La Gazette Drouot
La Gazette Drouot
Top des enchères
Pieter II Bruegel (1564-1637/1638) et Joos II de Momper (1564-1635), Le Dénombrement de Bethléem, panneau parqueté, 88,5 x 121,5 cm.
Frais compris : 595 740 €.
D’un Bruegel à l’autre
Vous aurez peut-être reconnu ce tableau inédit de Pieter II Bruegel et Joos II de Momper, dont un détail ornait la couverture de la Gazette n° 10. À 480 000 €, il frôlait son estimation basse. Comme souvent, Pieter II reprend une composition de 1566 de son père, Bruegel l’Ancien, Le Dénombrement de Bethléem, conservé aux Musées royaux des beaux-arts à Bruxelles. Le fondateur de la dynastie Bruegel est le premier à avoir l’idée de représenter cette scène tirée de l’Évangile selon saint Luc (II, 1-5), en la transposant comme à son habitude dans le Brabant. La reprise qu’en réalise le fils est partielle, l’artiste n’ayant sans doute eu à sa disposition qu’un dessin du maître, une hypothèse avancée en 1969 par Georges Marlier et confirmée par Christina Currie dans l’exposition de 2001 «L’entreprise Bruegel» (Maastricht et Bruxelles). En comparaison de la composition originale, de nombreux éléments sont absents, notamment les bâtiments de la bourgade, remplacés par un paysage et au loin une ville, œuvre de Joss II de Momper, grand rénovateur de la peinture de paysage flamande. Cette collaboration a sans doute été souhaitée par le commanditaire. On connaît par ailleurs treize autres versions de notre sujet par Bruegel le Jeune. Ce dernier respecte la transposition contemporaine voulue par l’Ancien, soucieux de donner un sens politique à son tableau : les souverains espagnols qui lèvent les impôts et persécutent les protestants sont ainsi assimilés aux empereurs romains de l’époque du Christ. D’un point de vue religieux, Marie et Joseph sont quant à eux de simples voyageurs perdus dans la neige, identifiables seulement par le manteau bleu de la Vierge, la présence de l’âne et du bœuf et par la scie de charpentier que Joseph porte sur l’épaule. Il faut chercher dans la foule le sujet du tableau, tout  comme il faut chercher dans le monde la présence discrète du dieu incarné, semble vouloir dire Bruegel… Un message repris par son fils.
Lundi 31 mars, Salle 7 - Drouot-Richelieu.
Piasa SVV. Cabinet Turquin.

Égypte, troisième période intermédiaire, XXVe dynastie (751-656 av. J.-C.). Couvercle de sarcophage au nom de Tjenety, bois stuqué polychrome et incrustation des yeux et sourcils, h. 181 cm.
Frais compris : 102 500 €.
Dame Tjenety
Ce couvercle de sarcophage de la XXVe dynastie était poussé jusqu’à 82 000 €, une estimation quadruplée. La colonne hiéroglyphique surmontée d’Anubis couché sur un pavois énonce : «Offrande que donne le roi à Osiris, seigneur de Bousiris, le grand dieu, le seigneur d’Abydos, (pour qu’il accorde) une belle nécropole ; Tjenety». Le visage de la défunte est à carnation noire. La XXVe dynastie, qui va clore la troisième période intermédiaire de la longue histoire de l’Égypte, a la particularité d’être uniquement nubienne. Ses souverains sont en effet originaires du royaume de Napata, situé en aval de la quatrième cataracte sur le Nil et où, dès la XVIIIe dynastie, s’est développé le culte d’Amon. Celui-ci a remplacé une divinité locale dont l’animal sacré était, comme l’un des siens, le bélier. Aussi, sous le Nouvel Empire, la région s’est fortement égyptianisée. Les pharaons nubiens vont naturellement revendiquer la culture égyptienne et la tradition pharaonique, aussi bien dans l’empire nilote qu’en Nubie. Leur règne est marqué par une forte activité intellectuelle et artistique qui va se traduire par l’édification de nombreux temples et un référent aux formes du passé, notamment celles de l’Ancien et du Moyen Empire. L’art de cette dynastie présentera  souvent des caractères archaïsants, les visages adoptant toutefois une morphologie africaine marquée. Autre caractéristique, l’intérêt manifeste pour le réalisme, témoignant d’une rare liberté dans la représentation des corps. Réalisé pour une femme, notre couvercle de sarcophage a appartenu à la collection de Wilhelmina Gerardina Vaes (1908-2002), fille d’un des directeurs d’Unilever. Elle épouse en 1930 un aristocrate hollandais, Jonkheer Adrien Elias (1903-1963). Collectionneuse tous azimuts, elle a réuni un vaste ensemble dont une partie a été exposée en 1970 au musée d’Histoire de Rotterdam («Bezten Bezit», «Possession obsessionnelle»). Notre sarcophage y figurait. Elle a continué à enrichir sa collection, ouvrant en 1991 un musée à Rotterdam lui étant dédié. Après sa mort, une partie a été donnée à différentes institutions, le reste étant vendu aux enchères chez Christie’s à Amsterdam en 2010.
Mercredi 2 avril, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. M. Kunicki.

Antoine Berjon (1754-1843), Portrait de jeune femme brune assise, an VIII (1799-1800), miniature sur ivoire, diam. 8 cm.
Frais compris : 34 375 €.
Berjon miniaturiste
Cette brune pimpante immortalisée en l’an VIII par Antoine Berjon s’est révélée avoir des admirateurs aussi attentifs que passionnés. Estimé pas plus de 3 000 €, son portrait était convoité jusqu’à 27 500 €, un record pour une miniature de l’artiste. Les charmes de cette jeune personne sont en effet concentrés dans un diamètre de 8 cm, soit environ 50 cm2… Antoine Berjon n’a pas réalisé que des miniatures. Il était également spécialisé dans les fleurs et les natures mortes à l’huile et au pastel, étant de son vivant comparé à Gérard Van Spaendonck et à Pierre-Joseph Redouté. Il s’est aussi essayé à la gravure et à la lithographie, donnant également des modèles pour des tissus, notre homme étant né près de Lyon. L’artiste a débuté sa carrière comme dessinateur dans une fabrique de soie après avoir été apprenti boucher chez son père, avoir tenté des études de médecine, pour finalement apprendre à dessiner chez le sculpteur lyonnais Antoine-Michel Perrache, et peut-être avoir été l’élève de Pignon… Son humeur difficile n’a pas servi sa carrière, Charvet évoquant «un caractère bizarre, une roideur qui ne se pliait à rien, le paralysèrent constamment dans sa vie d’artiste ; il ne put même pas rester professeur à l’école où il avait été nommé en 1811», à la classe de fleurs de l’école des beaux-arts de Lyon. Auparavant, il était à Paris, où il avait sous-loué en 1796 un deux-pièces chez le grand miniaturiste Jean-Baptiste-Jacques Augustin, bénéficiant ainsi de ses conseils. Au Salon, ses miniatures furent montrées à deux reprises, en 1796 et en 1804. On sait également qu’il côtoyait le pastelliste Claude-Jean-Baptiste Hoin, qui a lui-même commis quelques jolies petites œuvres. La nôtre témoigne de cet environnement de choix.
Mercredi 2 avril, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Binoche et Giquello SVV. M. Boré.

Ando Hiroshige (1797-1858), album complet des 55 planches de la série «Tokaido gojusan tsugi no uchi», éditeur Hoeido, 25 x 36,5 cm.
Frais compris : 113 750 €.
Sur la route…
Au cœur d’une vente spécialisée dans les arts d’Asie, une fois n’est pas coutume, ce n’est pas la Chine qui empochait la plus haute enchère mais le Japon, avec un exemplaire du célébrissime album d’Ando Hiroshige décrivant les cinquante-trois stations du Tokaido. Attendu entre 20 000 et 30 000 €, il en atteignait 91 000. Il s’agit de l’édition Hoeido imprimée en 1833-1834, l’année suivant le premier voyage de l’artiste sur la plus importante des cinq routes du pays d’alors, celle reliant la capitale du shogunat, Edo, à celle de l’Empire, Kyoto. Si cinquante-trois stations sont décrites, l’ouvrage comprend cinquante-cinq planches, puisqu’il faut y ajouter celle du point de départ, le pont du Japon à Edo, et celle de l’arrivée dans la capitale, décrivant le pont Sanjo Ohashi qui enjambe la rivière Kamo. Celle reproduite détaille pour sa part la onzième station, Mishima, dans la préfecture de Shizuoka, avec des voyageurs se mettant en route au petit matin. On y aperçoit le torii de Mishima-taisha, très important sanctuaire shinto. Dans l’édition Kyoka de la fin des années 1830, cette planche sera remplacée par une autre figurant le village couvert de neige avec, dans le lointain, le mont Fuji. Les «Cinquante-trois stations du Tokaido» ont obtenu un tel succès qu’Hiroshige a réalisé une trentaine d’autres séries, très différentes par leurs dimensions, leur traitement et même le nombre d’estampes. La première, qui nous concerne, est la plus fameuse et la plus vendue dans l’histoire de l’ukiyo-e. Éditée juste après les «Trente-six vues du mont Fuji» (1831-1833) d’Hokusai, elle consacre le nouveau thème majeur de l’«image du monde flottant», le paysage… Il succède aux scènes de loisirs de la classe fortunée et aux portraits de courtisanes et d’acteurs ayant marqué l’âge d’or du genre, entre les années 1780 et 1810.
Mercredi 2 avril, salle 6 - Drouot-Richelieu.
Beaussant - Lefèvre SVV. Mme Jossaume, M. Portier.

Dakota, États-Unis, vers 1870-1875. Berceau sioux, peau, tissu imprimé, quill, perles de Murano, duvet teint, bois, lanières de cuir, fil de coton et sinew, h. 89,5 cm.
Frais compris : 24 800 €.
So Sioux !
Un berceau à 20 000 € ? Non pas d’époque Empire et en acajou orné de bronzes dorés, mais du Dakota vers 1870-1875 et réalisé par des femmes sioux… L’objet affichant le pedigree de l’ancienne collection Paul Coze a finalement été préempté par le musée du quai Branly. Il a été collecté lors d’une mission effectuée aux États-Unis par ce dernier en 1930, et dont les fruits ont été exposés l’année suivante au musée d’ethnographie du Trocadéro. Notre berceau est un résumé des savoir-faire des femmes de cette tribu nord-américaine, peau tannée, duvet teinté rouge, tissage de perles de Murano, couture de fil de coton et de tendon, sans oublier les broderies en quill, des piquants de porc-épic. Sa partie basse est constituée de tissu imprimé savamment plié pour maintenir en toute sécurité l’enfant. Une armature en bois, remontée il y a environ quatre-vingts ans, permettait de le porter dans le dos, ou de le fixer sur des supports improvisés fichés dans le sol près des tipis, permettant ainsi aux mères de vaquer à leurs occupations. Dans le 38e tome de la Bibliothèque universelle de Genève parue en 1842, le chapitre consacré aux «mœurs et coutumes aborigènes» indique que «chez les Sioux, le berceau de l’enfant attaché par des courroies sur le dos de la mère l’accompagne partout, au milieu de ses travaux les plus pénibles, de ses courses les plus fatigantes». L’article ajoute que le peintre George Catlin a observé qu’en cas de décès d’un petit encore en âge d’être porté dans le berceau, l’objet était rempli de plumes et de piquants noirs et sa mère continuait, durant au moins un an, à le porter avec les mêmes précautions : «Quelquefois, elle pose ou suspend ce berceau contre la cloison de son wigan, et là, pendant que du matin au soir elle travaille à l’aiguille, on l’entend s’adresser fréquemment à ce berceau vide, lui parler familièrement, lui dire des choses tendres»...
Vendredi 4 avril, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Tessier & Sarrou & Associés SVV. M. Dubois D.

Attribué à Baldassare Franceschini, dit Il Volterrano (1611-1691), Vierge à l’Enfant avec le petit saint Jean-Baptiste à l’agneau, enduit transposé sur toile, 91 x 113,5 cm.
Frais compris : 194 060 €.
À fresque…
Il fut un temps où cette peinture à fresque du XVIIe siècle ornait un mur… Elle a un jour été transposée sur toile, gagnant ainsi une mobilité lui permettant d’affronter un jour les enchères. C’était chose faite, et de manière fracassante, 155 000 € étant récoltés d’après une estimation haute de 4 000. Elle est attribuée à Baldassare Franceschini, surnommé «il Volterrano» en raison de son lieu de naissance, Volterra. L’expert Patrice Dubois s’appuie notamment sur une étude à la plume et encre brune de l’artiste de même sujet, passée en vente chez Christie’s à Londres le 6 juillet 1993. Le prix obtenu par notre Vierge à l’Enfant… constitue un record français pour l’artiste, et son deuxième plus haut score mondial (source : Artnet). La peinture à fresque est une spécialité du maître italien. En 1636, les Médicis lui commandent pour la villa Petraia à Florence des Scènes de la vie des grands-ducs de Toscane, qu’il achèvera douze ans plus tard. Elles sont considérées comme la dernière grande réalisation de la peinture florentine, avant l’arrivée de Pierre de Cortone. Dans la seconde partie de sa carrière, l’artiste sera influencé par la leçon baroque importée de Rome par ce dernier. Sa manière est toutefois davantage maniériste, marquée par son apprentissage auprès de Cosimo Daddi à Volterra puis de Matteo Rosselli, mais surtout de Giovanni da San Giovanni, l’un des virtuoses de la fresque florentine. La commande médicéenne lui vaudra naturellement d’autres demandes, émanant notamment du marquis Filippo Nicolini en 1652 pour la chapelle Santa Croce, dans la cité toscane, l’un de ses chefs-d’œuvre. Il a également voyagé à Rome, où il rencontra Pierre de Cortone, mais aussi Bologne ou Parme.
Lundi 31 mars, Salle 5 - Drouot-Richelieu.
Bailly-Pommery & Voutier Associés SVV. M. Dubois.

France-Pays-Bas : agence Lorin Maury, 23 mai 1871, lettre en provenance d’Amsterdam affranchie avec deux 20c Yvert no 10 oblitérés et 10c additionnel avec la vignette servant de timbre-taxe.
Frais compris : 22 860 €.
Temps de crise !
On le sait, l’histoire et la philatélie sont intimement liées. Louis François (1882-1941), docteur en droit, conseiller au ministère des Affaires étrangères mais également vice-président de l’Académie de philatélie, a passé plus de trente années à réunir des pièces emblématiques de la Commune de Paris. Invisibles depuis son décès, elles réapparaissaient, vendues au profit de la Fondation française de l’ordre de Malte, à l’occasion de la succession de Marie-Louise François. À période troublée, résultat explosifs puisque, estimées autour de 60 000 €, les plus de cinquante lettres réunies en trente-cinq lots en totalisaient 165 135 frais compris. Considérée comme l’une des pièces les plus rares de la période, la lettre reproduite montait à 18 000 €, d’après une estimation haute de 8 000. Datée du 23 mai 1871, elle provient d’Amsterdam et a été affranchie avec deux 20 centimes Yvert n° 10 à oblitération gros points, l’agence Lorin Maury qui l’a distribuée dans Paris ayant apposé le 10 centimes additionnel ainsi que la vignette servant de timbre-taxe, où figure le décompte manuscrit de la somme à percevoir. La période insurrectionnelle qui secoue la capitale en 1871 durera un peu plus de deux mois, du 18 mars à la «semaine sanglante» s’étendant du 21 au 28 mai. Le gouvernement s’est replié à Versailles avec l’ensemble des services administratifs. Pour rétablir un service postal, la Commune nomme Albert Theisz directeur général des Postes. On manque cependant aussi bien de personnel que de figurines postales ou de matériel oblitérant, les Parisiens étant coupés du reste du pays par l’armée de Versailles et les troupes d’occupation prussiennes. Pour briser le blocus, les voyages clandestins des facteurs ne suffisant pas, Theisz autorise à partir du 26 avril 1871 des agences à transporter le courrier moyennant finance. La première s’installe place de la Bourse et facture ses services 50 centimes. La concurrence fera ensuite descendre les prix… Révolutionnaire !
Vendredi 4 avril, salle 10 - Drouot-Richelieu.
Piasa SVV. M. Menozzi.

Francis Picabia (1879-1953), sans titre, 1899, sur sa toile d’origine, signé, daté et dédicacé, 38,5 x 55 cm.
23 750 € frais compris.
Œuvre de jeunesse
Picabia est le «touche-à-tout» par excellence. Collectionnant les qualificatifs en «isme» – postimpressionnisme, fauvisme, futurisme, orphisme ou encore cubisme et surréalisme –, il invente sans cesse, se consacrant par période à des séries semblant s’enchaîner sans lien apparent. Les machines rêvées des «Mécanomorphes» alternent avec les «Espagnoles», auxquelles succèdent les «Silhouettes» et les «Monstres», avant que le peintre ne se tourne vers les «Transparences», progressivement balayées par l’abstraction géométrique… À regarder notre toile peinte au début de sa carrière, paisible et si conformiste, rien ne semble présager de telles sautes d’humeur stylistiques, que le peintre justifiera par une maxime bien à lui : «Notre tête est ronde pour permettre à la pensée de changer de sens.» 1894 confirme la vocation artistique de Francis Picabia, encouragée par sa famille aisée : sa Vue des Martigues est acceptée au Salon des artistes français. Dès lors, les cours s’enchaînent, à l’École des beaux-arts auprès de Cormon, à celle des Arts décoratifs, à l’école du Louvre et à l’académie Humbert. L’artiste est encore étudiant lorsqu’il réalise notre paysage, à tout juste 20 ans. Suivant les traces des peintres de Barbizon et des impressionnistes, il se prend de passion pour les bords de rivière. Sa rencontre avec Alfred Sisley, installé à Moret-sur-Loing depuis 1882, confirme cette orientation. Le village est une aubaine : pittoresque, il est en outre stratégiquement placé à la confluence de la Seine et du Loing, un cours d’eau longé par un canal sur une cinquantaine de kilomètres. Si Picabia exerça également son pinceau sur d’autres bords de Seine, Moret a gardé sa prédilection. On l’imagine sans peine inspiré par notre voie navigable où se reposent des péniches.
Dimanche 6 avril, Fontainebleau.
Osenat SVV.

Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), Paysage fleuri, toile signée, 24 x 29 cm.
Frais compris : 193 200 €.
Éblouissant Renoir
Pierre-Auguste Renoir, perclus de rhumatismes, s’établit en 1903 à Cagnes-sur-Mer pour bénéficier d’un climat moins humide. Ses doigts recroquevillés par la paralysie lui font privilégier les tableaux de petits formats. Dessinant et peignant sur le motif, il se plaint d’ailleurs : «Plus je vais, plus je suis long à travailler.» Renoir aborde cependant une nouvelle technique, représentant surtout des nus et des paysages. Il les transcrit dans une peinture fraîche, colorée et onctueuse, colore avec les glacis et superpose les transparences. Un amateur achetait d’abord 81 000 € un paysage des environs de Cagnes (15 x 26 cm), peint vers 1911. Il était toutefois devancé par notre toile, espérée autour de 100 000 € (voir n° 12, page 148). Provenant d’une même succession régionale, elle était aussi certifiée du Wildenstein Institute. La technique tout à fait fluide fait surgir les formes, qui sont doucement modelées par petites touches huileuses, sans rupture avec le fond. Le dessin est aussi souple que la couleur. Fixant des impressions fugaces et chromatiques, Renoir gratifie la composition de tons soutenus. Avec autant de finesse, il traduit les modulations diverses de la lumière enveloppant l’ensemble d’une limpidité éclatante. En dotant ainsi la composition d’intenses vibrations éblouissantes, Renoir accomplit une fusion harmonieuse entre l’impressionnisme et les leçons de Gauguin. Notre superbe paysage méditerranéen, fortement bataillé entre la salle et une quinzaine de téléphones, était au final décroché par un acheteur étranger, presque au double des estimations. Jaillissant dans un délire de couleurs, on peut y voir comme un dernier hymne du peintre à la création.
Lyon, lundi 31 mars.
Bérard - Péron - Schintgen SVV. M. Houg.

Pablo Picasso (1881-1973), Femme et amour, dessin à l’encre, signé et daté « 5. 1. 54 », 31 x 23 cm.
Frais compris : 142 600 €.

© Succession Picasso 2014
Femmes, je vous aime…
Chez Picasso, le thème récurrent du nu débute avec des croquis de prostituées, réalisés durant la période barcelonaise. Habilement interprété, il atteint son apothéose dans la fameuse série du «Peintre et son modèle». Art de grâce, de souplesse et de modelés, le nu éclate dans une joie apollinienne qui rayonne sur la plénitude des formes. Pratiquant le genre avec une sensibilité extrême, Picasso le traduit aussi bien en céramiques, en peintures, qu’en gravures et en dessins. Pour le représenter, l’artiste s’inspire tout au long de sa vie des muses qui l’entourent, le nu devenant ainsi un prétexte à sublimer les femmes adorées. Le corps appétissant de Marie-Thérèse Walter apparaît en arabesques voluptueuses, c’est ensuite la silhouette fine de Françoise Gilot, image d’un bonheur rayonnant. Au cours de l’été 1953, Picasso rencontre à Perpignan Jacqueline Roque et en tombe aussitôt amoureux. Elle à 27 ans… Il en accuse 72 et ils se marieront huit ans plus tard en 1961. Vivant cet amour sur la Côte d’Azur, il peint et dessine de nombreux portraits de Jacqueline. Provenant d’une collection régionale, notre dessin, certifié de Claude Ruiz-Picasso et répertorié dans le catalogue raisonné de Zervos, était annoncé autour de 40 000 €. Jacqueline, avenante et à la taille fine, garde son visage caché sous une tête masculine comme pour lui faire un baiser. À ses côtés, un putto facétieux semble surgir d’un tableau célébrant les amours des dieux. Sans doute un clin d’œil à l’érotisme des maîtres des XVIIe et XVIIIe siècles ! Enthousiasmant les amateurs, il était emporté largement au triple des estimations.
Nice, samedi 29 mars.
Boisgirard - Provence Côte d'Azur SVV. MM. Bordes et Willer.

Henri Nicolas Van Gorp (1756-1819), Portrait de Charles Constantin Gravier, comte de Vergennes et Portrait de Louise Jeanne Marie Catherine de Lentilhac de Sédières (ci-dessus), toiles d’origine, 100 x 81 cm.
Frais compris : 63 600 € la paire.
Nobles effigies
Le siècle des Lumières a produit une galerie de portraits des plus magnifiques. Effigies de cour ou domestiques, réalistes ou imaginaires, simplement décoratifs ou intensément psychologiques, ils hissent la représentation sociale au rang d’œuvre d’art. Des peintres s’en font une spécialité, tel Henri Nicolas Van Gorp, élève d’Étienne Jeaurat. Agréé en 1773 à l’Académie royale, il représente des scènes de genre touchantes qu’illustre par exemple La Leçon de Bienfaisance, aujourd’hui au musée de Saint-Omer. Mais il doit surtout sa réputation à ses portraits, très appréciés d’une clientèle aisée à l’instar de nos modèles. Avancés autour de 55 000 €, ils étaient proposés sur leurs châssis et leurs cadres d’origine. Adroitement peints, les personnages se détachent d’un paysage embelli d’aimables sculptures. Ici, il s’agit de l’Amour menaçant, un marbre que commanda Madame de Pompadour pour orner les jardins de l’hôtel d’Évreux ; la manufacture de Sèvres le propagea ensuite en biscuit. Dominant le modèle, il évoque le mariage en 1781 de Catherine de Lentilhac de Sédières, une jeune créole de Saint-Domingue avec le comte de Vergennes, que vient vite couronner la naissance de deux filles, Anne Caroline Constance, puis Anne Marie Philippe Claudine. Rappelant l’effigie fameuse de la reine Marie-Antoinette à la rose, la jeune femme ceint gracieusement son aînée d’une coiffure de fleurs. Glissant sur les visages, la lumière cisèle avec une précision extraordinaire les détails naturalistes comme le fichu, travaillé en fine gaze ; quant aux dentelles, elles rehaussent les costumes et la carnation des modèles de leurs blancs nacrés. Notre couple, vivement convoité entre des collectionneurs et le négoce, était finalement adopté dans la fourchette des estimations.
Bourges, samedi 5 avril.
Michel Darmancier et Olivier Clair SVV. Cabinet Turquin.


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