La Gazette Drouot
Les lois du marché - L’art, la guerre et les pillards
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L’art, la guerre et les pillards
Vandalisme, fouilles clandestines... La guerre en Irak a aussi mis l’art en péril.
Une catastrophe culturelle préméditée ?
Est-il nécessaire d’évoquer les richesses culturelles de l’Irak, la Mésopotamie d’antan aux millénaires civilisations, sumérienne, akkadienne, babylonienne, assyrienne et islamique ? Oui, quand il s’agit de souligner la perte irremplaçable de joyaux patrimoniaux au printemps 2003, alors que la statue de Saddam Hussein tombait devant les caméras du monde entier. L’histoire se répète-t-elle ? En 1258, les Mongols prenaient Bagdad d’assaut.
Le Tigre aurait été teinté de rouge par le sang des morts et de noir par l’encre des innombrables manuscrits de la bibliothèque, déchirés et jetés dans le fleuve par les conquérants. Aujourd’hui, faut-il à nouveau parler d’une catastrophe culturelle préméditée ? Manifestement, les forces armées de la coalition n’ont pas entendu les multiples mises en garde antérieures à la guerre face aux risques de pillage des lieux archéologiques... Pas même les exhortations à tout mettre en oeuvre pour protéger le patrimoine de l’humanité, en respect de la convention de La Haye pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, de ses deux protocoles supplémentaires et de la convention de l’Unesco de 1970 sur le trafic illicite de biens culturels. Il est vrai que ni les États-Unis ni la Grande-Bretagne, contrairement à l’Irak, n’ont ratifié la convention de La Haye...

Chacun a pu être témoin du vandalisme orchestré du Musée irakien de Bagdad, soit l’une des plus importantes collections d’antiquités. Très tôt, des mesures avaient été prises afin de protéger les objets des bombardements : transport dans des réserves ou des abris antiaériens, déménagement dans les quartiers chiites. Les joyaux d’or issus des tombes royales d’Ur et des tombeaux des reines assyriennes de Nimrud étaient dès 1990 déposés dans les coffres-forts de la Banque centrale, des monuments furent protégés in situ... Pourtant, le musée fut pillé durant plusieurs jours par deux groupes distincts : des connaisseurs et des vandales. Les premiers ont dédaigné toutes les copies, comme celle du code Hammourabi, agissant certainement sur commande de richissimes trafiquants d’art occidentaux, qui avaient préalablement choisi sur catalogue les pièces ! On le sait, certains de leurs représentants, via l’American Council for Cultural Policy, avaient été reçus à la Maison-Blanche pour d’obscures négociations. Puis vinrent les pilleurs, victimes de l’embargo, vandalisant les lieux malgré la présence de soldats américains. Des pièces uniques, des bas-reliefs et des statues monumentales furent fracassés, les fragments revendus... Rappelons qu’il fallut attendre une semaine pour que des tanks américains soient postés dans l’enceinte du musée, alors que dès les premières minutes de la prise de Bagdad le ministère du Pétrole était sécurisé. D’autres lieux n’étaient pas épargnés non plus, de nombreux vestiges archéologiques se voyant saccagés : pillage du musée de Mossoul et bombardement de ceux de Tikrit, incendie délibéré de la bibliothèque et des Archives nationales...
Les fouilles clandestines des sites préislamiques entraînèrent logiquement un trafic illicite. Ce fléau fut sans doute plus catastrophique que les pertes subies dans les musées. Des milliers d’objets sortirent immédiatement du pays – dont les frontières étaient pourtant officiellement fermées – pour être vendus sur des marchés parallèles. Au milieu du mois d’avril, le directeur général de l’Unesco demanda instamment aux autorités américaines et britanniques de sécuriser le patrimoine irakien. Koïchiro Matsuura appela également les pays limitrophes, les autorités de police, les douanes internationales et les principaux acheteurs du marché de l’art à s’engager à ses côtés dans une action d’envergure afin que les objets volés ne puissent pas trouver d’acquéreurs. Une liste rouge des antiquités irakiennes en péril était publiée par le Conseil international des musées (ICOM). Ce document officiel, non exhaustif, complète la résolution 1483 du Conseil de sécurité des Nations unies, du 22 mai 2003, interdisant tout commerce ou transfert de biens culturels irakiens exportés illégalement après le 6 août 1990. Il précise que ces biens sont protégés par plusieurs législations, qu’il est interdit de les exporter et qu’ils ne peuvent être importés ni mis en vente. Ainsi, des restitutions ont été régulièrement effectuées par des pillards irakiens.
Il est hélas difficile de se faire une idée précise de l’ampleur du pillage en Irak et du nombre d’objets vendus.
Une chose est sûre : un pan de la mémoire de l’humanité, vieux de plus de cinq mille ans, a disparu.
Annie Héritier
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