet de la première, dont une variante destinée à l’illustration des contes sahariens, Le Désert (1911), porte en sous-titre «c’est lui qui défait les mariages». Rappelons qu’elle décrit un homme en colère demandant au juge d’annuler son union avec une jeune fille assise au premier plan, une femme âgée implorante agrippant la main du magistrat. Le sujet de notre tableau, sans doute une conspiration amoureuse, est plus amusant. En 1900, Dinet installe son premier atelier algérien dans l’oasis de Biskra, avant de s’implanter définitivement à Bou-Saâda, en 1904. Il perfectionne également sa connaissance de la langue arabe, ce qui lui permet de découvrir en profondeur la vie saharienne. Pour ce faire, l’artiste utilise également la photographie. Dans sa thèse sur l’œuvre du peintre, Didier Ottinger écrit qu’il l’utilise pour «sa capacité à saisir les expressions les plus éphémères de ses modèles, sa focalisation, concentrant l’attention des spectateurs sur un point précis de l’image.» Dans des genres très différents, les deux tableaux vendus illustraient le caractère instantané de la peinture de Dinet.
Jeudi 24 avril, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Cabinet V.A.E.P. Marie-Françoise Robert SVV. M. Chanoit.

Martin Barré (1924-1993), 57-100 x 100-A, 1957, huile sur toile signée, contresignée et titrée au dos, 100 x 100 cm.
Frais compris : 298 680 €.
Éloge du vide
Si la première Hourloupe de Jean Dubuffet, Personnage (EG 1) de 1962, prenait la tête de cette vacation avec 400 000 € (voir Gazette n° 16, page 80), un record mondial attendait Martin Barré pour son tableau 57-100 x 100-A (source : Artnet). Attendue au plus haut à 150 000 €, la toile était en effet propulsée jusqu’à 240 000 €. À coup de touches sombres et de tons chauds, limités à quelques couleurs, l’artiste structure le vide par une mise en abyme : il dessine un carré dans le carré grège de sa toile. Circonscrit à l’intérieur de la figure géométrique délimitée par des lignes nettes, l’espace se concentre et semble plus dense. Une échappatoire a cependant été prévue vers le haut, tandis qu’à extérieur du carré, les formes se font plus libres et imprécises. Optant pour une économie de moyens au milieu des années 1950, Barré joue avec l’espace vierge de sa toile pour créer une dynamique, destinée à faire «sortir de lui-même celui qui la regarde». Si l’artiste a fait quelques infidélités à la géométrie avec ses lignes courbes divisant la toile, le trait droit reste sa prédilection. Une radicalité géométrique à rapprocher de la démarche de Malevitch. Le carré, fragmenté ou non, est en effet un leitmotiv du peintre. On le retrouve aussi bien dans le format de ses toiles et dans les formes tracées pour structurer le vide, que dans l’application de la peinture au couteau en régulier semis de touches géométriques ou dans les zébrures à l’aérosol, cantonnées à cette figure parfaite. De facture moins rigoureuse, la toile 60-T-25, peinte par l’artiste en 1960, ne suscitait pas une telle ardeur, trouvant toutefois preneur à 75 000 € (voir à la une de la Gazette n° 13).
Dimanche 27 avril, Versailles.
Versailles Enchères SVV.


Hans Hartung (1904-1989), T 1973- E43, 1973, acrylique sur toile, 100 x 73 cm.
Frais compris : 52 710 €.
Tourbillon de lignes
Si Maurice Utrillo atteignait 150 600 € frais compris avec le Boulevard des Batignolles peint en 1924, Hans Hartung était l’autre star de cette prestigieuse vacation pascale. Trois acryliques sur toile, provenant de la collection Guy Froissart, recueillaient 159 360 € frais compris. Répertoriés dans les archives de la fondation Hartung-Bergman, ils figureront au catalogue raisonné de l’œuvre du peintre. T 1969-H 17, 1969 , présenté en page 99 de la Gazette n° 15, obtenait 69 000 € frais compris. Notre acrylique, réalisé quatre ans plus tard, lui emboîtait le pas. Il a été peint juste après qu’Hans Hartung eut emménagé à Antibes avec son épouse Anna-Eva Bergman. Sa maison-atelier, bâtie au cœur d’une oliveraie, révèle tout l’intérêt du peintre pour l’architecture, la construction et la force de gravité, qui caractérisent l’esprit du Bauhaus. Durant cette dernière période, l’intensité créative d’Hans Hartung augmente à un point tel que, au cours de la dernière année de sa vie, il exécutera plus de trois cent soixante œuvres. Il travaille plus particulièrement la lumière, qui conquiert dorénavant tout l’espace du tableau. En quête d’expressions nouvelles, Hans Hartung use de compresseurs, de vaporisateurs pour créer les fonds. Il invente aussi des outils spécifiques, emploie également des supports inusités à l’image du carton baryté. Explorant toute la dynamique de son imaginaire, Hans Hartung mène le spectateur dans l’intimité du signe et renouvelle ainsi le traitement spatial des motifs abstraits. Comme ici, le sujet n’est plus centralisé, ni enfermé dans l’espace du tableau. Les lignes enchevêtrées cassent les cadres habituels de la composition ; devenues symbole, elles représentent de multiples chemins conduisant vers un ailleurs.
Cannes, dimanche 20 avril.
Besch Cannes Auction SVV.

Raoul Dufy (1877-1953), Bateaux bleus, huile sur toile signée et dédicacée, vers 1950, 46 x 55 cm.
Frais compris : 206 910 €.
Danse de voiliers
Raoul Dufy a fait de la mer l’une de ses plus vives sources d’inspiration. À son contact, et en Normand résolu, il pratique dès l’adolescence l’art pictural. Fasciné par les activités portuaires, il représente souvent Le Havre, sa ville natale, qu’il peint aussi bien dans des tableaux magistraux telle la Fête nautique, datée 1925, que dans des gouaches comme La Mer au Havre, toutes deux conservées aujourd’hui au Musée national d’art moderne de Paris. Avec autant d’habileté, Raoul Dufy met en scène des régates ; événements à la fois sportifs et festifs, elles retiennent à plusieurs reprises son attention et célèbrent son attachement profond à la mer. C’est à cette série picturale qu’appartient notre toile, dédicacée «À Freddy». Provenant d’une succession régionale, elle a été peinte durant les dernières années de la vie de l’artiste. À cette époque, il tend vers un plus grand dépouillement et son enjouement s’enrichit d’une intensité nouvelle. Le tableau, exposé à plusieurs reprises outre-Atlantique, atteint un éclat presque jubilatoire dans les tonalités bleues. L’artiste y joue merveilleusement avec la verticalité élancée des voiles claquant au vent. La composition, travaillée en couleurs vives, est dotée d’une intense vibration lumineuse. Dufy, issu d’une famille de fervents musiciens, accorde le timbre de chaque note avec celui des notes voisines. La gamme bien orchestrée met parfaitement en valeur l’animation fébrile de la rade. Avec des moyens d’une extrême sobriété, elle restitue à la fois toute la poésie et l’effervescence des bateaux dans un port. Après un rude tournoi d’enchères, notre toile, espérée autour de 110 000 €, amerrissait dans la collection d’un particulier français amoureux de l’art nautique.
Honfleur, dimanche 20 avril.
Honfleur Enchères SVV.

Carlos Cruz-Diez (né en 1923), Physichromie n° 250, 1966, acrylique et lamelles de PVC sur panneau dans un cadre en bois peint, 101 x 101 cm (détail).
Frais compris : 287 000 €.
Cruz-Diez, op art !
Au printemps dernier, avec l’exposition «Dynamo», le Grand Palais faisait grâce à Serge Lemoine le point sur «un siècle de lumière et de mouvement dans l’art». Y figurait en bonne place un artiste vénézuélien venu s’installer en 1960 dans notre pays, Carlos Cruz-Diez. Cette année, il était à nouveau à l’honneur, mais sur la scène des enchères, en remportant à 230 000 € un record français (source : Artnet) avec ce relief optique de 1966 intitulé Physichromie n° 250, qui prend également la huitième place de son palmarès mondial. Il avait été directement acquis chez l’artiste et n’a pas changé de mains jusqu’à notre vente. Les premières physichromies datent de 1959, définies par leur auteur comme des «pièges à lumière». En frappant les lamelles de l’œuvre, dotées chacune d’une couleur physique particulière, cette dernière produit une nouvelle gamme chromatique qui varie en fonction de sa direction et de la position du spectateur. Cette nouvelle palette est composée de «couleurs-lumières». L’artiste dit proposer «la couleur autonome. Sans anecdote, dépourvue de symbolisme, en tant que fait évolutif qui nous implique». Dans ces œuvres, la couleur est évolutive et entre en interaction avec le spectateur, quitte à provoquer chez lui un sentiment de vertige dû à la perte de repères que cela induit. Théoricien de la couleur, Cruz-Diez mènera également d’autres expérimentations qui feront de lui l’un des maîtres de l’art optique. Elles ont pour nom «induction chromatique», «transchromie» ou encore «chromosaturation»… Un univers à scruter en mouvement, de près comme de loin.
Mardi 29 avril, Espace Tajan.
Tajan SVV.

Henry Moret (1856-1913), Côte rocheuse aux grands arbres, 1896, huile sur toile, 54 x 65 cm.
Frais compris : 26 400 €.
Le souffle côtier
Au moment où Guingamp gagnait la coupe de France de football, les écoles bretonnes étaient à l’honneur à Brest. Henry Moret, l’un des chantres du pays armoricain, menait la symphonie des enchères. Originaire du Cotentin, cet élève de Gérôme et de Jean-Paul Laurence découvre la Bretagne en 1875 ; il est alors en garnison à Lorient. Une dizaine d’années plus tard, rallié à Gauguin et à ses confrères, il fréquente l’auberge Gloanec, à Pont-Aven où il est séduit par les leçons des nabis. Il les retrouve au Pouldu, chez Marie Poupée. Tombé sous le charme de la région, Henry Moret s’installe en 1896 dans le petit port de Doëlan, dans le Finistère. De là, il parcourra en infatigable promeneur les côtes et les îles bretonnes. D’abord fortement influencé par le synthétisme, il glisse ensuite vers un art qui associe subtilement la formule de Pont-Aven et la technique impressionniste. L’artiste, vite soutenu par la galerie de Paul Durand-Ruel, représente ainsi des vues de Belle-Ile, Groix, Ouessant, Clohars-Carnoët, Pont-Aven, Moëlan. Avec habileté, il peint les roches de la Côte sauvage comme le dévoile notre tableau rentoilé. Provenant d’une collection particulière, elle figurera au catalogue raisonné de l’œuvre, sous la direction de Jean-Yves Rolland. La composition, vigoureusement bâtie, est dépourvue de tout détail inutile. Éliminant l’anecdotique, elle transcrit l’essentiel. D’une facture vibrante, elle se caractérise par une mise en page résolument novatrice. Jouant des raccourcis audacieux, elle s’avive d’une magnifique palette lumineuse associant les roses aux verts et aux rouges. Vivement débattue entre divers amateurs et le négoce, notre splendide Côte rocheuse rejoint finalement la collection d’un grand amateur.
Brest, samedi 3 mai.
Thierry - Lannon & Associés SVV.

René Goscinny (1926-1977), Albert Uderzo (né en 1927), planche 12 d’Astérix et Cléopâtre (1965), encre de Chine, 48 x 38,5 cm.
Frais compris : 151 200 €.

© 2014 LES ÉDITIONS ALBERT RENÉ / GOSCINNY - UDERZO
Potion magique !
Trois planches d’Uderzo pour deux aventures du plus célèbre des Gaulois totalisaient 378 000 € frais compris. Celle des Lauriers de César ayant fait l’objet du Coup de cœur, page 10, de la Gazette n° 17 empochait 95 000 €. Obélix y tenait la vedette en lançant, ivre, un tonitruant «farpaitement». Dans la plus valeureuse, 120 000 €, issue du sixième album de la série, Astérix et Cléopâtre (publié en 1965), le tailleur de menhirs se distingue également… Panoramix lui refuse une énième fois l’administration d’une louche de potion magique puisque, comme tout le monde le sait, Obélix est tombé dedans étant petit. Il est ainsi le seul sur lequel elle a un effet permanent. Nos amis ont rallié les rives du Nil pour aider l’architecte Numérobis, un ami du druide, à édifier en un temps record un palais que la belle Cléopâtre offrira à Jules César. La reine désire en effet rivaliser avec la magnificence de l’architecture romaine. L’intervention magique des Gaulois permettra à Numérobis de satisfaire la souveraine, en faisant au passage de notables avancées sociales. La potion magique évite en effet, comme on le voit dans notre planche, de recourir aux coups de fouet pour stimuler les ouvriers. Ils ne sont pas des esclaves et sont même très bien payés, comme le souligne l’architecte. S’en suit une spectaculaire démonstration par nos héros de la force surhumaine que donne ce breuvage, utilisé ici non pas à des fins belliqueuses, mais uniquement constructives. Habitué à jongler avec ses menhirs, Obélix montre la même maîtrise avec des blocs de pierre quadrangulaires. L’album a d’abord été publié dans Pilote entre le 5 décembre 1963 et le 24 juin 1964. L’annonce parue dans le journal clamait : «14 litres d’encre de Chine, 30 pinceaux, 62 crayons à mine grasse, 1 crayon à mine dure, 27 gommes à effacer, 38 kilos de papier, 16 rubans de machine à écrire, 2 machines à écrire, 67 litres de bière ont été nécessaires à la réalisation de cette aventure», histoire de moquer la superproduction de Mankiewicz avec Liz Taylor et Richard Burton, sortie elle aussi en 1963.
Mercredi 7 mai, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Kapandji - Morhange SVV.

Jean-Paul Riopelle (1923-2002), Sans titre, 1964, huile sur toile, 92 x 73 cm.
Frais compris : 126 000 €.
Riopelle 1964
Adjugée 100 000 €, cette huile sur toile de Jean-Paul Riopelle de 1964 respectait son estimation. Nos fidèles lecteurs l’auront sans doute reconnue, l’œuvre ayant déjà fait l’objet d’un encadré page 51 de la Gazette n° 18. Comme il y était dit, Riopelle se défendait de faire de l’abstraction, affirmant «essayer de comprendre ce qu’est la nature, à partir non pas de la destruction de cette nature, mais vers le monde». Lorsqu’il peint notre tableau, cette réflexion se fait plus explicite. Il réalise à cette époque de nombreux dessins représentant par exemple des hiboux ou des cailloux, histoire de se documenter plus avant. Ces feuilles donneront lieu à des lithographies. Le peintre canadien s’installe à Paris en 1947, à une période où la cité est encore perçue comme le cœur du monde artistique. Pourtant, le centre de gravité de celui-ci glisse irrémédiablement vers New York, où l’expressionisme abstrait s’apprête à éclabousser la scène créative. L’abstraction parisienne se fera lyrique, et Riopelle en sera l’un des représentants, usant du couteau pour «rendre en couleurs lourdes et diffractées la présence tellurique de la nature et ses mouvements intimes», comme l’explique dans le Dictionnaire de l’art contemporain (éditions Hazan) François-Marc Gagnon, alors professeur au département d’histoire de l’art de l’université de Montréal. Le peintre vivra une longue relation avec l’une des figures de l’école new-yorkaise, Joan Mitchell. Elle s’installe en France en 1955, revivifiant l’aventure abstraite française.
Mercredi 14 mai, Salle 7 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés SVV.

Henri Lebasque (1865-1937), Jeune Femme à son ouvrage, huile sur toile signée, 73 x 92 cm.
Frais compris : 123 000 €.
Lebasque et Rancinan
Les «Floralies» versaillaises faisaient le grand écart entre notre paisible jeune femme de bonne éducation et les débauches excentriques de Gérard Rancinan. Mis en scène dans un monumental tirage argentique de 2013, Le Festin des Barbares, créait l’événement en étant sanctifié à 260 000 €. Un record mondial pour une œuvre de l’artiste iconoclaste, selon la base Artnet (voir Gazette n° 19, page 101). Un point dessus, un point dessous… Concentrée sur son ouvrage, assise sur sa jambe repliée, comme une fillette dans un canapé trop grand, la demoiselle de Lebasque s’applique à un travail d’aiguille tout en précision, comme l’ont fait des générations avant elle… une activité que les femmes libérées de Rancillac ne manqueraient pas de tourner en dérision ! Pourtant, une grande sérénité se dégage de ce tableau, image de la simplicité du quotidien. Le sujet est cher au peintre, qui brossa avec prédilection les siens dans leur environnement familier pendant plus de trente ans. L’artiste joue ici avec audace et brio de la palette des rouges, allant de l’orangé aux tons pourpres. Il met en valeur le visage de la jeune femme en choisissant une couleur complémentaire pour son corsage, le bleu agrémenté de quelques pointes de vert. Il ose en outre l’opposition des motifs curvilignes du canapé, des carreaux cloisonnés de noir de la jupe, et de la couleur quasi uniforme de la veste pour renforcer la présence de son modèle. Un esprit similaire est sensible dans La Cigarette, conservée au musée d’Orsay. Le peintre s’appuie cette fois sur les rayures bleues et jaunes tantôt horizontales, tantôt verticales, de la robe de sa fumeuse, écho subtil et contrasté aux bandes roses et jaunes du papier peint formant l’arrière-plan. Si Lebasque a parfois été assimilé aux Fauves, avec lesquels il a exposé et dont il était l’ami, il doit en réalité à la lumière du Midi sa touche si personnelle, vibrante et sensible.
Dimanche 18 mai, Versailles.
Éric Pillon Enchères SVV.

Edvard Munch (1863-1944), L’Angoisse ou le Soir, 1896, lithographie imprimée en deux tons, épreuve d’essai sur vélin fort, toutes marges, 43,5 x 42 cm, la feuille 57,2 x 43 cm.
Frais compris : 700 640 €.

©THE MUNCH-MUSEUM/THE MUNCH-ELLINGSEN GROUP - ADAGP, PARIS 2014
Munch et l'angoisse
Une autre couverture de la Gazette était célébrée cette semaine, celle du numéro 17 où se déployait la fantomatique cohorte de spectres de l’épreuve d’essai de L’Angoisse d’Edvard Munch, qui caracolait à 560 000 € d’après une estimation de 120 000. Il s’agit du plus haut prix enregistré pour ce sujet (source : Artnet). Le 1er mai 2008, une épreuve numérotée 16 avait culminé à 892 200 $ frais compris (573 014 €) chez Sotheby’s à New York. La nôtre réalise également un record français pour une estampe de Munch. La première composition sur ce thème date de 1889. Il s’agit d’un dessin, suivi en 1894 par une toile conservée au musée Munch d’Oslo et réalisée une année après Le Cri. Sa situation financière précaire pousse l’artiste norvégien à s’intéresser aux estampes, dont il acquiert les fondamentaux lors d’un premier séjour parisien. En 1895, la publication de la lithographie du Cri dans La Revue blanche lui apporte une reconnaissance internationale. Notre composition a pour sa part été imprimée à Paris pour Auguste Clot à cent exemplaires, plus quelques épreuves d’essai dont la nôtre, pour l’Album des peintres graveurs d’Ambroise Vollard. Elle figure dans la table comme un bois, alors qu’il s’agit d’une lithographie… La chose était plausible au regard de la performance technique de Munch, qui parvient à graver la pierre comme s’il le faisait sur ce matériau plus tendre. L’artiste a d’ailleurs aussi réalisé un bois (45,9 x 37,8 cm la composition), imprimé à environ cinquante exemplaires, dont vingt-six en noir. L’excellent état de conservation de notre épreuve, sans encadrement ni restauration, a concouru à la performance qu’elle a réalisée.
Vendredi 23 mai, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Ferri SVV. M. Lecomte.

Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), Lavandière, toile, réentoilée, 29 x 34 cm.
Frais compris : 324 896 €.
Lavandière par Renoir
Attendue entre 150 000 et 200 000 €, cette petite toile de Renoir était poussée à 260 000 €. Son sujet, une lavandière, est relativement rare pour l’artiste sur le marché. La base de données Artnet n’en recense que six, dont quatre sont des dessins. Dans son Dictionnaire amoureux de la Loire, l’écrivaine Danièle Sallenave note que «la lavandière est un sujet pittoresque pour la littérature et pour la peinture, qui ne restituent pas toujours les dures réalités du métier». Après avoir évoqué le Dominiquin et Paul Guigou, elle décrit la manière dont Renoir le traite : «Une beauté pulpeuse, populaire, les cheveux en bataille, la hanche et la croupe saillantes, le front en sueur». Le Baltimore Museum of Art conserve de lui des Lavandières dépeintes en 1888 à l’huile sur toile, une époque où il exécute quelques-unes de ses toiles les plus importantes inspirées par la vie rurale. Entre la Danse à la ville et la Danse à la campagne – deux toiles peintes en 1883 et conservées au musée d’Orsay –, l’artiste a fait son choix. Son rejet des «cols raides» était déjà sensible dans ces deux œuvres, une franche gaité irradiant de la seconde, au contraire de la première, nécessairement plus compassée. Il pestait à Paris contre le prix que coûtaient les modèles, un inconvénient disparaissant à la campagne, les modèles l’étant bien souvent sans même le savoir ! Accaparé par sa tâche, cette jeune femme ne prête aucune attention à ce qui l’entoure, le peintre en faisant un motif coloré qui s’intègre parfaitement à son environnement. Une harmonie à laquelle ont été sensibles les enchérisseurs de notre toile.
Mercredi 21 mai, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Mathias SVV, Baron - Ribeyre & Associés SVV, Farrando SVV. Cabinet Perazzone - Brun.

Nicolau Antonio Facchinetti (1824-1900), Paysage du Brésil, 1891, huile sur toile, 39 x 78 cm.
Frais compris : 162 448 €.
Un Italien au Brésil
Nicolau Antonio Facchinetti est né à Trévise, en Italie, mais c’est au Brésil qu’il a fait l’essentiel de sa carrière. En témoigne ce crépusculaire paysage daté de 1891, crédité de 130 000 € d’après une estimation haute de 4 000. Il remporte un record français pour l’artiste et prend la troisième place sur le plan mondial (source : Artnet). Les autres paysages de son palmarès déploient des ciels clairs et limpides. Une longue inscription en brésilien, tracée au dos, indique que notre œuvre a été réalisée d’après une vue de décembre pour le baron de Mesquita et représente la Serra dos Órgãos, une chaîne montagneuse de l’État de Rio de Janeiro. On distingue dans le lointain le Dedo de Deus (le «doigt de Dieu»), qui culmine à 1 692 mètres. On notera que le rentoilage du tableau et les restaurations signalées n’entamaient en rien l’ardeur des enchérisseurs. Arrivé dans le pays à l’âge de 25 ans, Facchinetti deviendra le peintre de paysages attitré de la famille impériale brésilienne et d’une bonne partie de la haute société. Sa manière se caractérise par une extrême précision, l’artiste n’hésitant pas à prendre des risques pour trouver le point de vue idéal de ses panoramas. Les prenant sur le vif sur une feuille de papier, il les transpose ensuite en atelier sur des toiles de format restreint grâce à un calque, la peinture étant travaillée à l’aide d’une fine plume d’acier. Cherchant autant à traduire le plus fidèlement possible la réalité topographique du site que l’atmosphère qui s’en dégage, il se montre particulièrement attentif à la lumière. Le coucher de soleil finissant qui embrase nos montagnes ne pouvait donc que le séduire. Il a bien entendu représenté la baie de Rio sous tous les angles, cette thématique singularisant d’autant plus l’objet, plus continental, de notre toile. L’artiste avait l’habitude de noter au dos de ses œuvres les sujets, leurs commanditaires et leurs dates d’exécution. Un peintre aussi précis que rigoureux.
Mercredi 21 mai, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Mathias SVV, Baron - Ribeyre & Associés SVV, Farrando SVV. M. Chanoit.

Prosper Mérimée (1803-1871), Album de 71 aquarelles provenant de la collection personnelle du docteur Parturier, dont cette aquarelle représentant une Éclipse en Avignon en 1842, 12 x 14 cm. Frais compris : 37 283 €.
Mérimée aquarelliste
Cet album, lot phare d’une vente saintaise, répondait à toutes ses attentes. Ayant d’abord appartenu à Mme Delessert, maîtresse de Prosper Mérimée, il entre ensuite dans les collections du docteur Maurice Parturier (1888-1980), éditeur de la correspondance générale de l’écrivain. Réunissant plusieurs copies de tableaux de Goya, de Murillo et de Vélasquez, il dévoile d’abord un goût certain pour l’hispanisme. Entre 1838 et 1848, le public peut admirer, au Louvre, la célèbre collection de tableaux espagnols réunie par le roi Louis-Philippe 1er ; elle aura d’ailleurs une grande influence sur la formation des futurs impressionnistes. Notre album illustre aussi un intérêt pour l’histoire. Prosper Mérimée, archéologue, nommé en 1834 inspecteur général des Monuments historiques, se lance sur les routes de France à la découverte du patrimoine architectural. Préservant l’abbaye de Saintes de sa destruction, il dessine de nombreux édifices tels les alignements de Carnac. Dévoué à la sauvegarde des sites anciens, il dresse en 1840 une liste de mille monuments en péril, pour lesquels il réclame l’assistance de l’État. Très observateur, Prosper Mérimée représente également des phénomènes scientifiques à l’instar de cette éclipse solaire en Avignon. L’aquarelle qu’il a peinte sur le vif le 8 juillet 1842, se distingue par des camaïeux subtils de bleu et de noir. Proche de l’abstraction, elle dévoile tout le savoir-faire de l’artiste. Mandatée par l’État, c’est la conservatrice des musées de La Rochelle qui a acheté l’album. Il va prochainement rejoindre la médiathèque de l’architecture et du patrimoine, installée dans l’ancien séminaire de Conflans, à Charenton-le-Pont, renfermant le Centre de recherche sur les monuments historiques.
Saintes, samedi 24 mai.
Geoffroy - Bequet SVV. Cabinet Philippe Ravon.   

Victor Hugo (1802-1885), Ruines d’un château fantastique au pied d’une mer avec des bateaux naufragés, dessin à l’encre brune et lavis, signé et daté « Guernesey, 1857 », 24,7 x 18 cm.
Frais compris : 124 950 €.
chateau gothique par victor hugo
Victor Hugo, poète, romancier et dramaturge, se révèle aussi un dessinateur hors pair. Dès l’enfance, il remplit des cahiers d’études graphiques faites selon les caprices du hasard. Lecteur assidu des Voyages pittoresques, il accomplit de nombreux séjours, par exemple dans le nord de la France. Ses carnets décrivent ainsi des paysages, déjà empreints de notations romantiques. En compagnie de Juliette Drouet, Victor Hugo voyage dans les années 1840 en Allemagne, notamment sur le Rhin. Les forêts ténébreuses, les ruines des anciens châteaux médiévaux, ou burg, incitent l’artiste à amplifier son goût pour le fantastique. Se libérant des contraintes de l’écriture, il élabore un monde de contrastes où tout apparaît déconstruit et reconstruit sous l’effet de son imagination phénoménale. Condamné à l’exil par Napoléon III, l’écrivain arrive en 1852 à Jersey, puis s’installe trois ans plus tard à Guernesey, où il achète une maison, Hauteville House. Face à l’océan, il renouvelle son inspiration et développe également d’autres moyens techniques, propres à traduire son effervescence créatrice : des pochoirs, des découpages, des empreintes… Ce sont également de larges frottis rehaussés de gouache blanche à l’instar de notre dessin. Ici, les contours du burg apparaissent entièrement noyés et il est impossible de discerner où finit l’architecture et où commencent le ciel, l’océan. Diluant ainsi la réalité, Victor Hugo atteint le fantastique, entre ombre et lumière. Annoncé autour de 30 000 €, ce dessin faisait vivement défiler les enchères pour être emporté par un acheteur français au quadruple des estimations.
Strasbourg, samedi 17 mai.
Hôtel des ventes des notaires du Bas-Rhin. M. Rebert.

Théodore Chassériau (1819-1856), Deux femmes demi-nues de dos (esquisse), huile sur toile, réentoilée, 40,4 x 32,5 cm.
Frais compris : 108 460 €.
Une étude de Chassériau
Exécutée à l’huile sur toile, cette étude de Théodore Chassériau pour Le Retour de la guerre était attendue autour de 20 000 €. Il fallait prévoir de batailler jusqu’à 85 000 € pour l’emporter. Nos deux femmes à moitié dévêtues s’appuyaient à la monture d’un guerrier, le passé étant ici de mise puisque les fresques de Chassériau, auxquelles elles appartenaient, furent détruites dans l’incendie du palais d’Orsay allumé par les communards dans la nuit du 23 au 24 mai 1871. Dans La Débâcle, Émile Zola décrit «l’incendie immense, le plus énorme, le plus effroyable, le cube de pierre géant, aux deux étages de portiques, vomissant des flammes (…) et là, le pétrole versé à pleines tonnes dans les quatre escaliers, au quatre angles, avait ruisselé, roulant le long des marches des torrents de l’enfer». C’est pour l’escalier d’honneur que l’artiste avait composé entre 1844 et 1848 ces scènes allégoriques de la guerre et de la paix, considérées comme son chef-d’œuvre. Il n’en reste pas grand-chose, les fresques ayant ensuite été laissées à l’air libre durant vingt-sept ans, 60 mètres carrés étant finalement sauvés avant l’enlèvement des ruines – pour laisser place à la gare d’Orsay – par le Comité Chassériau, initié par le petit-cousin du peintre, le baron Arthur Chassériau, et Ary Renan. Transférés sur toile, des fragments ont été donnés au musée du Louvre, mais hélas entreposés dans les caves, ils furent cette fois les victimes de l’inondation de 1910. Le département des arts graphiques du musée conserve aussi des feuilles d’étude pour ce décor. Nos deux jeunes femmes se retrouvent pour leur part sur une copie à l’aquarelle également au Louvre. Elles possèdent d’indéniables accents orientalistes, Chassériau ayant en 1846 effectué un voyage en Algérie, lequel confirma l’attrait pour la couleur et les sujets romantiques initiés à partir de 1842.
Mercredi 28 mai. Salle 1 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés SVV. MM. Dubois, Preda.
Eglon Hendrick Van der Neer (1634-1703), La Grande Dame, toile, signée et datée « E Van der Neer, fec./1665 », 64 x 55,5 cm.
Frais compris : 608 000 €.
Belle dame en son palais
Cette mystérieuse jeune dame attisait la convoitise des amateurs. Annoncée autour de 300 000 €, elle était l’objet d’une vive lutte entre la salle et une douzaine de téléphones. Provenant d’une demeure du Bourbonnais, elle affiche un beau pedigree, puisqu’elle a appartenu aux collections de Coclers, un portraitiste liégeois ; après avoir rejoint celles de Piérard, elle embellit ensuite la demeure des frères Pereire, puis entre, à la fin du XIXe siècle, chez le baron Rodolphe Hottinguer. Restée dans la descendance, elle réapparaît ainsi cent quarante ans plus tard. Proposée en bon état, elle est signée d’Eglon Hendrick Van der Neer, un peintre hollandais qui connut un vif succès au milieu du XVIIe. D’abord élève de son père, Aart Van der Neer, il parachève son apprentissage auprès de Jacob Van Loo. En 1654, il se rend à Paris attiré par la réputation de l’école française. Après un séjour de cinq ans, il regagne Amsterdam, où il épouse Maria Wagensvelt, fille d’un riche secrétaire du tribunal de Schiedam. Lui apportant une dot cossue, elle le rend aussi père de seize enfants. À cette époque, il se spécialise dans des scènes d’intérieur, animées de personnages, lui valant vite réputation et prospérité. Notre toile, proche de La Jeune Femme au plat d’huîtres, conservée à Vienne au Liechtenstein Museum, est servie par une technique extrêmement virtuose, à la fois fine et lisse. La composition, ludique et esthétique, joue des effets lumineux ainsi que d’un clair-obscur savant. On notera l’équilibre des proportions, la pénétrante analyse géométrique de l’espace et la parfaite harmonie des couleurs. Eglon Hendrick Van der Neer travaille habilement le rendu de matériaux les plus divers : soie cerise, satin blanc, chatoyant tapis d’Orient négligemment jeté sur une balustrade. Très disputée entre des musées, des particuliers et le négoce international, notre Grande Dame était adjugée à un grand collectionneur étranger qui l’emporta au téléphone.
Moulins, lundi 26 mai.
Moulins Enchères Sadde SVV. Cabinet Turquin.
Bernard Buffet (1928-1999), Bernard David en torero, 1963, huile sur toile, 130 x 97 cm.
Frais compris : 311 750 €.
Les Buffet de Gany
Issues de la succession de Jeanne David, huit huiles sur toile de Bernard Buffet totalisaient 1 283 000 € frais compris. Elles affichent un pedigree de première classe pour le peintre, Jeanne étant l’épouse d’Emmanuel David, le galeriste l’ayant découvert. Celui-ci quitte le monde des affaires en 1942 pour ouvrir, avec Armand Drouant, une galerie portant leurs deux noms dans laquelle on peut voir des valeurs consacrées et des œuvres de jeunes peintres, comme Jean Carzou. En mars 1948, c’est au tour d’un garçon de 19 ans d’entrer en scène, Bernard Buffet. Il participe au prix de la jeune peinture organisé par la galerie et les débats qui l’entourent, ainsi que le départ du jury du célèbre docteur Maurice Girardin, qui le soutient, attireront l’attention d’Emmanuel David. En 1956, les deux galeristes se séparent et Emmanuel s’installe au 6, avenue Matignon avec un nouveau comparse, Maurice Garnier. Les liens d’amitié et de confiance unissant le peintre et son galeriste ont été scellés dès le départ par un contrat d’exclusivité, qui perdura lorsque Maurice Garnier défendit seul les intérêts de Buffet. Ce dernier était très lié avec le couple, Gany, le surnom de Jeanne, étant une femme aussi belle que charismatique. En témoigne la dédicace apposée sur le tableau le plus bataillé, le toréador de 1963 reproduit, adjugé 250 000 € d’après une estimation haute de 100 000. Datée de 1956, une vue du Sacré-Cœur de Montmartre carillonnait moyennant 210 000 €, 175 000 revenant à La Place des Vosges (97 x 130 cm) décrite la même année. 105 000 € s’affichaient aussi bien sur Le Muséum, le longicorne jaune (130 x 89 cm) de 1963 que sur un fier Clairon (149 x 89 cm) dépeint en 1987. À noter également, les 92 000 € d’une Tête d’homme (117 x 89 cm) de juin 1958 portant au dos une grande dédicace à Pierre Bergé, dont il avait été jusque-là le compagnon.
Mercredi 4 juin, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Fraysse & Associés SVV. Cabinet Maréchaux.
Attribué à Gaspar van den Hoecke (1595-vers 1648), Tulipes et iris dans un vase de jaspe, panneau de chêne parqueté, monogramme « JB », 35,8 x 26 cm.
53 550 € frais compris.
Oudry et Hoecke
Les tableaux anciens remportaient les meilleurs résultats, Jean-Baptiste Oudry et son atelier montant sur la première marche du podium, grâce aux 100 000 € prononcés pour sa Poule de Houdan et ses petits dans un paysage et son Canard et sa cane dans un paysage, datés de 1728. La peinture anversoise du XVIIe siècle n’était pas en reste avec les 42 000 €, estimation dépassée, prononcés pour ces Tulipes et iris dans un vase de jaspe, attribuées à Gaspar Van den Hoecke. Devenu maître en 1603, après avoir suivi l’enseignement de Juliaen Teniers, spécialiste des fleurs, l’artiste délivre derrière l’apparente innocence de ses bouquets un message philosophique caché. Époque de grandes découvertes, mais aussi de conflits religieux dans le nord de l’Europe, la Renaissance humaniste s’interroge aussi sur la place de l’homme dans l’univers et sur la vanité de ses prétentions terrestres. L’âge d’or des marchands hollandais et flamands s’épanouit au XVIIe siècle, au même titre que les tulipes, dont les bulbes s’achètent à prix d’or. La spéculation va bon train, jusqu’à l’effondrement du marché, en 1637. Composant l’essentiel de notre bouquet, les chatoyants pétales de cette liliacée capable de susciter la folie des hommes sont là pour nous rappeler le caractère éphémère des richesses… Une tulipe fanée est d’ailleurs tombée sur la table, devant un papillon évoquant quant à lui la fragilité et la brièveté de la vie terrestre. Symbole de l’âme, l’insecte témoigne que seule une vie vertueuse permet d’espérer en la résurrection, d’échapper à la souillure du péché et à la menace de la corruption suggérées par la mouche noire, posée dans l’angle opposé de la composition. D’autres éléments servent d’allégories à la vanité, tels les coquillages, «naturalia» collectionnés pour leur exotisme, et le luxueux vase de jaspe, comptant parmi ces «artificialia» également très prisés des cabinets de curiosités.
Mardi 3 juin, Neuilly-sur-Seine.
Aguttes SVV. M. Pinta, Cabinet Turquin.
Jiang Shanqing (né en 1961), Xue Er, encre sur papier, 215 x 92 cm.
Frais compris : 189 440 €.
Jiang Shanqing
Dès le vendredi 6 juin, la spécialité de la semaine suivante, l’art asiatique, faisait des étincelles dans le domaine contemporain avec les 1 014 400 € frais compris récoltés par douze œuvres de Jiang Shanqing, peintre chinois né en 1961 à Haining. Dans un palmarès international uniquement constitué d’encres et couleurs sur papier, celle reproduite, baptisée Xue Er, enregistrait à 148 000 € un record mondial pour l’artiste (source : Artnet). Elle détrônait Drizzly (60 x 56 cm), adjugée 1 265 000 CNY frais compris (160 935 €) le 2 juin 2012 chez Poly. Dans notre vente, d’autres résultats peuvent être retenus, comme les 135 000 € d’une encre sur toile, Jia Zhi (215 x 90 cm), 105 000 € étant partagés par Kuai Er (135 x 98 cm) et par Bi You (100 x 100 cm), deux encres sur papier. Citons encore les 96 000 € de Jue Wen (125 x 90 cm), une encre sur toile dans laquelle apparaissent des calligraphies. En 1983, Shanqing a étudié auprès de Qian Juntao, qui l’a initié à cet art ainsi qu’à la peinture, au découpage, à l’imprimerie et à la littérature. Cette année, à Paris Art Fair, la galerie Ifa (Bruxelles, Shanghai) lui consacrait une exposition monographique. Il déclarait à cette occasion : «Ces dernières années, je me suis éloigné de la peinture traditionnelle pour m’orienter vers l’abstraction», et d’ajouter : «Lorsque je réalise une œuvre, je fais le vide dans ma tête, et ma culture accumulée depuis l’enfance jaillit et me guide à mesure que je peins.» Le critique et historien d’art Yves Kobry considère pour sa part que «si la source d’inspiration de Jiang Shanqing est profondément chinoise tant par l’esprit qui l’habite que par les techniques employées, elle n’est pas étrangère pour un Occidental et rappelle par la dynamique gestuelle certains artistes du XXe siècle comme Jackson Pollock.»
Vendredi 6 juin, salle 14 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV.
Bahman Mohassess (1931-2010), Nature morte aux poissons, pot et bouteille, 1973, huile sur toile en triptyque, 45 x 115 cm.
Frais compris : 85 000 €.
Bahman Mohassess
Ce triptyque de Bahman Mohassess de 1973 était estimé au plus haut 15 000 €. Il en provoquait 68 000 €, décrochant ainsi un record français pour le peintre et sculpteur iranien. Il gagne même la deuxième position de son palmarès mondial (source : Artnet), prenant la place d’une huile sur toile de 1976, Tiresia did not know how much about the future (100 x 70 cm), adjugée 98 500 € frais compris (62 220 €) le 25 octobre 2011 chez Christie’s à Dubaï. Cet artiste a fait l’objet d’un documentaire, Fifi hurle de joie, réalisé par la cinéaste iranienne Mitra Farahani. Alors qu’elle filmait ses statues dans l’atelier romain de l’artiste, ce dernier mourut, victime d’une hémorragie liée à un cancer non diagnostiqué. Dans une interview donnée au Monde en 2013 à l’occasion de la sortie de ce film, à la question de son statut en Iran, elle répondait : « C’est un mythe. Mais seulement pour une microsociété du monde de l’art». Formé dans l’atelier de Sayad Mohammad Habib-e-Mohammadi, l’artiste a été profondément marqué par ce dernier, notamment concernant la préparation de ses toiles et sa gamme chromatique. Il s’inscrit aux Beaux-Arts de Téhéran, mais les troubles politiques engendrés par la nationalisation du pétrole iranien par le gouvernement de Mohammad Mossadegh, en 1951, l’empêchent d’en suivre les cours. Il participe en revanche à un groupe d’avant-garde animé par le peintre cubiste Jalil Ziapour, le poète dadaïste Houshang Irani et des écrivains. En 1954, il s’installe à Rome, où il fréquente l’Académie des beaux-arts et le peintre et poète iranien Manoutcheher Shaybani. Dix ans plus tard, il retrouve l’Iran et y reste jusqu’en 1968, année de son départ pour Paris, attiré par les événements de mai, avant de regagner Rome. La révolution iranienne provoquera l’anéantissement par les mollahs d’un grand nombre de ses œuvres, lui-même détruisant celles qu’il ne voulait pas laisser à la postérité. Vous l’aurez compris, l’homme avait du caractère, préférant les expositions collectives aux manifestations personnelles, et n’hésitant pas sous le règne du shah à défier la censure.
Mercredi 11 juin, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV.
Achille Etna Michallon (1796-1822), Vue animée de la baie de Naples avec temple, 1819, huile sur toile, 29 x 43 cm.
Frais compris : 124 000 €.
Michallon à Naples
En récoltant 100 000 €, cette huile sur toile d’Achille Etna Michallon prend la troisième place du palmarès mondial de l’artiste (source : Artnet). Vous aurez sans doute reconnu ce paysage sensible ayant déjà fait l’objet d’un encadré page 70 de la Gazette n° 22. Rappelons que le musée du Louvre conserve un dessin préparatoire de cette composition, daté de juillet 1819 et situé à Capo di Monte. Cette feuille a appartenu aux collections du prince Louis de Croÿ. Talent précoce, Michallon est dès 1808 remarqué dans l’atelier de David par le prince Nicolas Borissovitch Ioussoupov, qui le surnomme «le petit Poussin» et lui octroie une pension, jusqu’à ce que les événements politiques écornent un peu sa fortune. L’aristocrate souhaite faire découvrir Rome à son protégé, mais la mère de ce dernier s’y oppose. C’est en tant que pensionnaire du roi qu’en 1816 il part à la découverte de l’Italie. La Ville éternelle et ses trésors sont pour lui un véritable choc. En 1817, il est le premier bénéficiaire du prix de Rome du paysage historique avec Démocrite et les Abdéritains. Comme en témoigne notre tableau, il fréquente également Naples, et là, l’art de Salvator Rosa le subjugue… Cette rencontre teinte d’accents préromantiques la manière néoclassique du jeune homme. Disparu brutalement à l’âge de 26 ans, ce peintre reconnu très tôt de son vivant passe ensuite dans l’oubli. La donation en 1930 au Louvre par la princesse Louis de Croÿ de vingt-sept études en plein air de l’artiste a permis de reconsidérer le travail de celui qui fut, loin de la baie napolitaine, le premier maître d’un certain Jean-Baptiste Camille Corot.
Vendredi 13 juin, salle 16 - Drouot-Richelieu.
Drouot-Estimations SVV. M. Chanoit.
Rudolph Weisse (1859-1927), Le Marchand d’armes devant le palais, 1886, huile sur panneau, 61,5 x 49,5 cm.
Frais compris : 140 800 €.

Weisse chatoyant
Dépeint en 1886, ce marchand d’armes ne travaille pas pour Krupp ou Schneider, les armes blanches qu’il présente à un prince s’apparentant davantage à de précieux objets, comme en témoigne le coffret marqueté qui les contient. Cette vision commerciale exotique plaisait aux amateurs, le tableau étant bataillé jusqu’à 110 000 €, estimation dépassée. Une jolie performance, l’œuvre ayant déjà affronté les enchères à Drouot le 23 juin 2008. Sous le même marteau, elle était créditée de 83 000 €. Le résultat obtenu permet à notre panneau de prendre la cinquième place du palmarès mondial de son auteur, Rudolph Weisse (source : Artnet). Né en Bohème, il est le plus jeune des cinq artistes autrichiens ayant établi des ateliers à Paris dans les années 1880. Il étudie à l’Académie des beaux-arts de Vienne mais n’ira pas au-delà de la classe de peinture générale. Il semble ne pas avoir non plus voyagé en Orient. L’artiste a peut-être choisi la France sur les conseils de Raphaël Ambros, peintre s’installant aussi dans la Ville lumière à cette époque. Dans l’ouvrage sur Les Orientalistes des écoles allemande et autrichienne paru chez ACR Édition en 2000, Martina Haja et Günther indiquent que l’une de ses premières œuvres orientalistes, Le Marchand de curiosités, conservé dans la collection Nadj à Londres, est daté de 1887 et situé à Paris. Notre peinture la précède d’un an. En 1989, à l’Exposition universelle, Weisse décroche une médaille d’or, attestant de son implantation sur le marché de l’art. Comme tous les peintres autrichiens installés à Paris, il subit une forte influence de Jean-Léon Gérôme. Exécutés dans son atelier, regorgeant sans doute d’accessoires et de photographies, ses tableaux à la touche lisse et minutieuse donnent une image idéale et hors du temps de l’Orient lointain.
Lundi 16 juin, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez SVV. M. Chanoit.
Peter Klasen (né en 1935), Le Bon magique, 1965, huile et acrylique sur toile, 162 x 130 cm.
Frais compris : 107 600 €.
Klasen record
Un nouveau record mondial (source : Artnet) était décroché pour l’un des fers de lance de la figuration narrative, Peter Klasen, avec les 86 000 € obtenus par cette huile et acrylique sur toile de 1965 intitulée Le Bon magique. Le 23 octobre 2004, la même maison de ventes la cédait 64 000 €. Elle coiffe un acrylique sur toile de 1965 également, La Stripteaseuse (116 x 89 cm), adjugé 75 000 € le 15 décembre 2013 à Versailles chez Perrin, Royère, Lajeunesse ; l’année 1965 était décidément prisée par les amateurs de Klasen puisque la troisième marche du podium était occupée à 87 880 € frais compris par Court-Circuit (73 x 100 cm), vendu, toujours à Versailles et par la même maison, le 27 avril dernier. Le visage féminin de notre tableau se retrouve dans La Stripteaseuse ainsi que dans plusieurs œuvres de l’artiste des années 1960. Notre toile a en premier lieu appartenu à la collection Mathias Fels, galeriste ayant organisé en 1961 et 1962 deux expositions traçant, entre abstraction et nouveau réalisme, une troisième voie que Michel Ragon nommera «nouvelle figuration». Peter Klasen, d’origine allemande mais installé à Paris depuis 1959, en est l’un des pionniers. En 1965 naîtra la figuration narrative, qualifiée et définie par le critique Gérald Gassiot-Talbot : «Est narrative tout œuvre plastique qui se réfère à une représentation figurée dans la durée par son écriture et sa composition sans qu’il y ait toujours à proprement parler récit». En 2008, notre tableau participait à l’exposition sur ce mouvement organisée au Grand Palais, tout comme à la rétrospective Klasen du Tri postal à Lille, présentée l’année suivante. Jusqu’en 1972, l’artiste fragmentera le corps féminin, le confrontant à des objets plus ou moins identifiables.
Lundi 16 juin, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV.
François-André Vincent (1746-1816), Renaud et Armide, toile, 103 x 131 cm.
Frais compris : 184 940 €.
Réplique record
Non seulement cette toile de François-André Vincent marquait à 148 000 € un record français pour l’artiste (source : Artnet), mais elle était de surcroît préemptée par le musée des beaux-arts de Montpellier. Notons que Renaud et Armide battaient à plate couture une autre toile de Vincent, Arria et Poetus (102 x 124,5 cm), adjugée 78 000 €. Elles affichent le même pedigree, la collection d’un élève du peintre, Julien-Victor Veyrenc (1756-1837), également collectionneur sérieux, passé à la postérité en tant que grand donateur du musée des beaux-arts de Valence, sa région d’origine. Les tableaux étaient inédits sur le marché, étant restés dans la descendance de ce dernier. Le nôtre est une réplique autographe réduite, et apparemment sans variantes, du Renaud et Armide commandé par le comte d’Artois en 1786 et présenté au Salon de 1787. Mentionné dans l’inventaire du frère de Louis XVI au Temple effectué en 1794, il a fait l’objet des saisies révolutionnaires la même année et entra au Louvre. On a perdu sa trace après 1879. Ce n’est pas le cas d’Arria et Poetus, réplique autographe avec variantes du tableau du Salon de 1785, actuellement conservé au musée de Saint-Louis. À l’origine, le Renaud et Armide du futur Charles X, de grandes dimensions (149 x 186 cm), était destiné à former pendant avec un tableau de David, Les Amours de Pâris et Hélène, et un autre de Ménageot, Le Départ de Mars. Il existe une deuxième version de petit format (63,8 x 77,5 cm) de notre composition, appartenant quant à elle à la collection Horvitz à Boston. Le sujet est tiré de La Jérusalem délivrée du Tasse.
Vendredi 27 juin, salle 10-16 - Drouot-Richelieu.
Mathias SVV, Baron - Ribeyre & Associés SVV, Farrando SVV. M. Millet.
François Boucher (1703-1770), Jeux d’enfants ou l’Automne, toile, 87 x 136 cm.
Frais compris : 262 500 €.
Un Boucher précoce
Vous aurez reconnu ces enfants potelés dans la plus pure tradition rococo, qui s’amusaient sur la couverture de la Gazette n° 20. Ils sont bien entendu de la main d’un maître du genre, François Boucher, et cueillaient 210 000 €. Ils ont sans doute été exécutés vers 1732-1735, soit peu de temps après le retour d’Italie de l’artiste, qui y a séjourné de 1728 à 1731. Notamment formé par son père, Nicolas Boucher, et passé par l’atelier du graveur Jean-François Cars, il perfectionne son apprentissage de la peinture à l’huile auprès de François Lemoyne. Le passage à Rome sera déterminant dans l’évolution de son style, les œuvres du Vénitien Sebastiano Ricci et du Génois Giambattista Castiglione l’influençant notablement. Du second, on retrouve ici le putto grassouillet, la forte présence de la nature, les raisins et les feuilles de vigne, la composition fermée sur un côté ainsi que la touche, très libre, à l’œuvre dans sa toile décrivant Cyrus allaité par une chienne, conservée dans la collection Durazzo Pallavicini à Gênes. Concernant sa provenance, notre peinture pourrait bien être le dessus de porte qui ornait la salle de billard de l’hôtel particulier parisien du juriste François Derbais. Ce dernier avait en effet commandé en 1732 deux grandes compositions à Boucher, Vénus demandant des armes à Vulcain et L’Aurore et Céphale, respectivement conservées au Louvre et à Nancy, destinées à la même pièce et complétées par d’autres commandes. Notre tableau a servi de modèle à une gravure ornementale destinée à une feuille d’écran, Le Triomphe de Priape, réalisée par Duflos en 1737. Le 30 mars 1984 à Drouot, il était resté invendu… Trente ans plus tard, il trouvait preneur sans difficulté !
Mercredi 25 juin, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV. M. Millet.
Zao Wou-ki (1921-2013), 25.08.74, huile sur toile, 60 x 81 cm.
Frais compris : 620 540 €.
Zao Wou-ki
À 500 000 €, l’estimation basse était respectée pour cette huile sur toile de Zao Wou-ki, dont un détail ornait la couverture de la Gazette n° 21. Elle a été exécutée, conformément à son titre, le 25 août 1974, et était inédite sur le marché. Elle appartient à sa période bleue, à un moment où l’artiste, après le décès de son épouse May en 1972, au terme de longues années de souffrance, reprend ses pinceaux. Elle est peut-être moins abstraite, la zone plus sombre au centre de la composition pouvant évoquer une montagne apparaissant dans les nuages, faisant ainsi un lien avec la peinture traditionnelle chinoise. On le sait, c’est alors qu’il est en France que l’adoption de l’abstraction, dans la première partie des années 1950, lui permet de résoudre les contradictions entre les traditions séculaires de l’art extrême-oriental et la liberté créatrice de l’art contemporain occidental. Il expliquait : «Picasso m’avait appris à dessiner comme Picasso, mais Cézanne m’apprit à regarder la nature chinoise. J’avais admiré Modigliani, Renoir, Matisse. Mais c’est Cézanne qui m’aida à me trouver moi-même, à me retrouver peintre chinois.» Il va réussir à dominer le médium occidental tout en conservant, dans l’emploi du pinceau, la maîtrise extrême-orientale. Sur la page d’accueil du site de la fondation Zao Wou-ki, une citation de Dominique de Villepin est mise en exergue, résumant ainsi son art : «Zao Wou-ki, peintre des forces élémentaires et du surgissement de l’être, une vie d’homme passée à sonder et à scruter les formes et le sens en jetant à la rencontre l’un de l’autre l’Orient et l’Occident, chercheur d’absolu qui enferme dans la couleur les paysages de l’esprit, chaman des initiations et des métamorphoses».
Mercredi 25 juin, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Piasa SVV.
Robert Longo (né en 1953), Untitled (Zeus), 2008, fusain et encre sur papier, 180 x 220 cm.
Frais compris : 226 380 €.
Un fusain explosif
Rares sont les œuvres de l’Américain Robert Longo à passer en vente aux enchères en France. Cela permettait à ce fusain et encre de 2008 de recueillir à 180 000 € un record français pour l’artiste. En 2003, le plasticien inaugure une série, intitulée «The Sickness of Reason», montrant des champignons atomiques et exposée pour la première fois en 2004 à la Metro Pictures Gallery de New York. Elle poursuit la voie ouverte par la série «Monsters», initiée en 2000, décrivant des vagues géantes s’écrasant en d’immenses rouleaux écumants… Le critique et essayiste allemand Werner Spies, également directeur de Beaubourg de 1997 à 2000, définit son art comme d’un «romantisme fatal», parlant d’un «renversement de l’horreur dans un sublime absolument efficace. Car ce que nous voyons, les flots tourbillonnants qui engloutissent toutes choses ou les champignons atomiques en pleine efflorescence, déroulant sur des scènes diverses les variations toujours renouvelées d’un spectacle mortel, tout cela, ce sont littéralement des tableaux d’apocalypse, des images auxquelles plus aucune ne saurait succéder.» La dramatique de ces visions de catastrophes naturelles ou humaines – confirmées par les événements du 11 septembre 2001 – est servie par une technique aussi précise que virtuose, l’artiste étant le roi du fusain. Cet univers en noir et blanc s’est imposé dès ses débuts, le succès venant à l’aube des années 1980 avec la série «Men in the Cities», décrivant des hommes et des femmes dans des postures désarticulées. Une humanité déjà en état de choc…
Mercredi 25 juin, Atelier Richelieu.
Pierre Bergé & Associés SVV.
Lé Phô (1907-2001), Le Thé, gouache sur soie marouflée sur carton, 71 x 54,5 cm.
Frais compris : 204 016 €.
Lé Phô record
Attendue entre 40 000 et 60 000 €, cette gouache sur soie de Lé Phô était bataillée, à l’opposé de la quiétude de son sujet, jusqu’à 160 000 €. Il s’agit d’un record français (source : Artnet) pour l’artiste franco-vietnamien. Elle détrône une technique mixte détaillant une Jeune femme au bol  (57,5 x 42,5 cm) et adjugée 115 000 €, le 19 décembre 2005, par la même maison de vente. Lé Phô était l’un des peintres honorés dans l’exposition «Du fleuve Rouge au Mékong. Visions du Vietnam», organisée par le musée Cernuschi l’an dernier. Rappelons que l’art pictural moderne s’est implanté dans ce qui était alors une colonie française grâce à Victor Tardieu, fondateur en 1924 de l’École des beaux-arts de l’Indochine. Jusque-là coexistaient essentiellement des écoles d’art appliqué, centrées sur l’artisanat local. Tardieu repoussa le principe admis selon lequel les arts indigènes étaient uniquement utilitaires. Lé Phô appartient à la première promotion de cette nouvelle institution, et à l’Exposition coloniale de 1931, dans le pavillon indochinois reproduisant le temple d’Angkor-Vat, c’est en tant que professeur de cette école qu’il présentera «un grand kakémono, peinture à l’eau mesurant quatre mètres de hauteur : Danseuse et deux très belles peintures à l’huile ; L’Âge heureux et Tristes souvenirs», précise la liste établie par Tardieu. Notre peintre, fils du vice-roi du Tonkin sous le protectorat français, est également détaché auprès du commissaire de l’Indochine à l’Exposition. Il en profite pour suivre durant une année les cours des Beaux-Arts de Paris, avant de regagner le Vietnam comme enseignant et poursuivre sa carrière, notamment en répondant à des commandes de l’empereur Bao Dai. En 1937, il est de retour dans la capitale française pour l’Exposition internationale des arts et techniques, et s’y installe définitivement. L’un de ses fils, Pierre Le-Tan, sera peintre et illustrateur pour de prestigieux magazines internationaux.
Mercredi 25 juin, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV.
Martial Raysse (né en 1936), Verte, huile, collage, xérographie, lunette et houpette sur toile, signée, titrée et datée 1963 au dos sur le châssis, 32 x 22,5 cm.
Frais compris : 515 680 €.
Éternel féminin
Alors que l’exposition Martial Raysse bat son plein au Centre Pompidou à Paris, jusqu’au 22 septembre prochain, le visage féminin réalisé par l’artiste en 1963 usait de ses charmes pour être emporté légèrement au-dessus de son estimation. Impersonnelle, telle une égérie de papier glacé, sa femme est standardisée, à l’image des produits de consommation du pop art, qui se développe aux États-Unis au même moment. Membre du groupe des nouveaux réalistes depuis 1960, dont il est le cofondateur, Raysse se rend d’ailleurs à New York quelques années plus tard, avant de séjourner ensuite à Los Angeles. Cette œuvre fait partie des portraits féminins et des baigneuses ayant apporté la célébrité à l’artiste. Son visage découpé en silhouette, se détachant sur un fond bleu vif et aux lèvres peintes d’un vert lumineux, arbore deux objets tout droit sortis d’un magazine de mode féminine : un verre de lunette de soleil et une houppette. Le peintre utilise la technique des assemblages depuis ses débuts, dans la région de Nice pendant la seconde moitié des années 1950. Le choix de ses pièces va à des poncifs de la vie courante, en particulier les accessoires féminins, mais également aux produits emblématiques de l’insouciante légèreté des loisirs estivaux en bord de mer. Tournant résolument le dos aux difficiles années de reconstruction de l’après-guerre, Raysse veut un monde neuf, ancré dans le présent, gai, minimaliste et coloré comme une réclame un peu kitch. Une certaine aseptisation en résulte, voulue par l’artiste, qui parle d’«hygiène de la vision» pour qualifier son travail. Son tableau prouve aujourd’hui que ses archétypes féminins ont marqué les esprits aussi sûrement qu’une publicité, langage universel…
Dimanche 6 juillet, Versailles.
Versailles Enchères SVV.
Félix Ziem (1821-1911), La Pointe de la douane au soleil couchant, huile sur panneau, 54 x 85 cm.
Frais compris : 57 375 €.

Venise et Ziem
Cette toile, espérée autour de 25 000 €, était très débattue entre des amateurs présents en salle, en live et sur plusieurs lignes de téléphone. Provenant d’une succession régionale, elle recueillait l’enchère la plus élevée de la vacation. Certifiée, elle est l’œuvre de Félix Ziem. Fils d’un hussard hongrois fixé en 1814 à Beaune et devenu tailleur de pierre, il étudie à l’académie de Dijon avant d’entamer une carrière d’architecte à Marseille. En 1841, Félix Ziem décide d’accomplir un périple en Italie. Déçu toutefois par Rome, il poursuit son voyage jusqu’à Naples, puis remonte l’année suivante toute la péninsule à pied jusqu’à Venise. Ébloui par les miroitements du soleil sur l’eau, le peintre, alors âgé d’une vingtaine d’années, va faire de la Sérénissime la principale source d’inspiration de son art. Il transcrit habilement San Marco, la Giudecca, les canaux. L’émerveillement ressenti alors ne cessera plus, faisant dire à l’écrivain Théophile Gautier, également critique d’art : «Chaque artiste a une patrie idéale, souvent éloignée de son pays… La patrie de Ziem, c’est Venise. Il peut bien la quitter, voyager, passer une saison à Constantinople, son véritable domaine artistique, c’est Venise.» Séjournant à de multiples reprises dans la cité des Doges, Félix Ziem peint des toiles enlevées, brûlantes de virtuosité. Bourlinguant au large de Venise, il représente diverses vues, dans lesquelles il excelle à saisir la lumière, à capter les variations atmosphériques. Tel est le cas de notre tableau vespéral. Montrant la fameuse Punta della Dogana, il est dominé par la basilique Santa Maria della Salute. Une ordonnance harmonieuse, et un jeu équilibré et serein des lignes distinguent la composition, qui révèle encore la grande sensibilité de Ziem à l’architecture.
Lyon, jeudi 26 juin.
Aguttes SVV. Cabinet Turquin. M. Pinta.
Émile Othon Friesz (1879-1949), La Jetée du port du Havre, huile sur toile, signée et située au Havre, 60 x 81 cm.
Frais compris : 9120 €.
Au môle du Havre
Cette vue du port du Havre célébrant l’attrait de la mer recueillait l’enchère la plus haute de la vacation. Espérée autour de 10 000 €, elle provenait d’une collection régionale et avait été présentée l’été dernier lors de l’exposition «Pissarro dans les ports» au MuMa du Havre. Proposée dans son jus, elle porte la signature d’Émile Othon Friesz, un enfant du pays. Appartenant à une famille de navigateurs, il fréquente à l’école municipale l’atelier du peintre Charles Lhuillier, où il a pour compères Georges Braque et Raoul Dufy. Comme eux, le jeune homme est d’abord influencé par les impressionnistes. Camille Pissarro entreprend, durant l’été 1903, une suite de tableaux qui transcrivent l’avant-port du Havre et montrent son intense activité commerciale. Logeant à l’hôtel Continental, il réalise une vingtaine de toiles soulignant bien l’effervescence du trafic maritime. Reprenant un sujet similaire, Friesz peint notre toile, certifiée d’Odile Aittouarès. La composition, habilement ordonnée, traduit un art grave et réaliste. Des touches à la fois vigoureuses et nuancées construisent les divers plans tout en captant la lumière. De larges traits cernent certains motifs à la manière du synthétisme. La scène, dépourvue de détails inutiles, élimine l’accidentel ainsi que l’anecdotique. À la différence de Pissarro, Émile Othon Friesz la bâtit avec une rigueur librement adaptée du cubisme en recherchant notamment une simplification des formes. Ce fin observateur interprète habilement l’atmosphère indéfinissable du ciel normand, baigné d’air marin. L’emploi intensif des blancs, des bleus et du noir confère encore au tableau un aspect mystérieusement romantique. C’est la fascination des hommes face à l’immensité de la mer…
Le Havre, lundi 7 juillet.
Le Havre Enchères SVV.
Henry Moret (1856-1913), Les Chaumes en Guidel, huile sur panneau, signée et datée 1891, 55 x 100 cm.
Frais compris : 306 000 €.
Record pour Henry Moret
Henry Moret, originaire du Cotentin, obtenait la part souveraine lors de cette vente bauloise estivale. Élève de Gérôme et de Laurens, il découvre la Bretagne en 1875, alors qu’il effectue à Lorient son service militaire. Il y revient ensuite fréquemment, tout en poursuivant un enseignement académique aux Beaux-Arts. Se trouvant en 1888 à Pont-Aven, il rallie Gauguin et ses camarades à la pension Gloanec. Il les retrouve aussi au Pouldu, chez Marie Poupée. Tout en pratiquant la technique impressionniste, il continue, après le départ du maître, l’expérience synthétiste, comme l’illustrent les Jeunes Bretonnes dans la Lande, peintes vers 1891 et conservées aujourd’hui à l’Indianapolis Museum of Art. Acquérant l’habileté picturale des petites touches serrées, Henry Moret puise son inspiration dans le quotidien et s’établira à partir de 1896 dans le petit port de Doëlan. Interprétant le temporaire, le fugace, l’artiste met en scène les terrains accidentés, les roches déchiquetées de la Côte sauvage. Les compositions, vigoureusement bâties, jouent de raccourcis audacieux. Représentant sous toutes les coutures les terres, les rivages bretons, Henry Moret accomplit une fusion harmonieuse entre l’impressionnisme et les leçons de Gauguin ; entre 1890 et 1895, il réalise ainsi quelques chefs-d’œuvre du synthétisme. Notre tableau, inédit sur le marché et qui provient d’une collection régionale, appartient à cette veine. Éliminant l’accidentel, l’anecdotique, le peintre, séduit par l’éclat des couleurs pures, transcrit ici l’essentiel. Un réseau habile d’obliques accentue les larges aplats ainsi que les divers tons lisses uniformes. Peu de place est laissée au ciel, l’attention est surtout retenue par le caractère d’immuabilité célébrant les gestes des paysans de toujours. Notre paysage, pulvérisant ses espérances et décroché par un collectionneur européen, recueille le record mondial pour l’artiste (source Artnet).
La Baule, mercredi 20 août.
Salorges Enchères SVV. Cabinet Maréchaux.
Bernard Buffet (1928-1999), Clown, huile sur isorel, signée, 55 x 38 cm.
Frais compris : 150 060 €.
Buffet et l’art du clown
Les clowns et leurs pitreries inspirent, durant la seconde moitié du XIXe siècle, de nombreux peintres épris de modernité. Henri de Toulouse-Lautrec, un habitué du cirque Fernando, fait entrer, à partir de 1888, le peuple du cirque dans ses tableaux. Chez Pablo Picasso, Fernand Léger et Marc Chagall, les clowns prennent une dimension métaphorique qui renvoie à la condition même de l’art. En écrivant Pitre c’était moi, c’était nous, Georges Rouault insiste sur la misère de ces amuseurs publics, symboles même de la souffrance humaine. Même démarche pour Bernard Buffet, qui illustre Mon cirque d’une écriture filiforme, sabrée à ras du vide. Cet ouvrage monumental publié en 1968 dépeint une vaste arène, ballottée entre rire et désespoir. L’artiste a découvert à travers les œuvres de Constant Permeke et de James Ensor l’âpreté de la réalité au jour le jour. Dessinateur rigoureux, Bernard Buffet mène dès le début des années 1950 une carrière résolument figurative, ignorant les arguties picturales. Il introduit dans ses toiles un expressionnisme coloré opposant des noirs intenses à des teintes très crues. En moins de trente ans, il acquiert une renommée internationale exposant chaque année à la galerie Maurice Garnier. Notre huile, certifiée de cette dernière et datée vers 1993, provient d’une collection régionale. Annoncée autour de 60 000 €, elle était vivement disputée entre divers amateurs et le négoce international. Au final, elle entre au double des estimations dans la collection d’un acheteur enthousiaste. Bernard Buffet transcrit à travers les mimiques de ses clowns, les expressions rudes de l’angoisse et de la dérision. Traînant tout le poids du monde, ils posent leur regard interrogatif et intemporel sur la petitesse des choses au quotidien.
Mâcon, samedi 26 juillet.
Quai des Enchères SVV. Mme Sevestre - Barbé.
Ramiro Arrue (1892-1971), Les Pêcheurs au port, huile sur toile, signée, 90,5 x 207 cm.
Frais compris : 145 800 €.
Record pour Arrue
Au moment où l’on honore le centenaire de la naissance de Luis Mariano, un des rois de l’opérette, Ramiro Arrue, autre gloire basque, inscrivait un record mondial avec ce tableau. Inédit sur le marché, il était la pièce maîtresse de la collection d’un grand amateur de l’art basque, récoltant 540 000 € frais compris. Encouragé par Zuloaga Y Zabeleta, Ramiro Arrue présente dès 1911 ses premières œuvres à Paris. Alternant d’abord les séjours d’hiver dans la capitale et les vacances à Ciboure, il s’installe finalement en 1917 à Saint-Jean-de-Luz. Membre de l’Association des artistes basques, il se lie d’amitié avec Maurice Ravel, le célèbre compositeur. Avec d’autres confères tels Veyron ou Labrouche, le peintre parcourt les villages et les bords de mer. Il saisit la personnalité du Pays basque, haut en couleur. Transcrivant diverses festivités folkloriques, il portraiture des pelotari, des joueurs de chistera, des danseurs au cerceau… Il fallait ainsi débourser 9 200 € pour acquérir La Danse des sabres. L’artiste réalise également de nombreuses illustrations pour des ouvrages honorant sa terre natale, tel Le Mariage basque de Francis Jammes ou le fameux Ramuntcho de Pierre Loti. Fin observateur, Ramiro Arrue peint des scènes pittoresques au cœur des bourgs basques, décorés de maisons blanches aux toits et aux boiseries rouges. Avec autant d’habileté, il représente aussi des vues animées de ports, à l’instar de notre toile. Vigoureusement construite, la composition, bien rythmée et aux dimensions importantes, se déroule comme une frise. D’un réalisme épuré et avivée de tonalités assourdies, elle est dominée par trois pêcheurs. Portant le traditionnel béret, ils sont saisis au vif de leur action. Orchestrant une vive joute d’enchères, ils étaient finalement adoptés par un fervent collectionneur. 
Saint-Jean-de-Luz, dimanche 3 août.
Côte basque Enchères SVV. Lelièvre-Cabarrouy.
Luca Carlevarus ou Carlevarijs (1663 -1730), Portrait d’un gentilhomme portant une épée sur une place à Venise, devant l’église et l’hôpital Dei Mendicanti, toile, 48 x 39 cm.
Frais compris : 132 000 €.
Au cœur de la Sérénissime
Cette vue d’un fameux site vénitien, présentée comme la pièce phare de la vacation, répondait largement aux attentes. Annoncée autour de 20 000 €, elle était le thème d’une vive rixe d’enchères. Sextuplant les estimations, elle était adjugée à un grand amateur européen. Venant d’une collection régionale, elle a été peinte par Luca Carlevarius ou Carlevarijs ; appartenant à une famille d’artistes actifs à Udine, il arrive à Venise à l’âge de 16 ans. Considéré comme le père des veduti, il les enseigne à Canaletto, qui popularisera le genre à travers la vente de dessins et de toiles aux touristes. À l’aide de la camera obscura ou d’autres instruments d’optique, Luca Carlevarijs, également architecte et mathématicien, construit des vues de la Cité des Doges selon un schéma linéaire. Savamment mises en page, elles transcrivent une scène unique en accentuant ou en resserrant la perspective. Mariant réalisme et pittoresque, l’artiste représente ici l’église et l’hôpital San Lazzaro dei Mendicanti qui font face au canal du même nom. Au début du XVIIIe, ces bâtiments officiels vénitiens sont effectivement célèbres pour la qualité des concerts que des orphelines recueillies y donnent sous la direction d’Antonio Vivaldi. Un chromatisme clair et lumineux sert la composition opérant une belle synthèse entre exactitude topographique et vision imaginaire ; exécutée avec une très grande maîtrise, elle joue habilement des contrastes ombre/lumière. Des personnages et des animaux, saisis sur le vif, apportent de la vivacité à l’architecture. Dominant ce canevas de silhouettes, apparaît un gentilhomme. Proche de modèles à la fois dessinés et peints, il semble tout droit sorti d’une œuvre de Carlo Goldoni. Nous sommes bien dans les splendeurs de la théâtralité vénitienne…
Avignon, samedi 20 septembre.
Hôtel des ventes d’Avignon SVV. Cabinet Turquin.
Ecole française, vers 1700, Portrait de Pierre de Brilhac, toile ovale, 73 x 56 cm.
6 500 € frais compris.
Pour le musée De Bretagne
Me Yves Cosquéric s’était déplacé à La Vieuville, en Ille-et-Vilaine pour disperser l’entier ameublement du château, beau témoignage de quatre cents ans d’histoire à la fois familiale, régionale et nationale. Triplant leur attente, les lots étaient vivement disputés entre des particuliers et le négoce international. On note aussi une participation notable des musées régionaux. Le musée de Bretagne achetait plus de la moitié des portraits proposés aux enchères à l’exemple de cette effigie de Pierre de Brilhac (1667-1734). Appartenant à une famille noble du Poitou, il est le fils de Nicolas de Brilhac, ami de Jean Racine qui s’en serait d’ailleurs inspiré pour rédiger Les Plaideurs. Nommé en 1703 premier président du parlement de Bretagne, il accomplit, durant trente ans, cette charge avec zèle et scrupule. En décembre 1720, Rennes est aux prises, durant six jours d’un incendie spectaculaire ; ravageant le centre historique, il se propage rapidement d’immeuble en immeuble. Plus de quarante pour cent de la ville ont été anéantis, près de 900 maisons détruites. Mais le palais du parlement de Bretagne est épargné grâce à l’initiative de Pierre de Brilhac : il a l’idée de remplir d’eau les plombes entourant le bâtiment. En signe de reconnaissance, le conseil municipal de Rennes l’honore en 1726, en donnant son nom à une rue qui réunit la place Royale à la place du Parlement. Notre portrait a probablement été peint vers 1708, date de son remariage avec Pélagie-Constance de Lys, une jeune Rennaise. Entouré d’un cadre en bois doré, il combine habilement un portrait plein de vivacité avec une attitude plus étudiée. Le jeu de lumière, le fond neutre, tout en léger frottis, ainsi que la sobriété des couleurs mettent bien en valeur le magistrat exerçant une fonction prestigieuse.
Le Châtellier, mercredi 24 septembre. Adjud’Art SVV. M. Millet. 
Jan II Bruegel (1601-1678) et Hendrick van Balen (1573-1632), Allégorie de la Terre, panneau de chêne parqueté, 46,5 x 82,5 cm.
Frais compris : 210 800 €.
Efflorescence flamande
Depuis toujours, le feu, l’air, l’eau et la terre structurent l’imaginaire à la manière des quatre points cardinaux. Avec l’invention de la nature à la Renaissance, les peintres en dressent des paysages précis donnant l’illusion d’une réalité. Notre panneau a pu ainsi être rapproché d’une peinture semblable appartenant à une série conservée au musée des beaux-arts de Lyon. Reprenant l’art de Jan Bruegel le Vieux, il est l’œuvre conjointe de Jan II Bruegel dit Bruegel le Jeune et d’Hendrick Van Balen (voir n° 33, page 143). Ayant accompli tous deux le voyage en Italie, ils allient dans leurs tableaux sûreté de l’ordonnance, sens de la matière et de la couleur. D’une exécution ciselée, cette Allégorie de la Terre répond bien à la demande d’une clientèle sensible à une poésie bucolique qui fait référence à l’Antiquité gréco-romaine. Provenant d’une succession régionale, elle se distingue par un rendu minutieux. Soigneusement agencée, elle est typique de l’école flamande du XVIIe  siècle : des personnages animant le cœur du tableau sont disposés devant une suite d’arbres touffus qu’interrompent deux échappées permettant au regard de vagabonder. Elles réunissent capricieusement des montagnes, des dunes hollandaises, des châteaux ainsi que des villages fortifiés. L’allégorie de la Terre, trônant telle une déesse, reçoit les hommages de dieux et de putti ; ils lui apportent des fleurs et des fruits en abondance, symboles de prospérité et de fécondité. La composition, affirmant un goût pour une matière lisse, est travaillée dans des tons clairs et dorés. Ils unifient l’espace tout en suggérant la profondeur. Notre superbe panneau, guerroyé ferme entre divers enchérisseurs, était décroché dans la fourchette haute des estimations. Au final, il part embellir la demeure d’un heureux acheteur français.
Lille, dimanche 5 octobre.
Mercier & Cie SVV. M. Millet.
Banksy (né en 1974), Fragile, 2013, peinture aérosol sur panneau, 66,5 x 56,5 cm.
Frais compris : 113 400 €.
Banksy vs King Robbo
Superstar du street art, Banksy recueillait le plus haut prix d’une vente dédiée à la spécialité, avec les 90 000 € décrochés par cette peinture aérosol sur panneau de 2013 au titre s’affichant en toutes lettres, Fragile. L’artiste a réalisé une série sur ce thème rendant hommage à la précarité de la condition de graffeur. Le motif de la bombe a été utilisé pour la première fois sur le mur de Regents Canal à Camben, à Londres, espace d’une brouille historique entre l’artiste et King Robbo (1969-2014). En 1985, ce dernier y avait produit un graffiti qui, au fil des ans, était devenu la plus ancienne de ses œuvres londoniennes, les autres ayant été effacées par les autorités… jusqu’à ce qu’en 2009 Banksy la recouvre presque entièrement avec un pochoir figurant un ouvrier collant du papier peint. Le jour de Noël de la même année, Robbo modifia l’œuvre de manière à ce que l’ouvrier peigne en lettres d’argent son propre nom. Quelques jours plus tard, le «king» était précédé de «fuc»… S’ensuivit sur les murs de la ville une véritable guerre de graffitis, à laquelle Channel 4 consacra un documentaire. Le 2 avril 2011, sans doute à la suite d’une chute, King Robbo était hospitalisé, plongé dans un coma dont il ne sortit jamais. En novembre, Banksy reproduisait en noir et blanc sur le mur de la discorde la composition originale de son adversaire, hommage auquel il ajouta une couronne et une bombe de peinture surmontée d’une flamme. Ce cierge de l’art urbain a donné naissance à la série dont est issue notre œuvre. Cette dernière a été réalisée et offerte pour la levée de fonds organisée en 2013 à la Pure Evil Gallery au bénéfice de la famille d’un graffeur londonien arrêté, Oker… L’histoire continue !
Jeudi 9 octobre, Espace Tajan.
Tajan SVV.
Piet Mondrian (1872-1944), Le Saule bleu, vers 1908, huile sur toile, 40 x 30,5 cm.
Frais compris : 212 500 €.
Le Mondrian de Kickert
Objets d’un encadré page 41 de la Gazette n° 33, la collection et l’atelier de Conrad Kickert (1882-1965) recevaient un accueil enthousiaste, salué par un total de 851 937 € frais compris. Cette somme est destinée à financer la création d’un musée Conrad Kickert en Auvergne, sa région d’adoption (voir page 40 de la Gazette n° 33 l’interview de sa fille, Anne Gard). Ce peintre, critique d’art et mécène né à La Haye s’est installé à Paris en 1909, défendant avec ferveur les artistes français. Son but est de diffuser l’art moderne au Pays-Bas, et il sera d’ailleurs le premier à distinguer le talent de Mondrian… Kickert a possédé au moins deux toiles de sa période des «arbres bleus». Il en a offert une en 1934 au Gemeentemuseum de La Haye, la seconde, reproduite, étant poussée jusqu’à 170 000 €, d’après une estimation haute de 40 000. Son châssis porte une dédicace du peintre à Conrad et Marij Kickert, datée du 1er août 1911. Cette année-là, Mondrian vient pour la première fois à Paris et réside dans l’appartement du couple au 26, rue du Départ, qui sera son adresse parisienne durant quinze ans, dans un atelier qu’il louera à partir de 1921. En 1911, il partage également les lieux avec son compatriote Lodewijk Schelfhout, autre protégé de Kickert, crédité dans notre vente d’un record mondial à 55 000 €  grâce à la toile de 1912, Rivages, Ardennes (120 x 101 cm), illustrant le premier encadré cité. Le 12 juin 1914, il écrivait à Schelfhout : «Vous avez trouvé mon travail de la période des arbres bleus très bonne, comme K[ickert] me l’a également dit, vous me considérez comme étant le seul à Amsterdam». On le sait, les arbres jalonneront le chemin qui mènera Mondrian de la figuration à l’abstraction. Une étape capitale.
Vendredi 10 octobre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.
Attribué au maître de 1518 (Jan van Dornicke, vers 1470-1527), La Nativité, l’Adoration des mages, la Fuite en Égypte, panneau de triptyque : 88,5 x 57 cm, panneaux latéraux : 91,59 x 26,5 cm.
127 500 € frais compris.
Maniérisme anversois
La peinture ancienne hollandaise était à l’honneur ce dimanche, grâce à deux œuvres propulsées à plus du triple de leur estimation… Arrivait naturellement en tête le triptyque de La Nativité, l’Adoration des mages, la Fuite en Égypte attribué au Maître de 1518, un artiste identifié par certains historiens d’art comme étant le peintre anversois du premier quart du XVIe siècle, Jan Van Dornicke. Une quarantaine d’œuvres lui est aujourd’hui attribuée à Jan Van Dornicke. Leurs points communs ? Des personnages élancés, des formes anguleuses et une grande attention accordée à la délicatesse d’exécution. Nous sommes à l’époque du «maniérisme anversois», caractérisé par l’élégance des lignes, les poses élaborées des personnages et l’apparition de couleurs acidulées. Les architectures à l’antique sont italianisantes, mais les minutieuses descriptions des tissus et des objets précieux sont un héritage du réalisme nordique. Provenant de la collection du conseiller secrétaire du roi, Claude Baron, conservés par la famille Cognacq-Baron depuis le XVIIIe siècle, ces panneaux de dévotion étaient convoités jusqu’à 102 000 €. Le succès était également au rendez-vous pour Cornelis Dusart, quant à lui actif à Haarlem. Près de cent soixante-dix ans séparent son dessin, La Lecture des nouvelles, propulsé à 26 000 €, de l’œuvre religieuse de son compatriote. Aux figures élancées, succèdent les types populaires caricaturaux ! L’artiste a en effet appris son métier auprès d’Adriaen Van Ostade, célèbre pour ses scènes de vie quotidienne. Fortement influencé par le maître à ses débuts, Dusart poursuit le travail de ce dernier après sa mort, en 1685 : reprenant l’atelier d’Adriaen, il achève sans doute quelques compositions, ainsi que certaines de son frère Isaac. Notre artiste a également puisé son inspiration dans les sujets de Jan Steen, et était également un fervent amateur d’œuvres flamandes et italiennes. Des influences multiples, donc, qui se retrouvent dans son truculent dessin.
Dimanche 12 octobre, Nogent-sur-Marne.
Lucien-Paris SVV. Cabinet Turquin.
Nguyen Phan Chanh (1882-1984), À la Lecture, gouache sur soie signée, datée 1932, cachet rouge de l’artiste, signé en chinois Yuan Fanzheng, 87 x 64,5 cm.
Frais compris : 113 460 €.
Lectrices vietnamiennes
Depuis les années 2000, expositions et ouvrages sur l’art en Indochine apportent un éclairage nouveau sur la peinture vietnamienne moderne. Victor Tardieu s’installe après la Première Guerre mondiale, à Hanoï, où il crée et dirige l’École des beaux-arts avec la collaboration de Nguyen Nam Son, un jeune peintre vietnamien. Apportant un élan nouveau, elle forme plusieurs artistes talentueux, présentés au musée Cernuschi durànt l’automne 2007, lors de l’exposition «Du Fleuve rouge au Mékong». Tel est le cas de Nguyen Phan Chanh, considéré comme l’un des précurseurs de la peinture sur soie vietnamienne. Fils d’un lettré confucéen, le jeune homme, né dans la province de Ha Tinh, étudie à l’école d’Hué, puis parfait son art à Hanoï. En 1931, il présente à l’Exposition coloniale de Paris ses œuvres sur soie qui lui valent aussitôt un excellent accueil. Reprenant la manière traditionnelle, il emploie les cernes, applique d’amples aplats colorés et use aussi d’une palette volontairement restreinte. À cette pratique, il joint des procédés occidentaux comme le rendu des volumes et une perspective linéaire. Il réalise ainsi de magnifiques dégradés, dans lesquels se superposent plusieurs couches de couleurs claires conférant aux œuvres une poésie certaine. Nguyen Phan Chanh, très proche des gens du peuple, livre un regard sensible sur la vie de ses contemporains. Il aime saisir des scènes d’intérieur intimistes, transcrire divers métiers telles des brodeuses sur le Mékong, une marchande de riz, en captant leurs gestes les plus simples. Notre gouache provenant d’une succession régionale, met l’accent sur l’éducation des filles et l’initiation à la lecture. Employant des couleurs de terre comme le jaune, le brun et l’ocre, elle était annoncée autour de 30 000 €. Déclenchant une orageuse bataille d’enchères, nos studieuses Vietnamiennes étaient enlevées par un fervent amateur largement au triple de leurs espérances.
La Rochelle, samedi 11 octobre.
Lavoissière-Gueilhers H de V de La Rochelle SVV. Cabinet Portier - Jossaume.
Henri Rousseau (1844-1910), Paysage de banlieue, huile sur toile, 27 x 34,5 cm.
Frais compris : 102 008 €.
Douanier Rousseau
À 80 000 €, l’estimation était respectée pour cette petite huile sur toile du Douanier Rousseau, dont un détail ornait la couverture de la Gazette n° 29. Elle dépeint un Paysage de banlieue, cette dernière ne présentant plus de nos jours ce caractère idyllique. Comme le chante Nino Ferrer dans «La maison près de la fontaine» (1971), elle «a fait place à l’usine et au supermarché. Les arbres ont disparu, mais ça sent l’hydrogène sulfuré. L’essence. La guerre. La société». Le poète conclut : «C’est le progrès.» Le peintre en indique les prémices dans cette toile, une cheminée d’usine fumant dans le lointain, tandis qu’un ballon dirigeable ponctue l’azur du ciel. Démiurge, le Douanier Rousseau ? Sans doute, au regard du qualificatif de «réalisme magique» qu’André Breton associera plus tard à son art… Car le peintre aura toujours la faveur de la nébuleuse surréaliste. Tzara publiera même les deux pièces de théâtre qu’il a écrites, notre fils de ferblantier, d’abord employé de l’octroi de Paris, ne ménageant pas sa peine pour être reconnu en tant qu’artiste. Il commence à exposer en 1886 au Salon des indépendants, multipliant ensuite ses participations, tout en conservant les maladresses d’autodidacte qui feront partie de la singularité de son travail. Qualifié de naïf, moqué par le public, il sera reconnu par les avant-gardes. En 1891, son premier tableau à sujet de jungle, Surpris !, recevra les éloges de Félix Vallotton, qui parlera à son sujet d’«alpha et d’oméga de la peinture». Picasso a possédé sa vie durant l’un de ses portraits de femme. Notre tableau était, pour sa part, conservé depuis les années 1930 dans une collection.
Vendredi 17 octobre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV.
Antonio Jacobsen (1850-1921), Vue du pont de Brooklyn à New York, huile sur toile, 1887, signée et située, 71,5 x 102 cm.
33 176 € frais compris.
D’une rive à l’autre
Habitué des ventes new-yorkaises et londoniennes, Antonio Jacobsen faisait une incursion en fanfare à Versailles ce dimanche. Bien que l’artiste ait peint le port de New York, ou encore Shelter Island, il est essentiellement connu pour ses portraits de bateaux. On comprend donc l’engouement qui s’emparait des amateurs devant sa Vue du pont de Brooklyn à New York, bataillée jusqu’à 26 000 € sur une estimation haute de 2 000 €. Né à Copenhague, au Danemark, le jeune homme de 23 ans s’embarque sur le Washington et pose le pied à New York en 1873, des rêves de réussite plein la tête. Comme pour bien d’autres, le désenchantement est au rendez-vous, et l’apprenti peintre doit alors plus souvent à son talent de musicien, hérité d’un père facteur de violons, de pouvoir manger à sa faim. Le destin l’attend cependant à Battery Park. De cette promenade publique située à la pointe sud de Manhattan, où les nouveaux arrivants ont alors l’habitude de se rendre pour chercher du travail, il a une vue imprenable sur les navires en partance dans la baie, qu’il croque inlassablement… Ses dessins ne tardent pas à être remarqués. Le passe-temps devient métier : Jacobsen est référencé comme artiste dès 1876. La carrière de ce fou de bateaux durera plus de quarante ans. Lorsqu’il peint notre tableau, le pont de Brooklyn ne fait partie du paysage que depuis quatre ans. New York connaît alors une croissance remarquable, aussi bien en termes d’industrie que de trafic portuaire, et naturellement de population. À l’étroit sur l’île qui l’a vue naître, la ville étend son emprise sur la rive d’en face, à Brooklyn, où sont construits de nouveaux aménagements. Dans les zones résidentielles de ce quartier, s’installent bientôt les Américains de longue date, alors que les immigrants de la première génération se partagent Manhattan. L’ouvrage d’art jeté au-dessus de l’East River fait toujours la fierté de «Big Apple» : il est l’un des plus vieux ponts suspendus des États-Unis.
Dimanche 19 octobre, Versailles.
Versailles Enchères SVV.
Bartolomeo Vivarini (vers 1430-après 1490), L’Archange Gabriel, panneau peint sur fond d’or, 63 x 41,5 cm.
Frais compris : 220 220 €.

Avec vénération
L’Annonciation, sujet privilégié de l’art chrétien occidental et byzantin, se développe particulièrement à la Renaissance. Les Européens se livrent, au début du XVe siècle, à l’exploration intensive de la terre, cartographient la planète et commencent à établir des relations directes avec l’Afrique et l’Amérique. Promesse de l’avènement d’un Sauveur, l’Annonciation symbolise ainsi, aux yeux de certains, le basculement du monde ancien vers un monde nouveau. Les artistes du quattrocento, notamment Fra Angelico, en font l’un de leurs thèmes iconographiques préférés. La scène figurée dans un jardin clos montre Marie accueillant l’archange Gabriel ; il lui annonce la naissance prochaine d’un enfant, qui sera le Fils de Dieu. Ce panneau peint sur fond or représente justement le messager céleste. Proposé en bon état, il provient d’un retable d’église où il faisait face à un pendant transcrivant la Vierge. Dans la main gauche, l’archange Gabriel tient le lys blanc, symbole de pureté de Marie, tandis qu’avec la main droite, il lui annonce son enfantement divin. Placé légèrement de trois quarts, il apparaît revêtu d’une robe rose et d’un manteau vert olive comme le prescrit l’iconographie traditionnelle de l’archange à l’exemple de la célèbre Annonciation peinte vers 1475 par Léonard de Vinci. Réalisé à cette époque, notre portrait exquis de délicatesse dévoile les qualités d’un artiste unissant noblesse et simplicité, naturel et idéal. Les experts l’ont ainsi attribué à la dernière période de Bartolomeo Vivarini, un peintre de l’école vénitienne. Dégageant de réelles qualités poétiques, notre panneau avancé autour de 30 000 € touchait de nombreux amateurs. Disputé avec ferveur entre divers enchérisseurs, il était au final adjugé à un particulier européen, largement au sextuple des estimations.
Roubaix, Lundi 13 octobre.
May & Associés SVV. Cabinet Turquin.
Louis de Boullogne (1654-1733), Académie d’homme allongé, pierre noire, rehauts de craie blanche, 30 x 53 cm.
Frais compris : 38 750 €.
Louis de Boullogne
Deux académies masculines de Louis de Boullogne réalisées à la pierre noire avec rehauts de craie blanche, chacune estimée entre 5 000 et 6 000 €, figuraient dans une même vente. Si celle portant un monogramme à la plume et figurant un homme agenouillé (54 x 35 cm) respectait les attentes, en récoltant 5 000 €, celle reproduite fusait jusqu’à 31 000 €, marquant un record mondial pour une feuille de l’artiste. Elle détrône un crayon, encre et lavis à sujet d’Apollo et Daphné (25,8 x 33 cm), adjugé 33 000 $ frais compris en janvier 1990 chez Christie’s à New York. En 2011, le musée du Louvre consacrait à l’artiste une exposition monographique, laquelle rendait notamment justice à ses talents de dessinateur. Le département des arts graphiques de l’institution conserve en outre près de deux cents feuilles de sa main. Comme son frère Bon et ses sœurs Madeleine et Geneviève – qui furent les premières femmes académiciennes –, il est formé par son père, Louis dit l’Ancien, puis suit l’enseignement de l’Académie de peinture et de sculpture. Son parcours s’inscrit dans le cursus classique des artistes du temps. Grand Prix en 1673, il part pour Rome. Dès son retour, il intègre la Compagnie et sera présent sur tous les grands chantiers royaux : Versailles, Trianon, Marly, Fontainebleau, Meudon. Il travaille pour Louis XIV et Louis XV. En 1724, il sera enfin nommé premier peintre du Roi et anobli. Le communiqué du musée précisait : «Son style souple et élégant assure avec brio la transition entre la période dite “classique” et la production rococo. Il est aussi – et ce n’est pas le moindre aspect de son talent – un formidable dessinateur». Ses feuilles constituaient des travaux préparatoires, souvent à la pierre noire et blanche sur papier bleu.
Mercredi 22 octobre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. M. Auguier.
Auguste Rodin (1840-1917), Femme nue debout drapée, vers 1900, aquarelle, graphite, estompe et gomme, 31 x 20 cm.
Frais compris : 51 040 €.
Rodin dessine…
Auguste Rodin dessinateur était célébré, trois de ses feuilles cumulant 77 836 € frais compris. La plus courue était celle reproduite, qui à 40 000 € quadruplait son estimation. À sujet de Deux figures nues imbriquées à hauteur du coin d’un encadrement (15,6 x 11 cm), un graphite, plume, encres brune et noire avec rehauts de gouache exécuté vers 1880 captait 15 000 €, tandis qu’une Étude de trois putti et de personnage faisant la roue (19,5 x 25 cm) livrée au crayon noir suscitait 6 000 €. La dernière composition est annotée au verso par Marie Waldeck-Rousseau «dessin fait par Rodin - en 1889». L’avocat et homme politique Pierre Waldeck-Rousseau était un collectionneur, proche de l’artiste. Il l’a sans doute rencontré dans le salon de Mme Edmond Adam, où le Tout-Paris politique et artistique se croisait. C’est là que Gambetta a fait la connaissance du sculpteur, le recommandant chaudement à son ministre des Beaux-arts, Antonin Proust, qui allait devenir l’un de ses protecteurs. En résulta l’acquisition par l’État français du bronze de saint Jean-Baptiste présenté au Salon de 1881. Rodin a exécuté quelque 10 000 dessins, qui constituent une œuvre à part entière, très peu d’entre eux ayant servi d’étude ou de projet pour une sculpture ou un monument. En 1910, l’artiste déclarait : «C’est bien simple, mes dessins sont la clef de mon œuvre». En 1903, Clément-Janin décrit ainsi une séance : «Il fait prendre à son modèle une pose essentiellement instable, puis il dessine vivement, sans quitter des yeux le modèle. La main va au petit bonheur ; souvent le crayon tombe à vide ; le dessin se trouve décapité ou amputé d’un membre. Le maître ne l’a pas regardée une fois. En moins d’une minute, cet instantané du mouvement est pris.» Une citation parfaitement illustrée par notre feuille.
Mercredi 5 novembre, Espace Tajan.
Tajan SVV. MM. de Bayser.
Gustave Doré (1832-1883), La Rue de la Vieille-Lanterne ou la Mort de Gérard de Nerval, lithographie sur chine appliqué dédicacée à David d’Angers, 51,2 x 35 cm.
Frais compris : 20 460 €.
Une estampe de Doré record
La dédicace possède entre autres vertus celle de transformer un multiple en pièce unique… C’est le cas de cette épreuve sur chine appliqué de la Rue de la Vieille-Lanterne de Gustave Doré, qui présente un envoi de l’artiste au sculpteur Pierre-Jean David d’Angers. Estimée pas plus de 1 200 €, elle était bataillée jusqu’à 16 500 €, permettant à son auteur de remporter un record mondial pour une de ses estampes (source : Artnet). Le précédent record, 10 500 €, revenait à une épreuve de cette lithographie de la collection d’Henri Marie Petiet, vendue le 8 juin 2006 à Drouot chez Piasa. Enregistrée par la Bibliographie de la France en avril 1855 sous le titre de La Rue de la Vieille-Lanterne, cette estampe est en réalité une allégorie de la mort de Gérard de Nerval. L’écrivain s’est pendu le 26 janvier 1855 aux barreaux du soupirail d’un serrurier, dans une obscure ruelle non loin du Châtelet, détruite peu de temps plus tard. Gustave Doré avait rencontré Nerval chez Théophile Gaultier. En lui rendant cet hommage, il réalise ce qui est généralement considéré comme son chef-d’œuvre lithographique. Conservateur au département des estampes et de la photographie de la BnF, Valérie Sueur-Hermel indique, dans son article consacré à l’œuvre lithographique et gravé de l’artiste sur le site du musée d’Orsay, que Célestin Nanteuil a également traité de ce sujet, mais de manière «strictement topographique», tandis que Doré en fait un traitement résolument fantastique : «Elle associe à la représentation morbide et réaliste du pendu la figuration allégorique de l’ascension de son âme entraînée par la mort vers un paradis très féminin, relayée par la transcription, en bas à droite de la composition, du dernier quatrain des Cydalises, «L’éternité profonde/ souriait dans ses yeux…/ Flambeaux éteints du monde/ Rallumez-vous aux cieux». Elle précise que «l’oscillation entre deux pôles, l’un réaliste et l’autre visionnaire, qui caractérise l’art de Doré s’exprime ici magistralement».
Mercredi 5 novembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Fraysse & Associés SVV. Mme Collignon.
Attribué à Jan Harmensz Muller (1571-1628), Hercule domptant Cerbère, plume et encre brune, lavis brun et lavis de sanguine, 38 x 26,5 cm.
Frais compris : 28 369 €.
Hercule maniériste
Le cinquième volet dispersant une collection particulière de dessins anciens était nettement dominé par les 22 000 € de cet Hercule domptant Cerbère, attribué à Jan Harmensz Muller. Il figurait dans la deuxième vente de la collection Lagrenée et se voyait, dans une vacation anonyme organisée le 23 janvier 1980 à Drouot par Me Tilorier, adjugé 3 000 F (environ 1 240 € en valeur réactualisée). Cette feuille se place en quatrième position du palmarès mondial de l’artiste (source : Artnet), dominé par les gravures. Comme le montre une annotation portée en bas à droite, elle fut un temps donnée à Bartholomeus Spranger (1546-1611), peintre maniériste actif à la cour de Rodolphe II à Prague. Justement, Jan Muller a été en contact avec des artistes ayant travaillé à la cour du petit-fils de Charles Quint, notamment le célèbre sculpteur Adriaen de Vries, avec lequel il avait des liens de parenté. Il a d’abord reçu l’enseignement de son père, imprimeur et marchand d’art, et s’est vu très influencé par le style maniériste d’Hendrick Goltzius (1558-1617), sans que l’on sache s’il a seulement copié ses gravures ou été formé dans son atelier de Haarlem. Il a par la suite aussi bien gravé des sujets de son propre cru que ceux de confrères. Entre 1594 et 1602, il est à Naples et Rome, où il poursuit son art, avant de rentrer à Amsterdam reprendre l’affaire de son père décédé. La notice de l’œuvre indique qu’elle peut être techniquement rapprochée d’un Hercule de Cornelis Cornelisz Van Haarlem (1562-1638), conservé à la Rijksuniversiteit de Groningen. Elle suggère que notre dessin pourrait reprendre une composition de cet artiste.
Vendredi 14 novembre, salle 14 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. MM. de Bayser.
Attribuée à Tommaso Ruiz (actif au milieu du XVIIIe siècle), Vue de la baie de Naples, toile, 96 x 150 cm.
Frais compris : 84 157 €.
Naples en contre-plongée
Cette séduisante Vue de la baie de Naples ne pouvait que susciter l’intérêt, lequel se traduisait par une enchère de 66 000 €, prononcée au triple de l’estimation. Ce montant permet d’autre part à l’artiste auquel elle est attribuée, Tommaso Ruiz, de remporter un record français (source Artnet), l’œuvre s’installant sur la deuxième marche du podium de son palmarès mondial. On ne sait quasiment rien de ce peintre sinon que, actif au milieu du XVIIIe siècle, il a principalement décrit la baie napolitaine, ce dont témoignent l’essentiel des cinquante-quatre références présentes sur Artnet. Au siècle des Lumières, Naples et l’une des étapes incontournables du «grand tour», la bonne société étant autant attirée par le cadre exceptionnel de l’une des plus belles baies du monde que par les trésors artistiques que la cité recèle. Au XVIIe siècle, sous gouvernement espagnol, elle devient la ville d’Europe la plus peuplée après Paris et l’action conjuguée des vice-rois, de l’aristocratie et surtout de l’Église, en pleine Contre-Réforme, y génèrent une grand foisonnement artistique. Si l’on ne compte plus les vues peintes de cet endroit, la nôtre a l’originalité d’offrir une contre-plongée sur la ville, permettant de découvrir les toits de l’arsenal, dans lequel s’apprête à entrer une galère, le palais royal édifié en 1600 par Domenico Fontana dressant sa masse juste à côté. On distingue également nettement le Castel Nuovo, construit au XIIIe siècle, et à l’extrémité de la jetée la silhouette rougeoyante de la tour de San Vincenzo… Impossible bien entendu d’échapper au Vésuve en activité, l’année 1631 ayant marqué le début d’une nouvelle séquence éruptive, ponctuée de violents accès de colère. Sur la gauche, dans le lointain, on distingue la masse de la chartreuse San Martino, chef-d’œuvre baroque placé à l’ombre des puissantes murailles du château Sant’Elmo.
Lundi 24 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV. Cabinet Turquin.
Chu Teh-chun (1920-2014), huile sur toile sans titre, signée et datée du 7 juin 1979, 65 x 50 cm.
Frais compris : 173 000 €.
Chu Teh-chun volcanique
Lors de cette vacation bordelaise, Chu Teh-chun prenait la tête des enchères. Le peintre, né à Baitou Zhen, dans la province du Jiangsu, appartient à une famille de médecins et de lettrés chinois qui collectionnent également la peinture et la calligraphie anciennes. Tout en réalisant de nombreux paysages aquarellés, le jeune homme enseigne les arts occidentaux dans diverses villes universitaires chinoises. Après une première exposition, Chu Teh-chun part ainsi en 1935 à la découverte de l’Europe et décide finalement de s’établir à Paris. L’année suivante, il reçoit un choc face aux compositions abstraites de Nicolas de Staël, travaillées en pâte et en demi-pâte. Renouant avec les arts traditionnels chinois, l’artiste va les intégrer aux modes d’expression occidentaux. Dorénavant, il va peindre la nature non dans sa réalité formelle telle qu’elle apparaît, mais dans son essence, à l’instar de notre toile. Datée de 1979, elle avait été achetée directement auprès de l’artiste. À cette époque, Chu Teh-chun retrouve son maître Lin Fengmian après plusieurs années d’exil. Ce dernier l’incite à traduire les différentes forces d’une nature invisible et sacrée. Notre toile, restée dans la même famille, dévoile un spectaculaire paysage abstrait, dans lequel domine la gamme des rouges. Les tonalités, allant du noir aux rouges les plus flamboyants, s’élèvent entre terre et ciel. Faisant presque écho aux tableaux volcaniques du chevalier Volaire, elle illustre tout l’expressionnisme lyrique de Chu Teh-chun. Jouant des effets subtils d’une polychromie ardente, elle enflammait le commerce, la salle et divers téléphones. Au final, elle était bataillée ferme entre plusieurs amateurs pour être acquise par un acheteur étranger.
Bordeaux, samedi 29 novembre.
Alain Briscadieu SVV. M. Delalande.
Pan Yuliang (1895-1977), Bouquet de pivoines, huile sur toile, 46 x 55 cm.
Frais compris : 240 000 €.
Pan Yuliang
En trois numéros, Pan Yuliang totalisait 550 000 € frais compris. Le Bouquet de pivoines reproduit remportait à 192 000 € un record français pour l’artiste (source : Artnet). Les deux autres huiles sur toile étaient également disputées bien au-delà des estimations, 141 000 € revenant à un Bouquet de chrysanthèmes roses (46 x 55 cm) peint en 1944 et 127 000 € à un Vue d’un lac (54 x 81 cm) saisie à partir d’un sous-bois. Les œuvres de cette artiste chinoise sont rares sur le marché français, alors même qu’elle effectua l’essentiel de sa carrière dans notre pays, s’éteignant à Paris le 12 juillet 1977. Ses œuvres ont été rapportées en Chine en 1985, une grande partie se trouvant maintenant au musée provincial de l’Anhui, à Hefei, terre d’origine de son mari. Le Centre Pompidou conserve quelques-unes de ses œuvres, tout comme le musée Cernuschi. Très jeune, elle doit son salut à un lettré, Pan Zanhua, qui l’épouse en 1913, après qu’elle eut été vendue comme prostituée à l’âge de 13 ans, suite au décès de son père. En 1918, après avoir suivi l’enseignement du peintre Hong Ye, elle intègre l’École des beaux-arts de Shanghai. Trois ans plus tard, elle est accueillie dans la première promotion de l’Institut franco-chinois de Lyon, qui vient tout juste d’être créé, puis suit des cours aux beaux-arts. En 1923, elle gagne Paris, y fréquente les cours de Lucien Simon et fait la rencontre de Xu Beihong. Elle séjournera ensuite à l’académie de France à Rome avant de regagner son pays en 1928, pour y enseigner. Première femme chinoise à s’être formée aux techniques occidentales, l’artiste fera l’objet de vives critiques, notamment parce qu’elle peint des nus. Elle reviendra s’installer définitivement à Paris en 1937.
Lundi 1er décembre. Salle 1 - Drouot-Richelieu.
Oger - Blanchet SVV. Mme Jossaume, M. Portier.
Alfred De Dreux (1810-1860), L’Écossais au renard, huile sur toile, 46 x 33 cm.
Frais compris : 27 500 €.
Chasse au renard
Le caractère monumental de cette composition d’Alfred De Dreux s’inscrit pourtant sur une toile de petites dimensions. Estimée entre 12 000 et 18 000 €, elle montait à 22 000 €. Un fier Écossais, brandissant le cadavre d’un renard, chevauche une monture dont on sent le pas et le souffle lourds, après la course effrénée qui lui a permis de capturer sa proie. Le cheval s’inquiète de la présence des deux chiens très intéressés par le goupil. «Un bon pur-sang, par une belle matinée de printemps, c’est la vie que j’aime et que je voudrais faire partager à tous les miens», déclarait le peintre. Cavalier émérite, amateur de courses et propriétaire de chevaux de race, l’artiste a toute sa vie peint l’objet de sa passion, ses plus beaux coursiers étant parfois montés par des personnalités. Il a très jeune été à bonne école, son oncle le peintre Dedreux-Dorcy l’emmenant dès 1823 dans l’atelier qu’il occupait avec un certain Théodore Géricault, auteur de fougueux destriers. C’est toujours sur les recommandations de son oncle que le jeune homme partage en 1834 l’atelier d’Eugène Isabey, artiste qui va notamment donner à ses paysages lithographiés d’Auvergne un caractère tourmenté, digne de l’Écosse de Walter Scott. L’anglomanie est à l’ordre du jour depuis la Restauration, et la bourgeoisie ne jure que par les sports équestres. Une vogue dont va profiter notre peintre ! À partir de 1840, les grands noms de la vénerie française et du monde des courses sont ses clients. Il effectue son premier voyage outre-Manche en 1844, immortalisant à cette occasion la visite de Louis-Philippe à la jeune Victoria à Windsor, mais c’est lors de son deuxième séjour, en 1848, qu’il s’intéresse à la chasse au renard. Il traduit avec esprit le pittoresque des scènes qu’il observe. Avec toujours une attention toute particulière portée aux chevaux…
Jeudi 29 janvier, salle 10 - Drouot-Richelieu. Beaussant - Lefèvre SVV. M. de Louvencourt, Mme Sevestre-Barbé.
Hans Bellmer (1902-1975), Étude pour La Philosophie dans le boudoir de Sade, dessin à la mine de plomb, rehauts de gouache blanche sur papier, signé, 56 x 45 cm.
127 720 € frais compris.
Bellmer admirateur de Sade
Au moment où s’achevait à Paris l’exposition «Sade. Attaquer le soleil» au musée d’Orsay, l’œuvre du divin marquis était plébiscité, à Limoges, par le biais d’un dessin d’Hans Bellmer. Il avait été présenté au printemps 2006 lors d’une rétrospective de l’artiste, figure majeure du surréalisme. D’origine allemande, il fuit le nazisme et Berlin, où il s’est lié avec Georges Grosz, pour s’établir à Paris vers la fin de 1938. L’avant-garde artistique accueille alors avec enthousiasme l’auteur de la Poupée, qu’il avait imaginée dès 1933 ; totalement étrange et affichant des formes érotiques, elle représente, selon les mots mêmes de l’artiste, une «fille artificielle, aux possibilités anatomiques capables de rephysiologiser les vertiges de la passion». S’inspirant de cette créature désarticulée, Hans Bellmer élabore plusieurs dessins héliogravés pour  Œillades ciselées en branches, un ouvrage de Georges Hugnet. Dix ans plus tard, en 1949, il met en scène les Jeux de la poupée, des photos aquarellées accompagnant des poèmes de Paul Eluard. Cherchant constamment à exprimer l’anatomie du désir érotique, Bellmer fait ainsi de sa poupée un instrument manipulable et transformable à l’infini. Devenant une obsession effrénée, elle se révèle une formidable image par où le désir se «revitalise» et engendre de nouveaux fantasmes. Grâce à une boule formant le ventre, la poupée prend toutes les positions. Malléable à l’infini, elle est un simple objet, comme Sade l’a décrit deux siècles plus tôt. Bellmer, d’ailleurs grand admirateur du marquis, réalise à la fin de sa vie plusieurs œuvres qui font référence à l’écrivain. Notre dessin provenant de la collection Georges Pompidou avait été acheté 54 000 € en 2008. Dans la salle des ventes limougeaude, les enchères commencées à 25 000 € ont rapidement monté en quelques secondes. Après un vif combat, c’est un acheteur suisse qui l’a finalement emporté au téléphone.
Limoges, dimanche 25 janvier.
Galateau - Pastaud SVV. Cabinet Poulain-Marquis.
Nicolas de Hoey (vers 1540-vers 1611/1615), Ezra et l’ange, au verso, Femme tentée par des démons, plume et encre brune, lavis brun et rehauts de gouache blanche, 32,5 x 23,5 cm.
Frais compris : 24 882 €.
Nicolas de Hoey
Attendue autour de 10 000 €, cette feuille de Nicolas de Hoey était bataillée à hauteur de 19 500 €, lui permettant de marquer un record mondial pour son auteur. Le précédent, 17 500 €, était détenu par une plume, encre brune, lavis de bistre et rehauts de gouache blanche sur papier jaune mettant en scène Un homme portant un livre enlacé par une femme lui tenant la main : le prophète Osée et sa femme (?) (33,5 x 24,5 cm). Elle était vendue le 11 décembre 2009 à Drouot chez Cornette de Saint Cyr et Millon & Associés. Nicolas de Hoey appartient à une dynastie d’origine flamande ayant œuvré en France à la fin du XVIe-début du XVIIe siècle. André Félibien indique, dans ses Entretiens sur les vies et sur les ouvrages des plus excellents peintres anciens et modernes, que l’artiste est le petit-fils du célèbre peintre et graveur Lucas de Leyde. Ses œuvres datées s’étendent de 1580 à 1612, mais ses premières réalisations importantes sont signalées en Bourgogne en 1564, lorsqu’il participe au décor de la «joyeuse entrée» réalisé à l’occasion du passage de Charles IX à Dijon. En 1587, le poète Étienne Tabourot le qualifie «d’excellent peintre». Il accède à la maîtrise en 1575 et obtient ses lettres de naturalisation quatre ans plus tard. Peintre du Roi en 1599, l’artiste figure dans les comptes royaux jusqu’en 1611.
Il travaille à la rénovation et l’adaptation des décors de Fontainebleau avant d’avoir la charge de ceux, monumentaux, d’Ancy-le-Franc. De formation nordique, il fera des emprunts aussi bien à Marten de Vos qu’aux Italiens. Notre feuille peut être rapprochée de huit études de prophètes, conservées au Louvre et données à Jean I d’Hoey, qui seraient plutôt à mettre en rapport avec les Icones prophetarum… de Nicolas de Hoey publiées par Philippe Galle en 1594.
Jeudi 12 février, Espace Tajan.
Tajan SVV. MM. de Bayser.
Yves Saint Laurent (1936-2008), Jeune Fille, aquarelle signée et datée 1951, 24 x 18 cm.
Frais compris : 6 202 €.
Yves Saint Laurent aquarelliste
La 40e cérémonie des Césars couronnait, le 20 février 2015, Pierre Niney comme meilleur acteur pour son rôle d’Yves Saint Laurent dans le biopic officiel de Jalil Lespert. Deux jours plus tard, le grand couturier était aussi la vedette d’une vacation biarrote avec cette aquarelle peinte à 15 ans. Provenant d’une succession régionale, elle était avancée autour de 900 €. Adjugée au sextuple des estimations, elle témoigne du coup de crayon sûr, dès l’adolescence, du futur génie qui révolutionnera la mode. Yves Saint Laurent naît à Oran où sa famille, liée à la haute bourgeoisie algérienne, possède un hôtel particulier, une grande maison joyeuse et pleine de vie. Scolarisé ensuite dans un établissement religieux, il doit se plier à une discipline stricte. Pour s’en échapper, il crée des représentations théâtrales, dont ses sœurs, Michelle et Brigitte, sont les principales actrices. L’adolescent tombe aussi sous le charme de l’œuvre de Jean-Gabriel Domergue, représentant des jeunes femmes élégantes de la Café Society. Allant au cinéma, fréquentant l’Opéra, il découpe dans les journaux venant de France des articles qui concernent les nouveaux acteurs de la mode parisienne comme Christian Dior et le New Look. Le dessin, l’écriture et la peinture se révèlent encore de belles armes pour alléger un quotidien rigide. Alliant mode et art du théâtre, il réalise en 1951 pour la fête du ballet municipal, à Oran, des croquis et des costumes destinés au spectacle Petite Princesse, dans lequel jouent ses sœurs. Il trouve une partie de son inspiration dans l’art de Foujita, un peintre franco-japonais, comme l’illustre également cette aquarelle de la même époque. Ce travail prometteur sera d’ailleurs vite reconnu puisque Christian Dior l’engagera, quatre ans plus tard, comme assistant. Début d’une brillante carrière internationale dans la haute couture…
Biarritz, dimanche 22 février.
Biarritz Enchères SVV. Mme Maréchaux-Laurentin.
Anne-Louis Girodet (1767-1825), Étude pour Le Déluge, crayon noir, 22,5 x 28 cm.
Frais compris : 53 240 €.
Avant le déluge
À l’exemple de Girodet, la plupart des artistes pratiquent le dessin préparatoire comme étude partielle d’une œuvre projetée et commandée. Tel est le cas de ce magnifique crayon noir, avancé autour de 20 000 €. Provenant d’une succession particulière, il se range parmi les premiers croquis de Scène de déluge, une œuvre spectaculaire aux dimensions exceptionnelles. Exposé au Salon de 1806, il appartient aujourd’hui aux collections du Louvre. Anne-Louis Girodet de Roucy-Trioson manifeste très tôt ses aptitudes de dessinateur. Récompensé en 1789 du Grand Prix de Rome, il part l’année suivante en Italie, où il peint Le Sommeil d’Endymion. Le tableau frappant par sa poésie et son originalité vaut à l’artiste revenu en France un jugement élogieux de la critique. S’éloignant de l’enseignement de David, Girodet va dès lors créer des tableaux très finis et volontairement froids, empreints d’un luminisme préromantique comme Ossian et ses guerriers reçoivent les ombres des héros français, commandé en 1801 par Bonaparte pour sa résidence de la Malmaison. Cinq ans plus tard, il entreprend une immense composition, inspirée d’une dramatique catastrophe survenue dans les Préalpes suisses : le 2 septembre 1806, le glissement du mont Rossberg provoque des éboulements si brutaux et si importants qu’ils ensevelissent le village de Goldau et anéantissent plusieurs centaines d’habitants. Comme son confrère, Philippe-Jacques de Loutherbourg, Girodet représente ainsi une composition directement liée à l’actualité. D’une grande inventivité,
il plonge le spectateur au cœur du désastre. Il montre une femme affolée, tête renversée à laquelle s’agrippe son fils ; elle tend sa main pour être sauvée par un homme épouvanté portant un vieillard sur son dos. Sculpturalement dessinés, ces nus dignes de Michel-Ange sont parfaitement mis en valeur par des drapés hérités de la statuaire antique. C’est au final un collectionneur américain qui les emportait largement au double des estimations.
Angers, mercredi 25 février.
Xavier de la Perraudière SVV. Cabinet de Bayser.
Xavier de Poret (1894-1975), Étude de chamois, fusain et pastel sur papier, 55 x 75 cm.
Frais compris : 35 392 €.
Xavier de Poret
Les dessins de Xavier de Poret réalisaient une jolie performance, cinquante-trois feuilles dispersées dans une vente à thème cynégétique trouvant toutes preneur, pour un total de 475 000 € frais compris. Dix enchères à cinq chiffres résonnaient et une bonne vingtaine s’inscrivaient entre 5 000 et 10 000 €, pulvérisant les attentes. Cavalier et veneur ayant grandi près de Fontainebleau, l’artiste animalier avait pour les sujets équestres et les descriptions de gibier un penchant particulier (voir page 35 de la Gazette n° 8 pour les détails biographiques). Mais ce sont les chamois qui emportaient ici la faveur des amateurs, l’étude reproduite bondissant à 28 000 €, d’après une estimation maximale de 3 000 €, valant un record mondial pour l’artiste (source : Artnet). Elle détrône le fier Hassan, pur-sang à l’écurie (48 x 62 cm) adjugé 20 000 € le 20 janvier 2012 à Drouot, chez Cornette de Saint Cyr. Signalons également les 14 000 € de Deux chamois sur un à-plat (67 x 48 cm) saisis au fusain et pastel – technique privilégiée par notre homme – près de la base d’un sapin aux racines noueuses. Blessé lors de la Première Guerre mondiale, l’artiste est soigné à Pau où, ébloui par la beauté des Pyrénées, il dessine ses premiers chamois. Plus tard, en 1930, il accompagne en Suisse des chasseurs de ce capriné et devient un spécialiste de la faune de montagne. En 1938, il illustre un livre de Joseph-Louis Reichlen, Au pays des chamois. Un Lièvre variable dans la neige (57 x 38 cm) détalait à 18 000 €, un plus estival Lièvre et gentiane (52 x 36 cm) se contentant à sa suite de 6 800 €. Pour la plaine, le plus haut prix, 25 000 €, nimbait un Cerf au clair de lune (54,5 x 36,5 cm). Cerf et biche au repos (56 x 38 cm) empochait 15 000 €, près d’un chêne séculaire au tronc éventré. L’Étude d’écureuils (51 x 72 cm) avec rehauts de pastel se régalait pour sa part de 14 000 €. Quant aux Perdrix rouges et bottes de blé (37 x 56 cm), elles flambaient à 9 200 €.
Mercredi 4 mars, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. M. Marchand.
François Soufflot, dit Soufflot le Romain (actif dans la seconde moitié du XVIIIe siècle), Hôtel de Montholon : esquisse du salon, côté boulevard (1785), plume, encre noire, lavis de gris et aquarelle, 29 x 37,5 cm.
Frais compris : 35 280 €.
Hôtel de Montholon
À deux pas du palais de la Bourse, où se tenait le Salon du dessin, se dresse au 23 du boulevard Poissonnière la noble architecture de l’hôtel de Montholon. Non loin de là, à l’Hôtel Drouot, ce dessin esquissant une élévation d’un salon de ce monument historique déclenchait une belle bataille d’enchères, qui lui permettait d’atteindre 28 000 €. Son estimation n’en excédait pas 800. La fière bâtisse construite en 1785 doit son nom à l’épouse de Nicolas de Montholon, président du parlement de Normandie, qui l’a commandé à François Soufflot, le neveu du grand Jacques-Germain Soufflot. L’architecte en a confié l’étude à Jean-Jacques Lequeu (1757-1826), qui a d’abord travaillé comme dessinateur ou inspecteur au bureau de l’église Sainte-Geneviève, c’est-à-dire l’agence de Jacques-Germain Soufflot. Lequeu s’est inspiré de l’hôtel Benoît de Sainte-Paulle, bâti en 1773 par Samson-Nicolas Lenoir au faubourg Poissonnière, aussi appelé «la Nouvelle France». Dans son ouvrage sur Les Architectes parisiens du XVIIIe siècle (Mengès, 1995), Michel Gallet observe que «Lequeu a composé le décor et le mobilier dans le même esprit piranésien que ceux de Montgermont. Ses dessins ont été fidèlement exécutés». Sur la coupe du mur de façade, situé en partie basse de notre feuille, on reconnaît les colonnes engagées ioniques de l’ordre colossal qui la scande. Disciple de Soufflot, Lequeu est aussi un architecte utopiste au même titre qu’Étienne-Louis Boullée ou Claude Nicolas Ledoux, notamment par la suite de planches composée à l’époque où il travaille à l’hôtel de Montholon, décrivant par exemple une Porte de sortie d’un parc des Plaisirs, de la Chasse du prince d’esprit clairement fantastique.
Lundi 23 mars, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés SVV, Bailly-Pommery & Voutier Associés SVV.
Pierre Bonnard (1867-1947), La Promenade, 1900, huile sur carton signée et datée, 37,5 x 31 cm.
Frais compris : 970 000 €.
Bonnard sous les projecteurs
Sept tableaux de Bonnard obtenaient des résultats à six chiffres à l’occasion de la dispersion de la collection d’Antoine Terrasse, le petit neveu du peintre. Les amateurs étrangers, Américains notamment, se montraient particulièrement actifs, à l’instar du connaisseur remportant La Promenade, 1900 pour 790 000 €, sur une estimation haute de 350 000 €. Le peintre s’y immisce dans la conversation de deux élégantes Parisiennes, saisissant l’instant fugace où l’une d’elles, emportée par son sujet, se tourne vers son amie l’écoutant religieusement. Bonnard s’est fait le maître de ces instants d’intimité volés, sagacité qu’il s’applique d’ailleurs à lui-même avec tout autant de brio, comme en témoignait son premier Autoportrait de 1889, lui aussi très disputé. Caché derrière ses lunettes, le regard insondable du jeune homme de 22 ans lançait un défi, relevé par les collectionneurs à 780 000 €. Ces derniers jetaient encore leur dévolu sur deux charmants portraits au cadrage resserré, emblématiques du bonheur quotidien : la Petite fille au chat, Renée Terrasse, peinte en 1899 et emportée pour 420 000 €, et les Enfants solfiant, Charles et Jean Terrasse, immortalisés environ un an plus tard et adjugés 280 000 €. La lumière se fait douce et chaude pour caresser les têtes blondes, dont les yeux baissés traduisent la paisible concentration. La poésie était également au rendez-vous avec un Nu accroupi, 1938, qui séduisait à hauteur de 230 000 €. Bonnard y esquisse sa compagne, Marthe, se contentant de suggérer la silhouette et les gestes avec de chaleureux tons fondus de gouache et d’aquarelle. Les natures mortes de fruits aux couleurs juteuses n’étaient pas oubliées, Le Compotier de 1924 obtenant 450 000 €, contre 350 000 € pour Les Pêches peintes vers 1916.
Dimanche 29 mars, Fontainebleau.
Osenat SVV. M. Maket.
Théodore Géricault (1791-1824), Un Homme levant une poutre, tandis qu’une femme semble faire le guet, plume et lavis gris, 16 x 11,5 cm.
Frais compris : 51 250 €.
Géricault miniature
Vous aurez sans doute reconnu cette plume et lavis gris de Théodore Géricault, reproduite page 44 de la Gazette n° 14. Cette petite feuille (16 x 11,5 cm) était alors estimée entre 15 000 et 20 000 €. Il fallait la pousser jusqu’à 41 000 € pour l’emporter. Elle porte le cachet de la collection Charles Ferault et a également appartenu au peintre naturaliste Léon Lhermite (1844-1925). Notre sujet laborieux, Un homme levant une poutre, tandis qu’une femme semble faire le guet, ne pouvait que susciter l’intérêt de celui qui à travers son œuvre a témoigné de la vie sociale ouvrière et paysanne de son époque. Géricault était également un artiste engagé – «l’espérance de tout un siècle», a dit de lui Alexandre Dumas. Lorsqu’il peint l’Officier de chasseurs à cheval de la Garde chargeant et le Cuirassier blessé quittant le feu, est-ce l’épopée napoléonienne qu’il célèbre, ou n’en souligne-t-il pas plutôt les lourdes conséquences humaines ? En décrivant des anonymes, Géricault ne choisit pas en tout cas d’héroïser la guerre. Concernant l’Officier à cheval, Michelet écrit «Il se tourne vers nous et pense […] Cette fois, c’est probablement pour mourir.» Quant au Radeau de la Méduse, l’exégèse politique et sociale dont il a fait l’objet remplit des pages et des pages. Quoi qu’il en soit, c’est sans doute l’un des tableaux qui traduit le mieux l’état de crise du XIXe siècle, secoué par les révolutions politiques, sociales et économiques. Rapportée à un fait divers, un naufrage comme il y en avait tant à cette époque, la dimension d’un tableau d’histoire prend alors tout son sens. Ce tableau est un réquisitoire contre l’incompétence et la corruption de l’administration sous la Restauration. Géricault observe le peuple. Dans notre dessin, il l’immortalise en quelques traits de plume, le lavis gris lui donnant, tout en ombre et lumière, une forte présence plastique justement appréciée par les enchères.
Vendredi 17 avril, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV, M. Auguier.
Alexander Calder (1898-1976), Trois pics, 1968, gouache, 78 x 58 cm.
Frais compris : 94 240 €.

© Calder Foundation New York/ADAGP, Paris 2015
Un triplé de Calder
Avec trois gouaches exécutées en 1968 et 1969 Alexander Calder faisait carton plein, totalisant 209 560 € frais compris. La plus haute enchère, 76 000 €, fusait sur cette feuille de 1968 intitulée Trois pics. Assortie d’une estimation n’excédant pas 15 000 €, elle était reproduite en couverture de la Gazette n° 12. Rappelons qu’offerte par l’artiste à une collaboratrice d’Aimé Maeght, elle est à mettre en rapport avec le stabile monumental commandé par la ville de Grenoble à l’occasion des Jeux Olympiques d’hiver qu’elle organisait, et placé devant la gare. Cette œuvre symbolise les trois massifs montagneux qui dominent la cité alpine, celui de la Grande Chartreuse, celui du Vercors et celui de Belledonne. Un soleil rouge vient apporter la touche lumineuse contrastante, typique de l’artiste. Cette gouache était la plus minimaliste des trois proposées. À 55 000 €, les prévisions étaient doublées pour une autre (78 x 58 cm) de 1969 signée Sandy, le surnom du créateur, et dédicacée à une certaine Gisèle à la date du 20 juillet 1969, jour où le LEM (Lunar Excursion Module) d’Apollo 11 se posait sur la Lune, permettant à Neil Armstrong de faire «un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité». Calder se passionnait depuis les années 1950 pour la conquête spatiale et il traduit dans cette gouache cet engouement, dépeignant un symbole noir posé entre une lune et une étoile sur une surface arrondie parcourue d’un damier bleu, blanc et rouge. La dernière (65,5 x 49 cm), adjugée 38 000 €, prévisions plus que doublées, est un projet pour l’affiche du XXIVe Salon de mai, organisé en 1968 au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. La locution «Salon de mai» danse au milieu de cercles colorés. Ce projet ne sera pas retenu, au profit d’une composition plus sobre de larges aplats rouges, noirs, l’un bleu.
Vendredi 17 avril, salle 4 - Drouot-Richelieu.
De Baecque & Associés SVV.
Jean-Auguste Dominique Ingres (1780-1867), Le Docteur Norbert Hache, 1856, graphite, 35,6 x 26,8 cm.
Frais compris : 55 800 €.
 
Ingres en famille
Légèrement insolée, cette feuille de Jean-Auguste Dominique Ingres suscitait 45 000 €. Elle représente le docteur Norbert Hache et, exécutée en 1856, est dédicacée «À sa chère belle-sœur. Mlle Mathilde Ramel». À cette époque, celle-ci vient d’épouser le modèle, et le dessin rejoint la corbeille de la mariée. Il fait la paire avec un portrait de la jolie promise, exécuté l’année précédente. Mathilde est la jeune sœur de Delphin Ramel, seconde épouse de l’artiste. Le bon docteur est le voisin du couple au 3, rue de Lille, et lorsque la cadette séjourne chez eux durant l’hiver, les présentations sont faites. Lui a 46 ans et elle, quinze de moins, un écart d’âge tout à fait dans la norme bourgeoise de l’époque. À la mort de Mathilde, en 1904, les deux dessins deviennent la propriété de leur fille Hélène. Elle décède en 1925 sans descendance, et l’on retrouve nos feuilles lors de la succession de ses trois frères, dans une vente à Drouot le 20 janvier 1936. Elles sont alors séparées, le Portrait de Mlle Mathilde Ramel étant adjugé 16 000 F (environ 11 500 € en valeur réactualisée) et notre bon docteur, 14 500 (environ 10 400 € en valeur réactualisée), acquis par l’expert André Schoeller. Si notre dessin connaît ensuite une histoire paisible en restant jusqu’à nos jours dans la même famille, son pendant, acheté par la galerie Fabre, passe dans la collection de Salomon Flavian. En 1947, il figure dans le Répertoire des biens spoliés en France durant la guerre 1939-1945. Notre dessin réapparaissait l’année 1949, à l’occasion d’une exposition consacrée à Ingres par la galerie Weil.
Mercredi 22 avril, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Tessier & Sarrou & Associés SVV. MM. de Bayser.

 
Edgar Degas (1834 -1917), Danseuse, dessin au fusain rehaussé de gouache blanche et de lavis, portant le timbre de l’atelier et annoté, 22,5 x 31 cm.
Frais compris : 71 820 €.
 
Ballerine par Degas
Deux dessins de Degas, provenant de la même collection particulière, composaient les lots phares d’une vente cannoise. Un amateur emportait d’abord à 30 000 € un dessin au fusain montrant une Femme nue s’essuyant. Elle était toutefois largement distancée par ce second dessin, attendu autour de 27 000 €. Il exprime toute la passion d’Edgar Degas pour la danse, un beau thème nourrissant ses recherches artistiques. Son unique souci est d’être vrai, de capter l’instant, l’imprévu dans une transcription qui rend compte de la rapidité fugace. Artiste magistral de la ligne, il pratique le dessin selon son axiome célèbre : «Le dessin n’est pas la forme, mais il est la manière de voir la forme», comme il le confie à son ami Henri Rouart. Par sa maîtrise en ce domaine, Degas se détache des autres impressionnistes surtout concernés par les problèmes chromatiques. Fréquentant vers 1868 presque tous les soirs l’opéra, l’artiste entreprend une série éclatante. Elle représente des danseuses en tutu aux antipodes des charmantes guincheuses d’Auguste Renoir. Il immortalise ainsi les prestations des ballets romantiques animés d’escadrons de jeunes femmes bien jambées. Saisissant des attitudes, des gestes insolites, Edgar Degas capte le mouvement et montre une réalité sans artifice. Certaines ballerines vues de près sont même si disgracieuses qu’il les compare à des «reines faites de distance et de fard». Elles s’entraînent suivant les conseils du maître de ballet, d’autres s’accroupissent, se retournent, s’étirent dans tous les sens, font des exercices à la barre. Ici, le dessin annoté indique qu’il s’agit d’ «une préparation à la seconde». Suscitant l’emballement des amateurs, il doublait ses espoirs et recueillait l’enchère la plus forte de la vacation. Et l’éphémère devient éternel…
Cannes, samedi 25 avril. Azur Cannes Enchères SVV.
Mes Isssaly et Pichon. M. de Louvencourt, Mme Sevestre-Barbé.

 
Chine, XXe siècle. Paysage montagneux et lacustre, peinture à l’encre sur papier signée « Xie Zhiliu» et datée 1964, 57 x 33 cm.
Frais compris : 39 680 €.
Collection Delefosse
La collection d’art asiatique de M. et Mme Delefosse était dominée par la Chine, la peinture raflant la mise. Attendues autour de 5 000 €, huit feuilles d’album à l’encre et couleurs sur papier (26 x 34 cm) fusaient à 56 000 €. Dépeignant des bambous, arbres et rochers, elles portent la signature apocryphe d’un artiste, poète et calligraphe du début des Qing, Yun Shouping (1633-1690). L’encre sur papier du XXe siècle reproduite, signée de Xie Zhiliu et datée de 1964, était bataillée jusqu’à 32 000 €, d’après une estimation haute de 2 000. Le Metropolitan Museum de New York a consacré une exposition à Xie en 2010. L’artiste est l’un des chefs de file de la peinture traditionnelle chinoise. Formé à Changzhou, berceau d’une école de peinture d’oiseaux et de fleurs, il est devenu un proche ami du célèbre peintre Zhang Daqian, qui lui a fait découvrir les grottes bouddhistes de Dunhuang. Après la guerre, il a beaucoup étudié les œuvres des dynasties Tang, Song et Yuan. Passons moyennant 13 000 € à un écran en bois (49 x 51 cm), travail du XVIIe-XVIIIe siècle incrusté d’un motif de brûle-parfum fangding en émaux cloisonnés et d’autres de vases archaïsants, chimères et pêches en néphrite céladon, avec leurs socles en bois ajouré. À 10 000 €, les prévisions étaient balayées pour un pendentif du XXe siècle en agate blanche (h. 4,7 cm). De forme rectangulaire aux angles arrondis, il est sculpté en creux dans des veines noirs de deux personnages pratiquant la chasse au tigre, l’autre face comportant un poème à la gloire de celle-ci. Quittons le Japon pour la Chine avec un ensemble de tsubas. Celui d’époque Edo (1603-1868) signé de Seiryuken Seiju partait à 1 900 €. Il est ciselé d’un dragon. Le plus couru, 4 800 €, est toujours d’époque Edo mais signé de Jingo Saku, dans la province de Higo, représentant la huitième génération d’une dynastie de forgerons. Il en fer à décor incrusté en sentoku d’un poison namazu lové, le fond étant gravé d’une cascade.
Jeudi 7 mai, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Tessier & Sarrou & Associés SVV. Mme Jossaume, M. Portier.
Pablo Picasso (1881-1973), Guitare sur une table, 5 mai 1921, pastel et crayon sur papier, 32,5 x 25 cm.
Frais compris : 163 000 €.
© Succession Picasso, 2015

 
Picasso presque abstrait
À l’heure où New York sacrait à nouveau Picasso comme étant l’artiste le plus cher au monde aux enchères, à Paris, c’est plus sagement que le Malaguène était célébré, avec les 130 000 € recueillis par ce pastel et crayon cubiste de 1921. La Guitare sur une table qu’il met en scène marque l’ultime limite du cubisme, au seuil du point où la géométrisation et la fragmentation des formes rendent difficilement identifiable le sujet. Un pas de plus, et c’est l’abstraction. Celui-ci a déjà été franchi par Picasso, qui, dès 1907, dans certaines parties des Demoiselles d’Avignon, s’y essaie. En pleine période expérimentale, certains paysages sont franchement abstraits. Le peintre va conserver l’un d’eux, révélé pour la première fois au public lors de la rétrospective de 1966 du Petit Palais, aujourd’hui conservé au musée Picasso sous le titre L’Arbre. Il précède de trois ans les premières aquarelles abstraites d’un des pères de ce langage, Kandinsky. Notre dessin réduit les éléments figuratifs à leur plus simple expression. Les quatre pieds de la table sont seulement indiqués. Trônant sur un tapis rose, elle reçoit une nappe orangée bordée d’une frise, la guitare semblant posée en équilibre sur son bord. L’instrument se détache sur un rectangle bleu, sans doute une fenêtre ouverte sur le ciel. Contrairement à Kandinsky, la méthode abstraite n’est pas aux yeux de l’artiste un moyen de «faire perdre son importance à l’objet», mais au contraire de l’explorer par le biais de la peinture. Françoise Gillot a rapporté une conversation avec Matisse à ce sujet, où Picasso voulait que l’on puisse «au moins d’une certaine façon reconnaître la nature, même une nature torturée, parce qu’il s’agit après tout d’une sorte de combat entre ma vie intérieure et le monde extérieur tel qu’il existe pour la plupart des gens». Cette lutte est ici à l’œuvre.
Mercredi 13 mai, Espace Tajan.
Tajan SVV. MM. de Bayser.
Kangra, Haut Penjab, vers 1780. Combat entre Rama, Lakshmana et l’armée des démons, gouache sur page d’album, 20 x 30,2 cm.
Frais compris : 70 000 €.
Kangra en majesté
Une trentaine de miniatures indiennes, réunies par une collectionneuse parisienne, suscitait une vive attention de la part des amateurs et professionnels comme de celle des institutions, deux préemptions – sur les quatre réalisées au cours de la vacation – étant ici à relever. L’école de Kangra, qui a connu son apogée sous le règne de Raja Sansar Chand (1775-1823), était plébiscitée. Soudainement apparue, elle pourrait avoir vu le jour sous l’impulsion d’un artiste venu de Guler. 56 000 € étaient obtenus d’après une estimation haute de 10 000 par la gouache vers 1780 reproduite, illustrant un épisode du Ramayana, le Combat entre Rama, Lakshama et l’armée des démons. Au pied de la forteresse d’or du roi Ravana, l’armée des singes et des ours, conduite par Lakshama, affronte les démons sous le regard de Rama, assis sous un arbre. 42 000 €, estimation septuplée, saluaient une feuille de la fin du XVIIIe siècle, une gouache sur page cartonnée à simple marge rouge et bleu (22,5 x 16 cm) décrivant un orant effectuant, près d’une rivière, une offrande d’herbes sacrées au lever du soleil, un serviteur placé derrière lui. Elle provient d’un album de «guirlande de Raga», qui évoque un mode musical et exprime en peinture les sentiments contenus dans la mélodie, ici un bhaskar raga, un hymne au soleil. Le musée Guimet s’offrait moyennant 27 000 € une gouache de la première moitié du XIXe siècle décrivant une Célébration religieuse vishnuite par des sages (26 x 22 cm), présentée sur une page cartonnée à encadrement floral sur fond noir. En dehors de l’école de Kangra, le musée du Louvre préemptait moyennant 42 000 € la page de l’album moghol du milieu du XVIIe siècle, dit «Ardeshir», comprenant la miniature de Govardhan, Le prince Dara Shikoh rend visite à un ascète. À son revers figure un quatrain poétique d’Amjad al-Husaini. Pour le Haut Penjab, signalons encore les 30 000 € d’une gouache, attribuée au peintre Muhammadi à Mandi, inscrivant Krishna et Radha dans un paysage (14,8 x 22,3 cm).
Mercredi 3 juin, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV. Mme David.
Fu Baoshi (1904-1965), Dong Shan Yi Zhi, 1947, encre et couleurs sur papier, l. à vue : 51 cm.
Frais compris : 325 000 €.
Loisir de lettré
On ne présente plus Fu Baoshi, considéré comme l’un des plus importants peintres chinois de figures et de paysages de la période moderne. Deux de ses compositions sur papier, des feuilles d’éventail, confirmaient son statut en cumulant 612 500 € frais compris. La plus valeureuse, 260 000 €, est celle reproduite, datée de 1947 et titrée en mandarin «loisir de lettré à Dongshan». Ce sujet fait référence à Xie An, un politicien qui s’était retiré de la vie publique sous les Jin orientaux. L’autre feuille, de 1948, décrit la déesse Xiang, à laquelle le grand poète Qu Yuan de l’époque des Royaumes Combattants (481-221 av. J.-C.) a rendu hommage à travers un hymne.
Elle porte également des cachets et des inscriptions. Certaines d’entre elles sont des dédicaces à M. L., qui était en poste à l’ambassade de France à Chongqing, dans le Sichuan, au cours des années 1940. Il avait l’habitude de fréquenter les galeries, comme l’atteste la correspondance fournie qu’il entretenait avec son épouse. En décembre 1946, il lui écrivait : «Je suis allé hier visiter une exposition de peinture où figuraient des toiles des trois plus grands peintres chinois contemporains : Jupéon (Xu Beihong), Fou Pao Che (Fu Baoshi) et Tchen Che Fou (Chen Zhifo). Je les avais connus tous trois par Fu à Tchong King et ils m’ont fait un accueil très gentil. Bien entendu je me suis encore laissé attendrir (la chair est faible) et j’ai acheté deux toiles… deux seulement et fort modestes, ce qui est très méritoire car dix au moins me tentaient». Voici un témoignage in vivo et sensible d’un amateur, visiblement également apprécié par notre peintre. Si, japonisme aidant, certains artistes impressionnistes, dont Degas, se sont essayés à la peinture de feuilles d’éventail, c’est plus naturellement que Fu Baoshi en est venu à le faire. Quelques-unes de ses longues dames tiennent l’un de ces accessoires, plus souvent en forme d’écran plutôt que plié.
Samedi 13 juin, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Pescheteau-Badin SVV. Mme Jossaume, M. Portier.
Edgar Degas (1834-1917), Femme nue assise s’essuyant le cou, calque contrecollé sur carton, 62 x 67 cm.
Frais compris : 91 834 €.
Degas Guitry
Ce calque contrecollé sur carton de Degas empochait 73 000 €. Notre Femme nue assise s’essuyant le cou figurait dans la troisième vente de l’atelier de l’artiste, organisée en avril 1919 à la galerie Georges Petit. Elle récoltait alors 920 F, environ 1 200 € en valeur réactualisée, et gagnait la collection d’un certain Sacha Guitry. En 1915, ce dernier avait tourné Ceux de chez nous, un film documentaire de vingt-deux minutes sur les grandes personnalités de son époque, réalisé en réaction à une proclamation des intellectuels allemands exaltant la culture germanique. Le film est bien entendu muet, mais son auteur a noté les propos des principaux intervenants et les répète lors des projections. En 1952, le documentaire est remanié et prolongé des commentaires de Guitry, assis à son bureau. Il fait une place particulière à Degas, en soulignant qu’il ne le connaissait pas et que les quelques secondes du film le montrant dans la rue sont des images réalisées contre son gré. L’auteur de théâtre le décrit comme «un homme d’un talent considérable et lumineux», le considérant comme l’«un des plus grands peintres de notre époque». Il en parle tout en faisant passer devant la caméra «deux ou trois beaux dessins», accrochés dans son bureau. Le nôtre n’est pas filmé, son sujet étant peut-être considéré comme trop osé, certains ayant taxé Degas de voyeurisme. Le thème de la femme à la toilette, que l’on retrouve chez tous les romanciers naturalistes de l’époque, lui a été suggéré par les estampes japonaises. Ses premières œuvres érotiques sont des monotypes réalisés pour illustrer les romans d’Halévy, et qui se prolongeront par des séries de prostituées, utilisées par Vollard en 1934 pour La Maison Tellier de Maupassant.
Mercredi 17 juin, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. M. Lorenceau.
Émile Jourdan (1860-1931), Brigneau, huile sur toile, signée, 46 x 61,5 cm.
Frais compris : 55 200 €.
Synthétisme japonisant
Ce tableau, figurant le port de Brigneau, dans le Finistère, était le pôle d’attraction d’une vente dédiée aux écoles bretonnes. Illustrant la Une de la Gazette n° 26, il est l’œuvre d’Émile Jourdan, l’un des disciples les plus fidèles de Gauguin. Après une éducation classique, il prend effectivement pension à la fameuse auberge Gloanec, où il se lie bien sûr avec le maître, mais aussi avec Émile Bernard, Henry Moret, Ernest Ponthier de Chamaillard, Charles Laval et un peu plus tard, avec Maxime Maufra. À 41 ans, Jourdan est père de plusieurs enfants et, à la mort de sa mère, qui l’entretenait généreusement, s’installe dans une existence marginale à la poursuite du motif – mais aussi du gîte et du couvert. Très exigeant envers lui-même, l’artiste détruit les œuvres qui ne le comblent pas, écarte aussi toute idée de les exposer aux salons ou dans des galeries. Bohème de nature, il sillonne la Bretagne et la côte Atlantique. Il en représente les divers sites selon la technique impressionniste, tout en réduisant la perspective et en concentrant les gammes de couleurs. Entre 1911 et 1920, on le voit régulièrement à Brigneau, où il fréquente l’auberge de la mère Bacon. Notre toile, proche d’un tableau conservé au musée des beaux-arts de Brest, déclenchait une vive bataille d’enchères. Elle emploie la symbolique des couleurs, en fait des harmonies vert-violet qui sont très caractéristiques de l’art d’Émile Jourdan. La composition, bien structurée et vigoureusement bâtie, montre quelques petites maisons, nichées sur un flanc de colline ; elles entourent un plan d’eau où trois bateaux s’apprêtent à prendre le large. Dénuée de tout détail inutile, paysage et ciel y sont étroitement imbriqués. Adjugée à un grand amateur français, elle atteint un remarquable synthétisme décoratif très japonisant.
Brest, samedi 18 juillet.
Thierry - Lannon & Associés SVV. M. Schoeller.


 
Hyacinthe Rigaud et son atelier (1659-1743), Portrait de Claude Hénin de Cuvillers, toile, 98,5 x 78,5 cm.
Frais compris : 9 840 €.
Brillant parlementaire
Les portraits sobres et solennels que peignent les artistes durant la première moitié du XVIIe cèdent ensuite le pas à des représentations plus opulentes. Si la réalité est toujours scrupuleusement observée, les perruques, les draperies et les fastes de Versailles se reflètent dans les effigies. Des peintres s’en font une spécialité comme le Perpignanais Hyacinthe Rigaud. Après avoir étudié à Montpellier, il gagne Lyon, où il reçoit ses premières commandes, puis Paris en 1681. Charles Le Brun l’incite alors à délaisser la peinture d’histoire au profit du portrait. Des artistes confirmés lui confient leurs traits tels le peintre Charles de La Fosse, ou l’architecte Jules Hardouin-Mansart. Ce sont aussi des collectionneurs et des notables comme l’illustre notre toile. Provenant d’une succession régionale et d’abord attribuée à Jean-François de Troy, elle met en scène Claude Hénin de Cuvillers (1643-1731), chevalier, seigneur de Vauxelles et conseiller d’État. Appartenant à une famille d’origine picarde, il est nommé en 1675 par lettres patentes conseiller d’État et mènera une brillante carrière au parlement de Paris. Grâce aux recherches de Stéphan Perreau, notre tableau a pu être rapproché d’une représentation du parlementaire en 1687 par Rigaud. Selon l’expert, il pourrait s’agir d’une réplique réalisée pour «67 livres et 10 sols». Le portrait, bien équilibré et enlevé, se distingue par une étude savante de draperie. La touche légère affiche une gamme de couleurs chaudes et harmonieuses, et distribue avec un sens virtuose du détail les divers points où la lumière creuse le pli d’un revers de satin, décolore une étoffe et fait encore briller le regard. Enthousiasmant de nombreux amateurs, ce fringant gentilhomme gagne la collection d’un particulier français.
Rouen, dimanche 20 septembre.
Wemaëre - de Beaupuis - Denesle Enchères SVV. M. Millet.
Attribuée à Giovanni Battista Pittoni (1687-1767), Vierge à l’Enfant, huile sur toile, 38 x 29 cm.
Frais compris : 22 644 €.
Attribuée à Pittoni
Cette petite huile sur toile, attribuée à Giovanni Battista Pittoni, réalisait l’une des plus belles envolées d’une vente consacrée à la peinture ancienne. Estimée au plus haut 8 000 €, elle en engrangeait 18 000. Il faut dire que Pittoni est considéré comme l’un des plus remarquables représentants du rococo vénitien. On voit avec ce tableau qu’il sait également privilégier le caractère intime des rapports d’une mère à son enfant, fût-il l’enfant Jésus… Il n’oublie cependant pas les effets décoratifs inhérents à son style, comme le luxueux coussin que l’on distingue sous le nouveau-né, incongru dans une étable… S’agit-il d’un présent, d’esprit très XVIIIe, offert par un Roi mage ? Comme Giambattista Tiepolo, Pittoni a assuré au rococo vénitien une audience internationale, ses sujets tour à tour religieux, mythologiques ou historiques étant réalisés pour des commanditaires aussi bien allemands que polonais ou russes. Il a d’abord reçu l’enseignement de son oncle, Francesco Pittoni, et peut-être celui de Balestra, avant de rejoindre la guilde à Venise en 1716. Dans la décennie suivante, sa peinture, redevable aux exemples de Ricci et Tiepolo, adopte des tons vifs et des formes nerveuses et mouvementées. Par la suite, il éclaircira sa palette, et ses compositions se feront plus gracieuses, se rapprochant de l’onctuosité du rococo français. Vers la fin de sa vie, les frémissements du néoclassicisme et la crise que connaît la peinture vénitienne figeront son art. Il nous a laissé aussi bien des tableaux de chevalet que des plafonds, sans oublier de rares portraits.
Lundi 21 septembre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Leclere - Maison de ventes SVV. M. Millet.
Iammellzee (1960-2010), Atomic Futurism, New Tron bug out, 1896, technique mixte sur toile, 166 x 124 cm. Frais compris : 49 400 €.
Rammellzee record
L’art urbain faisait sa rentrée sur la scène parisienne sur les chapeaux de roues pour le plasticien américain Rammellzee, décédé en 2010. Il battait par deux fois son précédent record mondial, 19 000 € décrochés il y a un peu plus d’un an, le 9 octobre 2014 à Paris, toujours à l’Espace Tajan, par une technique mixte sur toile de 1985, Super Robber (120 x 180,5 cm), une des rares compositions dans lesquelles l’artiste s’est représenté. Ce score était très largement dépassé, 32 000 € allant tout d’abord à une technique mixte sur toile de 1985, Mettropposttsizer the Zipper (180 x 200 cm), battue quelques numéros plus tard par les 38 000 € de la technique mixte sur toile de 1986 reproduite, Atomic Futurism, New Tron bug out. Rammellzee est une figure historique du street art, qui, dès la fin des années 1970, s’est exercé sur les rames du métro new-yorkais. En plus d’être sculpteur et performeur, il était également un animateur de la scène hip-hop de la cité américaine, son premier disque, Beat Bop de 1983 coproduit par son ami Jean-Michel Basquiat, ayant influencé de nombreux rappeurs. La même année, il apparaît dans le film culte de Charles Ahearn traitant du hip-hop new-yorkais, Wild Style. En 1984, on le voit dans le deuxième long métrage de Jim Jarmush, Stranger than Paradise. Le cinéaste le considérera comme un génie sous-estimé. Rammellzee était également un théoricien du «Gothic Futurism», une tentative de déconstruction de la langue par la libération des lettres, enfermées dans le carcan ordonné du langage. Cette personnalité singulière aura participé à l’élaboration de la culture et des codes graphiques de l’art graffiti, territoire privilégié de la «guerre des lettres de l’alphabet».
Jeudi 1er octobre, Espace Tajan.
Tajan SVV.
Raoul du Gardier (1871-1952), En mer tropicale, huile sur toile, 65 x 81 cm.
Frais compris : 50 000 €.

 
vers l’ile Maurice
Cette scène de genre invite à une croisière dans l’océan Indien. Indiquée autour de 35 000 €, elle est signée de Raoul du Gardier. Brillant élève de Gustave Moreau, il obtient en 1900 une médaille à l’Exposition universelle pour une œuvre portraiturant des Femmes kabyles. Engagé volontaire durant la Première Guerre mondiale, il sert un temps de chauffeur aux maréchaux Foch et Franchet d’Espérey. S’enthousiasmant pour la mer et les voyages, il entame durant l’entre-deux-guerres une série de périples le menant entre autres en Égypte. Nommé en 1923 peintre officiel de la Marine, il partagera dès lors son temps entre Paris, où il mène une vie mondaine, et Pornic, où il rejoint souvent, l’été, son frère Jacques à la villa Magdalena. Bénéficiant d’un atelier face à la mer, Raoul du Gardier représente la plage animée d’enfants, de jeunes femmes élégantes. Graveur talentueux, il réalise notamment les illustrations des Belles Croisières Françaises de Paul Chack. En novembre 1929, l’artiste embarque à Marseille pour plus de trois mois à bord du croiseur Général Duquesne. Il fait route vers l’océan Indien avec des escales à Port-Saïd, Djibouti, Zanzibar, Nossi-Bé et Mayotte. Tenant un journal de bord, Raoul du Gardier multiplie les dessins et les aquarelles observés d’après nature. Pris sur le vif, ils lui servent, à son retour en France, à composer d’amples scènes de genre transcrivant la vie en mer. Ce tableau a pu être ainsi rapproché d’une toile exposée au Salon de 1931. La composition savamment équilibrée s’avive de tonalités chaudes et harmonieuses, représentatives de ses dons de coloriste. D’une grande vivacité d’écriture, elle capte la lumière et révèle encore le tempérament d’artiste épris de synthèse et d’harmonie. Décrochée au dessus de la fourchette haute des estimations, elle amerrit dans la collection d’un client français.
Lille, dimanche 4 octobre.
Mercier et Cie SVV. Cabinet Ottavi.


 
Henri Hayden (1883-1970), Le Port aux arcades, huile et technique mixte sur toile, 1917, 44,5 x 64, 5 cm.
Frais compris : 73 600 €.
Henry Hayden, cubiste synthétique
Le peintre Henri Hayden, d’origine polonaise, arrive en France en 1907 et va ainsi participer pleinement à l’effervescence artistique des débuts du XXe siècle. Découvrant deux ans plus tard la Bretagne avec Wladyslaw Slewinski, il travaille dans le sillage de Gauguin et peint des paysages marqués par le synthétisme de l’école de Pont-Aven. Puis, il oriente ses recherches picturales vers le courant cézannien sous l’influence du peintre Juan Gris et du sculpteur Lipchitz. Épurant son style, il simplifie les formes et réalise des œuvres proches du cubisme synthétique. Elles connaissent un réel succès lors d’une première exposition personnelle organisée à la galerie Druet. Ses Joueurs d’échecs, datés de 1913, clin d’œil aux sujets de Cézanne, atteignent une magistrale simplification géométrique. Elle lui vaut d’être commanditée par le marchand Charles Malpel. Mais la galerie ferme au début de la Première Guerre mondiale. Henri Hayden signe aussitôt un contrat avec Léonce Rosenberg, directeur de l’Effort moderne, le cénacle du cubisme. Les paysages et les natures mortes exposés témoignent d’une réflexion artistique qui s’appliquent essentiellement au rendu du volume et de l’espace rendant les détails insignifiants. Les compositions construisent ainsi un univers volontairement imprécis, travaillé en aplats joliment colorés et orchestrés. Mélomane, Henri Hayden se révèle par ailleurs un grand admirateur d’Erik Satie et se rapproche du groupe des Six. Au printemps 1916, l’artiste illustre d’une gravure sur bois le programme du festival Satie-Ravel. Cette vue portuaire, peinte à cette époque et indiquée autour de 30 000 €, souligne encore l’originalité d’Hayden, dont la technique mêle ici huile et sable. Débattue entre divers amateurs et le négoce international, elle gagne finalement la collection d’un professionnel du marché de l’art.
Annecy, mardi 29 septembre.
Hôtel des ventes d’Annecy SVV. M. Éric Schoeller.
Georges Macco (1863-1933), Village de Turquie au bord de la mer, 1923, huile sur toile, 47,5 x 70 cm.
Frais compris : 35 100 €.
Macco orientaliste
Attendue entre 2 000 et 4 000 €, cette huile sur toile créait la surprise en en recueillant 27 000, permettant ainsi à Georges Macco de décrocher un record français. Exécutée en 1923, elle représente un village côtier turc et détrône une grande (71 x 101 cm) gouache de 1917, La Prière autour de la Ka’aba, adjugée 22 863 € frais compris le 22 novembre 2004 par la même maison de vente. Les sujets orientalistes de Macco sont les plus courus aux enchères, même si ce thème s’avère relativement marginal dans son œuvre. En effet, ce peintre allemand, fils d’un industriel, a fait des paysages des Alpes suisses sa spécialité. Il explore ces contrées montagneuses à partir de 1887, année de sa brève installation à Munich, avant de gagner Düsseldorf. C’est dans l’académie de cette ville qu’il s’est formé, et là qu’il développera sa carrière de peintre de paysages, dans les pas de son maître, Eugène Gustav Dücker. Sa préférence va aux panoramas les moins grandioses, qu’il exécute dans des teintes lumineuses. Après 1900, sa touche s’allège notablement. Il va beaucoup voyager, découvrant l’Égypte, la Palestine et Baalbek au début du siècle. Il y glane des sujets qui nourriront durablement son inspiration, tout comme les impressions qu’il ramènera de Norvège et du Spitzberg. Il jouira d’une large reconnaissance, glanant une médaille d’or à Munich en 1894 et une autre d’argent à Londres, en 1899. L’année de son décès à Gênes, en 1933, la Kunsthalle de Düsseldorf lui a consacré une rétrospective.
Jeudi 8 octobre, Espace Tajan.
Tajan SVV. Mme Nataf-Goldmann.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Poète persan, vers 1886, mine de plomb, aquarelle et gouache, 34,3 x 14 cm.
Frais compris : 384 400 €.
Moreau inspiré
Sensibles au charme poétique et mystique de ce Poète persan inspiré par sa muse, les amateurs bataillaient ferme pour ce dessin de Gustave Moreau, emporté bien au-delà de son estimation (voir À la une de la Gazette n° 30). L’artiste symboliste a livré plusieurs versions sur ce sujet, également connu sous le nom de Chanteur arabe. Parmi plus de quatorze mille dessins, le musée parisien dédié au peintre conserve ainsi des esquisses du cavalier seul, mais aussi de chatoyantes études aquarellées et gouachées le plaçant au sein d’une composition plus large, dans un paysage agrémenté de ruines antiques, auprès desquelles se tiennent des femmes l’admirant comme un héros. Dans son syncrétisme, Moreau mêle les références pour figurer un Orient rêvé digne des Mille et Une Nuits, caractéristique de son œuvre. Le public, qui connaissait déjà l’amour du peintre pour la Renaissance et la mythologie antique, découvrit pour la première fois cette nouvelle source d’inspiration au Salon de 1866 avec La Péri, un projet pour émail. Le cavalier fait déjà son apparition dans le corpus du dessinateur prolixe, comme le montre une autre aquarelle, celle du Poète indien, vraisemblablement elle aussi conçue comme un carton destiné à un émailleur. L’intérêt du peintre pour la culture indienne se double d’une admiration pour les précieuses miniatures persanes, qu’il étudie au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale. Il s’en inspire à partir de 1860 et, surtout, après 1876. Poète ou chanteur, arabe, persan ou encore indien, le «cavalier au visage de femme et de prêtre, aux insignes de roi», décrit par Marcel Proust, devait trouver son incarnation définitive dans un tableau réalisé à la toute fin des années 1880, pour Edmond de Rothschild.
Dimanche 11 octobre, Saint-Cloud.
Le Floc’h SVV. Cabinet Perazzone - Brun.
École napolitaine, début du XVIIIe siècle. Sainte, de profil, avec l’instrument de son martyre, huile sur toile, 73 x 63,5 cm.
Frais compris : 16 940 €.
Sainte napolitaine
Lors de cette vacation rennaise, la surprise est venue de ce tableau annoncé autour de 800 €. Provenant d’une succession régionale, il a bénéficié de l’actualité que vient d’apporter cet été une exposition du musée Fabre de Montpellier concernant «L’Âge d’or de la peinture à Naples, de Ribera à Giordano». L’expert a pu l’attribuer au cercle de Francesco Solimena, plus particulièrement à son élève Sebastiano Conca (1680-1784), portraitiste et peintre d’histoire talentueux. Ses œuvres reprennent l’élégante vivacité du maître tout en l’unissant à un académisme romain raffiné. La composition, jouant des rondeurs et des courbes, est traitée dans un style caravagesque atténué qui met bien en valeur les proportions gracieuses et le modelé énergique de la sainte. Dénué de tout accessoire, le fond neutre concentre l’attention sur la jeune femme enveloppée de draperies caractéristiques du courant baroque. Son profil a été rapproché de celui de la magicienne Armide dans une toile de Sebastiano Conca vers 1725, conservée maintenant au Saint Louis Art Museum. Placée dans un cadre serré, au plus près du spectateur, elle s’avive d’une harmonie subtile de couleurs posées avec une grande liberté de touches. L’ensemble crée une impression de spontanéité dans lequel le modèle semble s’animer dans une attitude de rêverie, de recueillement, teintés d’une douce mélancolie. Glissant délicatement sur le visage, la lumière cisèle quelques détails naturalistes comme la boucle d’oreille, la coiffure sophistiquée. Le tableau révélant un métier sûr et brillant provoquait ainsi une belle rixe d’enchères en dépit d’usures et de restaurations anciennes. Disputé ferme entre amateurs et professionnels, il pulvérisait les estimations et  entrait dans la collection d’un fervent amateur. 
Rennes, lundi 5 octobre.
Rennes Enchères SVV. M. Bordes.
Alfred Sisley (1839-1899), Paysage d’été à Veneux, 1881, huile sur toile (rentoilée), 38 x 55 cm.
Frais compris : 208 320 €.
Sisley 1881
En décrochant 168 000 €, cette huile sur toile exécutée en 1881 par Alfred Sisley dépassait largement les attentes. Dépeignant un Paysage d’été à Veneux, elle a appartenu à l’ancienne collection de Mme Henri Goldet et était cédée le 3 février 1919 à Paris, sous le titre Matinée de printemps au bord du Loing (38 x 55 cm), 7 100 F (environ 9 400 € en valeur réactualisée). Au début de l’année 1880, le peintre et sa famille s’installent à Veneux-Nadon – aujourd’hui Veneux-les-Sablons –, un village proche de Moret-sur-Loing. Il connaît la région, ayant déjà séjourné en 1870 à Marlotte. À Grez-sur-Loing réside une colonie d’artistes scandinaves et anglo-saxons, et Sisley ira souvent peindre à By, non loin, où réside Rosa Bonheur. À son arrivée, profitant du printemps, il peint alors des arbres en fleurs et la campagne renaissante. En 1876, à la IIe Exposition des impressionnistes, Zola écrivait :«Sisley est un paysagiste de beaucoup de talent et qui possède des moyens plus équilibrés que Pissarro». Trois ans plus tard, l’artiste remet en question sa participation à ces expositions de groupe, préférant rejoindre le Salon, où il espère – en vain – que ses toiles seront admises. «Nos expositions ont servi, il est vrai, à nous faire connaître et en cela, elles m’ont été je le crois très utiles, mais il ne faut pas je crois s’isoler plus longtemps. Le moment est encore loin où l’on pourra se passer du prestige des expositions officielles», écrit-il à Théodore Duret. Sisley se retrouve alors dans la gêne, mais Paul Durand-Ruel s’intéresse à nouveau à ses œuvres, et une exposition personnelle est organisée en 1881 à la galerie La Vie moderne, fondée par Georges Charpentier en même temps que la revue éponyme. Les affaires reprennent…
Mercredi 14 octobre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Tessier & Sarrou & Associés SVV. M. Ottavi.
Gustave Loiseau (1865-1935), Le Givre, Gelée blanche, le Vaudreuil - Eure, 1904, huile sur toile signée et datée 1904, 65 x 81 cm.
Frais compris : 143 520 €.
Un Loiseau bien givré
La peinture postimpressionniste recueillait l’enchère la plus forte grâce à ce tableau provenant de la collection de Mme C. Gustave Loiseau, d’abord apprenti chez un décorateur, commence à peindre en 1884 au moment de la première exposition des néo-impressionnistes. Expérimentant la division des couleurs, il se distingue vite comme paysagiste. Fervent contemplateur de la nature, il est surtout attiré par l’élément aquatique. Les fleuves et les rivières inspireront constamment son œuvre. L’Yonne, au pied de l’imposante cathédrale d’Auxerre, ou encore la Loire et ses inondations dans les environs de Nantes sont les thèmes d’une série importante de tableaux. Elles sont toutefois supplantées par l’Oise et la Seine. L’artiste parcourt sans cesse leurs rives et représente à plusieurs reprises leurs berges et leurs ponts. Il fallait prévoir 58 080 € frais compris pour décrocher une toile datée 1917, provenant de la même succession et figurant Le Pont suspendu, Triel-sur-Seine. Comme son confrère Alfred Sisley, Gustave Loiseau travaille en plein air et note ses impressions rapides d’après nature. Épris de perfection, il s’efforce de rendre le rayonnement et les modulations de la lumière. Il renouvelle ses observations au gré des changements permanents de l’atmosphère et des saisons, avec une préférence pour l’hiver, à l’instar de ce tableau peint à Saint-Cyr-du-Vaudreuil. Annoncé autour de 50 000 €, il était vivement débattu entre le commerce international et divers amateurs. Au final, un grand collectionneur étranger l’a gagné largement au double des estimations. La composition interprète habilement les changements les plus nuancés des couleurs du givre en traduisant plastiquement la lumière par petites touches entrecroisées. Gustave Loiseau y représente ainsi, avec beaucoup de poésie, des éclairages ouatés saisissant un univers sans pesanteur, fait de transparences diaprées.
Angers, mercredi 14 octobre.
Xavier de la Perraudière SVV. Cabinet Maréchaux.
Sakti Burman (1935), La femme à l’oiseau, huile sur toile, 60 x 73 cm.
Frais compris : 18 000 €.
Féerie indienne
Les estimations ont doublé durant une vente tourangelle pour ce tableau espéré autour de 7 000 €. Provenant d’une succession régionale, il se révèle un bel exemple de l’art de Sakti Burman, un artiste contemporain, au carrefour des cultures indo-européennes. Né au sein d’une famille aisée de l’actuel Bangladesh, le jeune homme étudie la peinture à Calcutta. Lauréat d’une bourse, il parachève sa formation à Paris, à l’École nationale des beaux-arts, où il rencontre sa future épouse, Maïté Delteil, également peintre. Installé en France, il partagera désormais son temps entre Paris et l’Inde tout en exposant ses tableaux dans le monde entier. Sakti Burman crée peu à peu une œuvre très particulière, reflet d’un univers onirique à portée universelle. Admirateur de la technique des fresques de la Renaissance italienne, il s’enthousiasme également pour la peinture intemporelle, faite de rêves, d’irréalités et d’apesanteur de Marc Chagall. Il unit ces diverses influences aux personnages des contes et des légendes de la mythologie hindoue qui ont bercé son enfance. Les tableaux, d’une écriture alerte, sont peints dans des mises en page savamment orchestrées qu’animent des dieux et des déesses tels Durga, Kali, Vishnou, Ganesh ; ils y dialoguent sans complexe avec des arlequins, avec des bouddhas... Le thème de l’oiseau, porteur de rêve, de paix et d’espérance, est aussi souvent représenté comme l’illustre cette toile. La composition, avivée d’un lyrisme chaleureux et baignée d’une belle lumière irréelle, est empreinte d’une certaine musicalité, jouant de tons vifs, clairs et brillants. Vivement disputée entre divers amateurs, elle part embellir la demeure d’un fervent collectionneur.
Tours, lundi 12 octobre.
Hôtel des ventes Giraudeau SVV. M. Jamault.


 
Tetsumi Kudo (1935-1990), Votre portrait, 1964, technique et collage de facturettes et d’objets divers dans une boîte en Plexiglas. 75,5 x 69 x 13 cm.
Frais compris : 172 260 €.
Restany & Co
Très attendue, la collection de Pierre et Jojo Restany, accompagnée de quelques autres provenances, totalisait 1 460 382 € frais compris, pulvérisant les estimations. Les acheteurs internationaux étaient nombreux parmi les plus de cinq cents personnes s’étant pressées dans la salle durant ces deux jours, sans oublier les plus de deux cents enchérisseurs en ligne sur Drouot Live. La plus haute enchère, 135 000 € d’après une estimation haute de 15 000 €, représente un record mondial pour le Japonais Tetsumi Kudo, grâce à la technique mixte de 1964 reproduite, un étonnant portrait de Restany. Il est réalisé loin du précédent, 53 840 € frais compris décrochés le 3 décembre 2013 chez Artcurial pour une autre technique mixte, Composition (63 x 64 x 5 cm). La seconde enchère à cinq chiffres, 115 000 €, revenait au triple des attentes à l’un des 300 exemplaires de La Vénus d’Alexandrie d’Yves Klein, reproduit page de gauche, tout comme la déclaration constitutive du nouveau réalisme, qui montait à 95 000 €. L’exemplaire de la sérigraphie cellulosique sur toile du Déjeuner sur l’herbe, 1964 (175 x 196 cm) d’Alain Jacquet, reproduit page 49 de la Gazette no 35, décrochait 56 000 €, le plus haut prix atteint par cette sérigraphie (source : Artnet). Un autre record était prononcé, pour une sculpture d’Ervand Kotchar cette fois-ci, avec les 50 000 € d’un fer découpé de 1929 (reproduit). Poursuivons avec un décollage d’affiches lacérées marouflées sur toile de Raymond Hains de 1961, La Lessive Génie (81 x 115,5 cm), qui captait 45 000 €. Arman déclenchait la même somme avec une Poubelle (101,5 x 50 x 12 cm) de 1972, des déchets de la cuisine de Restany inclus dans la résine de Polyester. Une touche d’orientalisme était donnée par les 52 000 € d’une huile sur papier épais tendu sur toile d’Edy-Legrand de 1943 dépeignant des Musiciennes (100 x 130 cm). L’Objet Drapeau de Jean-Pierre Raynaud de 2005, reproduit en couverture de la Gazette n° 35, ne trouvait pas preneur, tout comme le Portrait de Pierre Restany de Mimmo Rotella et celui livré au pastel par Michel Picquet, reproduits page 49 de la Gazette n° 35. Ils voisinaient avec un collage de papier, métal et technique mixte anonyme de 1994, Art et tabac, adjugé 480 €. Il s’agit bien entendu encore d’un portrait du critique.
Samedi 24 et dimanche 25 octobre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Digard Auction SVV. M. Frassi, cabinet Perazzone - Brun.
Joseph Boze (1745-1826), Portrait d’officier, probablement Victor-Léopold Berthier (Versailles, 1770-Paris, 1807), frère cadet du maréchal, fin du XVIIIe siècle, miniature sur ivoire, diam. 5,5 cm.
Frais compris : 11 250 €.
 
Boze miniaturiste
Délicatement exécutée, cette miniature justifiait  de son envolée d’enchères, 9 000 € d’après une estimation haute de 1 800, autant par l’identité de son auteur que par le modèle qu’elle est censée représenter, sans oublier son pedigree… Elle provient de la collection de la famille de La Tour d’Auvergne-Lauraguais. Le prince Henri (1876-1914) a épousé en 1904 Élisabeth Marguerite Berthier, princesse de Wagram (1885-1960). Cette dernière est la petite-fille du célèbre maréchal d’Empire Louis-Alexandre Berthier. C’est sans doute le frère cadet de celui-ci qui est portraituré. Victor-Léopold est le plus jeunes des enfants issus de l’union de Jean-Baptiste Berthier et Marie-Françoise Lhuillier de la Serre. Il a donné naissance à la branche des Berthier de La Salle.
Ce sous-lieutenant de l’Ancien Régime se signale par sa bravoure en 1793, sous les ordres du général Kellermann. Il se distingue ensuite pendant la campagne d’Italie et, en 1794, est nommé chef de bataillon et ingénieur-géographe, tout comme l’étaient son père et son illustre frère. Il connaîtra une brillante carrière, jusqu’à sa nomination de général de division en 1805… mais au cours de ses campagnes, ce fin négociateur contracte des fièvres putrides, dont il décède à 37 ans. Le livre de comptes de Joseph Boze, peintre «en grand et en miniature», porte la trace d’une commande de «tableau d’une Vierge pour M. Bertier (sic)». Son palmarès d’enchères est essentiellement constitué de toiles et de pastels. Notre miniature enregistre le plus haut prix pour l’artiste dans cette spécialité, qu’il semble aborder dès les années 1760. Si sa formation à Marseille reste obscure, il s’installe à Paris en 1778 et obtient la protection du comte de Tessé, premier écuyer de Marie-Antoinette. Il dépeindra ainsi la famille régnante, en grand et en petit. En 1791, il portraiture Robespierre et Mirabeau, ce qui ne l’empêche pas d’être inquiété sous la Terreur. Il poursuivra sa carrière, soucieux de «mettre en peinture les vertus du citoyen Bonaparte», et, insensible aux changements de régime, sera nommé peintre de la famille royale sous la Restauration.
Jeudi 22 octobre, salle 15 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV. Mme Lemoine-Bouchard.
Konstantin Korovine (1861-1939), Pêcheur sur un lac, huile sur toile, signée, 69 x 84 cm.
Frais compris : 126 000 €.
Korovine automnal
Ce magnifique paysage aux tonalités très automnales, avancé autour de 8 000 €, suscitait l’engouement des marchands et des particuliers, présents en salle et en live. Provenant d’une collection régionale, il est l’œuvre de Constantin Korovine. Ancien décorateur en chef des théâtres impériaux à Moscou, ce dernier quitta définitivement la Russie pour la France en 1923. Le pays ne lui est pas totalement inconnu, puisque l’artiste y a déjà séjourné à plusieurs reprises, notamment en 1888-1892, puis en 1893. Appartenant au mouvement des ambulants, Korovine est séduit par l’art de Claude Monet. Pratiquant la peinture de plein air, il abandonne progressivement les compositions minutieuses au profit d’une atmosphère d’ensemble. Le modelé est suggéré par des valeurs, le dessin se simplifie et la touche se fait plus nerveuse. Doué d’un sens de l’observation rapide, Constantin Korovine transcrit des paysages suivant la poétique impressionniste. Attentif aux changements des saisons, il marque toutefois une vive prédilection pour l’automne comme en témoigne ce tableau illustrant également ses qualités de coloriste. La palette se distingue par une gamme harmonieuse de brunS, de roux, de verts et de gris orchestrant de beaux effets veloutés. Sans céder aux tentations du flou, la composition est travaillée en touches fermes et solides pour restituer les sensations de l’instantané. Quant à la lumière, elle ménage habilement les zones d’ombre et de clarté. Au cœur de cet écrin d’arbres aux feuillages rougeoyants apparaît un pêcheur pris sur le vif. L’adresse du tableau réside sans conteste dans la fusion de ce modèle avec la nature. Avec de tels avantages, notre paysage était âprement débattu entre divers enchérisseurs. Pulvérisant les estimations, il était acheté par un amateur étranger.
Cannes, jeudi 22 et vendredi 23 octobre.
Azur Enchères Cannes SVV. François Issaly & Julien Pichon. Mme Sevestre-Barbé.
Sanyu (1901-1966), Nu assis ou Académie de dos, sur tabouret, 1931, huile sur toile, 73 x 50 cm.
Frais compris : 1 530 000 €.
Les Sanyu de Riedel
Rappelez-vous, le 2 juin 2015, Sanyu remportait un double record français à Drouot chez Aguttes, avec les 4 080 000 € indifféremment obtenus par des Fleurs dans un vase portant une inscription (72 x 53,2 cm) et Deux gros hortensias roses, dans un vase blanc (73 x 50 cm), deux toiles du début des années 1930 ayant appartenu au marchand d’alors de l’artiste, Henri-Pierre Roché. La même maison de vente nous proposait un autre ensemble de ses œuvres, dominé par les 1,2 M€ de cette huile sur toile de 1931, Nu assis ou Académie de dos, sur tabouret. Elle a également appartenu à Roché, avant de gagner la collection de Jean-Paul Riedel, ce dernier pedigree concernant les trois œuvres sur papier vendues. 19 500 € s’inscrivaient pour une encre et aquarelle sur nappe en papier, Femme aux lunettes noires (48 x 31 cm), 17 500 € une Femme tenant un carnet à poire (48 x 32 cm), même technique, même support, et 7 000 € une plus minimaliste Étude de femme (31 x 21 cm) réalisée à l’encre. En 1931, la mort du frère de Sanyu plonge celui-ci dans des difficultés financières, rendant le rôle de Roché plus indispensable. Il lui achète ainsi environ 111 tableaux et 600 dessins. À la fin des années 1960, Jean-Claude Riedel, qui a approché l’univers artistique forgé par Roché, s’intéresse à l’œuvre de l’artiste. Il va durant de longues années s’employer à faire reconnaître son travail, lui consacrant une première rétrospective en mars et avril 1977, dans sa galerie de la rue Guénégaud. Les encres sont alors proposées à 2 500 F (environ 1 400 € en valeur réactualisée). Il poursuivra son entreprise, l’exposant notamment en 1992, 1993 et 2002.
Lundi 26 octobre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV.
Jilali Gharbaoui (1930-1971), Éclosion, 1968, huile sur panneau, 100 x 65 cm.
Frais compris : 292 360 €.
 
Gharbaoui record
Chez Cornette de Saint Cyr, l’art contemporain se conjuguait aussi à la mode marocaine, en collaboration avec la maison de ventes La Marocaine des Arts. L’occasion d’enregistrer un record mondial (source : Artnet) pour Jilali Gharbaoui avec les 223 500 € obtenus par cette huile sur panneau, exécutée en 1968. En 2007, un quotidien économique du pays, L’Économiste, soulignait l’exploit réalisé par une autre toile de 1968 de l’artiste (63,5 x 98 cm), Composition, adjugée 60 000 € chez Tajan le 24 mai de la même année, d’après une estimation haute de 20 000. L’article cite le critique d’art Aziz Daki, qui déclarait : «C’est historique, parce qu’aucun peintre marocain n’avait jusque-là dépassé la somme de 20 000 € dans une maison de ventes aux enchères occidentale». Gharbaoui bénéficiait pourtant déjà d’une cote solide, une Éclosion de 1969 de mêmes dimensions que la nôtre ayant enregistré 150 000 €, le 25 septembre 2004, sous le marteau de la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art. Frais compris, en France, la barre des 100 000 € était dépassée par l’artiste le 5 mai 2010 chez Tajan, avec les 124 958 € d’une huile sur toile de 1959 (voir page 51 de la Gazette 2010 n° 19). En 2007, L’Économiste ajoutait que «désormais, l’on sait que les orientalistes ne sont pas les seuls à avoir la cote au niveau international», le quotidien expliquant qu’avec ce résultat, l’art abstrait marocain avait franchi les frontières du pays en intéressant les collectionneurs étrangers. Jilali Gharbaoui occupe une place importante dans l’histoire de l’art marocain de la seconde moitié du XXe siècle. Cet orphelin gagne sa vie en vendant des journaux, et peint à la manière impressionniste, avant de suivre des cours à l’académie de Fès. Le directeur des Beaux-Arts de Rabat, l’écrivain Ahmed Sefrioui, lui décroche une bourse d’étude à l’École des beaux-arts de Paris, de 1952 à 1956. L’année suivante, on le retrouve à l’académie Julian avant de séjourner à Rome, grâce à une bourse du gouvernement italien. Il s’installe en 1960 à Rabat et développe une abstraction basée sur la nervosité du geste. Une traduction du mal de vivre du peintre, disparu à l’âge de 41 ans.
Mardi 27 et mercredi 28 octobre, 6, avenue Hoche.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV. La Marocaine des Arts maison de ventes.
Ecole florentine, fin du XIVe siècle. Vierge à l’Enfant avec quatre saints, tempera et or sur panneau, 75 x 44 cm.
Frais compris : 30 000 €.
Madone florentine
Se détachant des formules stéréotypées de l’art gothique, la peinture florentine, au cours du XIVe siècle, rompt avec la tradition stylistique médiévale. Quittant l’univers décoratif, elle s’émancipe progressivement en un genre indépendant. Avec Giotto, l’espace prend de la profondeur, la ligne s’anime, les visages deviennent expressifs et les gestes s’humanisent. Expérimentant les effets lumineux, ce rénovateur utilise une gamme de couleurs réduite et habite la matière d’une sensibilité nouvelle. Plusieurs générations d’artistes florentins vont reprendre à leur compte les thèmes et la technique qu’emploie Giotto. Cette tempera, provenant d’une succession régionale et annoncée autour de 7 000 €, occasionnait bien des tentations. De forme ogivale, elle porte au bandeau inférieur l’inscription latine : «Ave Maria Gratia Plena». Le tableau évoque la salutation que l’ange Gabriel a faite à Marie en lui annonçant sa maternité divine. Le format tout en hauteur contribue au resserrement de la scène ; les coloris éclatants, l’exécution fine et habile soulignent un métier sûr et brillant. Si on lit encore l’influence de l’art byzantin et de ses icônes à fond d’or, elle s’éloigne en revanche du hiératisme gothique. Marie, placée au cœur de la composition, tient dans ses bras l’Enfant-Jésus et suscite un sentiment de douceur ineffable. Enveloppée d’un long manteau bleu, elle apparaît entourée de quatre saints. Parmi eux, au premier plan, à droite, saint Pierre garde les clés du royaume des cieux. Notre panneau révèle bien les qualités de l’artiste, unissant noblesse et simplicité, naturel et idéal. Il dégage de réelles qualités poétiques auxquels ont été sensibles de nombreux amateurs en salle, au téléphone et en live. Après une rude joute d’enchères, il était conquis par un acheteur français au quadruple de ses espérances.
Saint-Étienne, dimanche 25 octobre.
Palais SVV. M. Millet.


 
Gustave Doré (1832-1883), Rivière de montagne, huile sur toile, 97,5 x 130 cm.
Frais compris : 47 500 €.
L’imagination au pouvoir
Estimée au plus haut autour de 15 000 €, cette huile sur toile de Gustave Doré était poussée jusqu’à 38 000 , nonobstant les craquelures et restaurations signalées au catalogue. La rivière dépeinte cascade sous un ciel crépusculaire, dans un paysage essuyant un souffle puissant, échevelant les silhouettes fantomatiques de grands sapins faméliques. Une ambiance de fin du monde imminente, digne d’un plan dans un apocalyptique blockbuster hollywoodien. De fait, l’univers de Gustave Doré inspire depuis toujours nombre d’artistes, metteurs en scène y compris. Tim Burton ou Terry Gilliam sont au nombre de ses afficionados. Son arrière-arrière-petit-neveu, l’auteur, compositeur et interprète Julien Doré, qui a commencé par suivre des études d’art avant de se consacrer à la musique, a lui-même illustré son dernier album, LØVE, ses dessins étant mêlés à quelques reproductions de son illustre ancêtre. Tout d’abord reconnu en tant que caricaturiste et illustrateur, Gustave Doré n’a eu de cesse de s’imposer comme peintre, capable de brosser des compositions monumentales comme des toiles plus intimes. Génie précoce, il a aussi bien dessiné et gravé que peint, aquarellé ou sculpté, couvrant les sujets les plus variés, de la satire à l’histoire, en passant par des œuvres plus contemplatives, à l’instar de notre tableau. L’an dernier, le musée d’Orsay lui consacrait une exposition, sous-titrée «L’imaginaire au pouvoir». Doré a su donner corps à ses visions poétiques de manière aussi évocatrice que précise. Loin d’enfermer le regardeur dans son monde, il invite au contraire l’imagination de celui-ci à s’évader vers les nouvelles frontières qu’il dessine.
Mercredi 4 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés SVV.
Hassan El Glaoui (né en 1924), La Fantasia, gouache sur panneau, 75 x 108 cm.
Frais compris : 22 500 €.
Fantasia marocaine
Cette gouache virevoltante, attendue autour de 10 000 €, faisait rudement caracoler les prix lors d’une vacation à l’Hôtel des ventes Saint-Georges. Authentifiée par l’épouse et la fille de l’artiste, elle prenait la tête des enchères. C’est à l’âge de 10 ans que le jeune Hassan reçoit de son père, le pacha Thami El Glaoui, un poney d’une race recherchée. Plus tard, il dira : «J’aimais tellement mon cheval que je le montais au point d’en négliger mes études au lycée.» Doué pour le dessin, le jeune homme choisit d’être artiste, rompant avec la tradition familiale. Lors d’un séjour à Marrakech, Winston Churchill, artiste à ses heures, remarque les peintures du jeune Hassan. Grâce au soutien du Premier ministre britannique, il part se former à Paris. Fin observateur, Hassan El Glaoui peint avec minutie des scènes hautes en couleur transcrivant les chevaux et leurs cavaliers. Dès sa première exposition à la galerie André Weil, en 1950, à Paris, elles lui valent succès et reconnaissance. Réalisant des natures mortes savoureuses, Hassan El Glaoui représente également des paysages aux compositions savamment ordonnées. Jouant des effets d’éclairage, il peint des portraits intimistes, baignés d’une lumière diffuse, captant l’émotion en quelques touches. Fasciné par l’univers du cirque, notre artiste met encore en scène des clowns dans des tons empreints d’un luminisme expressionniste. Provenant d’une succession régionale, cette Fantasia se range parmi ses sujets favoris. Elle avait été achetée dans les années 1970-1980 à Marrakech. La composition, bien enlevée, se détache du fond peint en ocre et bleu vif, qui fait ressortir la fougue et l’impétuosité de la cavalcade. Les couleurs rutilantes, travaillées à la gouache, reflètent tout le panache et la vivacité du carrousel. Après un âpre tournoi d’enchères, elle doublait largement ses espérances en dépit de griffures.
Toulouse, mercredi 4 novembre.
Marambat - de Malafosse SVV. Mme Sevestre - Barbé, M. de Louvencourt, Cabinet Ottavi.
Pierre Bonnard (1867-1947), Scène de famille, 1893, aquarelle, mine de plomb et rehauts de gouache blanche sur vélin, 29,8 x 14,3 cm.
Frais compris :
331 250 €.
Un record français
Le japonisme innervant la scène moderne de la fin du XIXe siècle trouvait une flamboyante illustration avec les 265 000 € de cette maternité de Pierre Bonnard. Exécutée en 1893, elle a déjà fait l’objet d’un article page 55 de la Gazette n° 38, où son estimation ne dépassait pas 80 000 €, et recueille un record français pour une œuvre sur papier de l’artiste (source : Artnet). Rappelons qu’il s’agit d’un des premiers dessins préparatoires à une lithographie parue dans L’Estampe originale. Les modèles esquissés en grands aplats uniformes sont la sœur de Bonnard, Andrée, et le fils de celle-ci, le petit Jean. Elle a épousé le compositeur d’opérettes Claude Terrasse, considéré par certains comme le successeur d’Offenbach. Il s’est notamment fait connaître en composant la musique de scène d’Ubu roi d’Alfred Jarry, qui vivra une création pour le moins houleuse, les 9 et 10 décembre 1896. Mais il faut attendre 1900 pour qu’il rencontre son premier grand succès avec La Petite Femme de Loth, opéra-bouffe écrit en collaboration avec Tristan Bernard. Lui et son épouse auront six enfants, dont Charles, qui aura un fils, Antoine, auquel échoira notre aquarelle, comme l’indique une annotation au dos du cadre. La lithographie comporte des différences par rapport à notre étude, la plus notable concernant le profil du peintre lui-même, qui apparaît en bas à droite, lunettes sur le nez, regardant son neveu. Avec cette adjonction, notre maternité se transforme en Scène de famille, le titre de l’estampe. Pour le reste, l’essentiel est déjà posé, notamment le traitement bidimensionnel du vêtement d’Andrée, inspiré d’un kimono japonais. Le bambin va pour sa part recevoir des langes immaculés savamment froissés, toujours en deux dimensions. La leçon apprise des estampes nipponnes porte ses fruits !
Vendredi 13 novembre, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV. Mme Bonafous-Murat.
Georges Mathieu (1921-2012), Labrador, 1959, huile sur toile, 89 x 146 cm.
Frais compris : 65 025 €.
Collection Solange Auzias de Turenne
Décédée le 6 janvier dernier, à l’âge de 88 ans, Solange Auzias de Turenne a aussi bien été la biographe d’artistes vivants que commissaire d’expositions. Rappelons, comme il était indiqué dans l’article page 48 de la Gazette n° 38, que le public lui doit notamment «Botero aux Champs-Élysées : sculptures monumentales», organisée en 1992. Elle a donc eu des relations privilégiées avec nombre d’artistes, ce dont témoignaient les vingt et un numéros de sa collection. Georges Mathieu était particulièrement bien représenté : 51 000 € culminaient sur son huile sur toile de 1959 reproduite, Labrador, 39 000 € allant à l’huile sur toile de la même année illustrant l’article cité, Composition bleue, noire et or sur fond rouge (50 x 100 cm), et 10 500 €, estimation pulvérisée, à une encre de couleurs de 1966, Composition verte, or et noire (28 x 50 cm). Ces deux dernières œuvres sont dédicacées à Cyrille, le fils de la collectionneuse. Henry Moore se défendait bien également, 19 000 € revenant au double des attentes à Trois personnages (23 x 17 cm), un lavis d’encre et crayon rehaussé de gouache sur fond gris. Fernando Botero est l’un des artistes dont elle a réalisé la biographie ; 6 200 € récompensaient un feutre noir de 1990, Portrait d’un picador (32,5 x 25 cm), dédicacé «À Solange». 5 500 € s’affichaient sur une encre sur papier crème de 1954 de Zao Wou-ki, Formes noires (20 x 26 cm), offerte par son auteur à Mathieu, qui l’a ensuite donnée à Solange Auzias de Turenne. Terminons avec les 4 600 € d’une aquarelle et encre d’André Masson de 1957, Jeux d’insectes dans la broussaille (50 x 65 cm).
Mardi 10 novembre, salle 11 - Drouot-Richelieu.
Jonquet SVV. Cabinet Ottavi.
Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Couple de bergers dans une étable, toile, 48 x 58,5 cm.
Frais compris :
310 000 €.
Fragonard sous influence
Vous aurez sans doute reconnu ce tableau de Jean-Honoré Fragonard, présenté dans la première vente collégiale organisée par Drouot et dont un détail ornait la couverture de la Gazette n° 38. Notre Couple de bergers dans une étable respectait à 250 000 € son estimation. Rappelons qu’il s’agit d’une œuvre de jeunesse de l’artiste, peinte vers 1758-1759, durant son séjour à Rome. Elle est inédite sur le marché, étant restée jusqu’à nos jours dans la descendance d’Eudoxe Marcille (1814-1890), qui la tenait de son père, le grand collectionneur François Martial Marcille (1790-1856). Ce dernier a constitué son immense collection en ayant comme concurrent et ami le docteur Louis La Caze, dont la donation au musée du Louvre reste la plus importante jamais effectuée par un particulier. François Marcille a pour sa part deux fils, qui se partageront les 4 600 tableaux de son ensemble, sans oublier les nombreuses estampes et dessins. Les deux héritiers se séparaient d’une partie d’entre eux à Drouot, chez Charles Pillet, entre janvier et avril 1857. L’avant-dernière des neuf ventes dispersait à elle seule plus de 4 000 estampes, recueils, livres et manuscrits sur les beaux-arts, la dernière comptant encore 900 tableaux ! Eudoxe continuera à collectionner, endossant même la fonction de directeur du musée des beaux-arts d’Orléans en 1870, dont il améliorera considérablement le sort. Pour en revenir à notre tableau, il est considéré comme l’un des derniers hommages du jeune Fragonard à son maître, François Boucher. Dans la fiche du catalogue, l’expert René Millet explique que «le sujet de deux jeunes bergers et le mouvement circulaire rappellent La Musette que François Boucher peint en 1753 (toile, 88 x 115 cm, aujourd’hui déposée au Mobilier national)», précisant que «même le bœuf à droite et l’âne à gauche sont des reprises des animaux des tableaux de fermes et de campagnes de Boucher». C’est au cours de sa formation à Rome que le peintre va s’éloigner de l’art de son mentor et trouver sa propre voie.
Jeudi 12 novembre, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Drouot & ses opérateurs, Binoche et Giquello SVV. M. Millet.
Charles Le Brun (1619-1690) et collaborateurs, Le Christ au jardin des Oliviers, huile sur toile, diam. 138,5 cm.
Frais compris : 136 400 €.
Tableau à rebondissements
Dans la vente collégiale organisée par Drouot, une information en provenance du musée du Louvre changeait la donne pour ce tableau exécuté par Charles Le Brun et ses collaborateurs, lui permettant d’atteindre 110 000 €, d’après une estimation haute de 30 000. Le catalogue stipulait que notre version du Christ au jardin des Oliviers était sans doute celle figurant dans l’Inventaire général des tableaux du Roy établi en 1795, où il est indiqué qu’il fut acheté «du Sr Paillet» en mars de la même année. Or, coup de théâtre, Nicolas Milovanovic, conservateur du patrimoine en charge avec Bénédicte Gady de l’exposition «Le Brun» qui se tiendra au Louvre-Lens à partir du 17 mai prochain, a fait part de la découverte très récente du tableau en question, acheté au peintre Antoine Paillet, dans les réserves du Louvre… De fait, notre toile se retrouve dotée d’un pedigree encore plus flatteur, étant certainement la version commandée par Mazarin pour la marquise de Plessis-Bellière. Cette dernière est en effet la principale victime du succès de l’œuvre initiale, qu’elle avait accrochée à Charenton dans son oratoire. Le Mercure galant de février 1690 rapporte qu’elle l’avait montrée au cardinal, lequel la conserva, séduit au point de la faire «attacher à la ruelle de son lit». Mais, en retour, le ministre en commanda une autre à l’artiste pour l’offrir à la belle marquise. Las ! Ce dernier ayant tant vanté cette œuvre à la reine mère, Anne d’Autriche, «M. Le Brun n’ayant rien de nouveau ni de plus pressant et portatif, Madame Duplessis donna de son cabinet la Prière au jardin, qui n’est même qu’une chose retouchée : ce que la reine trouva si agréable qu’il demeura dans son oratoire dès le moment quelle l’eût vue», rapporte Nivelon. Par «retouchée», il faut entendre que Le Brun n’aurait composé que les deux figures principales, ce qui n’enlève rien à l’attrait du tableau, au XVIIe siècle comme de nos jours.
Jeudi 12 novembre, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Drouot & ses opérateurs, Daguerre SVV. Cabinet Turquin.
Théodore Géricault (1791-1824), études de figures et annotations, deux cartons, crayon noir, plume, encre noire et aquarelle, 36,5 x 54 cm et 32,3 x 52,5 cm.
Frais compris : 60 000 €.
Géricault en sous-main
Géricault, précurseur du graffiti ? La preuve à 48 000 € avec deux sous-main en carton (l’un reproduit), sur lesquels l’artiste a griffonné des croquis. Leur estimation n’excédait pas 6 000 €. S’ils ont été exposés en 1924 à la galerie Jean Charpentier, ils n’ont jamais affronté le marché, étant passés des mains du colonel Olivier Bro de Comères, auteur des annotations, à la collection des Aylies, pour ensuite rester dans la descendance de cette famille. Olivier Bro de Comères était le fils du général Louis Bro et de Laure de Comères. Son père a participé à l’essentiel des grandes campagnes napoléoniennes, puis de 1832 à 1838, à celle d’Algérie. La famille résidait au 23, rue des Martyrs, dans un quartier où vivaient de nombreux peintres, devenus leurs amis. Géricault a réalisé plusieurs portraits de la famille. Le jeune Olivier a quant à lui d’abord étudié dans l’atelier d’Horace Vernet, un repaire bonapartiste, avant de suivre les pas de son père. Sa fille Henriette a épousé le préfet Charles Aylies, transmettant ainsi nos deux sous-main. Ces derniers apparaissent comme des documents de travail, sur lesquels l’artiste a jeté ses pensées. Plusieurs croquis peuvent en effet être rapprochés d’études connues. La figure de l’homme au chapeau rappelle des recherches menées par Géricault durant sa période italienne. Celles des deux hommes portant des bicornes sont pour leur part proches d’études de têtes pour La Traversée du désert.
Mercredi 18 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Oger - Blanchet SVV. M. Millet.
Gustave Caillebotte (1848-1894), L’Allée de la villa des Fleurs, Trouville, 1882, huile sur toile, 65 x 54 cm.
Frais compris : 960 908 €.
Caillebotte disputé
Vous aurez sans doute reconnu cette huile sur toile de Gustave Caillebotte de 1882, objet d’un article page 61 de la Gazette no 39. Elle était alors estimée au plus haut 150 000 €, montant jugé insuffisant par les enchérisseurs, qui la poussaient à pas moins de 760 000 €. Rappelons qu’elle a été exécutée à Trouville, à la «villa des Fleurs», que Caillebotte louait pour la première année avec son frère Martial, musicien amateur et philatéliste. Si les régates étaient la principale raison de leurs villégiatures estivales en Normandie, la peinture n’était pas négligée. Notre toile invite à une promenade sous les frondaisons épaisses, permettant à l’artiste de travailler la perspective du chemin ainsi que les jeux d’ombres et de lumière qui font sentir la fraîcheur du couvert feuillu. On connaît quatre autres toiles assez proches de la nôtre, tout aussi… impressionnistes. La 7e Exposition impressionniste, l’avant-dernière, qui se tient la même année, est considérée comme la plus homogène de toutes. Les dissensions entre les artistes limitent le nombre d’exposants à neuf. Caillebotte y participe, grâce à l’insistance de Monet, qui écrivait à Durand-Ruel : «Si l’on m’oblige à me séparer de Caillebotte qui est mon ami, que Pissarro se sépare de l’un des siens». L’année précédente, Gustave avait écrit à Pissarro une lettre où il attaquait violemment Degas, scellant ainsi sa non-participation à l’exposition de 1881. La quiétude de notre toile ne laisse rien transparaître de ces agitations. Le peintre n’y célèbre pas le Paris moderne mais le paysage naturel, un genre qu’il affectionne particulièrement. L’homme y est totalement absent, le premier rôle étant dévolu à la nature.
Vendredi 20 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. Mme Ritzenthaler.
François Boucher (1703-1770), Vénus à la colombe, vers 1740-1745, sanguine et rehauts de craie blanche sur papier beige, 24,7 x 36,5 cm.
Frais compris : 91 760 €.
Chaste Vénus
À 74 000 €, les prévisions étaient respectées pour cette sanguine inédite de François Boucher vers 1740-1745. Elle peut-être considérée comme la première étape dessinée de la célèbre Odalisque brune, conservée au musée du Louvre et peinte vers 1745. Sur notre feuille, la femme est nue, le tableau la drapant d’une chemise qui n’a rien de pudique et laissant apparents les charmes potelés de la jeune personne, nettement plus aguicheuse. L’identité du modèle a longtemps fait débat, certains évoquant même Marie-Louise O’Murphy, une maîtresse de Louis XV, qui en 1745 avait seulement 10 ans… Il pourrait plus sûrement s’agir, dans le cas de notre dessin, de l’épouse du peintre, qui posait souvent pour ses nus mythologiques. La colombe tenue par notre nu est absente des mains de la voluptueuse odalisque. Plus candide dans son regard, qui ne fixe pas le spectateur, notre jeune femme n’est pas encore la servante des pensionnaires du harem mais incarne Vénus, tenant l’un de ses attributs. Cette interprétation réhabilite la thèse de Paul Frankl, qui en 1961 voyait, dans l’idée de départ du tableau, une étude académique élaborée à partir des poses classiques données aux naïades et autres nymphes au bain. Le catalogue de la vente précise : «Cette retenue laisse penser qu’il peut s’agir d’un dessin où Boucher fait poser sa femme dans une intention classique, avant de réutiliser la pose pour un tableau dont la volupté fait frissonner les amateurs de peinture». Notre plus chaste Vénus faisait pour sa part vibrer les enchères…
Vendredi 20 novembre, salle 7 - Drouot-Richelieu.
De Baecque & Associés SVV. MM. de Bayser.
Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), Un âne chargé de paniers de légumes, toile signée et datée « JB. Oudry/1741 », 48 x 61 cm.
Frais compris : 99 450 €.
Oudry au naturel
Plutôt que simple peintre, Oudry pourrait être qualifié de portraitiste animalier, tant les postures et les regards de ses bêtes en disent long. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer cet âne baissant l’encolure sous le poids de la charge, attentif avec ses oreilles dressées, mais dardant un regard résigné sur le spectateur. Il est vrai que son bât en effraierait plus d’un, ses paniers débordant de légumes rustiques composant une véritable nature morte, un genre dans lequel le peintre excelle également. Le musée du Louvre conserve une délicate étude de tête d’âne de face, portant un licol comme son compagnon de notre tableau, emporté au double de son estimation. Cette toile illustre une facette moins connue de l’artiste, surtout célèbre pour ses scènes de chasse d’après nature, ses portraits des chiens de Louis XV pris sur le vif et ses trophées de gibiers. Élève de Nicolas de Largillière, l’artiste est en effet devenu le peintre ordinaire de la vénerie royale, après avoir succédé à François Desportes à l’Académie royale de peinture en 1743. Au service du souverain, il exerce également son pinceau sur les animaux exotiques de la ménagerie de Versailles. On compte cependant à son actif des scènes campagnardes empreintes de pittoresque, dans lesquelles évoluent des animaux de la ferme. En témoigne La Rentrée du troupeau, toile peinte un an avant notre tableau et aujourd’hui conservée au musée des beaux-arts de Nantes. Au premier plan, un âne, tourné vers la droite, aussi solidement campé sur ses pattes et lourdement harnaché que celui de notre toile, semble attendre le signal du départ. En 1746, La Font de Saint-Yenne faisait l’éloge des paysages d’Oudry, dans lesquels la nature se montre «parée de ses beautés naïves et rurales mille fois plus enchanteresses, et plus analogues à nos goûts naturels, que celles des palais des rois»…
Mardi 17 novembre, Neuilly-sur-Seine.
Aguttes SVV. M. Millet.
Abraham Mignon (1640 -1679), Un déjeuner, huile sur toile, signée, 75 x 62 cm.
Frais compris : 384 000 €.
Savoureux Mignon
Ce succulent Déjeuner mettait l’eau à la bouche de bien des marchands et des particuliers en salle et en live. Thème d’un Grand angle dans le n° 39 de la Gazette (pages 20 et 21), il est signé Abraham Mignon, spécialiste de la nature morte formé à Utrecht auprès de Jan Davidsz de Heem. Entré vite en concurrence avec son maître, il s’en distingue par une touche plus subtile, par une quête de raffinements séduisants et par une science plus maîtrisée de l’équilibre décoratif. Répondant à la forte demande d’une clientèle aisée, il peint de somptueuses tables dressées où trônent des objets de prix associés à des denrées diverses. Traitées avec naturalisme, ces spectaculaires pyramides de délices gastronomiques sont réalisées dans un esprit de fidélité au réel. Certaines, éblouissantes, sont du reste entrées dans des collections prestigieuses comme celles de l’Électeur de Saxe et du roi Louis XIV. Ce Déjeuner, avant d’appartenir aux descendants du comte de Reilhac, avait été acquis en 1867 à l’Hôtel Drouot, lors de la vente des œuvres du comte de Schönbron. Cette symphonie gourmande, elle est proche par certains éléments de tableaux conservés au Rijksmuseum à Amsterdam, ou au musée de la Chartreuse de Douai. L’artiste s’applique particulièrement à la représentation des mets divers composant un repas : les huîtres en entrée, la viande comme plat principal, les pommes cuites en dessert, le tout arrosé au vin blanc. Les aliments savamment agencés et reliés par des rythmes colorés font l’éloge du goût. Et ce goût du Grand siècle entre largement au-dessus des estimations dans la demeure d’un grand collectionneur normand.
Rouen, dimanche 22 novembre.
Bisman SVV. M. Millet.
Maurice Denis (1870-1943), au recto, Temps gris sur l’île, au verso, Étude de tête pour le « Portrait de madame Ranson au chat », huile sur toile double face, vers 1894, 57 x 39 cm.
Frais compris : 211 588 €.
Denis double face
Vous aurez peut-être reconnu cette toile de Maurice Denis, vers 1894, reproduite page 80 de la Gazette n° 40. Attendue au plus haut 120 000 €, elle en produisait 169 000. Il est vrai que l’on a pour ce prix deux Maurice Denis de la période nabi pour le prix d’un, le verso portant une Étude de tête pour le «Portrait de madame Ranson au chat». Il s’agit bien entendu de l’épouse du peintre Paul Ranson, surnommée par les Nabis «la Lumière du temple». Dans le Tourment de Dieu, le peintre Jan Verkade note que «tous les samedi après-midi, le cercle des Nabis se réunissait dans l’atelier du peintre Paul Ranson». Denis a réalisé plusieurs portraits de France Ranson, l’un des plus célèbres étant conservé au musée du Prieuré à Saint-Germain-en-Laye. Cette institution, située dans la maison de l’artiste, conserve également un Triple portrait de Marthe fiancée, de 1892. L’artiste a rencontré sa future épouse deux ans auparavant. Elle lui servira souvent de modèle, notamment dans notre composition, située à Loctudy. On voit derrière le sujet se détacher l’estuaire de la rivière de Pont-l’Abbé. Notre tableau affiche de surcroît un pedigree de choix, celui d’Ambroise Vollard, le roi des marchands de cette période. Il figurait le 19 mai 1992 à Drouot dans une vente organisée par Francis Briest, qui dispersait une cinquantaine de toiles provenant du fonds Vollard, dont quatre Maurice Denis. Le nôtre partait à 400 000 F (environ 85 500 € en valeur réactualisée), la moitié de son estimation. Vingt-trois ans plus tard, sa cote s’est considérablement renforcée. À noter, son cadre, permettant de l’accrocher aussi bien dans un sens que dans l’autre, pour un plaisir doublé.
Vendredi 27 novembre, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Christophe Joron-Derem SVV.
Claude Monet (1840-1926), Paysage, environs du Havre, 1878, pastel sur papier, 24 x 31 cm.
Frais compris : 340 200 €.
Monet en pastel
Il fallait, en mars 1916, participer à la tombola pour l’Œuvre de l’aide aux familles de guerre afin d’espérer obtenir ce petit pastel de Monet. L’heureux gagnant était un M. Desachy, qui emportait à Marseille ce petit coin de Normandie. Quatre-vingt-dix-neuf ans plus tard, il fallait miser pas moins de 270 000 € pour le décrocher, beaucoup plus cher qu’un ticket de tombola… Cette délicate composition est accompagnée d’une lettre adressée le 26 août 1916 par le peintre à son nouveau propriétaire, dans laquelle il évoque «ce bien modeste pastel, qui ne peut être daté de 78, mais bien de 68 et qui a dû être fait en Normandie aux environs du Havre». La maison de vente a néanmoins préféré en rester à la date inscrite à côté de la signature, 1878. Comme il était indiqué dans l’article page 84 de la Gazette n° 40, Monet a découvert la peinture sur le motif avec Eugène Boudin, grand spécialiste des ciels normands. On sait que le peintre est au début de l’année 1868 dans sa famille au Havre, où il commence une Vue de l’ancienne jetée du sémaphore, un jour de tempête… Elle sera refusée par le jury du Salon, qui lui préférera les Navires sortant des jetées du Havre, jugés supérieurs par Daubigny. Boudin expliquait dans une lettre à Martin du Havre que le tableau avait été refusé par Nieuwerkerke par ses mot : «Ah ! non, assez de cette peinture-là». En 1878, Monet est davantage parisien, l’Exposition universelle battant son plein dans la capitale. Durant l’été, il est à Vétheuil, où il s’installe en août avec sa famille et les Hoschedé, alors ruinés. Quel que soit le millésime de notre petit pastel, il se déguste avec un plaisir impressionniste.
Vendredi 27 novembre, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés SVV.
Jacob Van Loo (1614-1670), L’Éducation de Bacchus, toile, signée en bas à gauche, 124 x 110 cm. Frais compris : 225 000 €.
Un bacchus en belle compagnie
Ce magnifique tableau, empreint d’une belle joie de vivre et récemment redécouvert, a été l’objet d’une vive lutte d’enchères. Depuis 1811, il n’était effectivement connu que par un dessin de Dubois et par une gravure de Charles Simmoneau. Avancé autour de 50 000 €, il porte la signature de Jacob Van Loo, l’ancêtre des célèbres peintres du XVIIIe, dont l’art a été minutieusement étudié par David Mandrella dans une monographie parue en 2011 (éditions Arthena). Fils d’un notaire calviniste établi dans les Flandres zélandaises, Jacob Van Loo s’installe d’abord à Amsterdam, où il se fait une réputation dans les effigies collectives de notables représentés dans la lignée de Rembrandt. En 1660, il doit quitter la Hollande. À la suite d’une rixe, il commet un meurtre et pour échapper au jugement, il s’exile à Paris avec femme et enfants. Élu trois ans plus tard membre de l’Académie royale de peinture, il réalise avec un égal bonheur des tableaux de genre, transcrivant l’intime tel Le Coucher à l’italienne entré dans les collections du musée de Lyon, et d’importantes toiles mythologiques. Ces dernières se révèlent souvent de beaux prétextes à étaler des nus superbes à l’image de notre tableau. Sous une franche lumière blonde, des nudités sans apprêt s’offrent au regard. Loin des règles formelles de l’idéalisation, elles dévoilent une grande audace alliée à une remarquable fraîcheur. Incitant à un érotisme naturel, cette Éducation de Bacchus orchestre une assemblée folâtre autour du dieu enfant que rythment harmonieusement des jeunes femmes bien en chair, prenant des poses lascives. La composition d’une écriture alerte joue des effets contrastés du clair-obscur, qui maîtrise à merveille les passages à la fois doux et sensuels de la lumière.
Nice, samedi 28 novembre. Hôtel des ventes Nice Riviéra SVV. Cabinet Turquin.
André Derain (1880-1954), Poitrine de femme, vers 1933, huile sur toile, 22 x 27 cm.
Frais compris : 80 000 €.
Gros plan
Voici une toile de Derain au format intime et au sujet pour le moins saisissant, offrant une thématique inhabituelle saluée à 64 000 €, d’après une estimation haute de 40 000. Ce tableau possède également un pedigree de choix. Il était en effet accroché dans la chambre de Paul Guillaume, à droite de la cheminée au-dessus de laquelle trônait le célèbre portrait de sa sulfureuse épouse, Juliette Lacaze, plus connue sous le nom de Domenica Walter-Guillaume (1898-1977). Celui-ci a également été peint par Derain, en 1928-1929, et se trouve maintenant au musée de l’Orangerie, faisant partie des 146 chefs-d’œuvre – dont vingt-cinq Renoir et quinze Cézanne – légués à l’État par celle que l’on surnomme «la diabolique». Cet ensemble a principalement été formé par Paul Guillaume, Domenica le modifiant en vendant et rachetant des pièces, remariée à l’architecte Jean Walter. Notre tableau a fait les frais de la purge effectuée par la veuve du grand marchand d’art moderne et d’art africain. Il figurait le 31 mars 1960 dans une vente organisée à Drouot par Maurice Rheims, où il récoltait 4 500 F (environ 7 100 € en valeur réactualisée). Paul Guillaume était l’un des marchands de Derain, avec Daniel-Henry Kahnweiler. Dans une lettre datée de mai 1922, ce dernier écrit au peintre : «Voilà ce dont j’aurais aussi besoin : des nus. Il y en a partout des quantités chez Bernheim-Jeune – sauf chez nous. Mais j’espère que vous pourrez m’en céder quelques-uns cet automne». Dans le catalogue de la collection d’art moderne du Centre Pompidou, Isabelle Monod-Fontaine écrit : «Au début des années 1920, les nus produits en nombre par Derain pouvaient apparaître comme une de ses spécialités, très recherchés par les collectionneurs». À l’instar du Nu devant un rideau vert, conservé à Pompidou et acheté en 1936 par l’État à Domenica, les jeunes femmes dénudées de Derain s’inscrivent dans une certaine tradition. Ce n’est pas le cas de notre toile, qui, si tradition il y a, est à rechercher du côté de L’Origine du monde de Courbet. Soit un gros plan éloquent sur le corps d’une femme…
Mardi 1er décembre, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Daguerre SVV.
Bahman Mohasses (1931-2010), Personnage, 1966, huile sur toile, 84 x 63 cm.
Frais compris : 88 750 €.
Bahman Mohasses
Cette huile sur toile de Bahman Mohasses de 1966 permet à cet artiste iranien de marquer un record français (source : Artnet). Le précédent avait été enregistré à 68 000 € par la même maison de vente le 11 juin 2014, avec un triptyque de 1973 à l’huile sur toile, Nature morte aux poissons, pot et bouteille (46 x 115 cm ). À l’époque, ce résultat représentait également le deuxième plus haut mondial de l’artiste. Depuis, sa cote s’est affermie, son record s’établissant à 257 000 $ frais compris (201 248 €), pour une huile sur toile (70 x 100 cm) de 1966 représentant un nu allongé, vendue à Dubaï en octobre 2014 (source : Artnet). Rappelons que ce peintre et sculpteur fut un perpétuel indigné, volontiers provocateur. En 1967, alors qu’il était en pleine gloire, il avait déclaré dans une interview : «Bien sûr, je suis un artiste historique ! Le jour viendra où le peuple handicapé prendra conscience de sa maladresse». Rappelons que la révolution iranienne a provoqué la destruction, ou la mutilation, d’une partie de son œuvre. Déjà sous le Shah, il faisait polémique. Il a ainsi livré à l’intendant réticent de l’impératrice un Flûtiste nu sculpté. Il avait répliqué au fonctionnaire : «Si son sexe vous dérange, vous n’avez qu’à le couper et le poser sur un socle». Une autre solution fut adoptée, la sculpture étant exposée avec culotte… L’artiste a imaginé des figures anonymes monstrueuses, qui pour certaines allaient être broyées par l’histoire. Le 23 février dernier était rediffusé sur Ciné+ Club le documentaire de Mitra Farahani de 2013, Fifi hurle de joie, durant lequel l’artiste est mort en direct, en exil à Rome, oublié. Un moment proprement sidérant, dont la caméra promptement abandonnée n’a retenu que le dialogue avec la cinéaste. Les derniers mots de l’artiste, terrassé par une hémorragie, furent «je suis en train de mourir»…
Vendredi 4 décembre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV.
Marcel Duchamp (1887-1968), Jeune Femme au corset à ruban bleu, 1912, dessin à l’encre de Chine et mine de plomb, rehauts de gouache, 29,5 x 20,5 cm.
56 400 € frais compris.
Duchamp, un classique ?
Marcel Duchamp faisait partie des belles surprises de l’après-midi, ses dessins, attendus chacun au plus haut à 15 000 €, dépassant tous deux leur estimation. Datant de 1912, la feuille reproduite était ainsi la plus remarquée, atteignant 47 000 €, tandis que la Jeune femme au café parisien, un pochoir sur papier de 1909, changeait de mains pour 32 000 €. Elle est dédicacée «à Étienne Annebicque, amicalement». Ce dernier fait partie de la bande d’amis que Duchamp retrouvait pendant ses vacances en famille à Veules-les-Roses, une station balnéaire de Haute-Normandie où son père louait une petite maison, entre 1907 et 1911. Le fait que nos dessins soient restés dans sa descendance jusqu’à aujourd’hui n’est sans doute pas étranger au succès des feuilles, évoquant une facette de l’artiste éclipsée par ses œuvres provocatrices. Devant leur facture classique, difficile de croire que notre jeune dessinateur allait prendre un virage faisant de lui le révolutionnaire de l’art du XXe siècle. Pourtant, Duchamp montre très tôt une curiosité insatiable, assortie d’une propension à l’expérimentation : impressionniste à 15 ans, l’admirateur de Manet devient nabi et fauve, puis symboliste, cézanien et cubiste. Touchant à tous les styles, il pratique également le dessin humoristique et les caricatures. Un pas décisif sera cependant franchi en 1912. S’il croque alors notre jeune femme conventionnelle pour son ami, Duchamp réalise également son avant-gardiste Nu descendant un escalier, dans lequel l’anatomie disparaît au profit du mouvement, décomposé par une vingtaine de séquences juxtaposées. Le futurisme n’est pas loin. L’œuvre marqua le tournant que l’on sait. Retirée du Salon des indépendants, elle triomphera l’année suivante à l’Armory Show de New York, avec un parfum de scandale. Après avoir abandonné le naturalisme, Duchamp délaisse la peinture pour inventer ses ready-made, remettant en cause la notion même d’œuvre d’art. Il a alors 24 ans.
Mardi 1er décembre, Deuil-la-Barre-Montmorency.
Hôtel des ventes de la Vallée-de-Montmorency SVV. Cabinet Perazzone - Brun.
Élisabeth Vigée Le Brun (1755-1842), Portrait de la comtesse de Béon, sur sa toile ovale d’origine, 92 x 72 cm.
Frais compris : 689 700 €.
Adorable comtesse de Béon
Élisabeth Vigée Le Brun, à l’affiche du Grand Palais jusqu’au 11 janvier 2016, remportait tous les suffrages lors d’une vente auvergnate avec cette adorable effigie. Elle était inédite sur le marché puisque restée dans la descendance du modèle, Madeleine Charlotte Christine de Béon du Massés-Cazaux, épouse du comte François-Frédéric de Béon-Béarn. Présentée à la cour de Versailles, celle-ci reçoit en 1782 la charge d’accompagner Madame Adélaïde, quatrième fille de Louis XV. Élisabeth Vigée Le Brun portraiture cette jeune trentenaire en 1787, au moment où l’artiste manifeste son talent de maître incontesté du genre avec la touchante Marie-Antoinette et ses enfants. Rien à voir avec la virilité martiale des néoclassiques que transcrit Jacques-Louis David, son contemporain. Avec elle, ce sont les femmes qui «tiennent» la société en douceur… Main de fer dans un gant de velours ! La toile, exposée au Salon de la même année sous le numéro 99, combine habilement un portrait pétulant de vivacité avec une attitude plus étudiée. Le soin apporté à la qualité et à la texture des étoffes, l’expression du modèle saisi à mi-corps concourent à une représentation pleine d’esprit. Les jeux de l’éclairage et la sobriété des couleurs mettent encore admirablement la beauté délicate de la jeune femme à la carnation radieuse. Usant d’une palette réduite, Élisabeth Vigée Le Brun signe bien son style, alliant légèreté de touches et lumières délicates. Proches de ses consœurs la marquise de Pezay et la marquise de Rougé, la comtesse de Béon illumine son visage d’un gracieux sourire. Et ce sourire fit tomber de nombreux amateurs sous son charme, au point que l’un d’entre eux n’a pas hésité à multiplier par deux les estimations pour l’emporter.
Clermont-Ferrand, samedi 5 décembre.
Anaf - Jalenques - Martinon - Vassy SVV. Cabinet Turquin.
Fernand Léger (1881-1955), Les Arbres devant la maison, 1922, gouache signée des initales et datée 22, 27 x 22 cm.
Frais compris : 143 000 €.
Les arbres de Léger
Cette vente blésoise dispersait aux enchères la collection de M. Sylvain Durand, provenant du château de Renay dans le Loir-et-Cher. Les lots, très disputés, recueillaient 273 781 €. La plupart dépassaient largement les estimations, plusieurs même doublaient leurs espoirs, comme cette gouache. Indiquée autour de 65 000 €, elle met en scène deux arbres au premier plan. Le courant artistique d’avant-garde en fait l’un de ses motifs préférés au début du XXe. L’arbre, fabuleuse source d’inspiration et de réflexion, renferme à lui seul de riches thèmes symboliques. Les artistes n’en retiennent toutefois que les formes les plus simples les conduisant à des compositions de plus en plus épurées. Piet Mondrian en fait un leitmotiv pictural, n’en gardant que les lignes verticales ou courbes. Quant aux peintres cubistes, en quête d’un langage universel, ils prônent un style schématique et l’élisent aussi comme l’un de leurs thèmes favoris de recherches. Se rapprochant de ce mouvement, les premières œuvres de Fernand Léger, réalisées avant la Première Guerre mondiale, sont marquées par la construction cézannienne. Après avoir représenté l’enfer des tranchées, l’artiste revient dans les années 1920 à une certaine géométrisation stylistique, qu’il ordonne dans une grande économie de couleurs. Tel est le cas de notre gouache. Ici, la palette est assourdie de verts et de bruns. La composition, transcrite avec un dynamisme enlevé, multiplie les verticales, les horizontales et les obliques. Les lignes affirment la prédominance de l’architecture et soulignent bien le caractère «bâti» des représentations de Fernand Léger, dont la plus emblématique est alors sans conteste La Ville, entrée dans les collections du musée d’art de Philadelphie.
Blois, lundi 30 novembre.
Pousse - Cornet SVV. M. de Louvencourt, Mme Sevestre - Barbé.
Giuseppe de Nittis (1846-1884), Gersau - Suisse, huile sur panneau, 27 x 41 cm.
Frais compris : 51 600 €.
De Nittis en Suisse
Grâce à son site paradisiaque, Gersau près de Lucerne offre de magnifiques paysages. Située au bord du lac des Quatre Cantons, on la désigne souvent comme la «Riviera de Suisse centrale». Dès le XIXe, de nombreux touristes y viennent en villégiature. En 1882, on aurait ainsi pu croiser l’écrivain Alphonse Daudet et son épouse – ils y résident alors en compagnie du peintre Giuseppe de Nittis. Pour pérenniser leur séjour, ce dernier a donné au couple ce tableau. Provenant de la descendance familiale, il porte au dos une étiquette dactylographiée rappelant l’événement, également évoqué dans le Journal des frères Goncourt. Après une courte période réaliste où il expose à Florence avec le groupe des Macchiaioli, Giuseppe de Nittis s’installe en 1872 à Paris. Travaillant avec succès le portrait mondain à la manière de Fortuny, il peint aussi des œuvres, dans lesquelles se conjuguent l’influence des estampes nippones et l’art des impressionnistes «tachistes» florentins comme dans ce panneau. Les tons plats, les couleurs claires et la mise en page décentrée font directement référence au japonisme. Échappant à toute convention visuelle, Giuseppe de Nittis trouve d’instinct les traits décisifs qui permettent de structurer la composition d’une manière elliptique. Les tons froids des bleus du lac et des gris argentés des montagnes s’unissent harmonieusement aux couleurs plus chaudes du ciel et du chambranle de la fenêtre, placé au premier plan. Laissant presque sentir le bois du panneau, la plupart des couches de peinture restent minces pour mieux souligner la limpidité de l’atmosphère. Restituant le rayonnement et la modulation de la lumière, De Nittis traduit encore à merveille la fluidité du ciel et de l’eau. On n’est pas loin de l’abstraction.
Chinon, mercredi 2 décembre.
Salle des ventes de Chinon SVV. Cabinet Maréchaux.
Théodore Rousseau (1812-1867), Le Grand Chêne, aquarelle, crayon noir et lavis d’encre, 49,4 x 55 cm.
Frais compris : 60 606 €.
De l’arbre à la feuille
Théodore Rousseau, le «pape» de Barbizon et l’un des plus illustres paysagistes du XIXe siècle, exécute avec ce Grand Chêne une feuille d’une grande harmonie, qui était emportée à 47 000 €. L’arbre majestueux en est le sujet principal. Il occupe magistralement tout l’espace libre, envoyant ses branches vers le ciel. La figure humaine est bien présente, mais minuscule et reléguée à son pied, comme pour mieux insister sur la monumentalité de la nature. Ce dessin présente deux aspects essentiels et parfois contraires : un caractère à la fois réaliste et romantique. Particulièrement exigeant, rarement satisfait et inquiet de se voir refusé par les salons, le peintre passe des heures entières à observer et dessiner des motifs, simples feuilles, vrais arbres et paysages complets, la composition finale étant toujours peinte dans le calme de son atelier.
Et pourtant, les critiques l’encensent et regrettent son absence. En 1845, Baudelaire écrit : «À la tête de l’école moderne de paysages se place M. Corot. Si M. Théodore Rousseau voulait exposer, la suprématie serait douteuse». La reconnaissance officielle arrive enfin en 1852, année de sa consécration, et tous louent son acharnement durant les années difficiles et son rôle de précurseur. Ses voyages en France lui ont offert l’opportunité d’étudier des paysages variés et des lumières changeantes, mais la forêt de Fontainebleau demeure à tout jamais sa première source d’inspiration. C’est bien lui qui entraînera ses amis Corot, Millet, Daumier, Dupré et Le Roux sur ses chemins rocheux et arborés.
Vendredi 1er avril, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Millon SVV. cabinet de Bayser.
Peintre hollandais actif à Rome vers 1630, Hercule délivrant Prométhée, huile sur toile, 170 x 216 cm.
Frais compris : 124 000 €.
Belle collégialité
100 000 € tout rond accueillaient cette illustration du onzième des douze travaux d’Hercule, Hercule délivrant Prométhée, peinte à Rome par un caravagesque hollandais vers 1630 (170 x 216 cm). Une composition sombre, tourmentée et musclée qui avait fait l’objet d’un encadré dans la Gazette n° 12, page 31. Nos deux héros étaient les plus beaux fleurons de la vente collégiale de maîtres anciens et du XIXe siècle organisée, à Drouot, pour faire écho à la Semaine du dessin à Paris. À leurs côtés sur les cimaises, une toile d’Edwaert Collier (1640-1707), Vanité à la couronne renversée, au sceptre, au coffret à bijoux et au nautile (74 x 102 cm), invitait à la réflexion pour 27 100 €. Les dessins anciens égrenaient les noms illustres, de Delacroix à Rosa, en passant par Hubert Robert, Delafosse, Girodet-Trioson et Moreau. De ce dernier, Louis Gabriel de son prénom (1740-1806), une gouache à sujet de Personnages près d’un escalier dans un parc charmait à 2 500 €. Ils illustraient également des événement connus de l’histoire de France, tel cet exemple significatif avec une étude inédite pour Le Passage du Rhin, d’Adam-Frans van der Meulen (1632-1690). Cet épisode est l’un des plus célèbres des campagnes militaires de Louis XIV, ayant été comparé, à son époque, au passage du Rubicon par les centurions de César. Les flots des enchères ont été cléments et l’ont conduit sur l’autre rive pour 9 200 €. Quant au Projet d’élévation pour l’église Sainte-Geneviève, dû à l’agence de Jacques-Germain Soufflot (1713-1780) vers 1756-1757 et reproduit en couverture de la Gazette n° 12, il se posait élégamment à 4 800 €. Endymion pouvait dormir serein, Diane veillant sur lui sous le crayon de Girodet-Trioson (1767-1824) à 8 000 €. Les dieux protègent toujours le dessin.
Jeudi 31 mars, salle 9 - Drouot-Richelieu. Vente collégiale.
Lot présenté par la SVV Cortot-Vrégille-Bizouard. Cabinet Turquin.
Aloys Zötl (1803-1887), Éléphant des mers [Walrus], 1873, aquarelle sur trait de crayon noir, 32,5 x 42 cm.
Frais compris : 201 280 €.
Fantastique Zötl !
À 160 000 € au marteau, ce placide éléphant des mers peut se pavaner l’œil goguenard sur son tapis d’herbes. Il détient le record mondial (source : Artnet) pour une aquarelle de son auteur, Aloys Zötl (1803-1887), devançant une tortue matamata et un crapaud à cornes (Ader SVV, 7 novembre 2013). Quel parcours que celui de ce maître teinturier autrichien, totalement autodidacte, qui ne quitta pratiquement jamais les frontières de sa région natale – surtout pas pour s’aventurer dans les contrées polaires – et qui, grâce aux livres d’histoire naturelle et aux récits de voyage compulsivement accumulés et consultés dans sa bibliothèque, réalisa un corpus de 320 aquarelles animalières totalement inédites ! Quelle intelligence aussi pour parvenir à réaliser, avec autant de sensibilité, la synthèse entre les images vues et les histoires lues, et ce dans des dessins dont l’animal représente la figure centrale d’un décor naturel parfaitement harmonieux… Il faut aussi le remercier d’avoir donné leurs lettres de noblesse, voire un peu de beauté, à des êtres peu prisés par ses confrères animaliers. Son œuvre est redécouverte après la Seconde Guerre mondiale et passe en vente à Drouot, en décembre 1955 et mai 1956, chez Me Maurice Rheims. André Breton est fasciné, écrivant dans la préface du second catalogue, daté du 3 mai : «Ouvrier teinturier de Haute-Autriche qui, de 1852 à 1887, mit un tel zèle à dresser le plus somptueux bestiaire qu’on eût jamais vu»… Le théoricien du surréalisme achète lui-même deux dessins – il en possédera onze en tout. Plus tard, il fera de l’artiste un précurseur des surréalistes et comparera son œuvre à celle du Douanier Rousseau (in Le Surréalisme et la peinture, Gallimard, 1965). Sa personnalité demeure énigmatique. Seules ces images rêvées d’animaux nous la dévoilent un peu, et n’en ont pas fini de nous fasciner.
Jeudi 31 mars, salle 15 - Drouot-Richelieu.
Leclere - Maisons de Ventes SVV. M. Millet.
Léonard Foujita (1886-1968), Jeune fille aux boutons d’or, plume et aquarelle sur papier, 23,5 x 18 cm, signé « FOUJITA PARIS ».
Frais compris : 41 890 €.
L’enfance par Foujita
Cette charmante adolescente observant un petit bouquet de boutons d’or était l’une des vedettes de cette vacation. Trouvant preneur à 35 500 €, elle illustre parfaitement l’engouement que suscite toujours cette thématique très recherchée de jeunes filles occupées à un passe-temps, un répertoire largement utilisé dans les années 1940 et 1950 par Léonard Foujita (1886-1968). Il développe alors un type physique assez étrange de femmes «miniatures», vêtues de costumes évoquant le XVIIIe siècle, voire une Renaissance italienne, qui, à l’évidence, influence également les traits de leur visage, rappelant ceux d’un autre «Léonard». Pour la plupart, ces jeunes filles caressent des chats, animaux favoris de l’artiste, mais aussi tiennent des oiseaux, présentent légumes et fruits, cueillent des fleurs… Foujita a décliné presqu’à l’infini cette figure mi-enfantine, mi-adulte, qui lui vaudra d’être surnommé le «Lewis Carroll de la peinture» par Jean Cocteau, par ailleurs auteur de la préface de son livre La Mésangère. Un thème probablement apaisant dans une période  où Foujita est en proie aux doutes suscités par le dernier conflit mondial. Le séjour qu’il effectue en 1949 à New York le rassure, et lorsqu’il rentre en France, le 14 février 1950, il retrouve Paris et Montparnasse. Ses anciens marchands Pétridès et Jeanne Jarrige-Bernard le soutiennent, et le succès revient. La galerie Romanet joue également un rôle important  en lui organisant des expositions en Afrique du Nord, et en particulier à Alger, où notre aquarelle a d’ailleurs été accrochée en 1953.
Bayeux, Lundi 28 mars.
Bayeux Enchères SVV.
Gustave Loiseau (1865-1935), Jour de marché à Pont-Aven par beau temps, Huile sur toile, signée, 58 x 71.5 cm.
Frais compris : 83 300 €.
Le marché de Gustave Loiseau
Les scènes quotidiennes de la vie paysanne de Pont-Aven ont inspiré toute une génération d’artistes. Parmi eux, le postimpressionniste Gustave Loiseau (1865-1935) s’est révélé comme l’un des plus fidèles à la petite ville bretonne, y revenant tous les étés à partir de 1890. Rien ne le prédestinait pourtant à cette peinture au grand air, puisque Parisien de naissance, sa voie était toute tracée : celle de la boucherie, pour respecter la tradition familiale. C’est un peintre paysagiste de Montmartre, Fernand Quignon (1854-1941) qui sera son mentor et lui fait découvrir la peinture, en particulier celle des impressionnistes. En 1891, il va s’installer à Auvers-sur-Oise, puis l’année suivante à Pontoise, où il demeurera jusqu’à sa mort en 1935. Un lieu doublement symbolique puisque sa famille en est originaire, et qu’il présente des vues, paysages, champs et vergers souvent dépeints par Camille Pissarro. C’est Quignon qui suggère à Loiseau d’effectuer, comme beaucoup de jeunes artistes adeptes du plein air, le pèlerinage de Pont-Aven. Logeant à la pension Gloanec, il y retrouve Maxime Maufra et Émile Bernard ; Paul Gauguin l’encourage à peindre en extérieur et à s’imprégner de cette lumière claire et changeante. Cependant, loin de ne décrire que les paysages sauvages et déserts offerts par la lande bretonne, Gustave Loiseau montre une vive prédilection pour les multiples facettes de la vie quotidienne, à travers ses personnages qui se livrent à leurs activités. Notre toile le confirme, peuplée de ces villageoises en coiffes blanches, se rendant au marché de Pont-Aven, panier au bras. Sous un soleil radieux, une foule se presse, longeant les quais de la rivière Aven. Particulièrement brillante dans cette œuvre, sa remarquable technique des "touches croisées" communique vibration et modernité à une scène des plus traditionnelles.
Honfleur, dimanche 27 mars.
Honfleur Enchères SVV.
L’Estampe originale. Ensemble de 9 livraisons contenant 84 estampes par divers artistes dont Henri de Toulouse-Lautrec. Janvier 1893 à Mars 1895, directeur : André Marty.
Frais compris : 163 540 €
Une estampe originale
En mars 1893, André Marty, directeur du Journal des artistes, publie le premier album de L’Estampe originale. Soixante-quatorze peintres seront mobilisés parmi les plus grands de l’époque, dont Henri de Toulouse-Lautrec (reproduit) et 93 planches seront réalisées en deux ans avec un but clairement affirmé : promouvoir l’art de l’estampe originale. Voici une opération publicitaire rondement menée et amplement accomplie, puisque cent vingt-trois ans et quelques jours plus tard, l’ensemble des huit albums complets – moins neuf planches dans le dernier – et dans un bel état de fraîcheur réunissait 163 540 € frais compris.
Vendredi 1er avril à Drouot-Richelieu Salle 2
Leclere - Maison
Inde du Nord, XIXe siècle. Tombeau de l’empereur Humayun à Delhi, aquarelle sur papier collé sur carton, 47,5 x 61,5 cm. Frais compris : 7 250 €.
Avant le Taj Mahal
L’ensemble de peintures indiennes des XIXe et XXe siècles réuni patiemment par un amateur dès le début des années 1970, au fil d’une trentaine de voyages au Rajasthan, voyait la vie en bleu… Le bleu des rêves, faits à 22 000 € dans un grand lit à baldaquin en argent, un travail du Rajasthan du XIXe siècle (239 x 179 x 134 cm). C’est tout un art de vivre à la cour, dans les palais fastueux et dans les jardins odorants, qui était ici révélé. À tout maharajah, tout honneur ! Celui dépeint (voir page de droite) dans une magnifique tunique bleue et paré d’émeraudes, devant une fenêtre ouvrant sur le Lake Palace (158 x 98 cm), séduisait à 4 500 €, tandis qu’un peshwa – un Premier ministre de l’époque marathe – entouré de serviteurs et assis trônait solennellement à 2 500 € (77 x 65,5 cm). Nous avons tous en tête l’image et l’histoire d’amour qui est à l’origine de la construction du Taj Mahal. Voici un autre tombeau, celui de l’empereur Humayun (1508-1556) à Delhi, aquarellé au XIXe siècle (47,5 x 61,5 cm) et honoré d’une enchère de 5 800 €. Son existence est moins connue et pourtant, mérite de l’être, puisqu’il s’agit de la première tombe-jardin d’Inde, commandée par le fils du défunt, l’empereur Akbar, et réalisée dans les années 1560. Sa construction totalement inédite et surtout son jardin d’influence perse, de treize hectares à l’origine – le charbagh, présentant quatre quadrants inspirés des quatre fleuves du paradis coranique –, traduisent les progrès de la dynastie moghole (1526-1857) en matière d’architecture et d’art, lesquels parviendront à leur apogée quatre-vingts ans plus tard avec l’édification du Taj Mahal. Depuis 1993, le mausolée, symbole de la puissance de la dynastie moghole, qui unifia la majeure partie du sous-continent indien, est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco.
Vendredi 15 avril, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés  SVV. Mme David.
Francis Picabia (1879-1953), Portrait de femme, dessin rehaussé de lavis sur papier, 40 x 29 cm.
Adjugé : 20 020 €

 
Un visage parfait
Même s’il avait été dépourvu de sa belle signature, ce dessin au crayon rehaussé de lavis aurait été clairement identifiable en raison de son trait assuré et inimitable. On le devait évidemment à Francis Picabia, et il constituait le clou de la vente menée par Honfleur Enchères OVV ce dimanche 17 juillet avec une enchère de 20 020 €. Après être passé du néo-impressionnisme au dadaïsme, et des Monstres aux Transparences, Picabia, génie protéiforme et provocateur, s’essaye dans les années 1930, à une sorte de réalisme «populaire» faisant référence à l’affiche contemporaine et même aux photographies entrevues dans les magazines érotiques. Le visage radieux de cette jeune femme est très caractéristique de la période : on y retrouve ces gros plans lisses, empruntant au dessin publicitaire leur simplification. L’art de Picabia, ancêtre du pop art, étant d’instiller par cette réutilisation d’un faux académisme, un presque rien dérangeant. Ainsi, les traits lisses et maquillés de la jeune femme, ses sourcils épilés et redessinés comme on les aimait dans l’entre-deux-guerres, et sa bouche rehaussée d’un sombre rouge à lèvres pourraient être ceux d’une «réclame» pour des produits de beauté, maquillage ou solaire, qui fleurissaient déjà dans les publications féminines. Mais isolée de ce contexte rassurant, l’image interpelle, non sans humour, sur la validité de ces images trop parfaites... Comme aimait à le rappeler l’artiste : «J’ai toujours aimé m’amuser sérieusement.»
Honfleur, dimanche 17 juillet.
Honfleur Enchères OVV.
René Magritte (1898-1967), Promenade à trois, les promeneurs, dessin, vers la fin des années 1940, 10,2 x 14,5 cm.
Adjugé : 32 499 €
André Campana, collectionneur dans la société du spectacle
Les 359 numéros de la collection d’André Campana se dispersaient pour 348 890 € : un résultat des plus honorables et des plus consensuels pour une personnalité libre du monde du spectacle, qui n’aime rien tant que dérouter par ses choix. En effet, son «musée» allait d’éditions originales de Rimbaud et de Verlaine à des originaux du groupe Bazooka, en passant par des photographies de Pierre Molinier et des imprécations de Druillet. Une vraie gymnastique ! Ce sont tout de même les plus classiques qui ont grimpé au plus haut : 32 499 € pour ce dessin surréaliste de René Magritte, actuellement sur les cimaises du Centre Pompidou, une feuille qui exprime la liberté de création du peintre belge. 29 279 € ensuite pour Facile, l’ouvrage composé de douze photographies par Man Ray du corps de Nusch, la femme de Paul Eluard, autour desquelles s’articulent les textes du poète. Les signatures autographes des trois personnages le rendaient plus désirable… 21 249 € ensuite pour une photographie originale de Robert Doisneau (reproduite page 158). Ce tirage argentique d’époque offrait un cadrage différent du célèbre couple d’amoureux de l’Hôtel de Ville, s’embrassant dans une posture semblable à celle de la fameuse photographie. Pierre Molinier faisait une apparition à 12 499 € avec un photomontage original, daté vers 1960, L’Enfant-Homme (27 x 21,5 cm). Quant à la bande dessinée, elle s’illustrait avec les 2 750 € d’une planche originale (60 x 48 cm) de Philippe Druillet pour l’album Wuzz, publié chez Dargaud en 1974. Place aux couleurs de Bazzoka, groupuscule de copains rencontrés sur les bancs des Beaux-Arts et réuni à la fin des années 1970, dont l’ambition assumée était de phagocyter les médias, quelle que soit leur orientation. Une technique mixte (70 x 90 cm) de 2007 de Christian Chapiron, alias Kiki Picasso, représentant les portraits souriants de Nicolas Sarkozy et Vincent Bolloré devant une ancre rappelait, à 1 625 €, la proximité de la prochaine élection présidentielle française et que les artistes, à leur manière, vont y participer…
Mardi 8 novembre, salle 15 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le  Fur & Associés OVV. M. Oterelo.
Jacques de Bellange (1575-1616), Étude d’homme nu les bras levés, plume et encre brune sur esquisse à la pierre noire,
31 x 14,5 cm.
Adjugé : 119 040 €
Le triomphe de Jacques de Bellange
Le dessin d’exception d’un artiste rare : les deux conditions étaient réunies pour que la vente de cette œuvre baptisée Étude d’homme nu les bras levés, de Jacques de Bellange, se transforme en triomphe, à Toulouse, ce jeudi 10 novembre, avec une enchère de 119 040 €. L’existence de ce peintre, graveur et dessinateur, né dans la région du Bassigny vers 1575, demeure mal connue. Pendant longtemps en effet, on ne sut rien de lui, jusqu’à ce que l’historien de l’art Ludwig Burchard lui consacre trois pages, qui furent à l’origine d’une longue et éclatante résurrection. On sait surtout qu’il rejoint Nancy afin de se mettre au service des ducs de Lorraine, dont il devient bientôt le peintre attitré. Plusieurs décors de leur palais lui sont dus ; en 1602, il orne le cabinet de Catherine de Bourbon, belle-fille de Charles III de Lorraine. En 1606, il restaure les peintures de la galerie des Cerfs, et en 1608, Henri II de Lorraine lui confie le décor de la Salle neuve, avec pour sujets, les Métamorphoses d’Ovide. Si la plupart de ses œuvres ont disparu, le Musée lorrain de Nancy en possède encore une douzaine ; ses eaux-fortes affichent en particulier une volonté de transcrire toutes les nuances de noirs et de gris, et le place aux côtés de son grand compatriote Jacques Callot. Plus ancien que celui-ci, son style caractéristique affirme l’appartenance de Bellange au dernier maniérisme, avec ses perspectives «téléscopiques», et l’étirement de ses silhouettes un peu à la façon d’un Bartholomeus Spranger ou d’un Hendrick Goltzius. Détail intéressant, notre dessin porte en bas à droite une inscription « Ugo da Carpi » au crayon noir, qui l’attribue donc anciennement à ce peintre italien. À noter, encore, que l’œuvre affiche en bas à gauche le cachet du collectionneur Charles Molinier (1845-1910).
Toulouse, jeudi 10 novembre.
Rémy Fournié OVV. Cabinet de Bayser.
François Boucq (né en 1955), L’Escalier, 2012, encre de Chine sur papier, 186 x 106,5 cm.
Adjugé : 52 070 €
Vertigineuses marches vers le succès
Avec ce – très – grand dessin intitulé L’Escalier (186 x 106,5 cm), François Boucq (né en 1955) gravissait les marches du succès et obtenait un record mondial à 52 070 € (source : Artnet). Afin de l’obtenir, il n’hésitait pas à assembler une trentaine de feuilles, pour un rendu esthétique des plus vertigineux. Sans doute a-t-il vu Les Prisons imaginaires de Piranèse… Comme le graveur italien du XVIIIe siècle et avec la même finesse graphique, il use de voûtes monumentales et de volée de marches en spirale, auxquelles il adjoint des passages au-dessus du vide pour renforcer son effet fantastique. Boucq appartient aux grands noms de la BD du XXe siècle, capable avec la même élégance et toujours le sens de la narration de peindre un décor autant que des expressions faciales ou des anatomies. Il est l’auteur des séries «Les Aventures de Jérôme Moucherot», avec lesquelles il connaît en 1998 son premier succès, «Les Aventures de La Mort et Lao-Tseu», «Le Janitor» et «Bouncer», un western revisité. On doit également à son génial crayon Face de lune, sur un scénario de Jodorowsky, et Bouche du diable, en collaboration avec Jerome Charyn. La vente tout entière était consacrée au 9e art et se voulait un hommage à Jacques Glénat, une machine à bulles, en présentant une sélection de planches originales d’artistes publiés par sa maison d’édition, qui s’apprête à fêter un demi-siècle d’existence.
Mercredi 16 novembre, 49, rue Saint-Sabin.
Fauve Paris OVV. M. Brugeas.
Jean-Baptiste Oudry (1686-1755), Louis XV tenant le limier, allant au bois, au carrefour du Puits solitaire, dans la forêt de Compiègne, plume et encre noire, lavis gris et rehauts de blanc sur papier beige, 29 x 22,5 cm.
Adjugé : 63 500 €
Promenons-nous dans les bois…
Jean-Baptiste Oudry (1686-1755) aspirait à une gloire qu’il estimait justement méritée. En 1733, lorsque Louis XV, dont on connaît la passion pour la chasse et les chiens, lui intima l’ordre souverain de réaliser trois cartons pour une tenture sur le thème des chasses royales, ses ambitions furent récompensées. En premier lieu, il se livra à des dessins préparatoires, dont celui-ci, assorti d’un résultat de 63 500 €. Il fournit ensuite des esquisses à l’huile, dont huit se trouvent au musée Nissim de Camondo – ayant été acquises par Moïse de Camondo en 1921 chez le marchand Jacques Seligmann –, et enfin neuf grands cartons, dont huit sont encastrés dans les boiseries du château de Fontainebleau, tandis que le neuvième est au musée du Louvre… car en 1738, il fut décidé que le cycle ne comprendrait finalement que huit cartons. Une entreprise longue et délicate de près de douze années, qui aboutit au tissage des tapisseries pour le château de Compiègne – l’une des résidences de chasse royales – par la manufacture des Gobelins. Le travail s’effectuera entre 1736 et 1750, dans l’atelier de Monmerqué. Cet ensemble, remarquable car n’ayant été produit qu’en deux exemplaires, se révèle l’unique collaboration du peintre avec les Gobelins – lui valant au passage d’être nommé professeur adjoint à l’Académie. On le sait en revanche très proche de Beauvais, dont il devint le directeur artistique de 1733 à 1755, contribuant au redressement de la manufacture, grâce notamment à la création d’une école de dessin pour les tapissiers et à la collaboration avec de grands noms pour les cartons, dont celui de François Boucher.
Mercredi 30 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello OVV. MM. de Bayser.  


 
Benjamin Rabier (1864-1939), Un numéro de tapis, gouache et encre de Chine sur papier fort, 62 x 48 cm.
Adjugé : 68 200 €
Les animaux de Monsieur Rabier
Ils étaient trente animaux, représentants de nombreuses races exotiques, venus assister au combat de deux chiens sur un tapis. S’attendaient-ils à suivre en direct un record mondial ? Ils ne le diront pas, mais à voir leurs faces réjouies, ils en paraissaient satisfaits. En effet, cette gouache et encre de Chine de Benjamin Rabier (1864-1939) intitulée Un numéro de tapis, emblématique de son trait clair et mordant et de son humour positif, enregistrait 68 200 € et un record mondial pour une œuvre de l’artiste (source : Artnet). Le second dessin de Rabier présenté, une illustration pour Le Renard et la Cigogne de 1926 (44 x 25 cm), s’installait quant à lui sur la deuxième marche, à 20 000 €. Deux très beaux résultats pour ce spécialiste du dessin d’illustration pour enfants, auteur – entre autres talents – de près de 250 albums, parus en français mais aussi en anglais. C’est d’ailleurs la parution des Fables de La Fontaine en 1906, un travail monumental, qui installe définitivement Rabier dans la lignée des maîtres du dessin animalier. Il récidive quelques années plus tard, en 1913, avec une aussi grande entreprise, celle de L’Histoire naturelle de Buffon. Il a malgré tout encore le temps de se révéler peintre, affichiste, publiciste, auteur de pièces de théâtre… Un homme complet, guidé par la curiosité et le bonheur de créer.
Samedi 26 novembre, salle 15 - Drouot Richelieu.
Tessier & Sarrou et Associés OVV. M. Buret.

  
Giulio Campi (1502-1572), Léda et le cygne, plume et encre brune, lavis de bistre et rehauts de gouache blanche sur un papier préparé en ocre-jaune, 14,8 x 25,3 cm.
Adjugé : 134 606 €
Le théâtre et la mythologie grecque à nouveau réunis
Deux belles figures féminines se détachaient dans cette vente. La première appartient à la mythologie grecque et illustre les Métamorphoses d’Ovide : il s’agit de Léda et le cygne. Dessinée par l’artiste italien Giulio Campi (1502-1572), cette feuille représente l’épouse de Tyndare, roi de Sparte, au bain avec ses suivantes. Jupiter vient de se transformer en cygne pour la séduire, et on sent déjà la belle prête à succomber. Vendredi, elle se laissait une nouvelle fois enlever, cette fois pour 134 606 €. Le trait à la plume est vif, le lavis de bistre et les rehauts de gouache blanche conférant de la sensualité à la scène. Campi reçoit, dans les années 1545-1550, la commande d’un cycle sur les Métamorphoses d’Ovide – ce texte mythologique connaît un regain d’intérêt très important à la Renaissance – pour une pièce du palais Aldegatti, propriété d’une riche famille de Mantoue. Il choisit de représenter les différentes formes animales que le dieu, séducteur patenté, était prêt à revêtir pour emporter l’objet de son désir : cygne, mais aussi aigle, coucou, cheval, serpent, taureau… Les acteurs qui doivent adopter différentes postures pour ce rôle aimeraient certainement avoir le même don  ! L’actrice Marie-Angélique Servandoni (1749-1822) n’en a cependant pas eu besoin… Son portrait présumé selon la tradition familiale, peint par Anthelme-François Lagrenée (1775-1832), était préempté par la Comédie-Française pour 51 578 € – ce qui accréditerait donc l’hypothèse évoquée. Anthelme, fils de Louis Lagrenée l’Aîné, apprend le métier chez le peintre François-André Vincent. Happé par la Révolution et ses idéaux, il ne reprend le pinceau qu’avec l’avènement de l’Empire. Outre l’huile, il pratique l’art de la miniature en imitation de camées – on peut d’ailleurs en admirer l’une au poignet de la dame en robe de velours, du plus beau vermillon. Époux d’une comédienne, il se spécialise dans les portraits d’acteurs. Ceux de Mademoiselle George dans le rôle de Camille des Horaces (1819) et de François Joseph Talma en Hamlet (1814) appartiennent déjà aux collections de la Comédie-Française, qui viennent donc de s’enrichir d’une ancienne sociétaire.
Vendredi 9 décembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud OVV. MM. de Bayser, cabinet Turquin.
Albert Uderzo (né en 1927), «Astérix», planche 2 de l’album Astérix et les Normands, édité par Dargaud en 1966, encre de Chine, 46 x 39 cm.
Adjugé : 300 000 €
Par Toutatis !
La bande dessinée nous habitue, depuis une dizaine d’années, à des records et des prix en hausse régulière… Et ce n’est certainement pas terminé ! Samedi, c’était au tour d’une encre de Chine originale d’Albert Uderzo (né en 1927), la planche 2 de l’album Astérix et les Normands édité par Dargaud en 1966, prépubliée dans Pilote 340 le 28 avril 1966, de pousser son cri de guerre à 300 000 €. Elle rejoignait ainsi la deuxième marche du podium (source : Artnet) pour une œuvre du dessinateur. Astérix et les Normands est le neuvième album de la série «Astérix», de René Goscinny et Albert Uderzo, classé parmi les meilleurs du duo car pétillant d’intelligence et de réparties, survitaminé et bourré d’action – les empoignades gallo-romano-normandes y sont mémorables. Et ces Normands, qui ne connaissent point la peur et partent à sa recherche auprès de peuplades capables de la leur enseigner, car elle est censée «leur donner des ailes», sont savoureux à point ! Écrasante, cette planche dominait largement la journée, pourtant constituée de pas moins de 798 numéros, parmi lesquels on signalera les 13 500 € d’une encre et crayon sur calque d’Edgar P. Jacobs, pour l’album L’Affaire du collier de «Blake et Mortimer», éditée au Lombard en 1967.
Samedi 10 décembre, Galerie Iconoclastes.
Vermot & Associés OVV. M. Bourguet.
François Boucher (1703-1770), Étude de nu, esquisse pour «Sylvie délivrée par Aminte», vers 1755, crayon noir et rehauts de craie blanche, 27 x 40,5 cm.
Adjugé : 20 000 €
Charmante libération
L’histoire est belle, nous contant les aventures de Sylvie et d’Aminte. C’est le grand poète italien Torquato Tasso, dit le Tasse (1544-1595), qui l’a narrée en 1573 dans un drame pastoral en cinq actes et en vers, et l’a fait jouer à la cour de Florence. Aminta décrit les aventures extraordinairement complexes de deux héros amoureux : le premier est Aminte, un berger, et la seconde, Sylvie, une chaste nymphe de Diane. Autour d’eux, une cohorte de nymphes, de bergers et de satyres anime de leurs péripéties cette histoire, qui se termine par un «happy end» et aura un succès important lors de sa parution comme dans les siècles à venir. Les artistes vont à leur tour s’emparer du thème. On le voit sur une tenture de huit tapisseries tissées dans l’un des ateliers parisiens du XVIIe siècle, probablement selon des cartons du peintre tourangeau Claude Vignon (1593-1670), installées dans le salon des Muses et le salon d’Hercule de Vaux-le-Vicomte. François Boucher (1703-1770) s’y intéresse dans les années 1750 et livre une série de quatre peintures les relatant, probablement pour Madame de Pompadour. Il y est question de Sylvie guérissant Philis de la piqûre d’une abeille (1755), de Sylvie délivrée par Aminte (1755 également), de Sylvie fuyant le loup qu’elle a blessé (1756) et d’Aminte revenant à la vie dans les bras de Sylvie (1756). Ce dessin au crayon noir avec rehauts de craie blanche, ici reconnu à 20 000 €, était une étude préparatoire au deuxième tableau. La nymphe y apparaît dans la fraîcheur de sa grâce juvénile.
L’ensemble décorait le château de Crécy, l’une des demeures de la favorite, qui sera acquis par le duc de Penthièvre en 1757. Deux toiles seront transportées à son hôtel de Toulouse (siège de l’actuelle Banque de France) et les deux autres, au château de Chanteloup, où elles seront saisies en 1794 et affectées au musée de Tours, qui les expose aujourd’hui. Cette série, à la composition pleine d’invention, appartient aux meilleures pastorales de Boucher.
Mercredi 21 décembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Eve OVV. MM. de Bayser.
 
Andrea del Sarto (1486-1530), recto : Étude de tête d’homme, pierre noire et sanguine ; verso : Étude d’œil, sanguine, 23 x 18 cm. Annoté au verso à la plume «n° 381» et au crayon «Andrea del Sarto».
Adjugé : 3 936 000 €
Un triomphe et un record pour Andrea del Sarto
C’est à Pau, dans ce Sud-Ouest décidément fertile en très belles découvertes (rappelons-nous de la fameuse toile, peut-être de la main du Caravage retrouvée dans la région de Toulouse), que se déroulait une vacation tout à fait exceptionnelle. Une bataille rangée entre collectionneurs et professionnels s’y engageait le samedi 17 décembre, rythmée par le marteau de Gestas & Carrère OVV, autour d’une Étude de tête d’homme dont l’auteur n’était autre que le maître Andrea del Sarto. Une œuvre qui s’envolait à 3 936 000 €, pulvérisant son estimation initiale en la multipliant par huit. Exhumé récemment d’une collection régionale par Patrice Carrère, ce dessin à la pierre noire et sanguine, très probablement un autoportrait de l’artiste, était bel et bien répertorié, mais avait disparu depuis la vente de la collection Goll Van Franckestein (dont il porte toujours au verso le numéro d’inventaire), le 1er juillet… 1833. Notre œuvre est en fait une étude qu’Andrea del Sarto a utilisée dans trois compositions autour de 1520 : le retable de l’Assunta Panciatichi, et l’Assunta Passerini, toutes deux aujourd’hui à la galerie Palatine du palais Pitti à Florence, ainsi que la Sainte Famille Borgherini, au Metropolitan Museum de New York. Les feuilles autographes de la main du maître florentin sont d’une infinie rareté, car on en dénombre de nos jours moins de deux cents, dont seulement une demi-douzaine sont encore entre des mains privées. Il est donc peu étonnant, comme le souligne l’expert de la vente Louis de Bayser, que le résultat palois « constitue la plus importante enchère mondiale pour un dessin ancien depuis le 5 décembre 2012, date à laquelle une Tête de jeune apôtre par Raphaël avait fusé à 29 721 250  £ chez Sotheby’s à Londres. On peut aussi ajouter qu’il s’agit d’un record absolu pour la France dans cette catégorie, la dernière pièce de ce niveau ayant été la Figure couronnée de lauriers, dessin attribué à Lorenzo di Credi et vendu 13 500 000 F (2,5 M€ en valeur réactualisée) le 23 mars 2001 par Piasa à l’Hôtel Drouot. » À l’évidence, un marché infiniment restreint ! Dans tous les cas, l’œuvre d’Andrea del Sarto quitte l’Hexagone pour rejoindre une collection privée aux États-Unis.
Pau, samedi 17 décembre.
Gestas & Carrère OVV. Cabinet de Bayser.
Francis Picabia (1879-1953), Danseuse de french cancan, dessin à l’encre, 27 x 21 cm.
Adjugé : 28 520 €
Le plus court chemin
La ligne droite est bien le plus court chemin pour aller d’un point à un autre. Le principe est appris dès le cours élémentaire 1re année ! Francis Picabia (1879-1953) s’en est souvenu en exécutant ce dessin à l’encre représentant une Danseuse de french cancan à la souplesse des plus remarquables – la réputation n’est pas usurpée – et qui menait la revue des enchères jusqu’à 28 520 €. Claude Tarnaud (1922-1991), poète surréaliste, auquel l’œuvre a appartenu, a d’ailleurs titré de sa main au verso de l’encadrement ancien : «Le plus court chemin d’une pointe à une autre»… La souplesse était également du côté du peintre, qui «enlève» ce dessin d’un simple trait de plume. Picabia rencontre Tristan Tzara à Zurich en 1918, et se voit invité à rejoindre le groupe Dada. Puis de retour à Paris, il fait la connaissance d’André Breton et adhère, en 1921, au surréalisme. Personnalité libre, passionné par la modernité et les avant-gardes, il y trouve matière à critiquer toutes les valeurs établies. Néanmoins, il y évoluera en électron libre, refusant de se laisser contraindre. Cette feuille trouvait tout naturellement sa place au sein d’une vente d’éditions originales, lettres autographes, manuscrits, photographies, revues, dessins et tableaux du XXe siècle, dont une majorité provenait de la collection d’Henry Trouvé.
Mardi 21 février, salle V.V.
Galateau - Pastaud OVV. M. Oterelo.



 
Constantin Alexeievitch Korovine (1861-1939), Fête populaire dans Paris, huile sur toile, 80,5 x 130,5 cm.
Adjugé : 360 000 €
Maîtres modernes, de Renoir à Korovine
L’Hôtel des ventes de Senlis OVV avait constitué une fort belle affiche pour sa vacation, dimanche 12 mars : parmi tout un ensemble d’œuvres dues au talent de peintres anciens et modernes, on relevait les noms de quelques-uns des ténors de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Sans surprise, la palme revenait à la grande toile signée Constantin Alexeievitch Korovine, transcrivant l’atmosphère électrique, et particulièrement bien rendue, d’une Fête populaire dans Paris. Avec cette explosion spectaculaire de touches colorées, l’artiste atteignait l’un des sommets de son art, comme celui de sa cote avec la somme de 360 000 €, il est vrai, après une rixe d’enchères entre collectionneurs français et russe. Un résultat que l’on peut qualifier de record absolu pour ses vues nocturnes de la capitale (source Artnet). De notre grand maître Pierre-Auguste Renoir, on présentait ensuite un Paysage de Provence, l’une de ses caractéristique vues de la campagne méditerranéenne saisies autour de Cagnes-sur-Mer. Elle se stabilisait à 128 100 €. Du même artiste, le pinceau esquissait en quelques traits, à l’huile, des Toits rouges, qui lui valait encore 24 400 €. Quelques années plus tard, Marie Laurencin livrait avec sa Fillette au ruban rose, l’une de ses visions d’un éternel féminin aux couleurs pastels. On se rappelle que Laurencin, ayant signé un contrat avec Paul Rosenberg, devient dans les années 1920 la portraitiste très prisée de la haute société parisienne, d’où est issue certainement cette enfant. Dans tous les cas, la grâce indéniable de cette huile sur toile touchait un amateur qui en offrait 35 280 €. Quant au  Fort de la Rochelle vu de la fenêtre par Albert Marquet en 1920, il atteignait 28 350 € soit trois fois son estimation.
Senlis, dimanche 12 mars.
Hôtel des ventes de Senlis. M. Chanoit.
Christian Bérard (1902-1949), projet de décor pour «La Belle Endormie» du ballet Les Forains d’Henri Sauguet (1901-1989), gouache originale, 1945, 20,5 x 34 cm.
Adjugé : 4 125 €
Bérard et Christian Bérard et Boris Kochno
Provenant de la succession de l’écrivain et librettiste Boris Kochno (1904-1990), de nombreux souvenirs du couple Bérard-Kochno étaient dispersés. La Gazette n° 10 du 10 mars vous en avait présenté quelques-uns (page 56) et ainsi dévoilé une petite part de leur histoire, entre scène et art. Une histoire révélée plus intimement par une correspondance inédite entre les deux amants, composée de 41 lettres autographes, neuf cartes postales et trente-huit télégrammes envoyés entre 1929, date du début de leur relation, et 1949, sa fin brutale après le décès de Bérard. Elle se parcourait d’une traite à 18 749 €. Cet ensemble qui portait également témoignage de la vie artistique et intellectuelle de l’époque – où l’on croisait les noms de Coco Chanel, Jean-Michel Frank, Balanchine, Jean Hugo, Charles et Marie Laure de Noailles – et les autres (282 numéros) rapportaient 344 893 € et recevaient une série de préemptions cadençant l’après-midi : quatorze pour la BnF et une pour la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. La Bibliothèque nationale de France se montrait particulièrement active sur les projets de costumes et de décors de Christian Bérard (1902-1949). Celui pour la scène de «La Belle Endormie», dans le ballet Les Forains d’Henri Sauguet – sur un argument de Boris Kochno, une chorégraphie de Roland Petit et des décors et costumes de l’artiste –, réunissait un joli quatuor de créateurs et 4 125 €. Elle enrichissait ses départements des Arts du spectacle et de la Musique de deux projets de costume pour La Machine infernale (2 500 et 1 875 €), de deux autres, cette fois imaginés pour La Symphonie fantastique, chorégraphiée en 1936 (500 et 1 625 €), et d’un dernier pour la fée du ballet Les Forains. Ce dessin original de 1945, illuminé d’un voile jaune et d’étoiles, filait à 2 250 €. En deuxième partie d’après-midi, elle s’intéressait encore à un Portrait de Georges Auric (16,5 x 11,5 cm), une encre humoristique de Jean Cocteau (1889-1963) lancée d’un trait et attrapée à 2 250 €, à une carte autographe de Boris Kochno adressée à sa mère en 1941, et comportant des considérations très personnelles révélées à 937 €, ainsi qu’à trois répertoires couvrant de nombreuses relations amicales et professionnelles du librettiste, relatées à 1 375 €. Fin des ballets mais pas de l’histoire, qui va se poursuivre et continuer à enrichir notre patrimoine.
Lundi 13 mars, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Auction Art Rémy Le Fur & Associés OVV. M. Oterelo.
Amedeo Modigliani (1884-1920), Portrait de Paul Guillaume (1884-1920), 1915, mine de plomb et crayon gras sur vélin mince, 26,5 x 20,59 cm. Vendredi 24 mars, salle 5 - Drouot-Richelieu. Ader OVV. Mme Bonafous-Murat.
Adjugé : 187 500 €


 
Dessin : l’accord entre les anciens et les modernes
La vacation dirigée par Ader le vendredi 24 mars était attendue. Et il y avait de quoi, puisqu’elle annonçait un ensemble de quatre dessins de Modigliani, dont deux portraits de Paul Guillaume à la mine de plomb, le montrant à peine âgé de 23 ans et déjà, sûr de lui. Celui réalisé en 1915, en pleine Première Guerre mondiale, était porté à 187 500 €, et celui figurant le marchand à mi-cuisse (43 x 33,5 cm), à 75 000 €. L’Étude de femme à la mine de plomb et aux rehauts de crayons de couleur de Constantin Brancusi  ramenait un peu de légèreté. La tête est inclinée, la chevelure ondulée… L’ensemble, réduit à une expression synthétique, recevait 100 000 €. Parmi les feuilles colorées, le XVIIIe siècle fécond proposait  une paire de gouaches animées de paysages à l’antique typiques de Jean-Baptiste Lallemand chez Morand & Morand  une paire de plumes et aquarelle de François Lefebvre observant le
château du Piple – construit en 1718 sur les restes d’un ancien manoir du XIIIe –, était retenue à 13 146 € chez Thierry de Maigret mercredi 22. Chez Millon à nouveau, l’Italie se manifestait également avec la Rotonde à la cascade dans les jardins d’une villa italienne, une encre brune sur trait de crayon et lavis d’Hubert Robert (1733-1808). Ce dessin, provenant de l’ancienne collection Mariette, recevait 15 600 €. Le marché se tenait prêt à accueillir la collection Delestre, fruit de deux siècles de passion familiale pour le dessin, présentée chez Artcurial le 22 mars. Les œuvres du baron Gros (1771-1835) suscitaient un enthousiasme justifié, valant à Bucéphale dompté par Alexandre, une plume et encre brune, d’obtenir à 455 400 € un record mondial pour une feuille de l’artiste (source : Artnet). Un bonheur n’arrivant jamais seul, il était préempté par le département des Arts graphiques du musée du Louvre. L’orientalisme à l’œuvre dans le Seigneur turc à cheval avec ses deux serviteurs était récompensé de 78 000 €. Le lendemain, le Portrait du baron Gérard par Anne-Louis Girodet-Trioson (1767-1824) partait à 22 100 €. Le lundi 20 mars chez Millon en salle 6, une carriole s’apprêtait pour emporter tous ces achats. Signé Henri de Toulouse-Lautrec, ce fusain réalisé vers 1881 étudiait le cheval et trottait à 39 000 €.

 
Claude-Joseph Vernet (1714-1789), Orientaux dans une crique au soleil couchant, 1780, huile sur cuivre, 39 x 48 cm.
Adjugé : 559 810 €
La douce mélancolie du soleil couchant
L’astre solaire irradiait en couverture de la Gazette n° 6 du 10 février. Dépeint par l’un des maîtres du genre au XVIIIe siècle, Claude-Joseph Vernet (1714-1789), il terminait sa course à 559 810 €, invitant un vaisseau toutes voiles dehors à suivre son sillage. Il réchauffait également quelques Jeunes filles au bain dévêtues sous le ciel bleu et peintes par le même artiste en 1781, dans un paysage animé de cascades. Rafraîchies, elles rejoignaient la berge à 308 210 €. Ces deux huiles sont exécutées sur cuivre, ce qui leur confère leur particularité. En effet, si les œuvres de ce type sont bien connues dans la peinture hollandaise, elles sont moins usitées par l’école française du XVIIIe siècle. Vernet connaît le support et le pratique, mais c’est surtout dans les dernières années de sa carrière qu’il l’adoptera plus régulièrement, sans doute pour ajouter de la préciosité à ses œuvres et en faire de réelles pièces de cabinets de curiosités. Une vraie félicité, qui se manifestait également un peu plus loin sur une toile de Jean-Baptiste Mallet (1759-1835), L’Hymen (32,5 x 40,5 cm). On y voyait un très jeune couple s’embrasser sous le voile d’une femme, dont la tenue rappelait celle d’une vestale. Sa touche fine et brillante ne passait pas inaperçue, le musée Fabre de Montpellier la préemptant pour 18 870 €. Vingt pièces en porcelaine de Saint-Cloud, provenant de l’ancienne collection Gilbert Lévy, dévoilaient le raffinement des créations de cette manufacture installée au bord de la Seine à la toute fin du XVIIe siècle. Très vite, les formes de ces objets s’inspirent de l’orfèvrerie et leur répertoire décoratif puise dans les gravures de l’ornemaniste Jean Bérain (1640-1711). Très vite également, les ouvriers acquièrent une grande maîtrise technique et sont capables, notamment, de produire des décors en camaïeu bleu très exigeants. En effet, aucun repentir n’était autorisé, les décors étant apposés avant la cuisson. Un vase de forme balustre dentelé au col et à la base (h. 20 cm) en exprime une parfaite illustration. 37 740 € ont été déposés pour se l’approprier. La boîte ronde couverte cylindrique et la poivrière tréflée également. La première se refermait sur 6 919 € et la seconde exhalait 9 183 €. Avec ces œuvres, un doux parfum XVIIIe se répandait à Drouot…
Vendredi 24 mars, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud OVV. Cabinet Turquin, Mme Finaz de Villaine.


 
Salvador Dali (1904-1989), Femme et lion ailé, dessin à l’encre, 19 x 25 cm.
Adjugé : 31 750 €

© Salvador Dali, Fundacio Gala-Salvador Dali / ADAGP, Paris 2017
Face-à-face surréaliste
Salvador Dali (1904-1989) s’invitait avec des productions graphiques, des ouvrages illustrés, des photographies et une sculpture dans une vente consacrée aux avant-gardes, et occupait tout particulièrement le terrain des résultats. Ses dessins ont lancé leurs traits au plus haut, entre 21 590 et 38 100 €. De beaux prix qui permettaient à la vente dans son ensemble de totaliser 544 635 €. Sa Femme et lion ailé, dessinée à l’encre, s’exprimait à 31 750 €. Elle est reproduite dans 50 secrets magiques (Denoël, 1974), un traité dans lequel le maître catalan, grand admirateur et connaisseur des maîtres anciens, lève le voile sur quelques-uns de ses secrets d’atelier et sur l’importance de ce lieu de travail, à la fois espace de création et d’imagination. Lecteur averti et écrivain lui-même, c’est donc tout naturellement que Dali s’intéressa à l’illustration. Une exposition du musée Goya de Castres, en 2014 («Dali & le livre d’art»), remettait en lumière ce visage moins connu et plus intime et révélait le lien entre ses œuvres graphiques et l’illustration de grands moments de la littérature mondiale, La Divine Comédie, Les Chants de Maldoror ou encore Don Quichotte… C’est tout naturellement qu’il livra une eau-forte reproduite en frontispice et cinq dessins pour L’Immaculée Conception (Paris, Éditions surréalistes, 1930), un texte à deux mains fascinant et énigmatique, rédigé à l’été 1930 par ses compagnons surréalistes André Breton et Paul Eluard. L’un de ses dix premiers exemplaires sur japon blanc nacré se parcourait à 38 359 €.
Mercredi 5 avril, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello OVV. M. Oterelo.
Perse, XIXe siècle, La Fumeuse de narguilé, gouache, signée, 14 x 20,5 cm.
Adjugé : 29 640 €
Les passe-temps d’une dame persane
Séduisante en raison de son sujet peu courant, une gouache persane du XIXe siècle se faisait remarquer au milieu des objets d’art proposés par Primardeco OVV, à Toulouse, le vendredi 21 avril. On y admirait une Fumeuse de narguilé alanguie sur ses coussins, s’adonnant au plaisir de la fameuse pipe à eau, le nom même de l’ustensile venant du terme persan nargil. Vêtue d’une jupe de bayadère des plus transparentes, une odalisque rêve, tout en prenant une collation composée de fruits et d’un rafraîchissement contenu dans le flacon à long col et versé dans une coupe d’or. On pourrait parfaitement imaginer cette scène dans un harem, dont la thématique est chère aux miniaturistes persans. Pour plaire à leurs royaux commanditaires, ils ont su transcrire ces visions de concubines rivalisant de sensualité, à l’image des célestes «houris». En particulier, depuis l’époque du peintre Reza-i-Abbasi, œuvrant à Ispahan autour de 1640 pour la cour safavide, dans un style où s’expriment sentiments et volupté. Tant de grâce n’était pas vaine, et la miniature langoureuse emportait l’enchère de 29 640 €, à laquelle concourait aussi une mystérieuse signature en bas à gauche. La belle n’était pas la seule à susciter de puissants désirs… Une lampe en verre des établissements Gallé à décor gravé en camée, et à l’acide, de bignones rouges sur fond jaune, haute de 32 cm, s’illuminait à 15 437 €. Autre témoin de l’inventivité féconde des créateurs français, un miroir Gerbera de l’incontournable Line Vautrin réalisé, bien entendu, en talosel et doté d’une double couronne, s’élevait jusqu’à 7 657 €. Un grand classique de la statuaire de la seconde moitié du XXe siècle se laissait aussi désirer : un torse de Persée, en bronze à patine verte, attirant 5 187 €.
Toulouse, vendredi 21 avril.
Primardeco OVV.
Benjamin Rabier (1864-1939), Relevailles, vers 1910, encre de Chine et aquarelle, 24 x 35 cm.
Adjugé : 41 712 €
L’univers animalier de Benjamin Rabier
Le monde de Benjamin Rabier (1864-1939) est riche et séduit. Depuis quelques mois, ses dessins et aquarelles sont particulièrement recherchés et leur cote grimpe, grimpe ! Les enchères, qui se situaient habituellement autour de 10 000 €, ont été multipliées par quatre, voire cinq. Avec ses 41 712 €, cette encre de Chine et aquarelle, titrée Relevailles, avançait à petits pas pour s’installer sur la deuxième marche du podium de l’artiste (source : Artnet). Son univers enchante. Là où d’aucuns pourraient voir de la mièvrerie, il faut surtout s’arrêter sur les détails foisonnant de vie et de légèreté, et réaliser qu’aucune méchanceté jamais ne guide son trait. Il poursuit l’œuvre de Jean de La Fontaine. Si ce dernier avait donné la parole aux animaux, lui leur donne du caractère par le biais du dessin – au lot suivant, une illustration originale sur le thème des Fables de la Fontaine, celle-ci pour «Le Renard et la Cigogne», se tenait à 12 640 €. Il y a tant d’humanité dans ses feuilles, tout particulièrement dans ces délicates Relevailles. La présence de linge qui sèche renforce le parallèle avec une situation vécue par nous, les hommes. Rabier interroge sur notre condition et nous invite à penser à celle de nos meilleurs amis les bêtes !
Samedi 13 mai, salle 15 - Drouot-Richelieu.
Coutau-Bégarie OVV. MM. Dougier, Fumeux.
Otto Pilny (1866-1936), Marché aux esclaves, 1923, huile sur toile, 110,5 x 161,5 cm.
Adjugé : 16 640 €
Exotisme à l’autrichienne
Otto Pilny (1866-1936) est membre de l’école orientaliste autrichienne, qui compte entre autres célébrités Léopold Carl Müller, Tony Binder ou encore Ludwig Deutsch et Rudolf Ernst. Il revient d’un premier voyage en Égypte en 1875 envoûté par les lumières du désert, et se met à produire de nombreuses esquisses la restituant. Fixé à Zurich à partir de 1885, il entreprend entre 1889 et 1892 un nouveau – et long – voyage en terre des pharaons. Le désert l’appelant inexorablement, il suit les bédouins dans leurs traversées et assiste à leurs coutumes. Ce sont celles-ci qu’il dépeint ensuite en grands formats. Prières, préparations d’embuscades, danses, marchés aux esclaves – le sujet de cette toile, adjugée 16 640 € – le fascinent et sont généralement nimbés d’une lumière de coucher de soleil qui leur donne un exotisme un peu désuet. Une caravane de Théodore Frère (1814-1888) traduisait une ambiance toute différente et faisait halte pour sa part à 19 750 €. Dans cet après-midi entièrement dévolu à l’orientalisme, on relèvera encore les 35 840 € de deux danseuses orientales en bronze à patine argent, d’après Charles Cordier (1827-1905). En revanche, le Portrait de Chékri Ganem d’Étienne Dinet et La Promenade de la courtisane de Georges Rochegrosse, retenus par la Gazette n° 20 du 19 mai (pages 52 et 53), ne trouvaient pas preneur.
Lundi 22 mai, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Gros & Delettrez OVV. Cabinet Chanoit.
Attribué à Domenico Beccafumi (1484-1551), Étude de tête de femme de trois quarts pour «L’Exécution de Spurius Maelius», huile et stylet sur papier marouflé sur toile, 26,5 x 20,5 cm.
Adjugé : 315 000 €
Tête d’expression pour un message à peine voilé
Cette étude de femme voilée, attribuée à Domenico Beccafumi (1484-1551), surprenait par sa forte présence et par son résultat de 315 000 €. Elle a été réalisée à l’huile et au stylet sur papier, deux techniques caractéristiques du maître, Domenico di Giacomo di Pace de son vrai nom, et est à rapprocher d’une figure située en haut à droite de la grande fresque exécutée par celui-ci vers 1529-1530 pour le plafond de la salle du consistoire du Palazzo Pubblico de la ville de Sienne. La composition a pour thème l’exécution de Spurius Maelius, un riche chevalier romain de l’ordre équestre qui, vers 439 av. J.-C., lors d’une grande famine, distribua du blé au peuple à bas prix. Il fut accusé par les patriciens de vouloir renverser la République pour instaurer une royauté et finit assassiné. Lorsque Beccafumi exécute cette composition, ambitieuse par le nombre de personnages et lumineuse par le choix des coloris, la république de Sienne est elle aussi en proie à de grands tourments politiques et à des luttes intestines pour s’assurer le pouvoir. Les Libertini, démocrates extrémistes, tiennent la place. En commandant ce cycle, sur lequel on ne décompte pas moins de six exécutions capitales et suicides, c’est un message à peine voilé qu’ils adressent à leurs adversaires : le spectacle de la mise à mort, comme un avertissement à ceux qui pourraient être tentés de les contrer. L’art au service de la politique.
Mercredi 21 juin, salle 16 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés OVV. MM. de Bayser.
Jacques Barraband (1767/68-1809), Le Touraco géant, aquarelle gouachée sur trait de crayon noir, 66 x 43 cm.
Adjugé : 49 140 €
Le phénix des hôtes de Drouot
Sans aucun doute, le ramage de ce Touraco géant se rapportait à son plumage, et ce chant clair lui valait des compliments. Jacques Barraband (1767/68-1809), l’auteur de cette belle feuille, est considéré comme l’un des meilleurs représentants des peintres d’histoire naturelle français de la seconde moitié du XVIIIe siècle et surtout de l’Empire. Il a collaboré aux magnifiques ouvrages de François Levaillant (1753-1824), qui font toujours référence dans le domaine ornithologique pour la beauté de leurs planches. Celui publié en 1807, Histoire naturelle des promérops et des guêpiers, faisant suite à celles des oiseaux de paradis, comprenait une troisième partie consacrée aux couroucous et touracos, où l’on retrouve ce dessin. Napoléon appréciait tout particulièrement le travail de l’artiste, repéré par Joséphine lors d’un Salon. Elle lui achète deux gouaches et lui demande de venir peindre les pensionnaires à plumes de sa serre chaude de la Malmaison. L’Empereur poursuit en achetant nombre de ses  œuvres destinées à l’illustration, afin de les offrir à des personnalités. Depuis l’exceptionnelle vente de la collection Marcel Jeanson chez Olivier Doutrebente, le 25 novembre 2005, et les aquarelles de la collection de M. B., déjà chez Blanchet & Associés le 17 mars 2010, Barraband se faisait rare à Drouot. Avec cette aquarelle fraîche et colorée, il revenait la crête dressée et l’œil droit avec 49 140 € attrapés dans les pattes de son touraco géant !
Mercredi 21 juin, salle 16 - Drouot-Richelieu.
Blanchet & Associés OVV. MM. de Bayser.
Benjamin Rabier (1864-1939), Le Saut du cercle, gouache sur papier contrecollé sur carton épais, 31,5 x 44 cm.
Adjugé : 25 000 €
Et hop, Benjamin Rabier est de retour !
Plusieurs dessins originaux et un album de Benjamin Rabier (1864-1939) s’alignaient sur le grille de départ de cette vente dévolue au 9e art. Trois remportaient ex aequo la palme à 25 000 € : Le Lapin funambule (38 x 28 cm) reproduit page 48 de la Gazette n° 26 du 30 juin, l’album de plus de 190 croquis, à la plume et à l’encre noire essentiellement, et Le Saut du cercle reproduit ci-contre, sur lequel une occasion était judicieusement mise à profit. La maison Tessier & Sarrou et Associés poursuivait son exploration de l’œuvre de ce précurseur de la bande dessinée et une nouvelle fois, le succès l’accompagnait – elle détient le record du monde pour l’une de ses œuvres (source : Artnet) avec une illustration à la gouache, Un numéro de tapis, vendue 68 750 € le 26 novembre 2016. De nombreux albums cartonnés de l’artiste publiés dès le début du XXe siècle prenaient la suite, s’échangeant entre quelques dizaines et quelques centaines d’euros. La reconnaissance du marché et des collectionneurs à celui qui a donné de l’esprit aux bêtes ne se dément pas. Le même constat se répète pour l’œuvre d’Hergé (1907-1983), dont une gouache sur papier (23,7 x 17 cm) inédite, représentant Tintin accompagné du capitaine Haddock et du professeur Tournesol soignant un jeune scout, recevait 41 250 €.
Lundi 3 juillet, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Tessier & Sarrou et Associés OVV. M. Buret.
Maurice de Bevere, dit Morris (1923-2001), Lucky Luke, encre de Chine et lavis noir pour une illustration destinée à une émission de télévision sur le thème de la bande dessinée, vers 1965, 32 x 14 cm.
Adjugé : 13 860 €
Pierre Tchernia, Uderzo, Goscinny : tiercé gagnant
La vente de la bibliothèque et des collections de Pierre Tchernia, répartie sur deux vacations vendredi 13 octobre à Drouot, rapportait près de trois millions d’euros, captés dans leur grande majorité par les deux couvertures originales d’Uderzo. En s’envolant à 1 449 000 € afin d’accomplir son «Tour de Gaule» triomphant, il établissait ainsi un record mondial. La gouache originale pour la première couverture du onzième tome, Le Bouclier d’Arverne, de 1968, était lancée à sa poursuite et recevait quant à elle 1 197 000 €. Et hop, la seconde marche du podium. Ces deux records ne doivent néanmoins pas cacher les disques, jouets, affiches, photographies et, bien sûr, bandes dessinées qui constituaient la forêt de son univers intime. Un monde construit patiemment au fil des années et qui racontait des histoires d’amitié et de passion. Les disques 33 et 45 tours en faisaient partie, et notamment ceux de Georges Brassens et de Serge Gainsbourg. Ce dernier lui avait dédicacé un double 45 tours promotionnel, contenant «Le claqueur de doigts», qui tournait sur la platine des enchères à 1 134 €. La BD en était évidemment un élément essentiel, tant son attachement pour cet art était le reflet des rencontres qui ont jalonné sa vie. Outre Astérix et Obélix, on y croisait donc Zig et Puce, Mickey, Tintin, Iznogoud et, bien entendu, Lucky Luke. Que des figures bienveillantes. Deux tirages de tête de l’album de Tintin au pays des Soviets – numérotés respectivement 113 et 17 sur 500 – paru chez Casterman en 1969, tous deux enrichis d’un bel envoi d’Hergé, s’y lisaient à 3 528 et 2 772 €. L’encre de Chine de Marcel Gotlib pour la double planche prépubliée dans le magazine Pilote du 13 mars 1969, déroulant un gag et qui faisait apparaître Pierre Tchernia en pleine exécution d’un tour de prestidigitation devant son fils, a très justement nécessité une bataille pour entrer en sa possession. Elle a finalement été cédée à 16 380 €. Quant au Lucky Luke de Morris (reproduit ci-contre), une encre de Chine là encore, spécialement dessiné pour une émission télévisée consacrée au 9e art et évidemment animée par Monsieur Cinéma, il rengainait à 13 860 €. Finissons sur la marionnette à gaine prenant les traits du grand monsieur et réalisée par Robert Deshartis, le fondateur du théâtre de marionnettes du jardin du Luxembourg. Après avoir fait une première apparition dans une émission du petit écran, elle captait la lumière et se manipulait cette fois à 2 772 €.
Vendredi 13 octobre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Art Richelieu OVV. M. Fumeux.
Carle Van Loo (1705-1765), Portrait de jeune homme assis, 1743, pierre noire, rehauts de craie blanche, 43,6 x 31,5 cm.
Adjugé : 41 250 €
Un dessin retrouvait les cimaises de Drouot
Dans son pedigree, ce Portrait de jeune homme peut s’enorgueillir d’avoir appartenu à la collection Goncourt. Marque de prestige tant on sait la qualité de l’ensemble réuni par les deux frères et dont la vente à l’Hôtel Drouot, entre les 15 et 17 février 1897, était restée dans les mémoires. Il faut dire que ce jeune homme a noble allure, et même un peu de désinvolture, assis dans un fauteuil à fond de canne, dans son pourpoint typique de l’époque Louis XV. En revanche, malgré les années, il n’a toujours pas été identifié et nul ne sait qui Carle Van Loo (1705-1765) a souhaité ici représenter. Si son nouveau propriétaire trouvera peut-être la réponse, il a assurément été séduit par le modèle, puisqu’il a déboursé 41 250 € pour l’accrocher. Van Loo est un artiste doué, peignant aussi bien des compositions religieuses, qui lui ouvriront les portes de l’Académie de France à Rome, que des portraits et des scènes d’histoire. Le «premier peintre de l’Europe», selon les mots du critique Grimm (1755), est en pleine gloire et effectue une brillante carrière officielle lorsqu’il réalise ce dessin. Reçu académicien en 1735, il gravit rapidement les échelons de la renommée et devient professeur en 1737, recteur en 1754 et enfin directeur en 1763 – après avoir été nommé premier peintre du Roi en 1762. Comblé d’honneur, il se plaira – se complaira ? – dans un art habile et séduisant.
Mercredi 18 octobre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Beaussant Lefèvre OVV. M. Auguier.
Attribuée à Adriaen Isenbrant (vers 1480/1490-1551), Vierge allaitant, huile sur panneau parqueté, 66,5 x 49,5 cm.
Adjugé : 149 996 €
La douceur d’un maître de Bruges
Avec 149 996 €, une enchère finale qui multipliait par dix l’estimation haute de l’œuvre, c’est bien à une victoire qu’on assistait à Lyon, le dimanche 22 octobre, pour cette huile sur panneau attribuée à Adriaen Isenbrant, décrite dans la Gazette n° 36 page 126. Cette Vierge allaitant présentait toutes les caractéristiques de ce maître de Bruges : images de dévotion mariale, visages arrondis à l’expression très douce, en vogue au tout début du XVIe siècle. On sait qu’Isenbrant, autrefois identifié comme le «Maître des sept douleurs», dirigeait un atelier fécond d’où sortirent beaucoup de grandes compositions pour les églises, telles, justement, la Vierge des sept douleurs du sanctuaire de Notre-Dame de Bruges, ou encore le Mariage mystique de sainte Catherine, aujourd’hui conservé à la Alte Pinakotek de Munich. On faisait ensuite un saut dans le temps pour rejoindre les grands ébénistes du XVIIIe siècle et le fameux Joseph Gengenbach, dit Canabas, reçu maître à Paris le 1er avril 1766. Il était l’inventif auteur d’une paire de rafraîchissoirs en noyer de forme mouvementée, reposant sur quatre pieds galbés à deux tablettes d’entrejambe, et comprenant deux seaux à rafraîchir et deux bacs. D’époque Louis XV, l’ensemble nécessitait 18 125 € pour changer de demeure. De la même époque, mais archaïsante, une Vierge noire en bois sculpté, avec l’Enfant Jésus couronné, prenait la troisième place. Comportant d’anciennes traces de polychromie, elle avait été exécutée en Haute-Loire dans la première moitié du XVIIIe siècle. On lui attribuait, outre des vertus miraculeuses, la somme de 12 500 €. Paris prenait la relève, avec Édouard Cortès et son Boulevard du Temple, une huile sur toile, dotée d’un certificat par la spécialiste Nicole Verdier, tableau qui décrochait 10 375 €. Concluons en beauté, avec ce rare plateau de service à café en faïence de Moustiers, à bord contourné, décoré en plein de singeries et de grotesques en camaïeu manganèse, par l’atelier d’Olérys et Laugier dans la première moitié du XVIIIe, et récoltant 7 000 €.
Lyon, dimanche 22 octobre.
Bremens-Belleville OVV. M. Millet.
Henri Martin (1860-1943), La Vallée du Vert à l’automne, huile sur toile, 72 x 82 cm.
Adjugé : 151 280 €
Sonate d’automne par Henri Martin
C’est assurément la saison préférée du peintre Henri Martin, quand les vignes rougissent et les peupliers virent au doré. Il faut dire que dans le Lot, l’automne s’affirme résolument lumineux et a offert bien des déclinaisons à l’œil de coloriste du grand artiste. Ainsi La Vallée du Vert à l’automne, toile présentée dans la Gazette n° 36, page 32, augurait d’enchères toulousaines flamboyantes : elles s’achevaient à 151 280 €, déboursés par un collectionneur français. Sans se lasser, le peintre pointilliste a dépeint ce coin du Quercy sous tous ses angles, et en toute saison, dans des versions picturales très variées, mais il faut avouer que celle-ci comptait parmi les plus réussies. Sous d’autres cieux tout aussi ensoleillés, Henri Rousseau l’orientaliste décrivait de Jeunes Fauconniers arabes. L’artiste voyageur a parcouru la Tunisie, l’Algérie et le Maroc à la recherche de scènes, surtout équestres, de fantasias et de chasses. Fort enlevée, la composition a séduit un amateur pour 22 300 €. Théo Van Rysselberghe, lui, a peint à de très nombreuses reprises son épouse : en témoignait ici cette petite toile, Élisabeth au miroir, portant un cachet de l’atelier, qui emportait 7 000 €. Peintre d’histoire et de genre, professeur aux beaux-arts de Toulouse au milieu du XIXe siècle, Jules Garipuy a été également apprécié puisque son Portrait d’homme était disputé entre deux enchérisseurs jusqu’à 3 720 €. Enfin, de l’école lombarde, une Sainte Famille fixée sur bois vers 1600 décrochait 2 100 €. Au rayon des arts décoratifs, on notait surtout une commode en acajou d’époque Louis XVI, estampillée Jean-Pierre Dusautoy, reçu
maître le 1er septembre 1779 ; elle était déménagée pour 2 900 €. Vous la complétiez d’une pendule à l’antique en bronze doré du début du XIXe siècle, sonnant à 2 600 €.
Toulouse, jeudi 26 octobre.
Fournié Rémy OVV. Cabinet Maréchaux.
Nicolas Poussin (1594-1665), Bacchante marchant tenant un thyrse, plume et lavis d’encre brune sur papier, 7 x 4,5 cm.
Adjugé : 7 560 €
Une bacchante sous la plume de Poussin
Nicolas Poussin (1594-1665) est actuellement l’invité vedette du domaine de Chantilly (voir Gazette n° 32 du 22 septembre, pages 176, 177 et 181). Outre l’icône, Le Massacre des Innocents, trente-six de ses dessins sont exposés dans le nouveau cabinet d’arts graphiques (jusqu’au 7 janvier prochain). Une chance rare, son corpus comptant à peine plus de quatre cents œuvres sur papier, de découvrir un travail particulièrement touchant dont Pierre Rosenberg explique qu’il était une réflexion sortant de sa tête, une idée se transformant en image. Cette Bacchante marchant tenant un thyrse, emportée à 7 560 €, a probablement été dessinée entre 1632 et 1635 – une période de plénitude pour le peintre, installé à Rome depuis 1624 – et représente certainement une étude inspirée des fresques antiques que Poussin copiait. L’antique était partout présent dans la Ville éternelle, comme un musée à ciel ouvert et libre d’accès pour les nombreux artistes en séjour. Poussin s’en servait surtout pour les figures qu’il plaçait ensuite dans des paysages classiques ou au sein des grandes compositions qui firent son succès.
Dans ce même après-midi, une autre création du XVIIe siècle se faisait remarquer. Il s’agissait d’un cabinet flamand en bois teinté noir, dont les panneaux étaient peints de scènes animées dans des paysages, de sous-bois et d’une allégorie de la fortune, tous sujets dans le goût de Paul Bril. Une fortune qui lui souriait, puisqu’il terminait à 20 592 €.
Mardi 31 octobre, salle 6 - Drouot-Richelieu.
ArtValorem OVV. M. Le Fell.
Roman Kramsztyk (1885-1942), Village en Provence, huile sur toile, 61 x 73 cm.
Adjugé : 46 250 €
La Pologne à Montparnasse
Les artistes d’Europe de l’Est ont été nombreux à être tentés par les lumières de notre capitale et à venir s’y installer pour un temps ou pour toujours, afin d’en capter un peu de l’essence créatrice – ils ont été regroupés sous le nom d’«école de Paris». Cette collection familiale, réunie avec passion autour des peintres juifs polonais, leur rendait un juste hommage et voyait de beaux résultats venir la récompenser. Roman Krasztyk (1885-1942) était de ceux-là, ainsi que l’article consacré à la vente par la Gazette n° 36 du 20 octobre (page 64) vous le racontait. Son Village en Provence, véritable ode cézannienne, s’envolait à 46 250 €, et le Portrait d’Othon Friesz s’accrochait à 13 750 €. À leurs côtés, de nombreuses œuvres, signées notamment de Marie Mela Muter (1876-1967) – dont Mère et enfant, une huile sur panneau dégageant une grande religiosité, saluée à 27 792 € – et de Simon Mondzain (1890-1979). Tous deux feront le choix – heureux pour leur survie – de ne pas rentrer dans leur pays d’origine, et le second découvrira l’orientalisme en Algérie, grâce à Jean Launois. Il y fréquentera Matisse et Marquet, puis s’y installera jusqu’à l’indépendance. Sa Petite juive de Ghardaïa, dépeinte en 1945, était portée à 5 250 €, et son indolent Nu à la lecture s’abandonnait à 10 625 €. D’Henri Epstein (1892-1944), enfin, décédé en déportation, la toile Le Pont Neuf à Paris, peinte un jour de soleil, rappelait à 15 000 € les heures heureuses des artistes de Montparnasse.
Vendredi 27 octobre, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Oger - Blanchet OVV.

 
Abraham Bloemaert (1564-1651), Maison de bord de l’eau, aquarelle, plume et encre brune sur trait de crayon noir, 14,5 x 18,5 cm.
Adjugé : 15 600 €
Trois Bloemaert valent mieux qu’un
Très champêtres, trois petites œuvres sur papier d’Abraham Bloemaert (1564-1651), appartenant à la même série connue sous le nom d’«album de Berlin», s’exposaient dans les vitrines et s’y faisaient remarquer respectivement à 16 900 € pour les Études de chaumière (14,4 x 18,1 cm), 15 600 € pour la Maison au bord de l’eau (reproduite ci-contre) et 7 800 € pour Le Petit Pont (14,4 x 18,1 cm).
Le père de l’école d’Utrecht, ainsi qu’on le considère dans son pays, investissait avec succès tous les genres, qu’il s’agisse de peinture d’histoire, scènes de genre, figures de caractère ou paysages. Il y explorait un maniérisme sensible teinté d’italianisme. L’homme était grandement reconnu de son vivant, et Rubens vint le visiter lors de son passage dans la ville en 1627 – ce dernier admirait tout particulièrement ses dessins. En 2012, le Centraal Museum d’Utrecht lui consacrait une vaste rétrospective : les commissaires insistaient sur son travail graphique, qui a pu être étudié car, par chance, nombre de ses dessins détaillés composés de manière indépendante ont été conservés, ainsi que nombre de ses croquis, alors que ceux des autres maîtres de cette période ont été souvent perdus. Ils rappelaient également que la nature avait constitué l’une de ses grandes sources d’inspiration. Dans cette vacation dévolue au dessin, une feuille de Giovanni Domenico Tiepolo (1727-1804) tracée à la plume et au lavis (19,8 x 28,5 cm) voltigeait, légère, à 21 450 €. Son sujet ? Des putti jouant dans les nuages.
Vendredi 27 octobre, salle 16 - Drouot-Richelieu.
Millon OVV. MM. de Bayser.
Jan Baptist Weenix (1621-vers 1660), La Raison du plus fort (deux chiens se disputant des entrailles), 1649,
huile sur toile, 136 x 205,5 cm.
Adjugé : 35 280 €
Achille Fontaine en joyeuse compagnie
Achille Fontaine (1836-1912) cultivait un goût insatiable pour les objets d’art, ainsi que l’Événement de la Gazette n° 37 du 27 octobre vous le relatait. Ses passions s’exprimaient en tableaux anciens, orfèvrerie, objets d’art et œuvres de Haute Époque. Quatre-vingts d’entre ces pièces se retrouvaient à Drouot vendredi dernier. Le point d’orgue en était une Vierge à l’Enfant en marbre blanc, réalisée dans l’entourage d’Antonio Rizzo (1430-1499). Malgré sa grande qualité d’exécution et sa profonde intériorité, celle-ci n’a pas été vendue. Une déception heureusement tempérée par les bons résultats recueillis pour les autres pièces, et notamment pour les peintures, dont l’école flamande du XVIIe siècle d’un entourage de Pierre Paul Rubens, représentant Saint Paul de profil. Ce panneau parqueté, dont la composition fait écho à un tableau vendu en 1913 comme étant de Rubens, et depuis sorti du répertoire du maître anversois, retenait tout de même 45 360 €. Poursuite dans les écoles du Nord avec une scène au titre imagé mais parfaitement suggestif, La Raison du plus fort, due à Jan Baptist Weenix (1621-vers 1660) en 1649. Le beau lévrier ne peut que jeter un regard d’envie sur les délicieuses entrailles jalousement conservées entre les pattes du puissant Saint-Bernard, allongé et déjà prêt à se régaler. Cette scène typiquement nordique – on peut y voir une allusion politique à peine voilée – s’inscrit dans un paysage méridional, restitué sous une chaude lumière et retenu par l’artiste de son séjour dans la péninsule italienne. Si le goût est là évoqué, dans la toile d’une école française vers 1640, ce sont tous les sens qui sont explorés. Titrée Joyeuse compagnie attablée, les cinq sens, cette œuvre rappelle l’influence réaliste du Caravage sur une bonne partie du XVIIe siècle. Mais pas de guenilles chères au Romain car le sujet est francisé, puisqu’il s’agit d’une tablée de mousquetaires festoyant. L’ouïe est évoquée par un joueur de luth, le goût et l’odorat par le vin et les plats appétissants sur la table, la vue et le toucher par des amants, qui se fixent intensément. Une double lecture à nouveau… Des tableaux pleins de sens qui font écho à la curiosité du collectionneur Achille Fontaine.
Vendredi 10 novembre, salle 5-6 - Drouot-Richelieu. Daguerre OVV. MM. Achdjian, Delalande, Froissart, Lacroix, Derouineau, de Bayser, Maraval-Hutin, Rampal. Cabinets Revel, Turquin.
Jozef Peeters (1895-1960), Composition, graphite et aquarelle sur papier, daté et situé «P. Antwerp. 3/5/22», «Jozef Peeters»
au revers, 16,6 x 23,5 cm.
Adjugé : 19 500 €
La collection polymorphe de Michel Seuphor dévoilée
Critique d’art, poète, théoricien et artiste, Michel Seuphor (1901-1999) jouait avec chacune de ces facettes, toujours enthousiaste. L’avant-garde marquée par l’abstraction était son maître mot, ainsi que l’Événement consacré par la Gazette n° 35 du 13 octobre (pages 16 à 21) le rappelait avec justesse. La vente d’un ensemble issu de sa collection personnelle et demeuré dans sa succession racontait un petit bout de cette histoire en dévoilant des tableaux, des dessins, des estampes ainsi que des photographies marqués de son sceau. Le chapitre consacré à Marcel Janco (1895-1984), figure de proue avec Tristan Tzara (1896-1963) et Jean Arp (1886-1966) du dadaïsme à Zurich, et actuellement sur les cimaises du musée de l’Orangerie pour une exposition titrée «Dada Africa» – jusqu’au 19 février, à voir absolument pour la compréhension de ce mouvement rarement exposé –, était tout particulièrement intéressant. Le programme de la soirée du 28 avril 1916 au Cabaret Voltaire, illustré des portraits des participants, se parcourait à 11 700 €, celui d’une autre soirée, celle du 14 juillet cette fois, à 11 700 € également, et un frontispice d’un poème de Tzara  au titre énigmatique, «Circuit total par la lune et par la couleur», écrit pour Janco et enrichi par ce dernier en linogravure à l’encre noire, 24 700 €. Un beau résultat, le plus haut de cette dispersion, qui récompensait une pièce unique appartenant à l’histoire de Dada et réunissant deux de ses plus éminents membres. Place ensuite à l’abstraction, celle peinte par Jozef Peeters  (1895-1960), qui est, avec Victor Servranckx (1897-1965), rien de moins que l’un des premiers peintres flamands non figuratifs, dont les travaux font écho à ceux de Mondrian et de Kandinsky. Il rencontre Seuphor à la revue Het Overzicht, qu’ils dirigent conjointement de 1922 à 1925. Le second possédait donc un petit ensemble d’œuvres sur papier offertes par le premier : des linogravures, des dessins et des aquarelles, dont une Composition de 1922 (reproduite ci-dessus), ici portée à 19 500 €. Au cours de l’après-midi se poursuivait cette promenade dans l’avant-garde européenne des années 1920, avec notamment un Portrait de Guillaume Apollinaire (26,7 x 19,5 cm) au crayon de Michel Larionov (1881-1964), emporté à 11 050 €, et une huile sur liège sans titre de Wolfgang Paalen (1905-1959), qui projetait 20 800 €. En revanche, déception pour les Kertész de Michel Seuphor. Pas de demande pour ces photographies originales aux sels d’argent, pourtant témoignages d’une amitié et d’une époque.
Vendredi 10 novembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Leclere - Maison de ventes OVV. M. Benarroche.
Pieter Pieterszoon Aertsen (1540-1603), La Crucifixion, huile sur panneau, 95 x 70 cm.
Adjugé : 97 500 €
Intense religiosité dans le nord
La vente consacrée aux maîtres anciens avait une forte connotation religieuse, puisque les trois plus hauts résultats étaient captés par des scènes de Crucifixion et des Vierge, peintes par des artistes des écoles italienne et du Nord. Ces œuvres montraient les caractéristiques propres à chaque école, mais aussi les influences de la première sur la seconde. Elles racontaient ainsi un petit morceau des échanges dans l’art du XVIe siècle. Du Maître du Fils prodigue, actif à Anvers dans la première moitié du XVIe siècle – et identifié par l’historien d’art Hulin de Loo (1862-1945) d’après une peinture du Kunsthistorisches Museum de Vienne –, une Vierge à l’Enfant Jésus devant un paysage avec la Fuite en Égypteexprimait toute sa tendresse maternelle à 117 000 €. Ses caractéristiques ? Un mélange de la peinture anversoise des années 1500, marquée par le naturalisme, et de maniérisme italien dans le dessin du corps de l’Enfant. Chez Pieter Pieterszoon Aertsen (1540-1603), maître installé à Amsterdam au XVIe siècle, c’est au contraire l’influence des écoles du Nord qui domine, avec une forte expressivité dans les nombreux personnages présents. Sa Crucifixion ici emportée à 97 500 € (reproduite ci-contre) en offrait le témoignage. La scène est des plus animées, avec une galerie de saints, de spectateurs et de soldats hauts en couleur peints sur un fond ténébreux. Elle est également originale en évoquant un passage de la Passion selon saint Jean dans lequel la nuit et le jour se rencontreraient soudainement à la mort du fils de Dieu. Retour à beaucoup plus de douceur avec une Vierge en prière, peinte par Giovanni Battista Salvi, dit il Sassoferrato (1609-1685). Le style de cet artiste installé tôt à Rome est fortement influencé par Raphaël. Il ne cède pas au baroque alors triomphant dans la Ville éternelle et s’en tient au classicisme du siècle précédent, choisissant une palette de tons atténuée, une intériorité très personnelle et de présenter la Vierge dans toute sa simple beauté. Du grand art, ici recueilli à 67 600 €. La Vue du port de Portsmouth et de ses bateaux de prisonniers – les tristement célèbres «pontons» – d’Ambroise Louis Garneray (1783-1857), ne parvenait quant à elle pas à se libérer de ses chaînes…
Mercredi 8 novembre, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Leclere - Maison de ventes OVV. M. Millet.
Alexandre Iacovleff (1887-1938), Hassan, Palmyrénien, 1931, sanguine, pastel et craie noire sur papier, 74 x 54 cm.
Adjugé : 23 750 €
Iacovleff en partance pour l’Asie
En 1931, Alexandre Iacovleff (1887-1938) se lance dans l’aventure de la «Croisière jaune» organisée par André Citroën, six ans après celle de la «Croisière noire». Trois années de préparatifs ont été nécessaires pour mener à bien cette nouvelle expédition encore plus ambitieuse et qui reste dans les mémoires comme l’un des plus grands exploits automobiles du XXe siècle. Point de départ du groupe «Pamir», dirigé par Georges-Marie Haardt et Louis Audouin-Dubreuil : Beyrouth, le 4 avril. Palmyre, lieu de passage quasi obligatoire et d’ouverture vers la route de la soie, est atteinte trois jours plus tard. L’oasis est alors en pleine effervescence. Pendant cette halte, Iacovleff croise le regard d’Hassan, un jeune Palmyrénien, et le fixe dans le papier avec la précision qui le caractérise. Le portrait de ce jeune garçon est l’un des premiers réalisés tout au long de cette route périlleuse – son auteur note dans son carnet qu’il se trouve «sous l’émotion de la vision toute fraîche». On connaît de l’artiste les centaines de productions graphiques représentant toute la diversité des figures humaines rencontrées, grâce à Dessins et peintures d’Asie, croquis et notes de voyage (éditions Jules Meynial, Paris, 1934). De retour en France, le peintre d’origine russe poursuivra sa carrière de portraitiste et réalisera, en 1933, le Portrait de Louis-Amédée de Savoie, duc des Abruzzes à la sanguine, adjugé ici 5 000 €. Prince, mais surtout alpiniste, marin et explorateur polaire, ce dernier comptait l’artiste pour ami.
Vendredi 10 novembre, salle 4 - Drouot-Richelieu.
Ader OVV.
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Jacobus Vrel (actif de 1634 à 1662), Une femme à sa lecture, panneau de chêne, 54,5 x 41 cm. Frais compris : 2 232 000 €.
Jacobus Vrel, record mondial

Le corpus des oeuvres de Jacobus Vrel est des plus restreints. Depuis sa redécouverte, en 1935 par Clotilde Brières-Misme, on dénombre pas plus d’une quarantaine d’oeuvres. Sur Artnet, 17 références de vente sont mentionnées, neuf sujets étant de sa main, les autres lui étant attribués, donnés à son cercle ou exécutés dans sa manière. Notre paisible Femme à sa lecture prend de manière tonitruante la tête du palmarès de l’artiste, en décrochant 1,8 M€. Son estimation n’en excédait pas 120 000. Elle bat à plate couture une Jeune Femme garde-malade dans un intérieur (55,9 x 41,6 cm), exécutée elle aussi sur panneau et adjugée 408 000 $ frais compris (313 710 €), le 25 janvier 2007 à New York. L’artiste représente des scènes de rues ou d’intérieurs. Ces dernières se distinguent par leur caractère poétique et silencieux. Clotilde Brières-Misme a noté que Vrel compose "Une strophe personnelle et charmante dans le plus beau poème créé par la peinture hollandaise au XVIIe siècle, le poème de l’intimité". Le Dictionnaire de la peinture édité par Larousse signale que très peu de ses oeuvres sont datées. Cependant, Une femme à la fenêtre conservée à Vienne et portant l’année 1654 "révèle un peintre indépendant et formé avant Vermeer, voire avant Pieter De Hooch, ce qui fait de Vrel un contemporain d’Emmanuel de Witte et de Fabritius, nés v. 1620." Ses oeuvres ont autrefois été confondues avec celles de Vermeer et De Hooch, ce qui est plutôt flatteur... Notre panneau est d’ailleurs passé en vente à Paris, le 11 avril 1868, donné au premier et décrit comme une "belle oeuvre digne de Pieter De Hooch". C’est seulement en 1866 que trois articles d’Étienne-Joseph-Théophile Thoré, publiés dans la Gazette des beaux-arts, ont révélé Vermeer au grand public. En 1893, Hofstede de Groot distinguait notre peintre.

Mercredi 10 avril 2013, salle 7 - Drouot Richelieu.
Fraysse & Associés SVV. Cabinet Turquin.

 
Rachel Ruysch (1664-1750), Vase de fleurs sur un entablement, nid et insectes, 1739, huile sur toile, 52 x 41,5 cm. Frais compris : 497 500 €.
Peinture ancienne printemps fleuri

Les tableaux anciens et du XIXe siècle, aidés de quelques sculptures, suscitaient 3,2 M€ (63 % en lots - 78 % en valeur), quatre enchères à six chiffres étant recueillies. Une femme peintre dominait les débats, avec les 400 000 € enregistrés par cette huile sur toile signée à l’âge de 76 ans - comme elle l’a elle-même indiqué - par Raschel Ruysch. Ce résultat se situe en troisième position du palmarès mondial de l’artiste et constitue un record français. Fille de botaniste, Rachel Ruysch livre ici une composition extrêmement décorative, qui compte pas moins de 28 fleurs différentes, dûment identifiées au catalogue, sans oublier sept insectes. À 320 000 €, l’estimation était dépassée pour une huile sur toile de Jacob Van Ruisdael, Chute d’eau dans un paysage avec deux pêcheurs (68 x 52 cm), depuis 80 ans dans la même famille. Elle a été exécutée dans les années 1670, période où le peintre privilégie le format vertical. Les flots dégringolant entre des rochers occupent le premier plan, comme dans la Cascade dans un paysage rocheux, vers 1660-1670, conservée à la National Gallery de Londres. Attribuée à Pierre-Paul Rubens, une huile sur panneau de chêne, La Mort de Constantin (33,5 x 33 cm), suscitait 150 000 €. Une maquette en plâtre de Gustave Doré pour son monument à Alexandre Dumas, inauguré en 1883 place du Général Catroux à Paris, Étude pour d’Artagnan (63 x 40 x 30 cm), partait à 140 000 €.

Mercredi 10 avril 2013, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial-Briest-Poulain-F. Tajan SVV. Cabinet Turquin.

 
Antonio Mancini (1852-1930), Un Jeune Violoniste, 1878, toile, 92 x 73,5 cm. Frais compris : 361 162 €.
Mancini, un Napolitain à Paris

John Singer Sargent a déclaré qu’Antonio Mancini - qu’il a portraituré - était le meilleur peintre du monde. Un avis éclairé à mettre en parallèle avec les 290 000 € obtenus par notre Jeune Violoniste, dont l’estimation n’excédait pas 20 000 €. Il s’agit d’un record français pour l’artiste et de son deuxième meilleur score mondial (source : Artnet). Précoce, Mancini est admis dès l’âge de 12 ans à l’académie des beaux-arts de Naples, où il reçoit l’enseignement de Domenico Morelli et de Filippo Palizzi. Très vite, il va incarner le renouvellement de la peinture napolitaine, sous l’influence du naturalisme hérité du Seicento. Son oeuvre se caractérise par des sujets tirés du monde des saltimbanques et des musiciens. Il prend comme modèles des enfants napolitains qu’il met en scène dans son atelier, celui de notre tableau étant son préféré. Il s’agit d’un orphelin des Abruzzes, Luigi Gianchetti, dit Luigiello. Il l’accompagnera lors de son second séjour parisien, en 1877 et 1878. Le musée d’Orsay conserve une toile de cette période, Le Petit Écolier, exécutée vers 1876. Dès 1872, Mancini envoie des tableaux au Salon parisien et ce jusqu’en 1878, année de l’Exposition universelle. Par l’intermédiaire du comte Albert Cahen, mécène et musicien belge, il rencontre Adolphe Goupil, qui va lui permettre de connaître un vif succès dans la capitale française, même après son retour en Italie. Mancini fréquente Degas, Boldini, Manet et, bien entendu, Sargent. Un cousin éloigné de celui-ci, Daniel Sargent Curtis, compte parmi ses mécènes après son retour en Italie, alors que sa santé mentale se dégrade. Ce riche américain vit à partir de 1881 à Venise, où il achète le palais Barbaro, qui devient le centre de la vie sociale anglo-vénitienne. Mancini bénéficie aussi de la protection d’Hendrik Willem Mesdag, le peintre de marines hollandais et grand collectionneur fortuné. Le baron Otto Messinger et Du Chène Vereche figurent encore au nombre de ses mécènes.

Mercredi 10 avril 2013, salle 6 - Drouot Richelieu.
Tajan SVV. Cabinet Turquin.

 
Josep Baqué (1895-1967), 1 500 animaux, phénomènes rares, bêtes jamais vues, monstres et hommes primitifs en 454 planches, aquarelle, gouache, encre, mine de plomb et rehauts d’or et d’argent sur papier, environ 17 x 34 cm chaque. Frais compris : 161 096 €.
Josep Baqué, une vie dans une oeuvre

?Personnage singulier pour une oeuvre singulière... Voici, rapidement résumé, le profil d’un artiste reconnu post mortem et dont l’essentiel de la production prenait le chemin des enchères en un seul numéro. Si les 454 planches totalisant 1 500 représentants d’une cohorte fantastique étaient divisées en dix sous-numéros, la faculté de réunion s’exerçait au profit d’un internaute présent sur DrouotLIVE, moyennant 130 000 €, soit le milieu de la fourchette estimative. Ceux qui craignaient que cette oeuvre unique soit dispersée sont donc rassurés, puisqu’elle conserve ainsi son intégrité. Josep Baqué appartient à la lignée des Aloys Zötl et autre facteur Cheval, ayant tracé en dehors de toute convention et mouvement artistique un chemin d’autodidacte tenaillé par une solide obsession créative. Comme il était indiqué dans l’encadré page 48 de la Gazette n° 13, Baqué était un agent de la police municipale, qui, à partir de 1932 et durant des dizaines d’années, aura tracé 1 500 dessins soigneusement numérotés et classifiés. Un petit tableau détaille neuf catégories, animaux et fauves, hommes primitifs, chauves-souris et insectes... Les 454 planches comprennent en moyenne de trois à quatre créatures, certaines n’en montrant qu’une, d’autres huit. En voyant quelques dragons, on pense à une possible influence des fantaisies architecturales de Gaudí... Avant d’être agent municipal, notre homme a bourlingué en Europe, en France, en Allemagne et en Belgique. Parti très jeune, il a exercé une foule de petits métiers. La Première Guerre mondiale l’oblige à rentrer - non sans peines - dans son pays, mais il repart, pour revenir définitivement en 1928. Sa famille découvrira cette production seulement après son décès. Il faut ensuite attendre les années 2000 pour qu’elle soit exposée, au musée d’Art brut de Lausanne, au musée d’Art moderne et d’Art brut de Villeneuve-d’Ascq ou à la Fond’action Boris Vian, à Paris. Quelques institutions possèdent des feuilles éparses, non numérotées.

Jeudi 11 avril 2013, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Ader SVV.

 
Maurice Brianchon (1899-1979), Sur la Plage, huile sur toile, signée, 97 x 162 cm. Frais compris : 60 000 €.
Dans l’intimité de Maurice Brianchon

L’hôtel des ventes de Toulon nous transportait trois jours durant dans l’univers de Maurice Brianchon (1899-1979), chef de file des artistes de la Réalité poétique. Attaché au nombre d’or, il harmonise brillamment impressionnisme et fauvisme. Ses tableaux, empreints d’une joie apollinienne, charment aujourd’hui encore par leur finesse, le tact de leurs couleurs et par leur ironie diluée. Doublant largement les estimations, le millier de lots recueillait 1 400 000 € prix marteau. Enregistrant 98 % de vendus, ils étaient très débattus entre la salle et plus de trois cents téléphones. ?L’enchère la plus élevée, 50 000 €, revenait à Sur la plage, une toile exposée en 1941 au Salon des Tuileries. Maurice Brianchon et son épouse Marguerite Louppe (1902-1988), également peintre, s’installent en 1960 à Truffières, en Dordogne. L’artiste représente avec bonheur les rivières à truites, les bois et les champs gorgés d’eau du Périgord noir. L’Atelier de Truffières, peint en 1968, quadruplait les estimations, décroché à 20 000 €. L’ameublement de cette résidence estivale ainsi que celui de l’appartement parisien composaient le programme dominical. Grand collectionneur, Maurice Brianchon éprouve une vive admiration pour l’art antique, comme le dévoilent les 27 000 € demandés pour enlever une partie de statue sculptée en marbre à l’époque romaine. Esthète, le peintre apprécie plusieurs créateurs contemporains tel le ferronnier Gilbert Poillerat. Une splendide paire de consoles, en acier poli et bronze doré, sextuplait les estimations, en étant adjugée 60 000 € : revisitant le siècle des Lumières, elles s’animent de sphère. Maurice Brianchon, passionné d’opéra et de théâtre, réalise encore des costumes ainsi que divers décors novateurs. Un bibliophile musicologue achetait 36 000 € la partition manuscrite originale des Animaux modèles, un ballet plein d’humour que créa Francis Poulenc sur une chorégraphie de Serge Lifar. Elle porte la dédicace suivante : "Pour mon cher Brianchon, dans la joie d’avoir trouvé un peintre et un ami selon mon coeur, avec un grand merci, Poulenc, 8 août 1942". Au total, une belle symphonie d’enchères pour cet artiste dont l’oeuvre fut un hymne généreux à la nature, aux femmes et aux choses de la vie.

Toulon, dimanche 7 2013, lundi 8 et mardi 9 avril. Hôtel des ventes de Toulon SVV. Cabinet Serret - Portier
MM. Dufrenne, Bacot, de Lencquesaing, Roudillon, Marchand, Froissart, Thomasson, Marcilhac, Maket, Boulay.

 
211 621 € frais compris. Martín Ramírez (1895-1963), sans titre, crayon de couleur, cirage et jus de fruit sur papier d’avoine et matériaux divers, vers 1950, 142 x 65,5 cm.
Ramirez art brut

La vente d’art contemporain organisée à l’Hôtel Salomon de Rothschild faisait un focus sur l’art brut. Le résultat le plus élevé de l’ensemble des soixante-dix oeuvres proposées, 170 000 €, revenait à cette technique mixte de Martín Ramirez exécutée vers 1950. Elle a appartenu à la collection abcd à Montreuil, réunie par Bruno Decharme. Le catalogue réservé à cette expression autodidacte contient un entretien avec Antoine de Galbert, qui annonce qu’en 2014 sa fondation, La Maison rouge à Paris, exposera cette collection. Concernant le mouvement actuel en faveur de l’art brut, qu’il collectionne lui-même et expose régulièrement, il indique : "Il s’agit d’un phénomène global, dont je situe le début avec l’émergence internationale d’artistes comme Louise Bourgeois, il y a une vingtaine d’années ; on pourrait parler d’un intérêt renouvelé pour l’inconscient, l’incompris, la magie, l’inexplicable, la psychanalyse". Ramiírez aurait commencé à dessiner vers 1935, mais ce n’est qu’à partir de 1948 que sa production - pas plus de 150 pièces - a été préservée, après que le professeur de psychologie Tarmo Pasto se fut intéressé à son cas. Ramírez quitte son Mexique natal en 1925 pour aller travailler en Californie du Nord. Il envoie de l’argent à sa famille, mais la guerre des Cristeros ravage la région de Jalisco, détruisant sa maison et tuant des animaux qu’il adorait, un cheval et deux cerfs. À partir de là, rien ne va plus… En 1931, il est arrêté pour comportement délictueux et interné au Stockton State Hospital, et en 1948, une tuberculose conduira à son transfert au DeWitt State Hospital à Auburn, en Alabama. Il est l’auteur de dessins, souvent de grand format, composés de morceaux de papier collés ensemble avec de la bouillie d’avoine. L’artiste travaille avec des matériaux de récupération, confectionnant une pâte colorée avec des crayons, du charbon, du jus de fruit, de la cire à chaussure et de la salive. Son univers est peuplé de cavaliers mexicains.

Jeudi 28 mars 2013, Hôtel Salomon de Rothschild.
Cornette de Saint Cyr SVV.

 
Frais compris : 187 680 €. Raoul Dufy (1877-1953), Paddock, vers 1930, gouache sur papier, 50 x 65,5 cm.
Deux Dufy de Georgette Girardin

Deux gouaches de Raoul Dufy à sujet équestre étaient âprement disputées, le Paddock reproduit, exécuté vers 1930, bondissant à 150 000 € d’après une estimation haute de 80 000 et des Chevaux dans un pâturage (50 x 65,5 cm), de la même période, allant à 60 000 € au triple de leur estimation. Au dos, une étiquette avec dédicace indique qu’il s’agit d’un "Hommage à Madame Girardin", la gouache reproduite en portant également une avec la mention "pour Georgette Girardin". Il s’agit sans doute de la seconde épouse de Maurice Girardin, collectionneur dont l’important legs à la ville de Paris allait provoquer la naissance du musée d’Art moderne de la Ville, sis dans l’aile est du Palais de Tokyo. L’homme décède en 1951, mais le musée n’ouvrira ses portes que dix ans plus tard, complété du fonds d’oeuvres d’art moderne du Petit Palais et de diverses acquisitions de la commission d’achat des Beaux-Arts. Le fonds Girardin compte 533 oeuvres, et encore n’est-ce pas toute la collection de ce chirurgien-dentiste, puisque la famille, en partie déshéritée, fit valoir son quart réservataire. Le 10 décembre 1953 et le 26 février 1954, deux ventes étaient organisées. On sait peu de chose de Maurice Girardin, mécène aussi passionné que discret… Il épouse en 1931 Georgette Gomès. Divorcée d’un avocat nîmois, celle-ci a trois fils, dont Jean, que le médecin associera au sein de son cabinet. L’une de ses belles-filles, Henriette Gomès, avait une galerie, notre homme en ayant lui-même ouvert une, La Licorne, entre 1921 et jusqu’en 1929, avec Jeanne Hugard et la pianiste Yvonne Chastel. Dans son testament, il précise qu’il assurera à son épouse "une rente de 300 000 francs et lui laisse l’usufruit de douze tableaux : Dufy, Rouault, Matisse, Picasso, Blanchard, Gromaire, etc". Les artistes savaient également, on le voit avec nos Dufy, faire des cadeaux à la femme de leur mécène.

Mercredi 3 avril 2013, salle 7, Drouot-Richelieu.
Christophe Joron-Derem SVV.

 
234 780 € frais compris. Anne Vallayer-Coster (1744-1818), Bouquet de fleurs dans un vase de cristal avec sa cuvette, et fruits posés sur la table, 1791, huile sur toile, 76 x 62 cm.
Peinture ancienne et Haute Époque

Un programme classique rapportait 1 960 488 € frais compris (84,6 % en lots - 97 % en valeur), marquant cinq enchères à six chiffres et seize à cinq chiffres. Débutons d’emblée avec deux préemptions réalisées par la musée du Louvre. L’une concerne la peinture du XVIIIe siècle, 100 000 € étant prononcés sur une huile sur toile réentoilée de François Boucher de 1733, Le Repas de chasse (61 x 40 cm). Trois autres esquisses de ce même sujet sont identifiées, dont l’une conservée au musée Nissim de Camondo. La seconde préemption s’adressait, moyennant 37 000 €, à une plaquette en ivoire (8,4 x 13,2 cm) provenant d’un côté de coffret du XIVe siècle ayant appartenu à la collection Paul Corbin. Ce pedigree intéressait également l’enchère la plus importante, 275 000 €, recueillie par un buste de Christ du XVe siècle, disputé bien loin des 10 000 € de son estimation haute. Sur les cimaises, 190 000 € culminaient sur l’huile sur toile d’Anne-Vallayer-Coster de 1791 reproduite. Selon Maxime de La Rocheterie, l’artiste aurait offert ce tableau floral à Marie-Antoinette. Disparu durant le sac des Tuileries du 10 août 1792, il aurait ensuite appartenu au conventionnel Vadier, puis à Courtois. Le fils de ce dernier en a ensuite fait présent au comte et à la comtesse de Seraincourt, puis il est resté dans leur descendance. 125 000 € revenaient à l’huile sur toile d’Hubert Robert, Fontaine sous un portique (77 x 112 cm), illustrant l’encadré page 33 de la Gazette n° 12. À 145 000 €, l’estimation était pulvérisée pour un cadre du XIXe siècle orné de vingt-deux enluminures polychromes, à fond or sur parchemin (environ 8,25 x 8,25 cm chaque), provenant d’une bible historiale de la fin du XIVe siècle. Vingt sont de la main de Perrin Remiet, artiste parisien ayant réalisé des enluminures des Grandes chroniques de France de Charles V conservées à la Bibliothèque nationale. Notre cadre a quant à lui appartenu au baron Adrien Dubouché (1818-1881), donateur de plus de 400 objets au musée de Limoges qui porte désormais son nom.

Vendredi 5 avril 2013, salle 5-6, Drouot Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. MM. Auguier, Bacot, Lacroix, de Lencquesaing.

 
44 625 € frais compris.
Vu Cao Dam (1908-2000), Jeune femme en bleu dans un paysage, vers 1939, encre et gouache sur soie, 92,5 x 64,5 cm.
Vu Cao Dam, vision bleue

La peinture vietnamienne brillait avec les 35 000 € obtenus, au-dessus de l’estimation, par cette encre et gouache sur soie exécutée vers 1939 par Vu Cao Dam. Cette oeuvre pointe en septième position du palmarès mondial de l’artiste et décroche un record français (source : Artnet). Peu de sculptures apparaissent au tableau d’enchères de ce natif d’Hanoï, qui a commencé par recevoir une formation dans cette expression tout en maniant en parallèle le pinceau, sur les conseils de Victor Tardieu, créateur avec le peintre Nguyen Nam Son de l’École supérieure des beaux-arts de l’Indochine. Il sort major de cette institution en 1931, année durant laquelle Tardieu expose quelques-unes de ses oeuvres à la grande Exposition coloniale de Paris. Ce dernier a choisi pour le seconder dans l’organisation de l’événement un de ses élèves, Lé Phô, un ami de notre peintre. Ce dernier obtient à cette occasion une bourse de voyage qui lui permet de poursuivre sa scolarité à l’école du Louvre, Lé Phô choisissant pour sa part l’École des beaux-arts. En compagnie de Mai Thu et Thi Luu, ces artistes vont former le noyau de l’école franco-vietnamienne de Paris. Vu Cao Dam et Lé Phô vont partir de concert à travers l’Europe, écumant les musées. Les Primitifs italiens auront une influence décisive sur l’évolution de leur style, marqué par une synthèse entre leurs traditions vernaculaires, l’enseignement reçu et leurs découvertes artistiques. Leur sensibilité asiatique revisite des thèmes où la femme tient une place centrale. Notre artiste continuera à produire des bustes en terre cuite, puis les abandonnera pour se consacrer à la seule peinture. Notre oeuvre est représentative de ses compositions des années 1935 aux années 1950, intimes et où les couleurs s’harmonisent avec douceur.

Mercredi 3 avril 2013, salle 1, Drouot-Richelieu.
Aguttes SVV.

 
56 250 € frais compris. Jan Van Kessel (1626-1679), Nature morte aux raisins, pêches et crustacés, panneau de chêne, 19,5 x 225,5 cm.
Van Kessel, collection Beurdeley

Auréolé du pedigree de l’ancienne collection de l’expert Michel Beurdeley, ce panneau de Jan Van Kessel doublait à 45 000 € son estimation. Le peintre s’est inspiré d’une composition de Jan Davidsz de Heem conservée au Statens Museum for Kunst de Copenhague, dont il a réalisé deux versions, l’une étant conservée au musée des beaux-arts de Bordeaux. Heem s’est rendu célèbre comme peintre floral et de natures mortes, l’un de ses motifs de prédilection étant un homard placé dans une riche composition de fleurs et de fruits. Jan Van Kessel s’inscrit dans une lignée des plus prestigieuses, son père, Hiéronymus, étant le petit-fils du grand Jan Bruegel l’Ancien. Neveu à la fois de David Teniers II et de Jan Bruegel le Jeune, Jan a été l’élève de ce dernier, mais aussi de Jan de Voos. Reçu maître à Anvers en 1644, il peindra aussi bien des bouquets que des tableaux dans la tradition de Daniel Seghers - des guirlandes entourant des cartouches - ou de petites études de fleurs, fruits ou insectes comme le faisaient Bruegel de Velours et Hoefnagel. Il est également l’auteur de compositions d’oiseaux dont plusieurs sont gravées par Dossier et Filloeul. Côté natures mortes, on le voit, il excelle, s’inscrivant dans la grande tradition flamande du genre. Il a également produit des oeuvres plus singulières, comme Les Quatre Continents de 1664-1666, conservés à l’Alte Pinakothek de Munich. Chacun de ces quatre panneaux est entouré de seize plus petits montrant des villes, des paysages ou des animaux, notamment des insectes décrits de manière quasi scientifique, à la manière de planches d’exposition. Nos crustacés et autres insectes ont bénéficié d’un traitement plus naturaliste qui sied aux fruits qui les entoure. Jan Van Kessel, assurément un peintre à plusieurs facettes !

Vendredi 29 mars 2013, salle 5, Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. Cabinet Turquin.

 
701 250 € frais compris. Honoré Daumier (1808-1879), Quel spectacle d’horreur, vers 1864-1865, crayon noir, encre de chine et aquarelle gouachée, 27,8 x 22, 5 cm.
Stupeur, frissons et applaudissements

Un dessin surprenant de Daumier, estimé autour de 45 000 € (voir n° 12, page 131) faisait frissonner de nombreux collectionneurs monopolisant plusieurs lignes de téléphone. Découvert fortuitement dans un grenier, il rappelle l’importance du théâtre au XIXe siècle. Sur les Grands Boulevards, le public se régale de mélodrames à un point tel que le boulevard du Temple se transforme en boulevard du Crime. Honoré Daumier fait de Robert Macaire - vedette initiale du mélodrame L’Auberge des Adrets - le héros récurrent d’une centaine de caricatures publiées dans le Charivari. Cultivant les antagonismes, Macaire apparaît à la fois poétique et bouffon, amalgamant rire et épouvante. Vingt-cinq ans plus tard, la scène inspire derechef une série de Croquis pris au théâtre. Notre aquarelle est ainsi proche d’une lithographie originale intitulée Les Fruits d’une mauvaise éducation dramatique . Honoré Daumier, grand admirateur de Diderot, démystifie la scène et représente un théâtre vu de l’autre côté du rideau. Saisi de trac, notre tragédien apparaît bleu de peur ! L’austérité et la rigueur du décor intensifient encore l’émotion. Mettant à nu l’acteur, Daumier le transcrit en coups de crayons acérés, détaille chaque trait du visage et du cou. En parodiant un spectacle à l’envers, le caricaturiste bouleverse les rôles et annonce l’art décalé des surréalistes. Inédite sur le marché, notre aquarelle était débattue entre la salle et plusieurs lignes de téléphone, provoquant de beaux coups de marteau. À 400 000 € étaient encore en lice une dizaine d’enchérisseurs. Décuplant largement les estimations, elle était finalement décrochée par un grand collectionneur étranger. Un beau lever de rideau angevin pour la Semaine du dessin au palais de la Bourse !

Angers, dimanche 7 avril 2013.
Antoine Aguttes, Maison de ventes et d’Expertises SVV. MM. de Bayser.

 
224 631 € frais compris.
Gustave Moreau (1826-1898), Pasiphaé, huile sur toile, 81 x 65,5 cm.
Image du désir

A 177 000 €, l’estimation était respectée pour cette huile sur toile de Gustave Moreau décrivant Pasiphaé. Fille d’Hélios, elle est l’épouse du roi Minos. Ce dernier, croyant pouvoir tromper Poséidon, a immolé une autre bête que le splendide taureau blanc que le dieu des Mers avait fait sortir des flots à la demande du souverain. Le courroux olympien s’abattra sur la Crête, Aphrodite rendant Pasiphaé folle amoureuse du taureau, pour se venger, elle, d’Hélios. Dédale fabrique à l’attention de la malheureuse une vache en bois qui lui permettra de s’accoupler avec l’animal. Elle donnera ainsi naissance au fameux Minotaure... Le peintre a figuré la reine se dévêtant à l’approche de la bête, avant d’entrer dans le corps du leurre construit par l’architecte. Ce dernier se tient au pied de sa création. Abattu, pressent-il qu’il devra réparer les conséquences de son oeuvre en érigeant le labyrinthe destiné à enfermer le monstre ? Notre tableau a été acheté par un certain "Baillehache" directement à l’artiste. Peut-être s’agit-il d’Alfred Baillehache-Lamotte (1870-1923), neveu d’Antoni Roux, collectionneur et mécène de Moreau. Roux lui avait notamment commandé des illustrations pour les Fables de La Fontaine, exposées chez Durand-Rueil en 1881. L’oncle et le neveu étaient également des collectionneurs frénétiques de Rodin.

Mercredi 27 mars 2013, salle 7 – Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. Mme Ritzenthaler.

 
275 000 € frais compris. Francis Picabia (1879-1953), Je vous attends, vers 1948, huile sur panneau d’Isorel, 99,3 x 80,3 cm.
Kisling, Gontcharova, Piacabia...

En trois jours, l’art moderne et contemporain totalisait à l’Hôtel Marcel-Dassault 6 460 057 € frais compris. Débutons avec la première tendance, créditée de 3 089 701 € frais compris. S’y illustrait en particulier Moïse Kisling avec les 140 000 €, estimation frôlée, d’une huile sur toile de 1922, Portrait de Mme Anna Zborowska (100 x 73 cm), et les 70 000 € d’une huile sur toile de 1929, Buste nu (41 x 33 cm). Issue d’une riche famille aristocrate polonaise, Anna Zborowska était l’épouse du poète et marchand Léopold Zborowski. Ils habitaient Montparnasse, l’atelier de Léopold étant un rendez-vous prisé des artistes de l’école de Paris. Anna a ainsi été portraiturée par Modigliani, Vallotton, Utrillo... Une femme artiste ensuite, Natalia Gontcharova, avec à 135 000 € une estimation plus que doublée pour une huile sur toile ayant appartenu au danseur, maître de ballet et galeriste Éraste Touraou, Composition au vase de fleurs (46 x 61 cm). Composée autour des artistes qui illustrèrent les livres de peintres édités par les Cahiers du Regard, la collection de Pierre et Franca Belfond cumulait en cinquante numéros vendus 1 281 558 € frais compris. La palme revenait moyennant 220 000 €, estimation non atteinte cependant, à cette huile sur Isorel de Francis Picabia vers 1948. Avant d’appartenir aux Belfond, elle figurait dans la collection de Gabrielle Buffet-Picabia, dont Pierre Belfond a publié l’ouvrage Rencontres en 1977. Cette oeuvre est emblématique du retour à l’abstraction opéré par Picabia après la guerre, marqué dès octobre 1945 par l’exposition de cinq toiles au XIIe Salon des surindépendants. Le Centre Pompidou préemptait 90 000 € une gouache sur papier noir de Wassily Kandinsky de 1937, Blanc sur fond noir (46,6 x 46,2 cm). Elle stylise une sorte de crevette, les Kandinsky ayant passé l’été 1937 en Bretagne, où l’artiste put approfondir le rapprochement des formes biomorphiques et géométriques alors en cours dans son oeuvre. La vacation consacrée à L’art abstrait et contemporain se targuait de 2 088 798 € frais compris. À 74 000 €, l’estimation était doublée pour une huile sur toile de Jacques Monory de 1972, Mesure n° 6 (dyptique), n° 408 (162 x 2208 cm). Elle décrit un paysage urbain en devenir, avec au premier plan une maison ancienne couverte de végétation.

Mardi 26, mercredi 27 et jeudi 28 mars 2013, Hôtel Marcel- Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV.

 
106 289 € frais compris.
Léonard Tsuguharu Foujita (1886-1968), Rue Daguerre, 1954, huile sur toile, 24 x 19 cm.
Succession Kimiyo Foujita, acte IV

La succession Kimiyo Foujita poursuit sur sa lancée avec, pour cette quatrième étape, pas moins de 4 485 066 € frais compris récoltés. Ce montant porte le produit total vendu des oeuvres de son époux depuis le 21 novembre 2011 à 13 615 744 € frais compris (voir Gazette 2011 n° 42 page 74, Gazette 2012 n° 38 page 45 et Gazette n° 1 page 34). L’épais catalogue décrit 679 lots, tous âprement disputés, souvent très au-dessus de leurs estimations. Cette fois encore, une vue parisienne pleine de charme dominait les débats, 85 000 € concernant la Rue Daguerre de 1954 reproduite. Cette voie se situe dans le XIVe arrondissement, à deux pas de Montparnasse, si cher au coeur de l’artiste. À son retour à Paris en 1950, c’est là qu’il s’installe en compagnie de Kimiyo. Estimée pas plus de 6 000 €, une huile sur Isorel de 1955, Jeune fille au pot, de format miniature (6 x 5 cm) et dédicacée à Kimiyo, fusait à 29 000 €. Une fillette y est décrite installée à l’angle d’un mur. Les oeuvres sur papier étaient dominées, concernant les lots les plus disputés, par le thème du chat. Deux encres et lavis d’encre et aquarelle (30,9 x 24 cm et 30,9 x 24,2 cm) de 1950 représentant chacune une fillette et l’animal partaient à 62 000 et 56 000 €. Il s’agit d’études préparatoires pour des toiles réalisées cette année-là. Une Fillette au fichu et son chat (22,9 x 17 cm), encre et lavis d’encre marouflée sur carteline, quadruplait à 56 000 € son estimation. Quittons les matous pour nous intéresser à des feuilles de l’année 1966 à l’encre sépia, lavis d’encre et aquarelle marouflée sur carteline, particulièrement recherchées. 55 000 € félicitaient une Jeune fille à la robe bleue (36,7 x 22,8 cm). Pour la veine misérabiliste, 36 000 € recueillaient une encre et aquarelle de 1963, Jeune fille épluchant des pommes de terre (18 x 11,5 cm). Concernant les maternités, une Nativité (24,5 x 18,5 cm) à l’aquarelle, encre et mine de plomb s’élevait à 30 000 €. Des fillettes sur papier, plus atypiques dans leur traitement, captivaient les amateurs, qui n’hésitaient pas à pousser à 15 000 € une Fillette sur fond de roses de 1955 à l’aquarelle et mine de plomb, à rapprocher d’une huile éponyme de la même année.

Mardi 26 et mercredi 27 mars 2013, Hôtel Salomon de Rothschild.
Cornette de Saint Cyr maison de ventes SVV.

 
1 560 000 € frais compris. Zao Wou-ki (né en 1920 ou 1921), 28. 8. 67, toile, 89 x 116 cm.
Ineffable Zao Wou-ki

Ce tableau, présenté comme la pièce phare de cette vacation nantaise, tenait largement ses promesses (voir n° 11, page 123). Annoncé autour de 300 000 €, il était vivement disputé entre la salle et plusieurs téléphones. Provenant d’une importante collection parisienne, il avait été exposé pendant trois mois chez l’expert Marc Ottavi. La peinture de Zao Wou-ki, d’abord figurative, puis calligraphique se fait ainsi abstraite à partir de 1956. Réalisant des paysages, il unit habilement traditions chinoise et européenne. Élaborant une nouvelle écriture, les tableaux transcrivent la nature non dans sa réalité formelle, mais dans son essence, et illustrent le précepte de Lao Tseu : "Grand génie mûrit tard, grande musique, peu de notes, grande peinture sans image." Les paysages, teintés de grâce et d’onirisme, s’animent d’architectures à peine esquissées baignant dans des harmonies colorées à l’instar de notre toile. Troublant l’étendue, des turbulences émergent tandis que transparaissent des amoncellements brumeux et vaporeux. Virant au bleu, au vert, puis au blanc, les tonalités s’élèvent entre terre et ciel, jouant des effets subtils d’une polychromie irisée. Élargissant le champ de la peinture, les couleurs s’épanouissent de la turbulence à la sagesse. Inédite sur le marché, notre toile avait été achetée par les actuels propriétaires en 1972 à la Galerie de France. Rudement disputée entre une quinzaine d’enchérisseurs, elle quintuplait au final les estimations et était décrochée par un acheteur résidant à Hongkong.

Nantes, mardi 26 mars 2013.
Couton - Veyrac - Jamault SVV. Cabinet Ottavi.

 
1 610 960 € frais compris.
Camille Pissarro (1831-1903), Tête de jeune fille de profil dite "La Rosa", 1896, huile sur toile, 55 x 46 cm.
La Rosa de Pissarro

Ce portrait sensible de la jeune Rosa était fort apprécié. Estimé pas plus de 220 000 €, il était poussé jusqu’à 1,3 M€. Outre la signature de Pissarro et le joli minois de la demoiselle, ce tableau possédait l’avantage d’apparaître pour la première fois sur le marché depuis sa vente, le 16 avril 1896, par Durand-Ruel à un certain M. Boivin. Le tableau est ensuite resté dans sa descendance. Il figurait dans l’exposition monographique organisée par le galeriste, ouverte la veille. Notre Rosa a vite séduit un collectionneur ! Elle allait continuer à charmer le quidam, figurant dans trois autres expositions de la galerie Durand-Ruel, en avril 1904, avril et mai 1945 et de juin à septembre 1956, sans oublier une dernière fois en 1953 au musée Carnavalet. Ce tableau est le seul représentant Rosa au sein de la base de données Artnet. La jeune fille entre au service de la famille Pissarro dans les années 1890 et servira rapidement de modèle. Dès 1895, elle est le modèle de La Ravaudeuse et de la Femme tirant son bas, posant également en 1896 pour La Petite Bonne et une Petite bonne flamande. Ces tableaux sont souvent dits "La Rosa". Dans une lettre adressée à son fils Lucien,en décembre 1895,? Pissarro évoque ses travaux en cours : "J’ai à peu près terminé mes grands tableaux de figures, fini ? C’est-à-dire que je les laisse un peu traîner dans l’atelier afin à un moment donné de trouver la dernière sensation qui doit donner vie à l’ensemble (...) En attendant, je fais quelques figures de Rosa, cela marche évidemment avec plus de certitudes, je suis assez satisfait d’une toile de quinze, ”La Ravaudeuse“, qui a beaucoup de rapport avec mes figures de 1882-1883 avec un peu plus de fraîcheur." Notre dix-figures fait peut-être partie de ce lot de tableaux. Couleurs et effets de lumière hardis, justifiés par la position haute de la fenêtre aperçue en arrière-plan, ajoutent en tout cas au charme naturel du modèle.

Mercredi 20 mars, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.

 
230 976 € frais compris.
Lin Fengmian (1900-1991), Mare de lotus la nuit, encre et couleurs sur papier, 67 x 65 cm.
Plus de 900 000 € pour Fengmian

En dix-sept numéros, Lin Fengmian totalisait 941 416 € frais compris, 90 % des acheteurs étant chinois ou appartenant à la diaspora. Ces encres et couleurs sur papier affichaient une même provenance, la collection de la poétesse et danseuse russe Larissa Andersen Chaize (1912-2012). 182 000 € fleurissaient sur la Mare de lotus la nuit. Deux autres enchères à six chiffres bruissaient, 160 000 € sur une Envolée d’oies sauvages (65,5 x 67,5 cm) et 100 000 € sur une Oie sauvage et pont (66 x 67 cm). Une Femme assise tenant une fleur de lotus (33 x 32 cm) montait à 72 000 €, une Beauté se coiffant (32,5 x 22 cm) séduisant un enchérisseur à 56 000 €, tandis qu’une Femme assise à l’éventail (33,5 x 32,5 cm) baissait les yeux moyennant 42 000 €. Citons encore, dans un autre registre, les 25 000 € d’un charmant Pêcheur (34 x 33,5 cm) sur sa barque. Appartenant à la communauté littéraire russe émigrée en Extrême-Orient, Larissa Andersen Chaize sera très amie avec Lin Fengmian et son épouse française. Originaire de Vladivostok, sa famille s’est exilée en Mandchourie. Elle s’installe à Shanghai en 1931. Jusqu’en 1959, elle séjournera souvent avec le couple Fengmian dans les montagnes situées à l’ouest de la ville. Le Grand Bond en avant la contraindra à partir. Les oeuvres proposées datent donc de l’époque où Fengmian, ayant étudié à Paris de 1918 à 1925, vivait parmi la communauté francophone de Shanghai. Persécuté, il ne pourra quitter son pays qu’en 1977, pour s’installer à Hongkong. Beaucoup de ses oeuvres ont été détruites.

Mercredi 20 mars 2013, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV.

 
346 976 € frais compris.
Jacques-Emile Blanche (1861-1942), Portrait d'André Gide ou André Gide à 21 ans, vers 1890, huile sur toile, 107 x 73 cm.
Gide par Blanche

A tout seigneur tout honneur, en fusant à 280 000 €, d’après une estimation haute de 50 000 €, ce Portrait d’André Gide réalisé par Jacques-Émile Blanche récoltait un record français pour le peintre. Il pointe même à la seconde place de son palmarès mondial (source : Artnet). Le Portrait de Georges de Porto-Riche, peint à Dieppe peut-être en 1889 et dédicacé par l’artiste à Rodin, était également l’objet d’un vif engouement, puisqu’il marquait 135 000 €. Rappelons que les deux oeuvres ont appartenu à la collection d’André Gide, qui était dispersée le 12 octobre 1963 à Cuverville-en-Caux. Notre toile était alors achetée 11 500 F (15 815 € en valeur réactualisée) par un certain André Bercowitz. Rappelons que Blanche a rencontré l’écrivain vers 1890, peut-être chez Robert de Bonnières, ou plus sûrement à un dîner chez la princesse Ouroussof. Dès l’année suivante débute entre les deux hommes une correspondance témoignant de leur amitié houleuse, s’achevant en 1939. Concernant l’autre portrait, soulignons que Georges de Porto-Riche était surnommé le "Racine bourgeois".

Mercredi 20 mars 2013, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Maigret (Thierry de) SVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.

 
120 564 € frais compris.
Yves Klein (1928-1962), Éponge SE 289, 1961, pigment IKB sur éponge naturelle et résine, socle (22 cm) en métal, 8 x 6 x 5 cm.
Bleu Klein

À 95 000 €, l’estimation était respectée pour cette éponge d’Yves Klein de 1961. Entre 1958 et son décès, l’artiste a réalisé 215 sculptures en éponge. Il commence par utiliser ce matériau pour appliquer la couleur, les pinceaux ayant le défaut de laisser des traces. Klein est alors saisi par "la beauté du bleu de l’éponge"... Au printemps 1958, il déclare : "Grâce aux éponges, matière sauvage vivante, j’allais pouvoir faire les portraits des lecteurs de mes monochromes, qui, après avoir vu, après avoir voyagé dans le bleu de mes tableaux, en reviennent totalement imprégnés en sensibilité comme des éponges". L’année précédente, lors de la première exposition de ses monochromes, il expliquait déjà la même chose. Naturellement éloquent, l’outil va faire oeuvre, devenant "une métaphore propre à communiquer l’idée de transmission d’une sensibilité artistique", relève le site internet du Centre Pompidou. La sculpture-éponge apparaît comme un dérivé du monochrome en offrant la possibilité de placer des objets colorés dans l’espace, acquérant l’autonomie que recherchaient déjà les peintures monochromes par rapport au mur. L’éponge comme monochrome absolu ? Il faut s’en imprégner...

Mercredi 20 mars 2013, salle 7 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV.

 
16 000 € frais compris.
Pierre Alechinsky (né en 1927), Composition, 1985, encre et acrylique sur papier marouflé, signé et daté, 54 x 45 cm.

 

 
Un Alechinsky ludique

Pierre Alechinsky, acteur majeur de la peinture belge de l’après-guerre, arrivait le premier sur le podium des enchères grâce à notre acrylique. Espérée autour de 10 000 €, elle était guerroyée ferme entre divers amateurs présents en salle et sur plusieurs téléphones. Après avoir mené des études de typographie et d’illustration à l’École d’architecture et des arts décoratifs de Bruxelles, Alechinsky s’enthousiasme pour le mouvement artistique Cobra. Renonçant à la peinture figurative réaliste, il opte pour une écriture d’une grande souplesse, proliférante, parfois outrée, souvent teintée d’humour. oeuvrant dans la liberté et la spontanéité, le peintre explore l’inconscient et s’ouvre à diverses traditions artistiques de cultures anciennes. Au cours des années 1960, Pierre Alechinsky découvre ainsi la calligraphie orientale. Influencé par la technique de l’action painting, il peint au sol des courbes, des figures, des non-figures. Pratiquant la peinture acrylique, l’encre, il emploie différents types de supports telles des factures pour que jamais ne s’instaure une habitude. S’ouvrant encore à l’art naïf, Pierre Alechinsky use d’une ligne sinueuse, travaille les jeux subtils des contrastes ou des clairs-obscurs sur le papier à l’image de notre Composition, peinte en 1985. À cette époque, Pierre Alechinsky réalise Album et Bleu, une suite de quarante-huit dalles de lave émaillées sur un socle en béton, destinée au Musée en plein air du Sart-Tilman, à l’université de Liège. Des figures géométriques, emplies de motifs narratifs et rythmiques, sont justement disposées au coeur de notre Composition.

Lille, samedi 16 mars 2013.
Mercier et Cie SVV. Cabinet Ottavi.

 
50 807 € frais compris.
Oscar Rabine (né en 1928),
Nature morte de l’émigrant, 1990, huile sur toile, 130 x 160 cm.

 

 
Oscar Rabine, Moscou-Paris

A 41 000 €, l’estimation était dépassée d’un cheveu pour cette huile sur toile exécutée en 1990 par Oscar Rabine. Pour ceux qui se poseraient la question de ses origines, la bouteille de vodka ainsi que le journal fournissent la piste russe, le paquet de Gauloises et le mot «poissonnerie» indiquant un ancrage français, causé par l’exil... Après avoir étudié à l’académie des arts de Riga de 1946 à 1948, Rabine intègre l’institut d’art Vassili Sourikov de Moscou, d’où il est expulsé pour formalisme. À 22 ans, il épouse Valentina (1924-2008), elle-même artiste et fille du peintre et poète Evguenyi Kropivnitzki, le seul maître qu’il reconnaisse. En 1974, la violente interruption par les autorités d’une présentation d’oeuvres non-conformistes sur un terrain vague soulève un mouvement de protestation international. Quatre ans plus tard, le couple obtient un visa pour Paris. Le gouvernement soviétique en profite pour les déchoir de leur nationalité, les contraignant à l’exil. Les compositions d’Oscar Rabine mêlant natures mortes et paysages urbains, dans lesquelles viennent se glisser d’autres éléments, sont marquées par cet événement. Les teintes s’éclaircissent et gagnent en vivacité, la matière se faisant plus légère et Paris s’imposant avec ses toits et ses façades. La langue de Molière concurrence aussi celle de Dostoïevski... Mais toujours, les oeuvres du peintre présentent ce caractère de métissage entre les souvenirs de la Russie et le présent de sa terre d’accueil. En 1985, Oscar obtient la nationalité française. La fin de l’Empire soviétique lui permet de revoir son pays natal, en 1993, à l’occasion d’une exposition monographique organisée au musée russe de Saint-Pétersbourg. En 2007, le musée Pouchkine à Moscou présente une rétrospective de ses oeuvres, de celles de sa femme et de leur fils Alexandre, décédé en 1995. L’année suivante, Oscar est élu académicien d’honneur de l’Académie russe des beaux-arts. Ce flot de reconnaissance officielle ne l’incitera cependant pas à repartir en Russie. Il préfère rester dans notre pays, continuant à mêler les pignons Montmartrois aux réminiscences de l’époque soviétique.

Vendredi 8 mars 2013, salle 13- Drouot-Richelieu.
Ader SVV. M. Szapiro.

 

112 500 € frais compris. Philippe Jacques Van Brée (1786-1871), Vue de l’atelier de Jan Franz Van Dael à la Sorbonne, huile sur toile, 46 x 56,5 cm.

 
Van Dael par Van Brée : record mondial

Le verdict des enchères était à la hauteur de l’intérêt de cette oeuvre, 90 000 €, soit une estimation haute triplée et un record mondial établi pour le peintre. Notre atelier bat à plate couture un sujet cependant non dénué de charme, plus émoustillant, d’une huile sur panneau intitulée The Harem Bath (63 x 81 cm), adjugée 31 250 £ frais compris (35 764 €) à Londres chez Sotheby’s le 18 mai 2011. Peintre de fleurs notamment, Van Dael attirait dans son atelier une clientèle féminine, ne laissant voir que ce que la bienséance exigeait alors, notre tableau le démontre... L’un de ses contemporains, Gabet, attesta en 1831 que "l’aimable peintre a initié aux secrets de son art plusieurs dames qui ont déjà exposé au Salon", citant Adèle Riché (1791-1878), dont le musée de Tours conserve trois peintures. De salon, il en est également question pour notre toile, présentée à celui de 1817, ce que rappelle l’annotation visible dans le bandeau noir qui borde la gauche de la composition : "Esquise du tableau represente l’attellier des élèves de J. Vandael peintre/des fleurs par Mr Philippe Vanbree son compratriotte fait et exposé au salon en 1817/ cette attellier et dans leglise de la Sorbonne cotté du jardin." Rappelons que Van Brée, arrivé à Paris en 1811, poursuivra sa formation commencée dans l’atelier de son frère, Mathieu Ignace, dans celui de Girodet. Cinq ans plus tard, il part pour Rome, où il restera deux ans. Notre toile a dû être réalisée avant son départ pour la Ville éternelle. Le thème de l’atelier lui est cher. Les Musées royaux de Belgique conservent de lui un Atelier de femmes peintres, exécuté en 1831, et Rubens peignant dans son jardin, entouré de sa famille, de 1833. Dix ans auparavant, à Rome, il représente son propre lieu de travail, où apparaît Canova lui faisant l’honneur d’une visite. Notre tableau figurait en juin 1971 dans l’une des ventes de la collection David-Weill, où il récoltait 6 000 F (5 850 € en valeur réactualisée). On le voit, en quarante-deux ans, il a réalisé une jolie progression, la somme initialement dépensée rapportant hors frais en moyenne 2 000 € par an. Un excellent placement...

Mercredi 27 février 2013, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Daguerre SVV. Cabinet Turquin.

 

74 400 € frais compris.
Paul Eluard (1895-1952)
et Max Ernst (1891-1976), Chanson complète, Paris, Gallimard, 1939, l’un des cinq exemplaires numérotés sur japon nacré, in-4o broché,
chemise, dos de box cuir noir titré or, étui.

 
Eluard-Ernst

Une fièvre surréaliste s’emparait des enchérisseurs qui poussaient jusqu’à 60 000 € cette édition originale de la Chanson complète de Paul Eluard, illustrée par Max Ernst de quatre lithographies. Bien entendu, il ne s’agit pas de n’importe quel exemplaire, mais de l’un des cinq premiers édités sur japon nacré et signés par les deux artistes. Les illustrations d’Ernst ne se retrouvent que dans les vingt premiers édités, sur grand papier, et le nôtre est en outre accompagné d’une triple suite des lithographies en trois couleurs, bleu, vert et rouge. Ernst entretiendra tout au long de sa carrière un rapport étroit au livre, au point de faire dire à André Breton : "Enfin Max Ernst vint et réveilla le livre..." Il va réaliser lui-même des romans-collages, débutant en 1929 avec La Femme 100 têtes. Auparavant, il a collaboré avec des auteurs à l’illustration de leurs oeuvres, le premier étant en 1922 Paul Eluard pour son recueil Répétitions, dans lequel un poème, "Max Ernst", traduit la souffrance ressentie par l’auteur, sa femme Gala étant la maîtresse du peintre. Ce ménage à trois, qui durera jusqu’en 1924, n’empêchera pas une fructueuse collaboration entre les deux hommes.

Lundi 25 février 2013, salle 6 – Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. M. Oterelo.

 

170 500 € frais compris. Enki Bilal (né en 1951), Chess-Boxers with Black Horse, 2013, acrylique
de couleurs et pastel gras sur toile, 140 x 102,5 cm.

 
Bilal, Franquin...

Le vaste univers de la bande dessinée récoltait 2 476 822 € frais compris, avec 444 numéros inscrits au catalogue. Le grand vainqueur était à nouveau Bilal – célébré au Louvre jusqu’au 18 mars –, qui en sept lots cumulait 312 800 € frais compris, trois enchères se détachant nettement. La première, 135 000 €, concernait la toile de 2013 reproduite. Cette somme est destinée à financer l’élévation du chessboxing au rang de discipline olympique. Ce sport est né en 1992 sous la plume d’Enki Bilal dans Froid équateur, le troisième volet de la "Trilogie Nikopol". Le premier combat a été organisé en 2003, sous forme de happening, par l’artiste néerlandais Iepe Rubingh. Peu à peu, les règles se sont précisées et la World Chess Boxing Organisation a été créée. En France, le premier match s’est joué chez Artcurial le 1er février de cette année... La discipline est déjà reconnue dans le monde des enchères ! Pour une planche de Bilal, le plus haut prix, 50 000 €, concernait une encre de Chine, acrylique, gouache et pastel (21,5 x 38,3 cm) de la troisième case de la planche 19 du Sommeil du monstre (Les Humanoïdes associés, 1998), premier album du cycle du "Monstre". L’autre enchère à six chiffres de la vente, 110 000 €, célébre une planche de Franquin à l’encre de Chine et gouache blanche (40 x 30,5 cm), la no 30 d’une aventure de Spirou et Fantasio, QRN sur Bretzelburg, publiée dans Le Journal de Spirou en 1963. En langage radio, "QRN" signifie "interférence d’électricité statique". Cette aventure marque un tournant dans l’oeuvre du dessinateur, qui tombera gravement malade durant sa réalisation, obligeant à suspendre la publication. Elle reprendra avec cette planche où Fantasio est torturé par le docteur Kilikil, qui fait crisser une craie sur un tableau. En neuf numéros, l’auteur de Gaston récoltait 422 600 € frais compris.

Samedi 23 février 2013, Hôtel Marcel-Dassault.
Artcurial - Briest - Poulain - F. Tajan SVV. M. Leroy.

 

16 740 € frais compris. Jean Cocteau (1889-1963), La Colombe, dessin au crayon noir, 20 x 26 cm.

 
Collection Jean-Claude Brialy

La dispersion du contenu de l’appartement de Jean-Claude Brialy et de son ami Bruno Finck totalisait 450 865 € frais compris. Pour rendre hommage au comédien, elle était organisée dans un lieu de théâtre, l’espace Pierre Cardin. Une foule d’admirateurs s’y pressait au moment de l’exposition, notre homme ayant une carrière cinématographique et télévisuelle bien remplie, les planches l’occupant en tant que metteur en scène et directeur des théâtres Hebertot et des Bouffes-Parisiens, auxquelles s’ajouta l’écriture, notamment une autobiographie intitulée Le Ruisseau des singes. En 2000, Brialy mettait en scène Les Enfants terribles de Cocteau, et plusieurs dessins du poète figuraient dans sa collection. Si un saisissant Portrait de Jean Marais (20 x 17 cm) à la plume respectait à 2 500 € son estimation, La Colombe reproduite s’envolait pour sa part à 13 500 €. Son estimation n’excédait pas 1 800 €. Christian Bérard était également bien représenté. Un dessin au fusain et crayon de l’artiste intitulé Souvenir des forains (27 x 22,5 cm) et figurant deux saltimbanques fusait à 11 000 €, sur une estimation haute de 800. Il est dédicacé au scénographe et costumier Bernard Daydé (1921-1986). Jean-Claude Brialy avait choisi de vivre sur l’île Saint-Louis. Une aquarelle de Raoul Dufy vers 1906 lui offrait une perspective oubliée sur Les Quais animés (28 x 33,5 cm). Elle se négociait 12 500 €. La peinture ancienne, qui garnissait abondamment les murs de l’appartement, voyait une huile sur toile réentoilée de l’atelier de Pierre Gobert (1662-1744), Portrait de femme (68,5 x 57 cm), partir à 6 000 €. Le mobilier était pour sa part dominé par les 8 000 €, estimation quadruplée, d’une table-guéridon italienne de la fin du XIXe siècle à plateau de marbre polychrome (diam. 76 cm), soutenu par trois dauphins en fonte de fer dorée séparés par des feuillages patinés. Réputé pour son élégance, l’acteur possédait un écrin dans lequel tictaquait moyennant 6 000 € une Cartier "Roadster" en or gris à la lunette soulignée de diamants, le bracelet étant en crocodile à boucle déployante en or gris. Elle est animée par un mouvement à quartz. 5 800 € allaient à une paire de boutons de manchettes de Van Cleef & Arpels, d’époque 1925, formés chacun de deux disques de jade bombés cernés d’un bandeau de petits brillants serti dans du platine, coupé de deux diamants baguette.

Jeudi 28 février 2013, espace Pierre Cardin. Fraysse & Associés SVV.
MM. Auguier, De Kérangué, Fabre, de Sevin, Stetten, cabinet Maréchaux, cabinet Chombert-Sternbach.

 

74 998 € frais compris.
Wang Dafan (1888-1961), plaque en porcelaine de Chine décorée aux émaux polychromes, 42 x 25,5 cm.

 
République chinoise

Voilà maintenant belle lurette que les porcelaines impériales chinoises affolent les curseurs des ventes aux enchères. Depuis quelque temps, les productions de la Chine républicaine entrent également en piste, sans l’apport du précieux pedigree impérial. Estimée 200 € et adjugée 60 000, cette plaque en porcelaine de Wang Dafan témoigne du nouvel engouement. Dés la fin des Qing, des mesures furent adoptées visant à sortir de la crise dans laquelle elle était plongée la production chinoise de céramiques, sévèrement concurrencée par le Japon, à l’importation, et l’Europe à l’exportation. Dans la capitale de la porcelaine, Jingdezhen, diverses réformes sont mises en oeuvre, dont le développement d’ateliers privés spécialisés dans la création artistique, par opposition à la production de masse anonyme. Reprenant la technique fencai des émaux de la famille rose, traités de manière un peu plus vive, les pionniers de cette nouvelle manière se nomment Wang Xiaotang et Pan Tayou. Des étudiants de ce dernier créent bientôt le groupe des huit amis de Zhushan, auquel appartient Wang Dafan. Celui-ci excelle dans la représentation de la figure humaine. La douceur des teintes et l’expressivité du visage de notre immortel, à qui l’on présente une pivoine sur un plateau, témoignent de sa maîtrise.

Mercredi 13 février 2013, salle 4 - Drouot Richelieu.
Pierre Bergé & Associés. Mme Buhlmann, M. Portier.

 

45 360 € frais compris.
Charles-Olivier de Penne (1831-1897), Relais de chiens, huile sur panneau. 56 x 45,5 cm.

 
Olivier de Penne

En récoltant 36 000 € sur une estimation haute de 10 000, cette huile sur panneau d’Olivier de Penne se place dans le peloton de tête des oeuvres formant le palmarès de l’artiste. Notons que les amateurs privilégient la qualité de la composition au pedigree du sujet. Notre Relais de chien surpasse ainsi, dans cette même vente, une Battue d’une chasse du duc d’Aumale plus grande (81 x 111 cm) et plus titrée, adjugée 16 500 €. Nos braves toutous n’affichent aucune appartenance particulière, même si le veneur situé en arrière-plan laisse penser qu’ils font partie d’un équipage prestigieux... Formé chez Léon Cogniet puis par Charles Jacquart, second grand prix de Rome en 1857, médaillé de bronze au Salon des artistes français de 1872, d’argent à l’Exposition universelle de 1889, Penne a immortalisé les équipages du duc d’Orléans, du duc d’Uzès, du comte Greffulhe et de bien d’autres. C’est le peintre animalier Charles Jacque qui l’entraîne à Barbizon, et lui indique qu’un sujet privilégié se trouve en déshérence, les chiens. Après son séjour à la villa Médicis, notre peintre revient à Barbizon où son père, naturaliste passionné, a acheté une maison. La cynégétique va naturellement lui fournir des sujets de choix, qui l’imposeront comme l’un des peintres de référence en la matière. Installé à Marlotte, il traite des sangliers - et même un loup - comme d’aimables animaux de compagnie. Un fait remarqué par ses contemporains !

Mercredi 13 février 2013, salle VV.
Millon & Associés SVV.

 

55 242 € frais compris. Edouard Edy-Legrand (1892-1970), Dames marocaines, huile sur panneau. 65 x 100 cm.

 
L'orientalisme d'Edy-Legrand

A 44 000 €, l’estimation était dépassée pour cette huile sur panneau d’Edouard Edy-Legrand. Avec Jacques Majorelle, Edouard Léon Louis Warchawsky, le nom du peintre au civil, représente le versant moderne de l’orientalisme au Maroc, de l’entre-deux-guerres aux années 1960. Alors que l’artiste est surtout connu comme illustrateur, il réalise en 1923 un premier séjour en Algérie. Mais c’est au Maroc qu’il trouvera la véritable inspiration pour ses oeuvres orientalistes. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale il va et vient entre Paris et ce pays, où il se fixe après le déclenchement des hostilités. Edy-Legrand va alors approfondir à loisir ses sujets, saisissant leur intimité dans ses carnets de croquis ou directement sur la toile.

Mardi 12 février 2013, Espace Tajan.
Tajan SVV.

211 621 € frais compris. Martín Ramírez (1895-1963), sans titre, crayon de couleur, cirage et jus de fruit sur papier d’avoine et matériaux divers, vers 1950, 142 x 65,5 cm.
Ramirez art brut

La vente d’art contemporain organisée à l’Hôtel Salomon de Rothschild faisait un focus sur l’art brut. Le résultat le plus élevé de l’ensemble des soixante-dix oeuvres proposées, 170 000 €, revenait à cette technique mixte de Martín Ramirez exécutée vers 1950. Elle a appartenu à la collection abcd à Montreuil, réunie par Bruno Decharme. Le catalogue réservé à cette expression autodidacte contient un entretien avec Antoine de Galbert, qui annonce qu’en 2014 sa fondation, La Maison rouge à Paris, exposera cette collection. Concernant le mouvement actuel en faveur de l’art brut, qu’il collectionne lui-même et expose régulièrement, il indique : "Il s’agit d’un phénomène global, dont je situe le début avec l’émergence internationale d’artistes comme Louise Bourgeois, il y a une vingtaine d’années ; on pourrait parler d’un intérêt renouvelé pour l’inconscient, l’incompris, la magie, l’inexplicable, la psychanalyse". Ramiírez aurait commencé à dessiner vers 1935, mais ce n’est qu’à partir de 1948 que sa production - pas plus de 150 pièces - a été préservée, après que le professeur de psychologie Tarmo Pasto se fut intéressé à son cas. Ramírez quitte son Mexique natal en 1925 pour aller travailler en Californie du Nord. Il envoie de l’argent à sa famille, mais la guerre des Cristeros ravage la région de Jalisco, détruisant sa maison et tuant des animaux qu’il adorait, un cheval et deux cerfs. À partir de là, rien ne va plus… En 1931, il est arrêté pour comportement délictueux et interné au Stockton State Hospital, et en 1948, une tuberculose conduira à son transfert au DeWitt State Hospital à Auburn, en Alabama. Il est l’auteur de dessins, souvent de grand format, composés de morceaux de papier collés ensemble avec de la bouillie d’avoine. L’artiste travaille avec des matériaux de récupération, confectionnant une pâte colorée avec des crayons, du charbon, du jus de fruit, de la cire à chaussure et de la salive. Son univers est peuplé de cavaliers mexicains.

Jeudi 28 mars 2013, Hôtel Salomon de Rothschild.
Cornette de Saint Cyr SVV.

 
 
 
 
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp